‹ Journal d'un vaudevilliste, 1870-1871Chapitre 2 sur 20 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

16 septembre 1870.

Il m'a enfin été donné de voir un gouvernement de près, il siège à l'Hôtel de Ville, où mon service m'appelait hier en qualité de garde national.

Ses séances ont lieu modestement dans le cabinet du préfet M. Haussmann. Pas l'ombre de chambellans ou de cent-gardes dans les antichambres ; il n'y a même pas d'antichambres, car elles sont occupées par les secrétaires et les délégués.

Ou peut le dire, cette fois nous tenons réellement un gouvernement bon marché

car, tout compte fait, il coûte actuellement à la France : trois francs par jour. Cette énorme somme est représentée par la dépense d'huile que nécessitent les douze lampes carcel éclairant les réunions.

En échange de ce fort « traitement », les membres du gouvernement de la Défense nationale s'offrent un travail de dix-huit heures par jour.

Le 4 septembre, ils ont travaillé les vingtquatre.

Rochefort, qu'on a emmené à l'Hôtel de Ville à trois heures, en est sorti le surlendemain. Il a dormi une demi-heure dans le lit de... madame Haussmann !

Le 6, Rochefort a pu rentrer chez lui. Depuis son retour de Bruxelles, il logeait à Fhôtel, ce n'était qu'en avril dernier qu'il avait enfin trouvé le temps de louer un appartement. Il allait y entrer lorsque vlan î on le fourre à Sainte-Pélagie. C'était donc pour lui une vraie nouveauté que de voir

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son « chez lui ». Il sonne, le concierge ouvre, et voilà Rochefort dans Fescalier. — Il était trois heures du matin.

Tout à coup l'ex-député de la première se frappe le front, il ne se rappelle plus à quel étage il demeure !

— Diable ! se dit-il, si je redescends, le portier est capable de me prendre pour un filou!...

Il cherche, essaye de se souvenir, — impossible, — est-ce au troisième, au quatrième ou au cinquième? — Il ne se rappelle que l'escalier de Sainte-Pélagie.

Que faire ?

Il faut prendre un parti énergique, car Rochefort tombe de sommeil, et dormir sur un paillasson qu'il ne connaît pas, quel exemple de la part d'un gouvernant !

Il se décide à sonner à une porte étrangère ; au bout d'un certain temps, un monsieur en bonnet de coton vient lui ouvrir.

— Pardon, fait l'auteur de la Lanterne, M. Rocheforfc, s'il vous plaît?

— Mais, c'est vous ! répond le monsieur étonné.

— Je le sais bien, dit Rochefort, mais c'est pour savoir à quel étage je demeure.

— Au-dessus, monsieur.

— Merci mille fois.

Et Rochefort rentra enfin chez lui.

17 septembre.

L'absence des sergents de ville se fait énormément remarquer dans la capitale, en ce sens que depuis qu'ils n'y sont plus l'ordre et la tranquillité régnent comme par enchantement.

Un rapport du préfet de police constate même que depuis la proclamation de la République, il ne s'est pas commis un seul VOL dans Paris.

Les gardes nationaux font d'ailleurs le service de la rue d'une manière remarquable.

Leur casse-tête à eux, c'est lapersuasion.

Hier j'en ai entendu dire à deux hommes qui se disputaient :

— Voyons, les amis, si vous voulez cesser de vous chamailler, nous payons un bock.

Les querelleurs ont accepté.

C'est un nouveau moyen de veiller à la sécurité de la Adlle, que je recommande à M. de Kératry, le préfet de police actuel.

Seulement, je suis forcé de reconnaître qu'il est plus dispendieux que le casse-tête.

18 septembre.

J'ai passé une nuit sur les remparts.

Je ne le reproche pas à ma patrie, mais j'y suis resté trente heures, — c'est beaucoup pour un guerrier qui n'en a pas Thabitude.

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Ma compagnie était chargée de veiller à la sûreté du bastion 98.

Nous étions cent treize hommes, tous braves gens, mais forts enclins aux rhumes de cerveau si j'en juge par ce qui s'est passé le lendemain.

A l'appel de relevée, on constatait cent quatorze coryzas, sur cent treize personnes; un de plus.

C'est moi qui jouissais du bis.

Ne récriminons pas contre un gouvernement qui fait au moins tout ce qu'il peut, mais les abris sur les remparts brillent par leur absence.

Nous avions deux tentes pour nous tous, — deux tentes permettant à environ seize hommes de se reposer.

Trente-deux sur cent seize, restent quatrevingt-quatre hommes qui n'avaient que le ciel pour toiture, et le ciel est plutôt inclément vers trois heures du matin.

Aussi, à cette apogée de la bise, je fus

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pris d'un tel « frisquet », que je me jetai aux genoux du capitaine pour qu'il m'intercalât dans une patrouille qui s'organisait.

Elles sont assez pittoresques, aujourd'hui, les patrouilles sur les remparts, — à chaque pas on est arrêté par une sentinelle qui "VOUS crie :

— Halte ! à la troupe.

Et réclame le cri de ralliement.

Ces haltes sont fatigantes, mais elles rassurent. Les portes de la ville sont vraiment bien gardées.

Beaucoup de ces sentinelles appartiennent aux bataillons nouvellement formés.

Les pauvres diables, malgré le froid, sont vêtus plus que négligemment et prennent, néanmoins, leur rôle au sérieux.

J'ai vu, entre autres, un brave garçon qui, pour se garantir du vent, avait pour tout potage une petite redingote sur le dos et sur la tête un tablier do cuisine, tout ce

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dont, sans doute, se composait sa garderobe.

Rentrés au poste, nous eûmes une alerte- Un coup de feu avait retenti dans la plaine et le factionnaire avait crié aux armes.

En un instant, sur une étendue d'un kilomètre, tout le monde fut debout, le fusil prêt et la gibecière pleine de cartouches.

On attendit un quart d'heure, rien ne bougea ; l'alerte était fausse.

Enfin le jour parut — il était temps, tout le monde avait fini par s'endormir.

Sitôt qu'un doigt de soleil eut fait son entrée sous nos tentes, on se regarda — ne cachons rien : — nous étions tous légèrement fanés î

Yers neuf heures autre alerte, mais cette fois sérieuse. Une sentinelle appelle le lieu-

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tenant de ma compagnie et lui montre un monsieur qui, en dehors des remparts, était assis tranquillement sur un tertre et dessinait. Le lieutenant le hèle, le monsieur lève la tête, reconnaît un uniforme et se sauve ; en même temps deux autres messieurs surgissent à côté de lui et se sauvent de même ; notre lieutenant saute par-dessus le mur et court après.

Il poursuit les trois hommes jusqu'à Saint- Denis, tout seul, au risque d'être pris luimême par ces trois Prussiens, car évidemment ce sont des Prussiens.

Arrivé au village, il les perd de vue, mais rencontre des soldats de la ligne et les leur recommande. Les soldats entament la chasse à leur tour et les prennent. C'étaient des uhlans pour de vrai, mai déguisés en bourgeois.

M. de Moltke devrait bien apprendre à ses soldats à se faire des têtes.

J'ignore ce qu'on en a fait, de ceux-là.

mais je me berce du doux espoir qu'on ne leur a pas donné une sous-préfecture.

La journée se passa sans autre incident ; à six heures, nous fûmes enfin relevés et rentrâmes dormir du sommeil du garde national dans nos domiciles respectifs.

Il faut croire que ce sommeil-là n'exclut pas le ronflement; car un de mes voisins, de garde avec moi, faillit me faire sauter pendant la nuit sur mon fusil, tant il faisait de bruil avec son nez.

Mais ce ronflement-là est encore honorable !

19 septembre.

Rochefort est président de la commission chargée de la mise à exécution des barricades dans Paris, il m'en fait nommer secrétaire en compagnie de Louis Ulbach.

Nous avons Gustave Flourens pour viceprésident.

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A rencontre d'un las de braves gens qui au moment de la guerre se sont subitement aperçus qu'ils avaient afiPaire à l'étranger, Flourens est accouru aussitôt qu'il a eu vent du danger que courait le pays.

Sa rentrée en France est même assez folichonne.

C'était vers le milieu d'août, il était à Genève. Nos échecs successifs l'indignent, et, n'y pouvant plus tenir, il se décide à passer la frontière, malgré les cent trentetrois ans de prison auxquels l'empire l'avait condamné.

A peine a-t-il mis le pied sur le sol français qu'un commissaire de police l'arrête et lui demande son nom.

Au hasard, Flourens répond : Louis Mo r eau.

— Vos papiers?

Flourens n'en a pas, — naturellement.

— Ils sont dans ma malle.

— Et oii est votre malle ?

— Je Tai oubliée dans un hôtel, à Genève.

— Bien I Vous êtes un espion prussien î

— Mais...

— Il n'y a pas de mais qui tienne... Un homme qui a des allures distinguées, qui s'appelle d'un nom qui a l'air d'un nom de théâtre, et qui oublie sa malle à Genève ne peut être qu'un agent de Bismarckc Au cachot !...

Et on emmène Flourens en prison.

En route, il essaye de se justifier un peu, histoire de gagner du temps.

— Pourquoi, dit-il, ne faites-vous pas chercher dans les hôtels de Genève? Yous trouveriez ma malle !

— On la cherchera!

On la cherche, en effet, et, ô hasard étrange, on découvre dans un hôtel un Louis Moreau qui s^est enfui — en volant deux draps !

Voleur et espion !

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On flanque Flourens dans un cul de basse fosse sur la paille, au pain noir et à l'eau, et on l'y laisse quatorze jours !

Et nul moyen de résister; s'il se nomme, c'est Gayenne, Lambessa ou autres bagnes plus ou moins impériaux.

Enfin un matin le directeur de la prison entre dans son cachot et le prévient qu'il va subir un premier interrogatoire.

— C'est bien, répond Flourens. Je suis prêt. Devant qui vais-je comparoir?

— Mais devant M. le procureur de la République, parbleu I

— Hein ! fait Flourens. Vous avez dit ?

— J'ai dit devant M. le procureur de la République...

— Quelle République ?

— Mais, la République française !

— Il y a une République française ?

— Oui, monsieur, répond le directeur avec dignité, depuis le 4 septembre, jour

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sacré où nous avons prononce la déchéance (le l'infâme Buon aparté !

— Sapristi ! s'écrie Flourens, et vous me dites cela maintenant, vous!... Vite une plume, du papier.

— Hein ! quoi ! fait le directeur.

— Du papier ! vous dis-je.

Et le directeur surpris lui en fait donner. Aussitôt Flourens écrit :

((AH. Roche fort ^ député de Par

is.

» Suis retenu en prison frontière suisse. Envoyez-moi un permis de circulation.

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