‹ Journal d'un vaudevilliste, 1870-1871Chapitre 17 sur 20 · L'UN AL d'un vaudevilliste · texte numérisé non relu

L'UN AL d'un vaudevilliste

plus, il nous répondait qu'il n'en vendait pas.

Puis : — C'est où est tombé l'obus, que vous me demandez? Attendez donc, ma femme le sait... Madame ***, arrive donc!

Madame *** arrive : elle a un joli sourire et se porte admirablement.

— Ces messieurs désirent?...

— Savoir où vient de tomber l'obus.

— L'obus... quel obus?

— Mais celui de tout à l'heure !

— Ah! parfaitement... Je l'ai justement vu tomber de ma fenêtre. Comme c'est heureux !... c'est en face, messieurs, tout à fait en face.

Et elle nous salue gracieusement.

Nous lui rendons son salut et nous allons à l'endroit qu'elle nous a indiqué.

La concierge fait sa soupe.

— C'est ici qu'est tombé un projectile?

— Je suis à vous, messieurs... dans une minute...

Et elle jelte une poignée de sel dans sa marmite.

— Là, maintenant, vous désirez?...

— L'obus! nous venons pour voir les dégâts que...

— Au rez-de-chaussée, messieurs. La chambre est, du reste, pleine de monde, et la porte est ouverte... et ça pour une bonne raison... il n'y en a plus.

Et elle se met à rire... et à retourner sa soupe !

Un des visiteurs était un locataire de la maison. Quand il sut que parmi nous se trouvaient des rédacteurs de journaux, il nous pria de venir visiter son atelier, situé au-dessus de l'appartement bombardé.

Ce brave locataire, un sculpteur — de talent, du reste, — profitait de l'arrivée d'une bombe chez son voisin pour montrer ses œuvres à des journalistes !

On n'est pas plus Parisien, ni plus sculpteur !

18 JOURXAL d'un vaudevilliste

10 janvier.

Au milieu des éclats d'obus on peut encore trouver des éclats de rire dans la lecture de certains journaux.

Les feuilles dont je parle ont inventé un petit procédé très jovial pour prouver à leurs lecteurs qu'elles jouissent ici-bas d'une vague importance.

Ce procédé consiste à être à Faffût d'une prochaine décision du gouvernement et à lancer, la veille ou la surveille, l'entrefilet suivant :

« Nous nous permettons de conseiller aux hommes du 4 septembre de prendre le plus tôt possible telle ou telle mesure. Notre idée est certainement pratique , examinée, élucidée et exécutée, elle peut donner d'excellents résultats.»

Quelques jours après paraît naturellement le décret.

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Et alors d'écrire :

« Nous sommes heureux d'avoir pu, grâce à notre influence, arracher au pouvoir le décret qu'on vient de lire. Nous n'y mettons pas d'amour-propre, mais nous ferons remarquera nos abonnés que presque tout ce que le gouvernement fait de bien, c'est nous qui le lui conseillons.»

La tenue de Paris est décidément superbe sous les projectiles prussiens, et ce qui se passe dans les quartiers bombardés est vraiment extraordinaire.

Un projectile tombe. Des gamins postés attendent, impatients, qu'il ait éclaté, puis courent en ramasser les éclats, absolument comme s'il s'agissait de ramasser des gros sous.

En se pressant, les gamins tombent les uns sur les autres, et la foule, qui regarde, la foule qui n'a pas même détourné la tête quand l'obus est venu, rit et applaudit

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Tenfant qui est arrivé le plus vite près du plus gros éclat !

13 janvier.

Qui le croirait? messieurs les propriétaires s'agitent encore et ne peuvent arriver, — ô estomacs bizarres ! — à digérer le décret qui ajourne de nouveau le paiement des loyers de janvier.

Le 8 est déjà passé, mais le 15 est encore à venir et ils redoublent d'efforts, et ils entassent articles sur brochures, affiches sur discours...

Je me permettrai de leur demander ce qu'ils pensent de l'argument suivant :

J'ai un ami qui demeure rue de Vaugirard, il a loué il y a trois ans, à bail, un appartement très complet.

Hier son propriétaire est venu le voir et lui a dit:

— Un décret vous autorise à m'envoyer promener. J'irai si vous le voulez ; seulement j'en appelle à votre équité, est-ce juste? Me devez-vous oui ou non le payement de mon loyer ?

Mon ami a répondu :

— L'autre jour, un obus prussien qui flânait est entré dans mon salon, il a fait un trou énorme au plafond, un autre dans le parquet et mis mon mobilier en poussière; je vous ai loué votre appartement à bail, c'est vrai, mais il est dit dans le traité que : vous me devez un logis clos et couvert, que la maison n'aura ni chiens, ni pianos, ni ateliers bruyants, car je fais un métier qui demande le silence; qu'on n'y fabriquera pas de cartouches, qu'on n'y manipulera aucune matière fulminante, car je ne veux pas courir de danger dans ma demeure. Il y est, en outre, sous-entendu que vous me devrez la tranquillité, car, lorsque je vous ai loué votre a[)partencnt, votas m'avez

juré que le quartier était calme comme une rue de province, et qu'en fermant les yeux on se croirait dans un pur désert. Vous m'avez absolument trompé, et vous avez manqué à tous vos engagements écrits, car il vient maintenant de l'air dans toutes mes chambres. J'ai été réveillé cette nuit en sursaut par un tapage infernal : il est entré chez moi une matière fulminante, et mon mobilier, que j'avais confié au calme de votre désert, n'est plus qu'un aimable émiettage.

Le propriétaire qui est un homme d'esprit (cela arrive !) a ri, il a tiré sa quittance de sa poche, l'a déchirée, a serré la main à mon ami et s'est fait inviter à déjeuner pour ne pas tout perdre.

JOURNAL n UN VAUDEVILLISTE

17 janvier.

Six femmes qui attendaient à la porte d'une cantine ont été tuées par des obus allemands.

N'allez pas croire que cela décourage ou effraye les autres femmes !

On les acclame déjà, et on les chantera plus tard, les Parisiennes de 1871.

Quelqu'un me disait aujourd'hui :

Ce sont peut-être les femmes qui auront le plus souffert de l'investissement et du siège.

Et c'est vrail toutes, depuis la plus riche jusqu'à la plus pauvre, ont leur part de misère et leur part de corvée.

La Parisienne des hauts quartiers a renoncé à tout — elle ne pense plus même à être jolie — il faudrait beau voir aujourd'hui qu'une couturière vînt lui parler d'un

nouvcciu costume ! Ce qu'elle veut maintenant, cette coquette d'hier, c'est que sa maison vive, c'est que les siens aient leur repas du jour.

Elle trottine par les rues, furetant, cherchant la hoîte de conserve oubliée dans quelque magasin, câlinant le boulanger, lutinant le marchand de bois :

— Quand « ses hommes », comme elle dit, rentreront des tranchées ou des fortifications, il faut bien qu'ils aient chaud et qu'ils mangent. C'est son devoir à elle : plus « ses hommes » auront de bien-être, plus ils pourront prolonger la résistance !

La pauvre, — oh ! celle-là ! — quelle énergie ! quel labeur ! quelles misères !

Il faut du feu, du pain, du riz, de la viande quelquefois, du vin le plus possible. Et tout cela ne s'obtient que par de longues heures d'attente à la porte soit des cantines, soit des marchands.

La nuit dure encore! Vile, hors du lit!

JOURNAL n UN VAUDEVILLISTE 22r)

Le boucher est ouvert, plus tôt elle sera à sa grille, plus^tôt elle entrera et plus tôt son mari et ses enfants déjeuneront.

Il fait froid, qu'importe ! il gèle, qu'importe ! il pleut des bombes, qu'importe !

C'est son service, c'est son devoir, c'est sa façon de résister à l'invasion. — Il est midi, — elle attend depuis cinq ou six heures. Enfin elle a sa maigre ration. Maintenant il faut faire la cuisine, la servir. — L'homme va à l'exercice. Alors le ménage est à faire, et cela sans perdre de temps, car le chantier ferme à la nuit et il faut du bois pour le lendemain et du pain pour le dîner. — Autre station à la porte du marchand de bois et du boulanger. — Le soir est venu. Alors seulement, elle se met au travail, elle fait des capotes pour les soldats, elle taille des guêtres, coud des couvertures, tout ce qui est utile à la défense ! les seuls travaux qui se payent aujourd'hui, et de quel prix!

Puis, ces quelques sous gagnés, qui serviront à apporter un peu, mais bien peu de bien-être dans la maison, il faut recoudre les effets de Fhomme et des enfants... ils usent, allez ! — Que voulez-vous ? Il y a longtemps qu'on n'a rien pu acheter et le mari fatigue aux remparts ou aux tranchées, et les enfants sont des diables. — Dame ! des enfants de Paris.

Et à quelle heure dort-elle, cette dévouée?... Hélas! c'est un problème, un mystère. Peut-être ne dort-elle pas !

Quand les femmes veulent, elles étonnent même la nature î

Et ni Tune ni l'autre, ni celle qui possède encore quelque chose, ni celle qui n'a rien que son mince travail ou la charité nationale , n'exhale une plainte , ne jette un mot découragé. Pas une qui dise :

Assez! Pas une qui parle de capitulation, qui réclame la paix !

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