IDURNAL n'i'N V A [IDEV ILLISTK
maillée plus les pigeons ; car, hélas ! aujourd'hui, notre seul poste et nos seuls télégraphes, ce sont ces précieuses petites bêtes dont il faut recommencer à célébrer l'instinct et le coup d'aile prodigieux.
N'a-t-on pas calculé qu'un pigeon-voyageur pourrait venir, — s'il ne s'arrêtait pas en route, — de Tours à Paris en vingt minutes.
L'oiseau messager aura gagné à cet état de choses de faire respecter sa personne. — Les services qu'il aura rendus le sauvent pour longtemps de la casserole, et son divorce avec le petit pois est un fait accompli.
— Pour ma part, disait une dame, je ne mangerai plus de pigeon de ma vie : il me semblerait que j'avale un facteur.
2 novembre.
D'après l'affiche de M. Jules Favre, nous
allons être appelés à voter par oui et par non pour dire si nous continuons notre confiance au gouvernement de la Défense nationale ou si nous ne la continuons pas.
Je n'ai pas à discuter la bizarrerie de ce vote ; c'est de la trop haute politique pour mon humble personne.
Nous allons donc pouvoir fouiller dans nos tiroirs et faire reservir les anciens bulletins du plébiscite.
Pour ma part, je possède encore dans un coin trois ou quatre oui très propres, qu'un distributeur m'a fourrés jadis de force dans la poche, et une douzaine de non des plus immaculés que je m'étais offerts à moimême.
Si d'ailleurs les bulletins manquaient, on retrouverait encore tous les oui qui n'ont pas été votés par les bonapartistes — depuis que la République est proclamée.
Car il est cui'ionx do constater combien il y a [)eu d'électeurs (|ui ont dit oui au
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plébiscite — depuis la chute de l'empire.
C'est au point que, si on faisait le recensement officiel, on ne retrouverait pas 14 votes affirmatifs sur les 7 000 000 de oui que vous savez. Les 6 999 986 autres ont été perdus en route.
Cette difficulté de retrouver les partisans d'un régime déchu est une de ces bizarreries qu'engendrent les révolutions.
Après 1830, on aurait offert cent mille francs d'un légitimiste, qu'on ne l'aurait pas eu. — Après 1848, un orléaniste était introuvable, même au poids de l'or; aujourd'hui, s'il existait un seul bonapartiste à Paris, je lui demanderais l'autorisation de le montrer pour de l'argent; je suis convaincu que j'y ferais une fortune plus ou moins honorable.
Présentement « l'électeur-oui » est devenu — que M. Cassagnac me pardonne la comparaison — aussi rare qu'une motte de beurre.
Ce matin pourtant, j'ai rencontré un ancien notaire qui, il y a trois mois, s'était vanté devant moi d'avoir déposer dansFurne un oui colossalement majuscule.
— Ah ! me dis-je, j'en tiens donc un! Et j'allai à lui.
— C'est vrai, monsieur, me dit- il, il y a trois mois j'ai voté om*, j'y étais forcé, en ma qualité de notaire impérial, mais m petto j'ai voté non!
Si cependant il fallait de toute nécessité désigner un dernier électeur-oui, ou à proprement parler un bonapartiste acharné, on pourrait citer celui qui fait vendre en ce moment sur les boulevards la petite polissonnerie qui a pour titre : la Femme Bonaparte, ses Orgies et ses Amants.
Ceci est de la réaction toute pure et le coup est assez habilement joué pour un impérialiste.
Faire déverser sur les républicains le
blâme que les honnêtes gens tiennent justement en réservée pour les injures et les grossièretés dites à une femme, ce n'est pas maladroit, et Machiavel en personne aj)jjrouverait le stratagème.
4 novembre.
C'est aujourd'hui jour solennel, et le peuple est invité à se réunir dans ses comices pour direàM. Ernest Picard si, oui ou non, il a foi dans son génie militaire.
Quel sera le résultat de ce plébiscite d'occasion? C'est ce que nous saurons ce soir.
J'ai eu quelque temps une bonne qui, à peu près tous les deux jours, entrait dans ma chambre et me disait :
— Que monsieur mepardonne de le déranger, mais j'ai à lui demander ce qu'il pense de mes services...
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— Mais j'en pense un bien relatif...
— C'est qu'hier j'ai remarqué que monsieur avait l'air mécontent de moi...
— Dame ! vous m'avez laissé tomber un plat d'épinards dans les cheveux...
— Enfin, monsieur m'aime-t-il?
— Gomme cuisinière, oui... épinards sur la tête à part.
— Merci, monsieur.
Et elle s'en allait rassurée.
Il va sans dire qu'au dix-huitième plébiscite, j'ai fini par la mettre à la porte. Il ne faut pas abuser des plébiscites.
5 novembre.
La rente a monté de deux francs.
Gomment ce miracle a-t-il pu s'opérer?
Je suis passé à la Bourse dans la journée, à l'heure oii jadis on étouffait derrière les carnets, et j'y ai trouvé trois chaises dépareil-
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lées etun gardien. L'intérieur du monument respirait le froid et la solitude ; j'ai cru même apercevoir de l'herbe qui avait poussé dans la corbeille des agents de change.
Au bout de cinq minutes de rêverie inspirée par ce calme profond, je me suis sauvé, dans la crainte d'être attaqué.
Il faut croire que les deux francs de hausse sont venus tout seuls s'inscrire sur la cote.
A moins que les trois chaises et le gardien ne se soient amusés à « tripoter » par un reste d'habitude.
Ces deux francs de hausse sont d'ailleurs tout un monde. Ils font rêver, — comme le calme oii ils sont nés. Ils prouvent, à n'en pas douter, que les mouvements financiers se sont toujours produits sans le concours des financiers, cequiestbien humiliant pour les agents de change.
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6 novembre.
Qui le croirait ? — On reçoit en ce moment !
J'ai eu — moi qui vous parle — une lettre d'invitation pour une soirée ; il est vrai que cette fête était donnée par un simple bohème qui avait trois bougies à brûler, dont il ne faisait rien depuis longtemps.
Il nous a reçus dans une chambrette au sixième étage.
— Hein ! nous dit-il, est-ce bête d'être aussi mal logé, — juste à un moment oîi on ne paye pas son terme !
7 novembre.
On a remarqué qu'hier soir presque tous les becs de gaz étaient allumés.
Est-ce une manière d'illumination que le gouvernement s'est offerte à lui-même, en raison du nombre respectable de oui qu'il a récoltés ?
Ou bien Tarmistice est-il suffisamment signé pour que l'on n'économise plus rien ?
Quoi qu'il en soit, Paris avait hier, dans la soirée, repris sa physionomie des temps pacifiques.
Les boulevards jouissaient de leur foule ordinaire, et on y voyait plus de « pékins » que d'habitude.
Evidemment c'est un second elTet de la possibilité de l'armistice, — la mode du képi faiblit.
— On ne saura jamais, me disait un vieux démocrate, ce qu'on a déposé de gibernes dans l'urne de jeudi dernier!
Autre effet de l'armistice en préparation à Versailles :
Les provisions ont reparu comme par
JOURNAL n'UN VALIDRVILLISTK llo
enchantement. Les épiciers ont regarni leurs devantures, les fruitiers ont arboré tous les choux imaginables, et les Chevets inondé leurs portiques de terrines.
Le beurre, qui était à vingt francs avant le plébiscite, était hier à six francs !
C'est à croire que le ravitaillement est commencé, et que M. Thiers a rapporté dans ses bagages un nombre incalculable de convois de vivres.
Seulement, voyez-vous d'ici le profil de nos intègres fournisseurs, si l'armistice n'était pas signé.
Jamais l'épicerie parisienne ne le pardonnerait à M. Ernest Picard.
J'ai lu dans les journaux que, pendant le vote de jeudi, les portes de Paris ont été fermées.
Cette précaution était nécessaire, paraîtil, puisque tous les gardes nationaux étaient au scrutin.
J'imagine que, voyant les portes soigneu-
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sèment closes, les Prussiens se sont bien gardés d'essayer d'entrer.
Ils ont sans doute compris qu'ils seraient indiscrets.
Hier, autre vote — pour les maires.
Naturellement , on a encore fermé les portes.
On les fermera également aujourd'hui pour l'élection des adjoints.
Fermer trois fois de suite me semble une impolitesse grave ; les Prussiens pourraient finir par trouver qu'on les traite un peu cavalièrement.
Faites, mon Dieu, qu'ils ne soient pas susceptibles !
8 novembre .
Des gardes nationaux sans emploi actif ont trouvé une jolie occasion d'utiliser leur martialité.
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Ils arrêtent les pauvres diahies qui vendent les Orgies et les Ainants de la Femme Bonaparte,
On peut et on doit blâmer la production d'insanités semblables, mais il est une chose qu'il faut respecter — de temps en temps — c'est la liberté individuelle et surtout celle de malheureux qui ne savent pas ce qu'ils vendent et qui, à la rigueur, préféreraient être marchands d'autre chose, voire de diamants.
Il est un excellent moyen de protester contre ces polissonneries, c'est de ne pas les acheter.
9 octobre.
Ordre du jour d'hier du roi Guillaume à ses armées :
« Soldats ! je désire vous conférer une distinction qui vous honore tous : j'élève
à la (liicnite de maréchaux : mon fils, le prince royal de Prusse et le général de cavalerie prince Frédéric-Charles de Prusse. »
Dans une pièce de théâtre du Palais Royal Grasset disait à Aline Duval :
— Tu as été très gentille en n'allant pas hier soir au bal, je vais te récompenser en m'achetant une calotte grecque.
Et Aline Duval de lui répondre :
— J'avais espéré que c'a aurait été une robe de chambre à ramages. Enfin ! on ne peut pas avoir tous les bonheurs le même jour!
10 novembre.
L'armistice est repoussé, — le beurre va revenir à douze francs ; les fournisseurs sont non seulement navrés, mais furieux.
L'épicier du coin de ma rue a rentré tous
ses pots de confitures et fait blinder ses boîtes de sardines...
Jamais il n'oubliera que dans la journée de samedi il a vendu du fromage de gruyère au prix ordinaire !
Il en est de même pour certain charcutier de qui on me raconte les exploits. Cet honnête industriel avait un porc qu'il conservait — vivant — et dont il cachait précieusement l'existence à tous les yeux avec l'amour sauvage d'une mère.
A la nouvelle de la possibilité d'un armistice, il prend son couteau et occit ledit porc.
Naturellement il en provient une certaine quantité de saucissons, de jambonneaux et de boudins.
Sa devanture s'illumine et le quartier ébaubi constate la résurrection d'un étalage des plus affriolants : la foule se précipite, et le porc — détaillé — disparaît en quelques heures.
Ce matin, le charcutier ouvre \ Officiel :