‹ Journal d'un vaudevilliste, 1870-1871Chapitre 3 sur 20 · GUSTAVE FLOURENS · texte numérisé non relu

GUSTAVE FLOURENS

— Ciel ! exclame le directeur en voyant la signature, vous êtes ?...

— Je suis !...

— Ah ! monsieur, faites qu'on me conserve ma place !

20 septembre.

YictorHugo habite l'hôtel lordByron, rue Laffitte ; il y tient table ouverte.

C'est la maison la plus hospitalière du monde. J'ai la grande joie et le grand honneur d'en être un des commensaux, — je ne sais même pas si je n'en suis pas le pique-assiette.

Les hôtes habituels sont Yacquerie, Paul Meurice, Lockroy, Henri Rochefort, Louis Blanc, et, naturellement, Charles et François-Victor Hugo, les deux fils du poète.

J'y ai dîné hier, comme par hasard — peut-être bien y avais-je déjà dîné la veille et l'avant- veille.

Sur la demande de Louis Blanc que Victor Hugo aime beaucoup, le grand poète nous lit trois pièces nouvelles qu'il veut

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ajouter à la nouvelle édition des Châtiment, en préparation chez Hetzel.

C'est un admirable liseur que Victor Hugo.

— Il est vrai, comme le dit Hetzel qui était là, qu'on lit toujours bien des beaux vers !

La voix de Victor Hugo est forte, vibrante, chaude.

— Vous êtes des privilégiés, me dit François-Victor Hugo ; mon père ne lit que très rarement ses vers en public. A Jersey et à Guernesey il ne nous a donné ce régal que trois ou quatre fois en dix-huit ans !

— Et il faisait des vers toute la journée ?

— Toute la journée ! C'est là-bas qu'il a écrit les Châtiments, la Légende des siècles, les Chansons des rues et des bois, etc.

— Et quand il av^ait terminé une des pièces de ces admirables livres ?...

— Il la mettait tranquillement dans im tiroir sans en rien dire à personne !

Et on traite Victor Hugo d'orgueilleux !

Se figure -t- on un monsieur qui Adent crécrire V Expiation, et qui n'éprouve pas le besoin immédiat d'en éblouir quelqu'un !

Il me semble que si le ciel m'avait permis d'en composer seulement un vers, j'aurais A^oulu que l'univers le connût avant même qu'il fût tout à fait fini !

21 septembre.

. Dîné encore hier chez Victor Hugo (je finirai par y apporter mon rond).

Pendant le dîner, Victor Hugo nous raconte qu'une actrice très connue est venue dans la journée lui demander l'autorisation de réciter des vers de lui sur un théâtre.

L'actrice très connue, en entrant dans le cabinet du maître, avait mis la main sur son cœur et :

— C'est vous, vous, le grand poète, le

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sublime Victor Hugo. Ah ! pardonnez î mais

le trouble, Fémotion I...

Et se laissant choir sur une chaise, elle

s'était trouvée mal.

Et Victor Hugo ajouta avec un sourire : — Vous qui la connaissez, messieurs,

est-ce que, d'habitude, cette dame ne joue

pas mieux que cela la comédie ?

22 septembre.

H faut bien l'avouer, le garde national, si résolu en ce moment, si héroïque même, aura toujours son petit côté comique.

H tient à rester un type de vaudeville. Je ne l'en blâme pas, et mes raisons sont d'autant meilleures que, moi aussi, j'ai rhonneur de porter un pantalon noir à bandes rouges, et que j'appartiens, comme les camarades, aux faiseurs de l'opérette de l'avenir.

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On se raconte donc actuellement une foule d'anecdotes plus ou moins véridiques sur les défenseurs civils de la patrie :

Celle-ci d'abord :

Au moment où la population parisienne s'entêtait à voir des signaux prussiens à toutes les fenêtres, un poste de gardes nationaux fut requis pour aller faire une perquisition dans un immeuble signalé par les passants comme étalant des lumières mystérieuses à son cinquième étage.

Les gardes, baïonnette en avant, montèrent bravement et frappèrent à la porte de l'appartement incriminé.

Point de réponse.

Le caporal, plus ardent que les autres, proposa alors d'enfoncer la porte à coups de crosse , c'était grave, mais, du moment qu'on n'ouvrait pas, c'est qu'il y avait quelque chose î

— Enfoncez, lui dit-on.

11 enfonça.

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