‹ Journal d'un vaudevilliste, 1870-1871Chapitre 15 sur 20 · lOCR.NAL d'un va uni;viLLi>TK · texte numérisé non relu

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— 0 rage ! l'armistice n'est pas signé !

Que fait Findustriel ? il envoie ses garçons chez toutes les bonnes des environs qui l'ont dévalisé la veille, les invitant à lui payer cinq francs de plus par portion, déclarant que, faute de ce faire, il ne sera plus, pendant toute la durée du siège, délivré le moindre morceau de lard aux opposantes ! Les bonnes, ou plutôt les bourgeois, ont protesté énergiquement et protestent encore, mais le charcutier tient bon dans sa menace. L'affaire en est là.

Je ne sais pas si je m'avance beaucoup, mais je crois que ce charcutier n'a qu'une chance très relative d'être nommé maire de son arrondissement aux prochaines élections.

•lorriNAT. n'i'rs \' a r dkv i llistf 121

11 novembre.

Les hommes devront au siège de Paris de se connaître en denrées plus ou moins alimentaires : la nécessité rend femme de ménage.

On ne rencontre plus que Parisiens allant eux-mêmes à la halle et aux boucherieS;, marchandant, discutant, et étalant une science à étonner Brillât-Savarin en personne.

C'est toujours cela de gagné — et de perdu pour les cuisinières ; car l'avenir de l'anse du panier me paraît désormais fortement compromis.

Allez donc compter deux sous un petit pain d'un sou à un bourgeois qui sait discerner une vitelotte d'une hollande et une ilandre d'une crécy !

Des pêcheurs à la ligne viennent de faire une découverte étonnante : ils ont trouvé des homards dans la Seine !

Gomment ces crustacés sont-ils venus ?

qui les a mis à Feau?

Mais que va dire M. Jules Janin du changement de patrie de son « cardinal des mers »? — il lui restera la ressource de l'appeler le « cardinal du Pont-au-Ghange » !

12 novembre.

Un garçon d'esprit, Léon Beauvallet, a déjà préparé, dit-on, une pièce qui a pour titre : Paris bloqué.

Si cette nouvelle est vraie, je demande que la pièce soit jouée ce soir même — car elle doit naturellement contenir un dénouement qu'il nous importe à tous de connaître.

Il n'est pas un de nous qui, depuis deux

mois, ne se creuse la tête pour savoir de quelle façon nous sortirons d'affaire. — Evidemment, mon ami Beauvallet l'a trouvé, puisqu'il a écrit sa pièce, et que, suivant toutes les règles théâtrales, il faut qu'une pièce finisse d'une manière ou d'une autre.

J'insiste d'autant plus pour la représentation immédiate de cet à-propos, que je sais Fauteur fort au courant des conventions dramatiques et peu disposé à écrire une pièce qui ne pourrait rappeler aux spectateurs que leur déshonneur : ce qui permet de supposer que le dénouement qu'il a trouvé est heureux et glorieux.

Auquel cas, la place de Fauteur serait non plus à l'Ambigu, mais à l'Hôtel de Ville.

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13 novembre.

Je suppose un abonné d'un journal conservateur quelconque (le choix ne manque pas) qui, depuis lin août, se serait endormi — sur son journal (ce qui serait son excuse) et se réveillerait aujourd'hui.

Quel serait son ébahissement !

Le sommeil l'aurait pris au moment où il lisait des articles incendiaires, dans lesquels foisonnaient les : « A Berlin! A Berlin ! — Si les fusils manquent, saisissons nos rasoirs !» — et il lirait présentement les articles que vous savez, et où pullulent onctueusement les : <c Est-ce que vous n'avez pas assez de la guerre ? — Pour ma part, voilà huit jours que je mange du cheval, et il me semble que j'ai suffisamment sauvé l'honneur de la patrie, etc. , etc. »

Ces journaux sont arrivés, d'ailleurs, à

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créer un parti qui s'intitule chevaleresquement « le parti de la paix », et qui se compose à l'heure qu'il est d'un groupe heureusement des moins compacts.

On rencontre de ces valeureux partisans de la vie tranquille qui ne cachent pas leurs tendances; — pour leur part, ils ont déjà cédé l'Alsace et la Lorraine, et si M. de Bismarck les pressait un peu, ils y joindraient volontiers le Bordelais et la Champagne ; quant à l'indemnité, ils trouvent que marchander dans les questions d'argent, c'est montrer de la petitesse.

J'ai eu l'honneur hier de causer avec un de ces Bayards ;

— Voyez-vous, mon cher, me disait-il, la guerre, c'est comme une partie de piquet ; quand on vous abat 90, il faut s'incliner et payer !

Je le répète, heureusement pour l'honneur national, ce parti existe et compte à peine.

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Il n'est guère représenté que par les gens qui, il y a trois mois, offraient de marcher à l'ennemi une cravache à la main, et de sacrifier jusqu'à leur dernier maravédis pour chasser l'étranger, mais qui, aujourd'hui, désirent recevoir leurs termes, et, comme le dit Eugène Chavette, profitent de ce qu'on leur propose de faire des sorties pour demander à faire des rentrées.

14 novembre.

Le décret de mobilisation de la garde nationale a paru hier à X Officiel.

Le gouvernement doit entendre les cris de paon que sa loi fait jeter à Paris.

Cette loi est assez bizarre en effet : Un père a deux enfants ; tous les trois sont de la garde nationale ; le père part et les enfants ne partent pas.

Un bourgeois est marié, il est chef de

famille, il part ; son commis qui jouit de vingt-deux printemps reste.

C'est une conscription de quartier.

Si la chance vous a fait louer un logement dans un arrondissement où les volontaires et les célibataires sont en majorité, vous êtes exempté ; si c'est le contraire, vous êtes pris.

C'est au hasard de l'appartement. — Le sort est représenté par la rue, et le bon numéro par celui de la maison.

Et voilà ce que le gouvernement de la défense appelle : la levée en masse !

Inutile de dire que les « petites » injustices de cette loi exaspèrent absolument les femmes.

Quelques-unes se trouvent, du reste, dans une situation singulière :

Mariées, elles voient partir leurs maris et demeurer leurs... amis.

Aussi, dans certains quartiers, se passot-il des choses étranges.

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Le mari rentre désolé :

— Ils m'ont pris, dit-il, faute d'un célibataire; un seul, et j'étais sauvé. Ah! si j'en connaissais un à dénoncer î

Et la dame de pâlir, de sentir la voix de la conscience lui dicter son devoir, et, après une lutte dont elle sort à son honneur, de s'écrier :

— Alfred ! tu resteras, j'en connais un ! D'autres femmes, moins au courant de

l'existence des célibataires du quartier, se sont réunies pour les dénicher et les envoyer remplacer leurs époux.

Un garçon est tranquillement chez lui les pieds sur ses chenets, parfaitement convaincu qu'il a évité les dangers des sorties en se faufilant dans une ambulance, quand sa porte s'ouvre et livre passage à une douzaine de bourgeoises.

Saisi, harponné, dans n'importe quelle toilette, il est enlevé par ces dames et incorporé de force.

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Etre célibataire aujourd'hui, c'est avoir contre soi tout le monde, même soi.

16 novembre.

Une faute et un danger, c'est de se promener dans les rues de Paris avec un lapin vivant sous le bras.

En temps ordinaire, un pareil colis peut n'être pas autrement remarqué, et comme genre remplacer avantageusement le parapluie ; mais aujourd'hui rien n'est plus imprudent.

Un de mes amis a commis cette folie. Il est allé à la Halle, y a trouvé un lapin, l'a payé au poids de l'or et le rapportait triomphalement chez lui, quand, dans la rue Montmartre, un monsieur l'accoste :

— Cinq francs de plus !

— Quoi? fait mon ami.

— Votre lapin... j'ai du monde à diner et je n'ai encore que le potage.

— Merci ! mais je ne suis pas marchand de lapins.

Trois pas plus loin, un autre monsieur s'arrête devant l'objet.

— Dix francs de plus !

— Quoi?...

— Ce lapin ! Je reçois, et je n'ai rien reçu... du boucher.

— Non !

Deux minutes après :

— Quinze francs de plus !

Et mon ami, qui commence à grincer, de crier :

— Non ! trois mille francs ou rien.

Un peu plus, il allait trouver preneur !

Sans compter les dames qui, en passant, lorgnaient fortement mon ami ; ce qui m'a donné à penser qu'à l'heure qu'il est, si Lovelace lui-même revenait, il n'aurait des chances de séduire Clarisse Harlowe qu'avec quelques comestibles sous le bras, et Wcr-

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thcr, agrémenté trime épaule de mouton, ne serait plus forcé d'avoir recours au suicide.

A quoi tient la vie pourtant !

18 novembre.

Je ne veux pas dire du mal des feuilles nées depuis le siège, mais elles me paraissent pousser la « nouvelle à sensation ï) jusqu'à ses dernières limites.

Jamais, depuis qu'il manque dans les Lasses-cours, le canard n'a été aussi soigné et j'ajouterai aussi témérairement épicé dans les journaux.

Du reste, il faut le constater à l'éloge des Parisiens, ces nouvelles, qui portent naturellement sur les graves événements du jour, les laissent absolument froids.

Evidemment ils s'habituent à cette littérature à Taméricaine, et c'est tant mieux.

Dans ]a vie, tout est affaire de convention.

Il existe un homme de lettres de beaucoup d'esprit, qui est l'exagération même. Ceux qui ne l'ont jamais entendu parler des hommes et des choses se demandent s'il n'est pas fou furieux. Nous qui le connaissons, quand nous Fentendons dire d'un confrère que ce n'est qu'un gâteux, nous savons à quoi nous en tenir : cela signifie que notre ami a la plus grande estime pour le talent de ce confrère.

Il suffit de s'entendre.

Les Parisiens ont l'air de s'être absolument « entendus « avec les journaux en question.

Quand ils y lisent les nouvelles frémissantes que vous savez, ils se disent :

— Bon î ils m'annoncent le bombardement pour demain huit heures trois quarts, cela veut dire que les avant- postes prussiens tireront sur nos avant-gardes ; ils affîr-

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ment que rarmislice est signé, cela sousentend que M. Thiers n'est pas encore revenu à Paris, ou qu'il se mouche... ; ils m'assurent que la Russie a fait entrer 400 000 hommes en Prusse, cela indique qu'ils n'en savent rien, mais qu'ils voudraient bien que ce fût vrai.

La seule complaisance hors ligne que mes concitoyens me paraissent avoir pour ces feuilles au diapason nouveau, c'est qu'ils se gardent bien de leur demander d'où ils tiennent ces fameux renseignements.

Il est clair qu'aujourd'hui nous péchons surtout par les correspondances étrangères. Depuis deux mois, c'est à de rares intervalles que les nouvelles du dehors nous parviennent, et je n'étonnerai personne en insinuant que depuis ce même laps le service des postes laisse beaucoup à désirer, hélas !

Rien n'y fait — la nouvelle est « imprimée » — cela suffit.

Et cependant, pas plus tard qu'hier, j'ai voulu, moi aussi, faire mon journal américain — parlé.

J'ai abordé un groupe de camarades en disant :

— Messieurs, bonne nouvelle ! trente francs-tireurs vosgiens sont entrés à Berlin et ont fait la reine Augusta prisonnière.

Le groupe a d'abord commencé par crier : Bravo ! — mais un orateur s'est détaché et :

— D'où tenez-vous la nouvelle ? m'a-t-il demandé ?

— Mais... de personne !

— Alors, c'est une farce !...

— Non, mais...

— Je vous pardonne parce que l'intention était bonne et que vous m'invitez de temps en temps à dîner, mais une autre fois ayez la bonté de ne pas jongler avec nos anxiétés patriotiques I

J'en ai été pour ma courte honte et suis rentré me coucher en me demandant par

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quelle suite de raisonnements on veut des preuves pour la chose parlée et non pour la chose écrite.

19 novembre.

La trahison de Bazaine a été beaucoup commentée hier soir sur les boulevards.

Malgré l'affirmation du gouvernement de Tours, les opinions des groupes étaient très partagées et quelques discussions ont même tourné à Taigre.

Je ne rapporte le fait que parce qu'il fait honneur aux Parisiens, auxquels il ne peut entrer dans l'esprit qu'un soldat français, — pour servir une cause perdue, — se soit ainsi bénévolement déshonoré.

La bourse abaissé encore aujourd'hui, — il faut noter qu'elle baisse depuis la victoire d'Orléans.

A ceux que cette bizarrerie financière pourrait étonner il faut rappeler que la rente française a monté de cinq francs sur la défaite de Waterloo.

Ce qu'on est convaincu de nommer le capital, aime la paix, et à la rigueur les paix honteuses.

Je crois même que ce sont celles-là qu'il préfère, parce que, suivant le mot effrayant d'un financier d'autrefois, les paix honteuses sont les plus faciles à conclure.

La propagande évangélique fait distribuer aux passants de petits livres sur la couverture desquels s'étalent en grosses lettres ces quatre mots :

La paix est faite !

Vous lisez, et il s'agit d'un monsieur qui, par une pénitence quelconque, s'est raccommodé avec le ciel.

11 paraît qu'en matière de religion tous

les moyens sont bons pour attirer l'attention des g^ens rétifs, même le pieux calembour.

20 novembre.

On vend sur les boulevards une foule de choses : des équipements pour la garde nationale, des livres, des plastrons plus ou moins blindés.

C'est une quasi-foire et qui n'a rien d'affreux à l'œil. La circulation en est plus agréable, et n'en est pas autrement interceptée.

Naturellement, certains êtres grincheux se plaignent de la chose, et réclament la dispersion de ce modeste marché public.

Cette réclamation s'explique d'autant moins que nombre de pauvres diables, qui ne sauraient actuellement comment vivre, trouvent moyen de gagner quelques sous à cette tolérance toute républicaine.

13H JOURNAL d'un vaudevilliste

21 nove mitre.

Je trouve dans une feuille du soir cette phrase qui me rend rêveur et que je copie textuellement :

... « Autant les pères de famille auraient jugé sévèrement le général qui les eut fait

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