octobre. — De Kitaà Kayes
Je pars de Kita le 14 et suis à Badombé le 18; j'ai deux jours à passer là et suis reçu par les officiers du poste.
C'est ici, maintenant, la tête de ligne de la voie ferrée et des convois ; le télégraphe y est donc très important , les dépêches en grand nombre chiffrées y affluent, mais un seul indigène suffit à ce travail et Ton m'affirme que jamais il ne commet d'erreur ni de faute dans son service, qui est des plus délicats.
Ainsi donc, ces nègres, instruits, cultivés, peuvent rendre les mêmes services que nous autres et leur infériorité ne vient que de leur manque de développement, d'instruction, d'éducation; ils ont en puissance des facultés aptes à subir tous les perfec-
tionnements, et ceux qui ont joui, dès la première heure, des bienfaits de la civilisation en profitent d'autant mieux que leur esprit est neuf et pas encore déformé par un atavisme souvent fâcheux.
Dans ces pays primitifs, la dose d'instruction des indigènes est infime : ils savent juste le langage, le calcul et les notions indispensables à l'existence, — bien peu de choses, quand la vie est aussi facile; leur esprit inculte, n'ayant jamais fait effort pour se développer, s'ankylose ; de là, cette apathie, cette inertie qui leur suffit et dans laquelle ils se plaisent, dédaigneux des progrès dont ils ne sentent point le besoin et dont ils redoutent la fatigante complication.
Il faut donc apprécier hautement les écoles, comme celles de Kayes et de Saint- Louis, et y voir une source de bienfaits, — pour la colonie qui ne peut que s'améliorer quand les indigènes instruits s'intéresseront à l'agriculture, à l'industrie, au commerce;
DE KITA A KAYES 331
— pour les Européens, qu'ils soulageront en les remplaçant dans beaucoup d'emplois pénibles pour des blancs sous ce climat meurtrier.
Grâce à ce progrès, en outre, le long apprentissage des premiers mois se trouvera simplifié ; un Français qui arrive au Soudan ne peut remplir un emploi sérieux avant de connaître le pays, la région même où il se trouve. Quand chaque poste aura des secrétaires indigènes, ceux-ci, employés depuis longtemps et en permanence dans les mêmes endroits, mettront vite au courant les nouveaux venus.
Enfin, la vie matérielle des noirs étant d'un bon marché extrême, leur solde ne saurait être très élevée et leurs frais d'entretien seraient peu considérables, alors que les blancs coûtent fort cher à l'Etat, pour leur nourriture, leur entretien et surtout leurs transports.
Je crois que l'avenir nous réserve la réalisation de ce projet, qui devra donner de
très bons résultats, pourvu toutefois qu'on ne confie à ces indigènes que des emplois subalternes, car il faut éviter de leur donner sur leurs congénères une trop grande autorité dont ils abuseraient sûrement.