JOURNAL D UN V A U D E V I L L F S T E
Souffrance, misère, tuerie, tout cela vaut mieux, pour elle, que la honte de la défaite et le malheur de la reddition.
Oui, on dira plus tard que c'étaient de vaillantes femmes, les Parisiennes de 1871 !
19 janvier.
Il me semble que, puisque nous lisons ici avec avidité les journaux allemands, à Berlin on doit lire avec non moins de curiosité les journaux de Paris. Si oui, que se passe-t-il alors?... Il me paraît impossible que la censure, la police et toutes les nobles institutions prussiennes ne se livrent pas au préalable sur ces extraits à un petit travail d'épuration... et de modification.
Le gouvernement prussien table beaucoup sur la traditionnelle naïveté nationale allemande.
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Faut-il encore ajouter foi à cette naïveté? Évidemment ces choses-là ne se perdent pas subitement, même après une guerre heureuse.
Un Allemand devenu Français, un évadé, comme Henri Heine, du bagne teutonesque, nous disait :
— La naïveté germanique est éternelle ! si j'avais à faire croire à quelqu'un que je me marie avec la lune c'est encore à un Prussien que j'enverrais la lettre de faire part et je suis sûr qu'il serait capable de mettre son habit pour venir à la noce !
Tz janvier.
Les prix qu'auront atteints les denrées dans ces derniers temps resteront légendaires; on comprend, à la rigueur, que celles qui sont arrachées sous Fœil de l'ennemi vaillent plus que les autres, mais pourquoi une augmentation effrayante sur
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les objets de consommation qui sont restés en magasin ?
En est-il du pot de confitures comme du diamant? et est-ce sa rareté qui fait sa valeur ?
Il paraît que oui ; mais en état de siège on se passe de diamant et on ne se passe pas de confitures, qui pour certains pauvres diables sont quelquefois tout le dîner.
Pourquoi le beurre est-il monté de deux francs vingt-cinq la livre à trente francs ? Il reste du beurre ou il n'en reste pas. Le marchand qui en a et qui le vend ce prix follement féerique gagne vingt-sept francs soixante-q uinze sur les malheurs de sa patrie .
Quelle raison donne- t-il à la ménagère effarée de ce taux fantaisiste ? — C'est qu'elle n'en trouvera pas ailleurs. — C'est vrai ; mais puisque lui, le marchand, en a, pourquoi profite- t-il de la misère publique pour réaliser un bénéfice semblable ?
Pourquoi punit-il la ménagère du siège
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de Paris et pourquoi la ruine-t-il sous le prétexte qu'elle est malheureuse ?
On voit, depuis quelques jours, des queues formidables se former à la porte des chocolatiers. Les pauvres femmes attendent des journées entières le moment d'acheter une livre ou une demi-livre de chocolat — à trois francs, s'il vous plaît ; — autrefois, il coûtait deux francs.
Eh bien, comme au bureau de location des théâtres, il y a une porte spéciale où l'on entre tout de suite, sans attendre, mais alors le chocolat se paye quatre francs, — un franc de plus pour ne pas faire queue.
La livre de cacao assimilée au fauteuil d'orchestre !
Et ce n'est pas tout ! Non seulement le prix de chaque chose est comiquement fantastique, mais ces choses sont exécrables — la chimie s'en est mêlée : on a inventé des confitures de groseilles sans groseilles et sans sucre, de la graisse de bœuf qui n'est
que de la graisse de roues de voitures, du beurre qui n'est ni lait, ni fromage, du sucre qui ne fond pas, du café qui ne veut même pas devenir noir et du chocolat qui persiste à rester bleu.
Et cela n'empêche pas tous les fournisseurs de monter leur garde en conscience et d'être prêts, au besoin, à donner leur vie pour la défense de la ville.
L'âme de l'épicerie parisienne est pleine de mystère !
26 janvier.
Les dépêches de province nous ont apporté une triste nouvelle : les jeux de Monaco sont fermés.
Quoi ! tout vient donc accabler les malheureux francs- fileiirs !
Après l'exil, la vie à l'hôtel, les locomotions hâtives, après un éloignement de si
longue durée, après l'ennui d'être sans nouvelles de leurs meubles et de leurs quittances de loyer, après tant de douleurs enfin, quand il leur restait au moins la ressource d'oublier leurs tristesses en mettant cinq francs à cheval sur les deux zéros et dix francs sur la transversale, le sort, le sort implacable vient encore de leur enlever cette suprême consolation !
Ah ! quand il s'en mêle, il n'est pas gai tous les jours, le destin des francs- fileurs!
Car ils étaient toute une colonie là-bas à Monaco, ces Parisiens héroïques, qui ont fui courageusement devant l'investissement pour n'être pas témoins de ce douloureux spectacle : Paris manquant de feu et de pain et recevant des obus.
Ils sont là-bas depuis le 4 septembre, quelques-uns depuis le 19 juillet, des archiperspicaces, ceux-là ! Ils s'étaient réfugiés dans ce nid préféré du soleil, qui est à la fois un printemps et une frontière, un lieu
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d'îisilc et un lieu de plaisirs, et ils s'étaient dit :
— Là, au moins, non seulement nous serons en sûreté, mais encore nous pourrons peut-être mettre la main sur une « série ».
Et ils n'ont plus la possibilité d'avoir une passe, et ils sont désormais seuls avec eux-mêmes, avec leurs chagrins, sains et saufs, c'est vrai, exemptés de tous services militaires, c'est exact, mais sans roulette etsanstrente-et-quarante! Faites au moins, mon Dieu ! qu'il leur reste le domino à quatre, et, à la rigueur, le petit baccara de famille à cinq francs d'entrée !
30 janvier.
L'armistice est signé !
Nous allons enfin — médiocre consolation ! — avoir à saluer le retour de messieurs les francs- fileur s.
Ces braves gens vont rentrer dans leur
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bonne ville, puisque maintenant il n'y a plus aucun danger à l'habiter.
Ils v^ont revenir ; et nous allons pouvoir les recevoir triomphalement et avec les honneurs qui leur soiit dus.
Nous allons surtout rire un peu (ce qui ne sera pas du luxe !) en écoutant les raisons qu'ils ont imaginées pour justifier leur petite fugue à l'étranger. Car, évidemment, depuis cinq mois, ils ont dû « piocher » ces raisons — ils n'avaient pas autre chose à faire — et en cinq mois, avec un peu de conscience et d'étude, ils ont sûrement trouvé des choses étonnantes — et convaincantes. '
Ce que nous allons entendre de :
— Mon cher, au moment où j'allais revenir, les communications étaient coupées!
Ou de :
— Je mettais le pied dans le wagon, quand, crac ! je tombe malade et ma femme aussi !
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• Cela va être innombrable.
Cependant, si quelques-uns de ces lapins voyageurs étaient, par paresse ou par manque d'imagination, trop dépourvus à leur retour de raisons présentables, je puis leur annoncer une bonne nouvelle.
Un de mes amis a voulu employer les loisirs que lui faisait Tinvestissement en se livrant à un travail utile.
Il a confectionné une sorte de petit livre qu'il compte vendre à ceux de ses concitoyens qui sont allés « passer » le siège à l'étranger, et qui a pour titre : Recueil de iwétextes pour messieurs les francsfileurs embarrassés.
Outre les Soldats de la fille de Vah\ nous allons avoir la foule des étrangers « curieux » de voir de près une ville assiégée et bombardée.
Les Anglais, qui sont si bien restés chez eux quand on pouvait avoir besoin de leur
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aide, ne manqueront pas devenir chercher ici de quoi enrichir leurs collections.
Tous, tant que nous sommes, nous allons sûrement être très sollicités par ces curieux pour leur céder les éclats de bombes dont nous pouvons plus ou moins disposer.
J'entrevois même dès aujourd'hui un commerce d'éclats qui pourra prendre une certaine extension.
Ger je n'hésite pas à compter sur la haute industrie de mes concitoyens, et quoiqu'il nous soit tombé dessus pas mal d'obus depuis un mois, le stock qui va en être vendu dans quelques jours sera probablement encore plus formidable.
Il en sera de ces engins comme des cannes de M. de Voltaire dont le dernier recensement a donné, pour l'Europe seulement, le chiffre respectable de 5o6 722... Ce qui laisserait supposer que feu Arouet achetait une nouvelle canne toutes les cinq minutes.
5 février.
Nous allons procéder aux élections imposées par l'armistice ou, pour parler plus congrûment, par la convention du 28 janvier.
Les murs de Paris sont dès aujourd'hui tapissés des professions de foi les plus bizarres et les plus multicolores.
En temps ordinaire, la nomination d'une Assemblée n'aurait donné que le spectacle accoutumé, et le carnaval politique auquel nous commençons à assister n'eût étonné personne. Mais, aujourd'hui, il est utile de rappeler aux candidats comiques que la situation est sérieuse et que nous ne sommes plus suffisamment entre nous pour avoir le droit de nous dire mutuellement des choses bouffonnes.
Hélas ! les Prussiens nous écoutent — il y a des étrangers aux portes !
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Un candidat farceur — ou non — signe sa profession de foi : un historien.
Un autre candidat se présente sous le titre de : nn biographe. Un troisième prend celui de : électeur clubiste !
Sous l'Empire un candidat fumiste avait signé ses affiches :