‹ Journal d'un vaudevilliste, 1870-1871Chapitre 16 sur 20 · TUER · texte numérisé non relu

TUER

On ne s'avise pas de tout, et cette perspective a dû certainement échapper à M. Trochu.

En effet, en combinant son plan, le gouverneur de Paris n'a évidemment pas pensé que les gardes nationaux qui succomberont dans la lutte viendront lui demander compte de leur existence, et lui témoigner leur mécontentement.

Il n'a pas songé qu'un beau jour, ces infortunés pourraient frapper à la porte de son cabinet et venir lui tenir à peu près ce langage :

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— Général, nous sommes furieux I votre plan était tellement défectueux que j'ai eu la tête emportée à la première attaque et que mon camarade — que voici — a été coupé en seize par un boulet... Vous avez pris vos mesures en enfant, nous en sommes la preuve « vivante » ; désormais entre vous et nous, c'est chose finie. Nous avons l'honneur de ne pas vous saluer, moi surtout, puisque n'ayant plus de tête, j'ai jugé inutile de me coiffer de mon képi !

22 novembre.

Paris continue à prendre son investissement en patience.

Les femmes surtout affichent une résignation dont on ne saurait trop les féliciter. Chargées du service le plus compliqué, — j'ai nommé le service culinaire, — elles y déploient une énergie que je n'hésite pas à

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qualifier de sauvage ; les « huppées » ne dédaignent pas de mettre la main à la pâte, et on n'en rencontre pas une dans la rue qui ne vous dise :

— Je suis morte ! depuis ce matin, je cours après l'adresse d'un marchand de comestibles qui, dit-on, a des jambons de réserve.

Quelques-unes ont transformé leur boudoir en simple poulailler et leur salon en garenne.

J'ai été, ces jours-ci, rendre visite à une veuve et la première chose qui m'a sauté aux jambes en entrant, c'a été un superbe dindon ; — la salle à manger était pleine de poules et les aquariums remplis de poissons parfaitement cuisinables.

La veuve ne se déplaisait pas trop au milieu de cette ménagerie de la casserole et elle m'a avoué qu'elle finissait par prendre ses animaux en amitié, — le dindon surtout.

Une p:rande partie des appartements de Paris est également transformée en bassecour et en vivier.

On raconte même que dans un des logis les mieux meublés du quartier de la Madeleine, il s'est passé une histoire étrange.

Un lapin et son épouse avaient été casernes dans une bibliothèque. Au bout de quelque temps, la propriétaire se souvint de cette provision vivante et eut Fidée de voir oîi elle en était.

Elle ouvre la porte... ô surprise ! sa fortune s'était subitement augmentée, une foule de petits lapereaux trottinaient sur les rayons. — La provision avait quasi centuplé.

La gibelotte de deux jours était devenue une gibelotte de deux mo'is.

La dame, au comble de la joie, courut annoncer la bonne nouvelle à son mari, lequel répondit en riant :

— Gela ne m'étonne pas : j'ai dans

ma bibliothèque une édition des Aventures de Faublas !

23 novembre.

Il se raconte en ce moment, tout bas, une histoire assez folichonne et dont le héros est un des hommes les plus connus du Paris du boulevard Montmartre.

L'homme en question, fort désireux de quitter la capitale dont le séjour commence à peser à sa bravoure, eut l'idée d'aller trouver un des rares ambassadeurs restés ici et de lui tenir à peu près ce langage :

— Monsieur, je commence par vous dire que je n'ai pas peur. J'ai fait jadis mes preuves. Il y a- longtemps, c'est vrai, mais il n'y a pas prescription pour ces choses-là. Je m'ennuie à Paris à cause de la nourriture...

Que voulez-vous! le chevaine me réussit

pas. Montrez que vous avez réellement de la sympathie pour les Français et aidez-moi à m'en aller.

— Et comment? demanda le diplomate ?

— En me permettant de me faufiler dans la deuxième escouade de vos nationaux, que M. de Bismarck vous a autorisé à faire partir...

— Mais... vous n'êtes pas de mes nationaux !

— Si j'en étais, oij serait le service ?...

— C'est juste; mais...

— Encore une objection? interrompit l'homme. Vous voulez des platitudes. C'est bien ; je vais en faire.

... Je passe les platitudes.

— Voyons, dit l'ambassadeur. Je veux bien. Je vous donnerai un passeport ; mais vous êtes si connu que j'ai grand'peur que vous ne soyez vivement dépisté en route I Votre tête est quasi célèbre !

— N'est-ce que cela? j'en changerai...

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rien n'est plus facile. J'ai assez fréquenté les acteurs et môme les actrices pour savoir me rendre méconnaissable...

— Soit donc I rentrez chez vous où je vais vous adresser un passeport. Chang-ez de tête et attendez que je vous fasse dire le jour fixé pour le départ.

— Vous êtes mon sauveur ! — permettez que je vous embrasse avec effusion.

... Je passe refîusion.

Rentré chez lui, le héros de cette véridique histoire attendit le passeport, qui lui parvint dans la soirée.

Le lendemain, mi mot laconique du diplomate vint mettre le comble à la joie dudit héros ; car il disait :

— Préparez-vous.

Le héros se prépara. Enfermé dans sa chambre la plus retirée, il se teignit la chevelure et la barbe en un roux des plus dorés. Il était presque joli, ce qui le rendait réellement méconnaissable.

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11 se coucha et attendit Tordre du départ. Le jour venu, il sonna son domestique en lui criant de son lit :

— N'entrez pas... et passez-moi mes lettres par-dessous la porte.

Le domestique, un peu étonné, obéit.

Rien de l'ambassadeur.

— Ce n'était peut-être pas pour aujourd'hui, se dit l'homme. Je me suis trop hâté de me teindre. Il va falloir rester toute la journée enfermé. Enfin, c'est un léger ennui à côté de l'énorme allégresse qui m'attend !

Le lendemain arriva, et, avec lui, une lettre du diplomate.

— Sauvé ! fit l'homme.

Il ouvrit fiévreusement la lettre, mais il sentit à chaque ligne qu'il lisait ses cheveux blanchir sous leur teinture orange.

La lettre racontait que :

— Malgré son grand désir, l'ambassadeur ne pouvait décidément faire ce que notre

héros demandait : qu'il y allait pour lui d'une quasi-déloyauté.

Accablé, le malheureux prit tristement le chemin de son cabinet de toilette, et saisissant sa brosse, son savon et son pot à eau...

— Allons, se dit-il, c'est encore manqué ; et une si belle tète ! c'est à peine si je me serais reconnu moi-même.

Et il se mit à frotter, mais, ô nouveau désastre, rien ne bougea. Lateinture tenaitbon .

L'homme frotta avec rage — rien — il s'écorcha : rien, toujours rien. Il était tombé sur une eau indélébile garantie pour trois mois...

Condamné au roux pour quatre-vingt-dix jours !

Et l'histoire en est là. — Le héros, depuis ce temps, n'a pas bougé de sa chambre ; il vit enfermé entre quatre murs, n'osant se montrer à personne et n'ayant consenti, après force hésitations, qu'à mettre son domestique dans la confidence, mais en lui

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faisant jurer, sur les mânes de ses ancêtres, qu'il ne le trahirait point.

Vous voyez que le valet de chambre est resté fidèle à son serment.

24 novembre.

Hier, un médecin de mes amis, attaché à une ambulance, est allé avec ses brancardiers relever des maraudeurs blessés devant Bondy.

Gomme il se livrait à sa triste besogne, un gamin de douze ans vient à lui en pleurant, et :

— Ah ! monsieur, dit-il, je vous en prie, venez ramasser mon frère qui a reçu une balle dans le dos.

— Il est mort?

— Non, monsieur, il crie et souffre beaucoup. J'ai essayé de le relever moi-même, je n'ai pas pu.

— Où est-il ?

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— Là-bas... derrière cette petite maison.

— C'est bien... Conduis-nous.

Mon ami fit signe à ses brancardiers, et ils marchèrent tous vers une barricade dressée par l'ennemi à l'entrée du village.

Arrivés à deux pas de la barricade, des' sentinelles prussiennes surgirent et croisèrent la baïonnette.

— Ah ! dit mon ami, il paraît qu'on ne passe pas !

Il montra son drapeau, — les sentinelles firent non de la tête et restèrent la baïonnette tendue.

— Au diable, aussi ! fît le médecin ; on n'a pas idée de ton frère allant marauder jusque par là.

— Hélas ! monsieur, pleura le gamin, il est encore plus loin, — et, tenez, écoutez, je l'entends qui appelle î

— Que veux-tu ! mon pauvre enfant, il faut le laisser appeler. Les sentinelles nous refusent le passage ;... si nous faisions deux

pas de plus, elles nous enverraient des balles !

Et, tout attristé, mon ami le médecin allait se retirer lorsqu'un mouchoir blanc flotta derrière la barricade, et les sentinelles relevèrent vivement leurs armes.

Trois officiers prussiens parurent et firent signe au médecin de demeurer ; — ils allèrent àlui, etl'un d'eux, en excellent français, lui dit :

— Vous êtes docteur, monsieur?

— Oui.

— Vous désirez ramasser le pauvre diable qui est là-bas?

— Oui.

— Faites, ou plutôt, si vous le voulez bien, nous allons vous accompagner.

— Très volontiers, messieurs, fit mon ami, et merci !

Les officiers conduisirent le médecin, ses brancardiers et le gamin auprès du maraudeur, qui, couché à plat ventre sur un sac

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de pommes de terre, poussait des soupirs lamentables et réclamait à boire.

Sa blessure était grave, mais non dangereuse. Mon ami demanda aux officiers la permission de le soigner séance tenante.

— Accordé, dirent-ils.

Le médecin tira ses bandes, et, tout en travaillant^ causa avec les officiers.

— Vous n'aviez pas habitué ces malheureux, dit-il, à les recevoir à coups de fusil.

— C'est vrai, répondit l'officier, mais ils ne nous avaient pas habitués non plus à tant d'empiétements. Voyez plutôt celui-ci : il a dépassé nos lignes... Du reste, l'ordre de faire feu ne nous est donné que depuis deux jours... Laissez-nous vous dire que nous l'exécutons avec, chagrin. . .

— Et qu'espérez-vous de cet ordre ?

— Rien, sinon qu'il nous a permis de constater l'étrange courage de ces pauvres gens... La première fois, nous leur avons fait signe de s'éloigner : ils sont restés ; nous

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avons tiré par terre, pour éviter de les atteindre, ils sont restés; nous avons visé : ils sont restés!... Nous avons tué leurs voisins... Nous en avons blessé au bras : du bras valide, ils ont continué leur besogne ! . . . Ce sont bien des Français, décidément !

Si je rapporte cette petite histoire, d'autant plus authentique qu'elle a donné lieu à un rapport, c'est qu'elle indique l'opinion qu'ont de nous nos ennemis.

Il est vrai qu'ils n'ont pas la même opinion de messieurs nos chefs.

— Vos malheurs, poursuivit l'officier, viennent de vos généraux, et de votre empereur. Quand la campagne a commencé, il n'en est pas un de nous qui eût osé compter sur tant d'ineptie.

Tenez, je me souviens que, le jour où les hostilités étaient à peu près décidées, nous causions entre officiers de ce qui pourrait rendre la campagne heureuse, et l'un d'eux nous dit :

— x\h ! si le gouvernement impérial pouvait adopter le plan suivant!...

Et il nous dit le plan qu'il rêvait.

Nous partîmes tous d'un éclat de rire.

— Allons donc ! fimes-nous, ne dites point de calembredaines. Un enfant de dix ans ne ferait pas un plan pareil.

C'est le plan qu'a fait votre gouvernement.

29 novembre.

Le Moniteur officiel Prussien de Versailles déclare que « nous nous livrons à un gaspillage inutile et incompréhensible de munitions d'artillerie par le tir de nos forts ».

Il me semble que, si cela était, ce n'est pas le Moniteur officiel prussien qui devrait le dire , des assiégeants ont toujours intérêt à ce que les munitions de l'as-

siégé s'épuisent en pure perte. Nous prévenir que nos boulets ne portent pas, c'est peut-être nous avouer qu'ils portent admirablement.

Je commence à être vexé, je croyais M. de Bismarck plus malin.

30 novembre.

Depuis que les rats sont appelés à l'honneur de figurer dans nos menus, la chasse à cette « volaille » est absolument organisée dans les rues de Paris.

Vers onze heures du soir, les chasseurs, ornés de leurs meutes et agrémentés de lanternes, commencent leurs opérations.

Ce n'est pas à la grande joie des passants, — car les « chassés » profitent de toutes les jambes pour se dérober au trépas. — Les pantalons deviennent des buissons et les jupes des fourrés.

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A la rigueur, les poches deviennent aussi des cavernes ou des « lieux d'asile » ; car on me raconte l'histoire d'une pauvre dame qui, hier soir, en rentrant chez elle, a trouvé un rat vivant qui avait sauté jusque dans la poche de son mac-farlane.

Je n'ai pas vous à dépeindre sa terreur, mais la brave ménagère en a vivement pris son parti !

— C'est la Providence qui me l'envoie, a-t-elle dit, je le ferai mariner demain.

Un salmis de rats passe, du reste, pour une chose excellente.

Nous aimons même tellement le rat, que je ne sais pas comment, après le siège, nous ferons pour nous remettre à la gibelotte de chat !

1" décembre.

Depuis avant-hier on se bat un peu partout, notamment à Champigny, à Bry-sur-

Marne, à Bezons, à Epinay. C'est la grande sortie projetée depuis longtemps qui a lieu !

Le général Trochu et le général Ducrot sont sur les bords de la Marne.

Il me semble impossible que les étrangers restés à Paris ne se sentent pas le cœur légèrement serré par l'émotion.

Si peu joueur qu'on soit, on n'assiste pas à la partie qui se joue depuis quarantehuit heures sans éprouver une certaine anxiété.

C'est un effrayant baccara qui se taille en ce moment ! comme dirait un ex-viveur parisien. C'est la fin d'une rude nuit de jeu ! — nuit qui a commencé il y a quatre mois et qui dure encore...

Le « veinard » est venu, s'est assis, a pris la main et a passé ; la main lui est revenue, il a passé encore, toujours ; il a tout gagné, tout enlevé, l'armée et l'Empire, l'or et les gros sous. — A ce moment, il aurait bien voulu s'en aller et faire...

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cliarlemagne . Mais sa victime a voulu que la partie continuât...

Ce que la victime essaie de regagner , c'est tout ce qui lui reste: c'est sa vie, son honneur, le sang de son sang. Son enjeu, c'est son âme; si elle perd, elle ne sera plus bientôt dans l'histoire qu'un souvenir î

2 décembre.

La fièvre agite Paris, fièvre immense, causée tout à la fois par l'anxiété et l'espoir.

A chaque coup de canon qui éclate, on dirait que c'est le pouls de la France qui bat.

C'est qu'en effet sa vie maintenant se compte aux coups de canon qui se tirent.

Jamais peut-être il n'y a eu autant de foule dans les rues, mais une foule calme, recueillie, grave, qui ne parle pas, qui

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écoute. Aux remparts, des groupes compacts de femmes et même d'enfants attendent devant les portes fermées les voitures de blessés.

Quand ces voitures passent , les femmes s'élancent silencieuses et regardent !

3 décembre.

Nous couchons sur le champ de bataille. C'est la première fois que cela nous arrive depuis le commencement de la guerre !

Ce champ de bataille, c'est le plateau de Champigny, — plateau joyeux il y a quatre mois, dominant la Marne dont il semble le rocher pour rire : les canotiers le connaissent bien. Eux aussi, ils ont couché dans les petits fourrés de la pente, attendant le jour pour se remettre gaiement à l'eau, s'endormant et se réveillant en chantant.

Ce sont probablement les mômes aujour-

cFliui qui retrouvent ces petits fourrés, mais brisés, brûlés, et y qui dorment fiévreux, mais pleins d'espoir ; car ils combattent pour avoir le droit d y recommencer leurs chants et leurs fêtes d'été... Ils sont chez eux et demandent à y rester !

6 décembre.

La bataille de la Marne a prouvé que nous avons des soldats valeureux, mais c'est tout.

La grande sortie n'aura rien donné, hélas ! C'est une déception glorieuse de plus.

8 décembre.

On m'a raconté une vieille anecdote prussienne qui est peut-être énormément connue, mais qui m'a semblé mériter les honneurs d'une redite.

C'était à Darmstadt; un général allemand tenait garnison et s'ennuyait comme peut s'ennuyer un général allemand, à Darmstadt.

Un jour, en bâillant à se décrocher la mâchoire, il met le nez à la fenêtre, à la recherche d'une distraction quelconque. Il attendait cette distraction depuis un quart d'heure, quand un capitaine d'un de ses régiments passe sous sa fenêtre et le salue.

Le général le regarde et jette un cri de joie : Il a trouvé sa distraction! Le capitaine, — grave infraction à la discipline, — n'a pas son sabre... c'est huit jours d'arrêt à lui infliger, sans compter le sermon. Le général prend un air rébarbatif et fait signe au délinquant de monter, tout en se frottant les mains.

L'officier obéit, mais il a remarqué l'air courroucé de son supérieur, et, en gravissant Tescalier, il se demande de ce dont il peut bien être coupable. Il se tâte et s'aper-

çoit qu'il a oublié son sabre. Il comprend, et, tout penaud, entre dans l'antichambre invoquant sa bonne étoile.

Il lève la tête et jette à son tour un cri de joie — sa bonne étoile a répondu. — Un sabre est accroché à une des patères de ladite antichambre. Sans hésiter, Foffîcier s'en empare, le met et entre fièrement chez le général.

Celui-ci, au comble de Tallégresse, ouvre la bouche pour fulminer, quand, ô surprise ! il aperçoit le sabre au côté du capitaine.

— Ah bah ! fait-il.

Le capitaine, au port d'armes, ne bronche pas, mais, voyant que son supérieur reste muet d'étonnement :

— Vous aviez âme parler, général? ditil sans sourciller, me voici à vos ordres.

— Oui... répond le général en balbutiant, j'avais... je voulais... vous demander des nouvelles de madame votre mère.

— Mais je vous remercie, général, elle se

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porte à merveille, j'ai reçu une lettre d'elle ce matin.

— J'ai connu madame votre mère à Berlin, c'est pour cela que...

— Oui, je sais, général, ma mère a eu le plaisir de vous recevoir quelquefois, nous en avons gardé un précieux souvenir dans la maison, — c'est tout ce que vous aviez à me dire, général?

— Oui, monsieur, tout.

— Alors, général, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

Et l'officier tourne les talons, laissant le général désolé d'avoir vu de travers.

En repassant dans l'antichambre, le capitaine remet le sabre à la patère et s'en va enchanté d'avoir échappé aux arrêts qui le menaçaient.

Le général, qui ne revient pas de sa surprise, se remet à sa fenêtre et aperçoit derechef son officier sans le moindre sabre.

Il appelle sa femme, et :

— Tiens ! lui dit-il, en lui montrant le capitaine... Tu vois bien cet officier qui s'en va là-bas en se dandinant?

— Oui...

— Il n'a pas de sabre, n'est-ce pas?

— Non!

— Eh bien ! c'est ce qui te trompe, il en a un, seulement on ne le voit pas I

9 décembre.

Le siège de Paris aura eu ce résultat de transformer du tout au tout le tempérament des Parisiens.

Quand messieurs les francs-fîleurs pourront rentrer dans leur bonne ville, ils seront bien surpris de retrouver une autre nature aux imbéciles qui y sont restés.

Les gardes aux remparts, les nuits aux avant-postes, la nourriture « serrée », tout cela a fait, entre autres, de l'ancien « petit

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crevé » un personnage totalement nouveau.

La voix est maintenant grave, l'allure martiale : plus de raie dans le dos, plus de coquetterie, à peine le cigare... Le gilet à cœur est devenu une légende et l'habit noir un souvenir... Où est le camélia blanc qui ornait la boutonnière ? On a dû essayer d'en faire un chou-fleur.

, Le mobile de la Seine est surtout un être essentiellement neuf : les dures épreuves de la guerre lui ont fait un autre visage et une autre peau.

J'ai rencontré ce matin un de ces Parisiens transformés — comme nos canons.

A peine l'ai-je, reconnu. Il y a six mois, c'était un joli garçon, toujours vêtu à la mode de la semaine prochaine, aujourd'hui; c'est tout simplement un Dumanet — mais un Dumanet héroïque, grave, décidé, n'ayant qu'un rêve : l'extermination de l'ennemi.

Pour sa part, il a déjà tué douze Prussiens ; — il rêve de « faire », à lui seul, sa

compagnie : — cent cinquante Allemands ! — y compris les caporaux.

J'ai voulu lui parler de Gil Ferez, du Palais-Royal. Il a ouvert de grands yeux et m'a demandé de quel régiment il était.

Tout le passé est mort pour lui. Il ne sait plus rien de Fautrefois. Ses souvenirs s'arrêtent à l'investissement de son Paris adoré. Il a vingt-cinq ans et son esprit et son cœur n'ont que trois mois.

Il a tout oublié du temps jadis, même les adresses des restaurants célèbres, et il serait capable de demander son chemin pour aller à la Maison-Dorée.

Chose étrange : il ne bâille plus après dîner, l'estomac est devenu de fer, il n'a plus de migraine et j'ai manqué le faire mourir de rire en lui demandant s'il prenait toujours du quinquina.

Lui qui aurait éventré un garçon s'il lui eût servi jadis un perdreau insuffisamment truffé, il se délecte aujourd'hui d'une

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cuisse de chien, et, quand il a pu pincer un rat, invite ses amis à dîner.

Avec la santé, la sobriété et le stoïcisme, la pudeur lui est venue. Je l'ai fait rougir en lui rappelant ses amours du carnaval dernier.

Pour changer la conversation, il m'a raconté ses exploits d'avant-poste.

, C'est lui qui, le premier, a découvert que les Prussiens plaçaient des mannequins en grand'gardes.

Depuis quatre heures il tirait sur l'un d'eux, adossé à un arbre et qui semblait rêver. Les balles portaient coup sur coup.

— Rien.

Mon mobile se met en colère, rampe jusqu'au Prussien trop invraisemblablement invulnérable, et le ramène triomphalement

— sous son bras.

Il m'a raconté aussi qu'il venait de passer la nuit dans l'appartement de son père pour la première l'ois depuis quatre mois.

160 JouiiiNAL d'un vaudevilliste

— J'arrive, me dit-il, enchanté de pouvoir me fourrer enfin dans un lit... mais à peine y suis-je, crac, impossible de dormir. Je ne suis plus habitué à Fédredon, les draps me gênaient, Toreiller m'agaçait, si bien qu'après m'ètre tourné et retourné, et ne parvenant pas à entamer mon somme... je me lève, et...

— Et?

— J'ai été finir carrément la nuit sur le parquet de la salle à manger I

10 décembre.

Une des rares gaietés d'aujourd'hui, c'est de voir le nombre assez imposant d'affiches offrant une récompense honnête à qui rapportera des chiens perdus.

La naïveté de ces propriétaires éplorés jette l'àme dans une douce extase.

Les buuchericb canines fonctionnent; on

raconte par les cent voix de la renommée que rien n'est exquis comme une côtelette de caniche, et les propriétaires en question continuent à offrir une récompense à qui leur rapportera leur... comestible égaré.

Et quelle récompense, je vous le demande ! De l'argent, quand on tient de quoi dîner pendant plusieurs jours !

Un garde national a trouvé dans sa rue un de ces gigots à récompense honnête, il a lu l'affiche qui le redemandait, et, étant honnête comme la récompense elle-même, voici la lettre qu'il a écrite au réclamant :

« Monsieur,

)) J'ai trouvé votre chien, du moins le signalement qu'en donne votre pancarte me le fait croire. Vous offrez cent francs à qui vous rapportera votre bête. C'est du pur accaparement : un chien aujourd'hui coûte cent vingt francs, et le vôtre qui est gras vaut certainement dix francs de plus. Je le

1C8 JOURNAL u'lN' vaudevilliste

garde donc, mais j'ai Fiionneur de vous expédier loyalement les trente francs de supplément.

)) Recevez, — avec mes pièces de cent sous, — l'expression de... etc. »

J'ignore comment le propriétaire du quadrupède aura pris la missive, mais je suis forcé d'avouer que la stricte délicatesse est du côté du garde national.

Je ne lui reproche qu'une chose, c'est de n'avoir pas convié ledit propriétaire à prendre sa part du gigot à quatre pattes, mais on ne pense pas à tout.

Mais de ce que nous mangeons nos chiens, il ne faut pas que M. de Bismarck infère que nous sommes à l'agonie et que nous allons nous rendre la semaine prochaine.

La plupart des Parisiens se sont mis à dévorer leurs animaux domestiques, plutôt par curiosité que par besoin, histoire de goûter de tout.

Les bons dîners — de la paix — sont encore possibles, et les officiers prussiens qui sont allés l'autre jour, en galants prisonniers, festoyer dans un de nos restaurants du boulevard ont pu s'en convaincre!

12 décembre.

C'est enfantin d'avoir à le redire, le public devrait bien une fois pour toutes se mettre en garde contre les faux bruits édités par certains journaux à reporters américains.

Quant à obtenir de ces journaux d'avoir pitié de nos nerfs en contrôlant plus sérieusement leurs nouvelles à sensation, il faut y renoncer — le pli en est pris probablement pour jusqu'à la fin du siège, et peutêtre après.

C'est ainsi que, depuis deux jours, avec une persistance qui leur fait bonncur, ces

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feuilles assurent qu'un messager venu de Corbeil y aurait aperçu Favant-garde de nos armées de secours ; — il va sans dire que le gouvernement ignorait absolument l'arrivée et même la présence de ce messager, puisque VOfficiel n'en souffle mot.

Et voici même l'histoire qu'on raconte en c( hauts lieux » à ce sujet et qu'on me garantit absolument authentique.

Justement émus de la nouvelle en question, nos gouvernants auraient demandé à la préfecture de police une enquête sur l'existence du messager susdit. Ils pensaient que ce brave homme, très occupé, avait oublié de venir raconter ce qu'il savait au général Trochu. Simple distraction de voyageur.

Voilà donc le personnel de la rue de Jérusalem en campagne. On furète, on sonde et on finit par découvrir que la nouvelle a été donnée par un boulanger de la rue du 29 Juillet.

— Le mien ! s'écrie M. Ernest Picard ! (M. Ernest Picard demeure rue Saint-Honoré, au coin de la rue du 29 Juillet.) Je l'interrogerai moi-même en rentrant.

Le soir, M. Ernest Picard se transporte de sa personne chez le boulanger.

— D'où tenez-vous ce propos?

— De mon gendre, répond le marchand de pain, évidemment ému et honoré de voir un dixième de gouvernement dans sa boutique.

— Votre geindre? reprend M. Picard.

— Pardon, monsieur le ministre, je dis mon gendre.

— Et où demeure-t-il, votre geindre?

— Boulevard Mazas.

— C'est un peu loin — pour mon centre, répond le ministre des finances. J'enverrai chez lui.

On envoie chez le gendre.

— D'où tenez-vous ce propos ?

— Ma foi! je ne me souviens plus...

J72 JOURNAL d'un vaudevilliste

— Gliorchez, c'est très important...

— ... Attendez... C'était hier aux remparts, où j'étais de garde. Il y avait un petit gros, dont je ne me rappelle plus le nom.

— Cherchez... au nom du ciel !...

— J'y suis : il se nomme X..., il est marchand de hois, et demeure telle rue, tel numéro.

On court chez X...

— D'où tenez-vons ce..., etc. ?

— Sapristi!... je n'en sais plus rien!

— Par pitié ! creusez- vous la cervelle !

— Je me la creuse... mais !

— Au nom de la patrie ! au nom de vos concitoyens, au nom du gouvernement!

— J'ai trouvé !

— Enfin !

— Je l'ai lu dans V Électeur libre !

h'Élecieiir l'ibre^ est le propre journal de

M. Ernest Picard !

.lornxAL n'rx va nnF.viLLf sTr: 17X

14 (léceinbrc.

La délégation de Tours invite^ par la voix de son Moniteur^ les Français en ce moment à l'étranger à rentrer en France pour se faire incorporer dans nos armées de province. On n'est pas plus œil-de-bœuf!

Je me demande ce que vont répondre les francs-fîleurs à cette « invitation » courtoise. Evidemment ils agiront comme agissent des hommes bien élevés en face d'une politesse à laquelle ils veulent échapper non moins courtoisement.

Ils écriront qu'ils sont sensibles à l'intention, qu'ils se sentent profondément touchés de voir qu'on pense à eux, mais qu'une subite indisposition, qu'un engagement antérieur ou des affaires pressantes, leur font vivement regretter de ne pouvoir profiter en ce moment de la galanterie qui leur est

faite !

174 JOURNAL d'in vaudevilliste

MM. Bourbaki et de Keralry sont beaucoup moins dix-huitième siècle, paraît-il, avec ceux des francs-fil eurs qui ont commis l'imprudence de rester en France.

Partout 011 passent les armées de ces deux généraux, les déserteurs sont énergiquement ramassés, et on assure même qu'une rafle vigoureuse a été faite dans tous les bains de mer des plages normandes.

Qu'on se figure la tête de ces infortunés baigneurs d'hiver ! Ils étaient là-bas, bien tranquilles, décidés à ne plus s'occuper de la guerre, ni de quoi que ce soit, si ce n'est de leur sécurité ; et pendant que, rassurés sur leur sort, nous les croyions bien au chaud, endorlotés, rêvant sur le galet et suivant d'un œil poétique la marche d'une voile blanche à l'horizon, voilà que nous les reverrons un de ces jours (et le plus tôt sera le mieux), sac au dos, chassepot en main et farouches comme la vengeance.

JOURNAL n'UN VAUDEVILLISTE 175

Ce que c'est pourtant que d'avoir oublié de mettre la frontière entre soi et la fatalité.

15 décembre.

Je suis allé hier dans le bois de Yincennes, où campe une grande partie de notre deuxième armée.

Tout l'ancien champ de courses est transformé en une sorte de village en planches; des baraquements alignés au cordeau abritent — et c'est bien le cas par le temps qu'il fait — lignards, artilleurs et mobiles.

La soupe se fait en plein air et l'eau du ciel tombe dans la marmite, détail qui laisse les cuisiniers parfaitement froids.

Ce camp est la gaieté même et montre à quel point la bonne humeur du soldat français survit à tout.

On dirait une simple garnison des temps pacifiques. Les troupiers rient, causent,

fument et n'ont pas l'air de se douter qu'il y a dix jours ils jouaient leur vie et que dans quelques jours ils la joueront encore.

J'allais voir un de mes amis, simple mobile, le Petit Chose, comme nous l'appelions jadis. Ce brave garçon était, il y a six mois, un coureur de salons. Pas de dîner ou de souper, pas de fête ou de cotillon dont il ne tenait à prendre sa part ; il appelait cela ; aimer le monde.

Cette manie en avait fait une espèce de bonbon onctueux et précieux. Il avait la raie religieusement tracée au milieu de la tête, les gestes tendres et la démarche onduleuse.

Hier, au moment où je l'abordais, — il se mouchait dans ses doigts !

16 décembre

L'hydre du terme de janvier commence à préocuper les journaux justes. Il va sans

JOURNAL d'l'x vaudevilliste 177

dire que, par contre, les journaux réactionnaires prennent en main la défense des « infortunés » propriétaires.

— Mais, disent ces feuilles, les possesseurs d'immeubles n'ont pour toute fortune que leurs revenus ! Sur douze mois de rente, si vous leur en rognez six, vous allez les rendre plus besogneux que leurs propres locataires :

La réplique à cette plaidoirie touchante me paraît cependant bien facile.

— La guerre, en suspendant tout, a atteint tout le monde : le commerçant, en lui enlevant ses bénéfices de l'année et en le laissant en face de billets insoldés et de rentrés impossibles à faire ; l'employé, en le privant brusquement de ses appointements ; l'avocat , le notaire, l'avoué, en les arrêtant net dans leurs opérations; le financier, en le ruinant; Thomme de lettres, le peintre, l'artiste, en les réduisant à un silence ou à une paresse qui les fait gueux comme

Job, et cela au moment où une livre de bœuf vaut le prix d'un bijou !

Seuls, bien certainement, parmi cette foule touchée, écrasée, abîmée par Tinvestissement, les propriétaires sont peu atteints.

Que leur arrive-t-il en somme? C'est que celui d'entre eux qui avait, par exemple, vingt mille francs de rente, n'enperçoit cette année que dix mille — six mois sur douze, — et encore avec espoir, certitude même, de retrouver cette somme plus tard, puisque non seulement sa maison, son terrain lui restent, mais encore la garantie de ce qui lui est dû : les meubles de son débiteur demeurés en sa possession.

On a peine à quitter cette question et les objections égoïstes qu'elle soulève.

Certes, tous les propriétaires n'ont pas fui Paris, mais parmi les francs-fileurs en est-il beaucoup qui ne le soient pas ?

jO[TRi\AL d'un vaudevilliste 179

Ainsi leurs locataires seront restés l'arme au bras, veillant en définitive à la défense de leurs propriétés, et quand, grâce à leur attitude, ces immeubles n'auront pas été détruits, bombardés, la récompense de ce dévouement sera la présentation rigoureuse d'une quittance !

Un ami me disait hier en riant :

— Mon propriétaire est parti. — S'il exige que je lui paye son terme de janvier, il faudra qu'il m'envoie du papier timbré daté de l'endroit où il est : au moins j'aurai des nouvelles de la province !

Ce n'est probablement pas un propriétaire que ce capitaine d'infanterie, de qui l'on me racontait l'autre soir ce mot étonnant :

C'était devant Sedan, les bombes et les obus pleuvaient si dru que toute sa compagnie avait pris, et gardait trop longtemps, cette position de tirailleurs qui consiste à se coucher par terre à plat ventre. Seul,

180 JOURXAL d'l->' VALDEVILLISTE

ledit capitaine était debout, et engageait ses soldais à faire devant l'ennemi meilleure figure :

— D'autant plus, leur disait-il... que cela ne vous empêchera pas de recevoir quelque chose... ils visent partout.

A ce moment, en effet, un obus tomba au milieu des pauvres diables, et, en éclatant, en tua quatre.

Et le capitaine de s'écrier, en s'adressant aux quatre morts :

— Là, vous voyez bien, entêtés !

17 décembre.

Chacun a sa manière aujourd'hui de prouver son patriotisme. Au nombre des patriotes, on doit compter les restaurateurs de Paris. Cet hommage, qu'il faut rendre à la corporation nourricière de la ville, est évidemment une des grandes bizarreries de ces temps étranges.

Mai^î la vérité d'abord ! — Les traiteurs parisiens ont bien mérité de la patrie en laissant courageusement leurs portes ouvertes jusqu'à aujourd'hui.

Et au prix de quels travaux, Seigneur!

J'ai causé avec un de ces héroïques industriels ; — son récit frise l'odyssée et donne des cauchemars !

Que de soucis, de courses, de platitudes ! Chaque matin, résoudre ce problème gigantesque, qui consiste à trouver assez de cheval pour en faire une quantité respectable de bœuf à la mode, suffisamment d'àne pour confectionner des montagnes de riz de veau, et le nombre de feuilles de choux nécessaire pour servir de la salade d'escarole à une clientèle affamée et raffinée !

Et cela au moment où une simple ménagère en est réduite à faire dix heures de queue à la porte de son boucher pou|^ arriver à obtenir une demi-morue, ou, comme mon ami Plunketl, le directeur du Palais--

182 JuuuNAL d'l.n vaudevilliste

Royal, une douzaine de noix pour lui et sa famille !

L'industriel en question souffrait, de souvenir, en me parlant.

Il est tenu d'avoir des limiers qui lui dépistent des portions ignorées et des légumes anonymes. Il a organisé une véritable escouade de francs-chasseurs de rats. Il a son bataillon de couvreurs qui guette les lapins de gouttière.

Il flatte les marchands de conserves , tutoie des maraudeurs et écrit des lettres pathétiques aux épiciers !

L'autre jour, il a presque promis sa fille en mariage à un charcutier qui avait encore un cochon dans sa cave, et le charcutier a refusé !

Il est vrai que sa raison en valait plusieurs : — il n'aime pas les blondes et il aime son cochon.

Puis, c'est quand toutes ces difficultés sont vaincues, que l'industriel, abîmé, brisé,

mort, ouvre ses portes et sert ses dîners — à perte !

N'est-ce pas que sérieusement cela est bien, et que c'est se montrer honorablement utile à toute la pléiade des célibataires qui seraient bien empêchés si demain les restaurateurs fermaient !

Et il faut qu'il y ait là vraiment une variété très louable de sincère patriotisme ; car tous les traiteurs de Paris ne se sont pas résignés, et quelques-uns, qu'il faudrait peut-être blâmer et nommer, ont, à partir du moment où la cherté et la rareté des vivres les empêchaient de réaliser des bénéfices , carrément éteint leurs fourneaux et retourné leurs casseroles. Faudra- t-il créer dans Tarmée des francs-fîleurs la sousdivision des francs-fermeurs !

184 JOURNAL d'un va ud kvj l liste

18 décembre.

C'est encore s'occuper de cuisine que parler des fiacres de Paris. — Mange-t-on les semblants de chevaux qui les traînaient, ou ces faux coursiers sont-ils morts du désespoir d'être dédaignés par les cuisinières ?

Toujours est-il que les « sapins » se font rares dans les rues de Paris, ainsi que les omnibus. Le Parisien, toujours admirablement stoïque, en profite pour s'habituer à aller à pied. Il y gagne de prendre enfin ce fameux exercice que son médecin lui recommande avec acharnement depuis si longtemps.

La Parisienne trottine courageusement et ne s'en porte pas plus mal.

L'étonnement des absents à l'heure du retour sera curieux à voir :

Là où ils ont laissé des a fatigués » , ils trouveront des « actifs ». Là où ils ont abandonné des chétifs, ils trouveront des robustes...

L'investissement aura été aussi utile à autre chose : il aura donné de la probité aux caissiers.

En effet, le moyen de sauver la caisse et de partir pour Bruxelles !

19 décembre.

Sous le dernier Empire, les hommes au pouvoir ne manquaient pas de dire à leurs.. . administrés :

— Pour Dieu ! ne vous occupez pas de politique I

Je me demande quelle serait la légende d'un de ces administrés s'il avait suivi à la lettre le conseil salutaire des ministres de l'Empire.

Détaché complètement des choses publiques, ce citoyen bien pensant serait resté dans sa coquille, ne lisant aucun journal, ne s'occupant que de lui, de ses affaires ou de la coupe de ses cheveux, absolument confiant dans la haute sagesse du gouvernement.

Tous les derniers événements auraient passé sur sa tête sans qu'il daignât y prêter attention : — c'était de la politique !

Soudain on serait venu frapper à sa porte et un employé orné d'un képi lui aurait tenu le langage suivant;

— Monsieur... d'après le dernier recensement, vous avez trente-deux ans, vous êtes célibataire. Comment se fait-il que vous ne soyez pas aux avant-postes ?

— Quels avant-postes?

— Mais à ceux qu'occupent toutes les compagnies de guerre de la garde nationale : une bonne tranchée, — non chauffée, — à cent cinquante mètres des Prussiens.

' JOURNAL d'un vaudevilliste i 87

— Quels Prussiens?

— Mais nos ennemis, qui investissent Paris... D'oii sortez-vous donc?

— De ma coquille, monsieur, j'ai juré il y a longtemps au gouvernement de ne pas m'occuper de politique.

— Vous êtes un joli farceur, par exemple... allons... aux avant-postes... plus vite que ça!... et si vous voulez de la viande, ne manquez pas de dire à votre femme de faire la queue de bonne heure devant sa boucherie; aujourd'hui, c'est jour de morue.

20 décembre.

Les soixante-quinze centimes alloués aux femmes des gardes nationaux mobilisés ont fait mettre le cachet officiel sur nombre d'unions jusqu'ici purement officieuses.

On a môme beaucoup discuté sur la question de savoir si ces soixante-quinze centimes

188 JOL'RNAL U'rx VAUDKVII^LISTE

ne devaient êlre donnés qu'aux femmes légitimes, et si les illégitimes n'y avaient pas droit.

Cette question est beaucoup trop grave pour mes faibles moyens, et j'y écbappe avec la prudence d'un serpent d'église.

Je constate seulement la malchance qui poursuit, depuis la guerre, les pêches à quinze sous, — lesquelles ne parviennent même plus à valoir soixante-quinze centimes aux yeux de l'Etat. La somme est pourtant modique. Elle l'est peut-être un peu trop ; car je sais, pour ma part, bien des habitants du vingt et unième arrondissement qui eussent conduit leurs... pêches à la mairie, pour dix sous de plus par jour !..

Quoi qu'il en soit, les soixante-quinze centimes constituent actuellement une sorte d'état civil régulier, et le moyen maintenant de savoir si une femme est mariée ou non n'est pas de lui demander son contrat de mariage, mais bien si

elle reçoit son indemnité quotidienne.

x\ussi une nouvelle expression a-t-elle pris cours :

On ne dit plus : — Ma femme m'attend.

Mais :

— Je rentre chez mes quinze sous î

21 décembre.

Les théâtres ne joueront plus : — ordre de la préfecture de la Seine. La raison de cet ordre est malheureusement sans réplique : il faut économiser le gaz et le charbon.

Aussi est-ce avec ébahissement que j'ai lu aujourd'hui une affiche annonçant la réouverture du Casino-Cadet, et où il est dit que : la mile sera chauffée et éclairée au gaz.

Par quel procédé ? Est-ce avec un nouveau gaz et un nouveau charbon?... Tout est possible, même de la part des savants du Casino-Cadet.

190 JOURNAL d'un VAUDEVILLISïK

Il faut remarquer seulement que celte annonce est imprimée en lettres énormes. Les propriétaires de ce bal célèbre auront sainement jugé que le fait seul de montrer aux Parisiens du gaz et du charbon valait l'argent. — Signe des temps!

Yous verrez qu'avant peu ce sera le diamant qui sera commun, et le beurre un objet de luxe que les femmes des hauts quartiers pourront seules se permettre d'étaler sur leurs coiffures.

Néanmoins, et quoi qu'en dise M. de Moltke, les Parisiens ne sont pas encore dans un abattement aussi profond qu'il le croit.

Un voisin, qui descend de sa garde aux remparts, me rapporte le bout de dialogue suivant, qu'il a sténographié à mon intention.

La scène se passe sous la tente. Soudain un garde se lève, et :

JOUllNAL d'v^ vaudevilliste 191

— Au fait, qui veut connaître le nnoycn d'avoir un gigot froid ?

— Ah ! moi, par exemple ! exclame toute la tente.

— Eh bien, je vais vous apprendre un moyen infaillible pour vous en procurer.

— Hurrah ! crie le chœur, au comble de la joie.

— Faites cuire le gigot la veille !

22 décembre.

Les gardes nationaux sédentaires se plaisent à faire de la morale en action en chassant, et en arrêtant, au besoin, les infortunées jeunes personnes qu'ils rencontrent sans cavaliers sur les boulevards.

Je reconnais que la question est délicate, et c'est avec la rougeur au front que je Faborde; mais les principes avant tout !

La liberté est une et n'a pas de sous-

192 JOURNAL d'k.N VAUnEVlLLISTE

entendus. — En Angleterre, où les purilains pullulent comme des champignons, les femmes ont droit à une circulation sans obstacles; elles trouvent même une protection relative dans la personne des policemen, les gardes nationaux du pays.

La morale anglaise ne se porte pas plus mal de cet état de choses, le puritanisme britannique ferme les yeux et tout est bien.

Toutes les grandes villes ont leurs jeunes personnes... sans cavaliers; c'est une calamité. Mais personne ne doit avoir l'air de s'en douter; — ce sont des choses qu'il est bon de ne pas sembler savoir, — pour n'avoir point à les reconnaître.

Un des inconvénients de ce despotisme boulevardier, c'est le malentendu. Pour des yeux même aussi experts que ceux des soldats-citoyens, où commence la demoiselle sans cavalier et oii finit-elle?

Est-on bien sûr, en ces sortes d'affaires,

de ne jamais se tromper et ne pas arrêter la femme honnête pour la femme qui tient surtout à ne pas l'être.

Ces genres d'erreurs sont plus fréquents et plus horribles qu'on ne croit.

Il est des éclaboussures dont on a peine à se débarrasser.

Le regretté Nestor Roqueplan me racontait un jour qu'un Monsieur qui, à la suite d'une partie de jeu, avait été publiquement soupçonné de tricher, était venu lui demander d'être son témoin :

Roqueplan lui avait répondu :

: — Mon cher, je vous refuse ce service avec une sombre énergie, et voici pourquoi : votre affaire va être scandaleuse ; je ne doute pas que vous n'ayez point triché, mais dans vingt ans il restera quelque chose de votre histoire, et comme mon nom y sera mêlé, le vague s'établira, et il se trouvera des gens pour dire : lié ! hé ! ce Roqueplan c'est un bon garçon ; mais il paraît que,

194 JOURNAL i)'i:n vaudevilliste

dans son passé il y a une certaine affaire de jeu qui manque de clarté.

L'arrestation arbitraire d'une honnête femme peut donner lieu à pareille équivoque et lui mettre à la caisse d'épargne une bonne calomnie pour l'avenir.

Si j'appartenais à ce sexe à qui nous devons de ne pas détester les pommes, et que je fusse un soir prise pour ce que je ne serais évidemment pas (du moins, j'aime à le croire), je m'empresserais de changer de nom et, si je pouvais, de visage, ou tout au moins de publier moi-même dans toutes ^ les feuilles qui voudraient m'honorer de leur hospitalité, que j'ai été arrêtée comme ivrognesse.

Passer plus tard pour avoir une fois en ma vie erré dans les vignes du Seigneur me paraîtrait valoir mieux que de laisser planer un soupçon sur ma haute vertu.

Mais je préférerais encore — à cette part du feu qu'il me faudrait faire — que les

J ou UN Al. It'l .X V A r I) i: V I I.LISTK 195

gardes nationaux me laissassent tranquille, — même si je n'étais pas aussi honnctc que je le serais et si les nécessités sévères de la vie m'avaient obligée à arborer le faux chignon tentateur et la poudre de riz provocatrice.

24 décembre.

Mercredi, nous avons vu à une portée de fusil le château de Stains « encore pourri de Prussiens », comme nous disait un mobile.

Il est dans un joli état ce manoir : criblé, lardé de boulets, il semble une écumoire gigantesque.

La promenade, en somme, ne nous a rien appris, sinon que nos soldats commencent à rager ferme et qu'ils ne demandent qu'à travailler en grand. Il gelait d'une façon formidable, et les gardes nationaux mobili-

196 JOURNAL d'un vau DK villiste

ses ont reçu, en même temps que le baptême du feu, le baptême de la glace. Quelques-uns ont couché sous la tente! C'est dur pour des militaires d'avant-hier, mais pas un ne se plaignait, au contraire !

L'un d'eux, petit, chétif, nous disait :

— C'est drôle ! je croyais que je ne supporterais jamais unegelade pareille; eh bien, j'y suis arrivé... en pensant à autre chose !

Un autre nous faisait part de ses craintes :

— Ma peur, c'est que tous nos nez rouges ne soient autant de points de mire pour les Prussiens !

De retour à Paris où il ne faisait guère plus chaud que devant Stains, je rencontre un vieil acteur de ma connaissance qui me tient le discours suivant :

— A quoi pense ie gouvernement, je vous le demande ! nous ne vivons plus que de privations ! Nous sommes quatre chez moi : ma femme qui est encore dans la force de

JOUFÎNAL n'rX V A rnE VILLISTE 197

l'âge et qui dévore ; ma fille : seize ans l en pleine formation, ayant par conséquent le plus grand besoin de se nourrir; mon fils, vingt-deux ans, qui mangerait des cailloux. .. Eh bien! j'envoie ce matin notre bonne chez le boucher et on lui donne, devinez quoi î une demi-livre de viande. Il n'y en a eu que pour moi !

25 décembre.

J'ai été bien étonné ce matin en recevant la visite de mon facteur, qui est venu m'apporter un almanach et me demander ses étrennes.

Nous allons donc nous souhaiter la bonne année comme si de rien n'était !

Soit!

198 JOURNAL d'un VAUnEVILLISTE

, 26 décembre

Nous avons réveillonné, après cent jours de siège !

Nous ne doutons de rien, mais si les Prussiens savaient cela !

Nous étions six amis assis autour d'une table sur laquelle brillait une nappe d'une entière blancheur ! Notre réveillon se composait d'un menu idéal, six mets différents, dont je me lèche encore les doigts:

Le premier était un chat en gibelotte, dont rien ne peut donner l'idée.

Le second, un filet de cheval absolument extraordinaire.

Le troisième, un civet de mulet qui semblait un rêve sorti par la porte d'ivoire.

Le quatrième, un pâté de rat tellement merveilleux, que les queues même y passèrent.

Le cinquième, une salade d'osséine et de

betterave de basse-cour à rappeler Tambroisie.

Et le sixième une bombe de riz avec un mélange de fausse orange (teinture chimique) qui faillit faire éclater les palais extasiés d'allégresse !

Tout ce souper fut à ce point exquis qu'à un moment donné, la bonne, s'étant permis d'apporter comme plat de renfort un vrai poulet au cresson, elle faillit être jetée par la fenêtre.

Un des convives même s'écria avec l'accent d'une âme vraiment indignée :

— Ah ! non ! pas de plat canaille, ici !

Prière du soir d'un bébé de quatre ans : « Mon Dieu ! prenez mon grand cheval de bois, prenez mon beau sabre neuf, prenez si vous voulez la cuisinière, qui fait pourtant de si bonnes confitures, mais délivrez-nous des Prussiens, pour que papa ne jure plus tant !»

27 décembre

La vente organisée au profit des victimes de la guerre a produit en quelques heures près de vingt mille francs. Les salles du rez-de-chaussée du ministère de l'instruction publique étaient pleines à peine ouvertes, pleines à ce point qu'on a été à plusieurs reprises forcé de fermer les portes.

Un dindon vivant a été vendu deux cent cinquante francs; une poule, cinquantetrois francs ; les œufs de ladite poule, cinq francs la pièce ; un pied de laitue, ferme comme une romaine, quarante francs. Enfin, un fricandeau , un vrai fricandeau frais et blanc, n'a pas été trouvé cher à trente-cinq francs, non plus que la botte de carottes pour l'accommoder à quatorze francs.

Un acheteur me disait :

— Savez-vous quelle serait aujourd'hui la

JOLR.XAL d'un V a LUEVILLI STE 201

meilleure dot pour une jeune fille à marier : ce serait d'avoir mille œufs frais déposes à la Banque de France.

30 décembre

L'essai de bombardement d'avant-hier a laissé les Parisiens parfaitement froids. Ces affreux Parisiens sont décidément l'entêtement même, et M. de Moltke ne doit plus savoir à quoi s'en tenir.

Il est clair qu'aujourd'hui il accable M. de Bismarck de reproches : en effet, le chancelier devait, de par ses fonctions, être chargé de renseigner le chef militaire sur le moral de l'ennemi et sur sa manière de subir les horreurs d'un siège.

Evidemment, au début de l'investissement, le diplomate prussien a dit au général, non moins confédéré, du Nord :

— Mon cher général, vous pouvez tout

risquer contre ces gens-là. Je les ai fait énormément étudier par tout ce que ma chancellerie compte d'espions distingués, et ces messieurs s'accordent à dire que nous sommes en face de pauvres diables affadis par les orgies ou le vin à quinze, et que s'ils tiennent seulement trois heures un quart, c'est que le fîacre qu'ils prendront pour nous apporter leur capitulation se trompera de route.

Au bout du centième jour , M deMoltke a dû aller trouver M. de Bismarck et lui dire :

— Ah çà! mais, farceur [lustig en allemand), vos heures sont des mois, il paraît, et vos espions distingués vous ont légèrement filouté leurs appointements.

— C'est vrai, a dû répondre le vice-roi prussien, mais j'ai fait de nouveau tàter le moral de ces malheureux, et maintenant je puis vous affirmer que sitôt qu'ils verront un de vos obus, ils s'empresseront telle-

ment de nous apporter les clefs de la ville, qu'ils réquisitionneront tous les vélocipèdes de l'endroit pour arriver plus vite.

— Soit, a dit le général, — ils vont tâter de mes obus.

Et le bombardement a commencé.

En attendant que M. de Bismarck ait trouvé un troisième moyen pour démoraliser ces infortunés Parisiens, ceux-ci continuent à prendre les « horreurs du siège » en patience.

Ils mangent leurs chevaux sans broncher et ne cherchent qu'à les ensaucer proprement.

A ce jeu, nos restaurateurs se montrent réellement des artistes sérieux.

Brebant nous disait ce matin :

— Mon cuisinier est arrivé à accommoder si habilement n'importe quoi, que lorsque nous n'aurons plus de chevaux, je parie vous faire manger le fiacre lui-même — et vous m'en redemanderez !

Î04 JOURNAL d'un' va UDEVlLLlbTK

31 décembre.

C'est une bien charmante personne que mademoiselle Marguerite Schneider, la jeune Allemande de Frelandiez, qui a écrit la lettre suivante au fusilier Jean Dietrich de la 7" compagnie du 88® régiment de la 42'' brigade prussienne.

« Cher Jean, si tu entrais dans une boutique de bijoutier où Ton pourrait piller, choisis-moi une paire de boucles d'oreilles, cela me fera beaucoup de plaisir. »

Et elle termine, la chère enfant :

« Ce sera pour moi un souvenir de la guerre et de toi en même temps. »

Hélas ! ô Marguerite allemande ! fleur des pays brumeux qu'arrose le Rhin, blonde enfant des climats du Nord, chantée par Gœthe et par Schiller, votre prière ne sera pas entendue, car le malheur veut que le

jouuNAL d'un vaudevilliste 205

fusilier Jean Diétrich soit notre prisonnier!

Pas de chance, Marguerite Schneider.

Il faut, contre son gré, s'associer à certains journaux dans les réclamations que suscite la mise en réquisition des chevaux de course les plus célèbres.

M. Magnin est plein de zèle, mais on sait que le zèle est le pire des défauts quand il est poussé à son paroxysme.

Certes, dans la situation où nous sommes, on ne doit reculer devant aucun sacrifice pour prolonger la résistance, mais encore faut-il que ces sacrifices soient utiles et ne portent pas à faux.

Les chevaux dont il s'agit sont au nombre de douze, pas plus, têteset queues comprises, et valent ensemble deux ou trois cent mille francs.

Etant donnée une population de deux millions d'individus à nourrir, cela ne

20G JOURNAL d'un vaudevilliste

représente vraiment pas une bien grosse portion par... bouche d'habitant.

De plus, ces chevaux sont des reproducteurs, des nobles pères de famille qui, dans un temps prochain , doivent donner une respectable lignée : une sorte de coursiers aux œufs d'or.

Les livrer à la consommation, c'est faire acte d'inutile vandalisme... et nous ne mettons pas même en ligne la ruine possible, et gratuite, de propriétaires plus ou moins intéressants.

Il s'agit, en effet, de savoir si on est bien strictement dans son droit en obligeant un monsieur à accepter huit cents francs d'une chose qui en vaut trente mille.

Comme on le voit, le cheval est toujours la question du moment.

J'ai encore à noter sur ce sujet palpitant le mot d'un amateur passionné de la race chevaline, mais seulement quand le cheval

JOURNAL d'qn vaudevilliste 207

est en daube. Chacun aujourd'hui a sa manière d'être sportsman :

Sa bonne lui sert un bifteck de l'animal si précieux, l'amateur y goûte et fait la grimace ; le bifteck est légèrement dur.

— Sapristi, fait-il, voilà que nous en sommes déjà à manger les chevaux de bois des Champs-Elysées !

6 janvier.

Il faut rendre un sincère hommage aux artistes dramatiques de Paris. Les malheurs du pays ont démontré une fois de plus que cette « corporation >>, que M. Veuillot croit encore en dehors de l'humanité, est formée de braves gens ayant le cœur bien placé et capables à l'occasion, comme les autres, de patriotisme et de dévouement.

De tous les corps d'état, c'est celui qui

compte le moins de francs fileurs; la liste de ceux-ci est courte : elle se compose surtout de petites dames pour qui le théâtre n'a jamais été qu'un moyen de ravitaillement.

Le reste est toujours à Paris, vaillant et solide au poste.

Et c'est avec attendrissement qu'on rencontre ces excellents acteurs vêtus, hélas ! à la mode du jour : la tunique au corps et le képi sur la tête.

Tous mêlés : les comiques et les jeunes premiers, les traîtres et les premiers rôles, les pères nobles et les amoureux.

Le képi a tout nivelé, le ceinturon a tout rapproché, l'amour de la patrie a tout mélangé !

Berton père a suivi son fils dans une compagnie de guerre, et tous deux ont déjà passé une vingtaine de nuits aux avantpostes : une dure corvée.

Lassouche, le grotesque du Palais-Royal, le comique qui, rien qu'en apparaissant.

faisait éclater la salle comme un obus, est également garde mobilisé. Je l'ai vu dernièrement aux avancées de Montrouge, il avait froid, il avait les mains rouges et le nez de la même couleur ; c'était cependant comique de voir Lassouche en pioupiou, éternuant, grelottant — eh bien ! personne ne riait de lui — excepté lui.

Il y a des chanteurs dans la mobile, des dugazons dans les éclaireurs; quatre d'entre eux ont déjà reçu, avec le baptême du feu, les dragées de ce baptême.

Potel et trois autres sont blessés, sans gravité, heureusement. Paris, qui jadis applaudissait leur talent, auj ourd'hui applaudit leur bravoure, et ce succès-là vaut bien l'autre.

Taillade, le dramatique, est garde national, et fait en passant le salut militaire à son camarade Gil-Perez, le comique, lui aussi gardien des remparts.

La liste serait trop longue. Tous, les

vieux, les jeunes, sont là. sérieux, dévoués, résolus.

Les femmes sont infirmières : la Comédie- Française a toutes ses artistes transformées en gardes-malades, la Porte-Saint-Martin, rOdéon, le Théâtre-Lyrique, le Châtelet, ont les leurs, — de vraies sœurs de charité.

Et ceux des comédiens qui ont le temps, celles des actrices que leurs blessés ne réclament pas trop, donnent à qui veut, et gratuitement, leur talent pour des représentations de bienfaisance.

Quelle activité, quel travail ! ici, là, à droite, à gauche, un jour à l'Odéon, un autre jour à la Porte-Saint-Martin, aujourd'hui au Vaudeville, demain à l'Ambigu.

C'est une course quasi vertigineuse à travers les théâtres de Paris, aux quatre coins de la ville !

Il fait froid, les salles sont à peine chauffées, — c'est qu'il est rare le combustible, nous en savons quelque chose! — les loges

OÙ Ton s'habille et se déshabille sont des glacières, qu'importe ! on se farde, on se costume, on chante, on déclame, et on recommence : c'est pour les pauvres, pour les canons, pour la délivrance du pays !

Et lisez les placards, ce sont toujours les mêmes : madame Marie Laurent, dont le mari est un ambulancier , infatigable ; madame Ugalde, que j'ai vue l'autre soir au théâtre Cluny, habillée en Orphée et gelant de froid pour chanter et admirablement encore la romance de Gluck au bénéfice d'une compagnie de guerre.

Et jusqu'à cette ravissante mademoiselle Marie Roze, jolie comme un Yidal, — qui, par un zèle des plus patriotiques, semble vouloir expier d'anciennes opinions...

municipales et qui est de toutes ces fêtes de charité, toujours prête et toujours décidée.

J'en oublie, et certainement des plus grandes : mademoiselle Favart, une des

premières comédiennes de ce temps; mademoiselle Rousseil, une des meilleures ; mademoiselle Duguerret, une des plus intelligentes.

Et madame Gueymard et mademoiselle Hisson, et les autres ; toutes accourant, ouvrant leurs portes à deux battants aux sollicitations de tous!

Il faut citer aussi, car ils font partie du contingent artistique, les virtuoses instrumentistes.

Pas un qui, sachant quelque chose, sur le violon, sur le piano, même sur la clarinette, ne s'offre entre deux gardes, n'aille au-devant des demandes, entre deux coups de feu !

Certes, dans cette immense ville, chacun aura fait son devoir de citoyen, chacun aura eu la résignation, l'héroïsme, la foi ; mais n'est-ce pas une chose qui doive rendre rêveur, que toute cette foule jadis faite de grotesques, d'insouciants, de fardés

qui, devant les malheurs de la patrie, jette au vent la perruque de théâtre et la houpette de poudre de riz, pour faire , soit avec son corps, soit par ses chants, un rempart à l'invasion !

8 janvier.

Les obus prussiens pleuvent dru. J'ai été pris, comme tous les Parisiens, de la curiosité de voir quels genres de dommages ils causaient.

Je suis allé hier, en compagnie de deux journalistes, dans un des quartiers oii, depuis quarante-huit heures, quelques obus essayent d'intimider les Parisiens.

Les détonations se succédaient, en effet, assez rapprochées. — On nous dit que, dans une rue voisine, une bombe vient à l'instant même de faire une entrée indiscrète à travers un appartement clos et

y a causé un dégât qui mérite la peine d'être vu.

Nous y volons.

L'appartement est situé au rez-de-chaussée. Nous entrons; le frère de la dame qui habite ce logis — et qui est heureusement absente de Paris — nous reçoit avec politesse et nous montre en quel état messieurs les Prussiens ont cru devoir mettre le mobilier de sa sœur, pour l'honneur de la patrie allemande.

La bombe avait pénétré par la fenêtre, avait frotté en passant le papier peint d'une cloison, l'avait largement noirci, et était allée éclater sous le lit de la chambre à coucher.

Sous le lit! et on recommande de se coucher quand arrive un obus !

L'explosion avait produit des effets incroyables : qu'on se figure une toupie hollandaise lancée avec furie et cognant à droite et à gauche, en face, ici, là, de tous

les côtés. Les chaises, les armoires, les glaces étaient en miettes.

Au lieu d'être émus par cette vue, les assistants faisaient des plaisanteries. Au lieu d'être terrorisé, notre hôte souriait.

Et dans la maison tout le monde est calme, et dans la rue on circule, et les omnibus roulent comme si, au lieu d'une pluie d'obus, il s'agissait d'une pluie de bonbons.

Pour arriver à cette maison, nous avions d'abord demandé aux voisins où elle était située.

— Là-bas, je crois, au numéro..., ou à côté, — nous avait d'abord répondu négligemment une boutiquière.

Nous allons oii elle nous dit ; ce n'était pas là.

Nous entrons chez un épicier, nous lui adressons notre question. Le brave commerçant nous regarde étonné... Un peu

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