‹ Journal d'un vaudevilliste, 1870-1871Chapitre 6 sur 20 · louRXAL d'in vaudevilliste · texte numérisé non relu

louRXAL d'in vaudevilliste

ou plutôt eiitr'ouvert. Sur les volets on lit, écrit à la craie : Mort aux voleurs 1

Nous montons. La route est longue, quelque chose comme une demi-lieue de montée. Le fort est au sommet. Il a raison, mais notre cocher trouve qu'il a tort.

EnGn, nous arrivons devant le pont-levis. Grâce au membre du gouvernement, les portes s'ouvrent, et nous pénétrons.

Ce fort est une véritable ville : caserne à droite, caserne à gauche, maisons, écuries, cantines, campements même ! et tout cela entouré de remparts, de fossés gigantesques oii paissent des troupeaux de bœufs, la nourriture de demain de la aarnison...

Il faut encore monter pour atteindre la plate-forme.

Nous sommes reçus par le général commandant le fort. Mon rêve est de voir un Prussien, — j'avoue môme que je ne suis venu que pour cela ; — après force hésitatio:is,i'insinuemadeniande. Untrès aimable

aide, de camp me propose une longue-vue, mais ne m'assure pas que j'arriverai à y voir quelque chose : ces longues-vues de marine ne rendent de service qu'à ceux qui les connaissent. L'obligeant aide de camp me met la sienne au point, je regarde et je vois du noir.

— Regardez bien, me dit-il, en face de vous, en suivant la Seine, près du pont de Rouen, dans la prairie et dans l'eau, derrière le poteau télégraphique, il y a une sentinelle en ce moment qui se promène.

Je m'écarquiUe l'œil. Je m'enfonce même la lunette dans l'orbite — rien. Je continue à voir du noir.

Décidément je n'ai pas Thabitude.

J'essaie de ma vue ordinaire et j'aperçois la plaine, où règne un calme absolument plat. Tout est tranquille, le soleil brille, la poussière voltige. A nos pieds s'étale le village de Nanterre où Ton couronnait des rosières — jadis î

'.\'2 lOURNAL d'l'.N vaudevilliste

Il y a des Prussiens dans les maisons, me dit Taide de camp ; seulement, ils ne sortent pas, car nos postes avancés de francs-tireurs les guettent, tels des chasseurs. D'ici, nous pourrions très aisément les déloger, mais à quoi bon user des obus contre une centaine d'ennemis au plus?

L'horizon forme comme un immense cirque de hauteurs qui ont l'air de dominer le fort. Il n'en est rien pourtant, et nous occupons le point le plus élevé du pays.

Nous apercevons à gauche la redoute de Montretout et celle de Brimborion que les Prussiens nous ont prises, mais dont ils ne se servent pas, et pour cause. A la moindre canonnade, notre fort démonterait toutes leurs batteries. C'est une conquête purement platonique. Défense d'y toucher.

A la rigueur, nous y gagnons, car l'ennemi nous les entretient.

JOURNAL 1) r.\ V AU DliV ILLISTE 33

Saint-Gloud est placé à gauche; on voit distinctement les maisons et le clocher de réglise, mais c'est tout, la ville semble déserte, et elle l'est en effet. Les Prussiens ne se montrent pas dans les rues, ils ne quittent pas le château. Qu'y font-ils?

Recherchent-ils aussi les papiers secrets de rex-erapereur ?

— Vous avez tiré le canon ce matin?

dis-je à l'aide de camp ?

— Oui, deux cent dix-sept coups!

— Fichtre, et sur quoi?

— Sur quelque chose qui nous paraissait être des convois.

— Et le résultat?

— A été excellent. Nous avons vu de petits points noirs courir, et nous avons entendu des cris de blessés.

— En somme, vous tenez l'ennemi en respect?

— Dans un respect sérieux, car il ne nous répond même pas, et il paraît se retirer ou

d4- JOURNAL D UN VAUDEVILLISTE

plutôt se reculer. Il n'aime pas nos boule! s, qui vont le trouver à 6 500 mètres.

— Quel dommage qu'ils n'aillent pas le trouver jusqu'en Allemagne.

— On y arrivera peut-être, fait mon aide de camp en riant. En tout cas, ce ne seront pas les bons pointeurs qui manqueront ; nous en avons ici qui sont véritablement prodigieux.

— Je constate qu'en effet il faut être doué d'une vue à part pour voir à cette distance, et dans cette vaste plaine savoir oii envoyer un projectile ailleurs que dans la lune.

— Du reste, ici, continue mon aide de camp, nous avons tous de bons yeux, et le matin,' quand il n'y a pas de brume, nous distingîïbns parfaitement les Prussiens manœuvrant dans le champ de courses du Vésinet; nous pouvons même dire quelles manœuvres ils exécutent !

— Mais, fais-je ahuri, où prenez-vous le champ de courses du \"ésinet?

— Là-bas sur le bord de la Seine. Youlezvoiis ma longue-vue ?

— Non, merci. Au moins, comme cela, je vois du bleu, c'est toujours moins triste que du noir. Mais, quant au Yésinet... va te promener.

— Yous n'êtes pas myope ?

— Je l'espérais encore tout à l'heure, mais à présent...

Réellement, à contempler cette immensité, le vertige vous prend, et cette guerre à distance où l'ennemi ne se voit pas et se devine à peine, est encore plus triste et plus effroyable.

Il est vrai qu'on s'habitue à « deviner » le gibier, témoin ce capitaine de francstireurs que le général nous présente, et qui vient, tout chaud, tout bouillant, de « descendre » son petit officier prussien... il l'a visé et l'a vu tomber.

— Malheureusement, dit-il lui-même, ce gibier-là ne se ramasse pas !

ob Joail.XAL D UN VAUDEVILLISTE

Déjà, la surveille, la même compagnie de francs-tireurs avait fait mouche sur un liéneral ennemi. Un vrai général, et assez supérieur, paraît-il, pour que tout le fort ait assisté de loin aux honneurs militaires que lui ont rendus ses soldats.

Un peu plus, et les pointeurs allaient me dire qu'ils avaient entendu l'oraison funèbre !

La nuit vient, il faut s'en aller, non pas qu'on se couche de bonne heure au fort, mais parce que toutes les visites ont un dénouement pareil. — Nous partons en constatant l'enthousiasme de la garnison, son entrain, son excellente santé, et en nous disant que, décidément, M. de Bismarck avait eu raison de demander de gré à gré le Mont-Valérien. S'il veut l'avoir de force, il faudra vraiment qu'il fasse un petit effort.

JOURNAL h Ui\ VA UDP:V ILLISTE 37

28 septembre

J'ai revu Alfred P... ou plutôt Malagauche à la commission des barricades.

— Je n'ai encore rien découvert, m'a-t-il dit; je suis allé jusqu'au cabinet du général Trochu, j'ai questionné tous les employés de l'état-major, des anciens amis de mon frère, et ils ne savent pas !

— Quoi?

— Ceque jesuis venu vous demander l'autre jour, vous vous rappelez ? où se trouve en ce moment le 17® régiment de cavalerie bavaroise ! vous ne savez toujours pas où il est?

— Mais non, je n'en sais rien ! et décidément pourquoi tenez-vous tant à avoir ce renseignement?

— C'est toute une histoire, vous dis-je, et je viendrai vousla raconter un de ces quatre

38 JOURNAL d'un V a u n E V I L L I 5 t e

matins. Quand vous aurez le temps, et moi aussi ; il y a une pièce à faire !

— Vous avez un ami, un parent clans le 17'' bavarois ?

— Ni un ami, ni un parent : un officier qu'il faut que je retrouve !

— Maintenant ?

— Le plus tôt possible : quand je saurai où est le régiment, je tâcherai de quitter Paris comme je pourrai et j'irai m'engager dans le régiment français le plus voisin.

— Pourquoi faire?

— Pour tâcher de tuer l'officier !

— Hein I diable !

— Dame, vous savez, en temps de guerre, c'est plus facile qu'en temps de paix ! Sérieusement, tâchez donc de savoir où est le régiment en question, ça me rendra service.

— Mais comment voulez-vous que je sache ce que le général Trochu lui-même ignore?

— Allons ! c'est bien ! encore fâché de vous avoir dérangé... J'irai vous voir chez vous

pour vous raconter mon histoire ; il y a une pièce, vous verrez ?

Et il est parti, toujours sans m'emprunter cent sous !

Qu'est-ce que c'est que ce fou-là?

29 septembre

J'ai encore monté ma garde hier. — Le soir, absolument comme des troupiers finis ; nous nous sommes raconté des histoires de bivouac.

Nous possédons dans notre compagnie un brave homme qui — ce n'est pas safaute ! — est la démonstration ambulante de la théorie de Darwin : il ressemble comme deux grimaces au chimpanzé de Tex-jardin impérial des plantes.

Il le regrette bien lui-même ! car c'est un excellent garçon et même un excellent garde national.

Le peintre A. D... pour charmer les heures du poste, et afin, a-t-il dit, de parler d'autre chose que delaguerre, des Prussiens et du gouvernement, nous a narré l'anecdote suivante, qu'il déclare scrupuleusement historique : (Je veux bien moi !)

« Un chef de bureau dans un ministère était petit, roux et nerveux; il portait habituellement de grosses lunettes et des favoris à rebrousse-poil, qui lui donnaient, comme à notre infortuné camarade, l'air d'un véritable gorille.

» Ses subordonnés l'avaient surnommé Jocko ou le Singe du ministère.

» Enoutreilpossédaitun naturel grognon, mélancolique et taciturne, etparlait toujours par monosyllabes.

)) Un jour quelqu'un, croyant probablement être très spirituel, lui adressa du Havre un orang-outang qui lui ressemblait d'une façon étonnante.

» Quand le chef de bureau reçut son pré-

JOURxNAL d'un vaudevilliste 41

sent, il regarda le singe qui le regarda aussi. A l'instant même, ils venaient, dans un seul coup d'œil, de se comprendre et de se reconnaître pour deux amis — deux frères.

» Au lieu de se fâcher du cadeau, le chef de hureau s'en montra enchanté; il installa son orang-outang dans une chambre à côté de la sienne, la fit très proprement meubler, et une intimité des plus tendres s'établit à dater de cet instant entre les deux camarades.

» Le chef de bureau qui jusqu'à ce jour, avec son mauvais naturel, avait vécu solitaire, un peu misanthrope et comme abandonné de tous, ne se sentit plus seul sur la terre.

» L'orang-outang non plus.

» Un matin, sombre et sinistre, le chef de bureau se sentit tout à coup extrêmement malade.

» Lui qui était l'exactitude même et qui ne manquait son bureau que dans les casd'em-

412 JOURNAL n UN VAUDEVILLISTE

pêchement absolu, écrivit à son chef hiérarchique pour s'excuser, s'aUta et fit appeler un médecin.

» Le médecin prescrivit des remèdes et s'en alla en hochant la tête, ce qui est la manière pour les médecins de condamner leurs malades.

» A partir de ce moment l'orang-outang, qui avait compris la situation, s'installa au chevet de son maître et le soigna comme une sœur; il lui préparait sa tisane, le faisait boire et manger et bordait son lit.

» — Je sens que je suis très mal, lui dit un jour le chef de bureau, et ce qui m'ennuie le plus, c'est que l'année prochaine j'allais probablement voir se réaliser le rêve administratif de toute ma vie : j'allais être décoré.

» Et il ajou^ avec tristesse :

» — Jen!âi pas de chance !

» Il n'avait pas de chance, en effet, car le soir même le malheureux était mort.

» L'orang-outang ne dit rien, essuya un

pleur, étendit la main sur le corps encore chaud de son ami, comme pour lui promettre quelque chose, puis revêtit ses habits, mit ses lunettes, se tailla des favoris pareils aux siens, et s'en alla tranquillement le lendemain au ministère comme si de rien n'était. Personne ne s'aperçut du changement, on le félicita de son rétablissement, quelques-uns même trouvèrent que la maladie lui avait fait du bien et qu'il avait engraissé.

» Pendant un an, l'orang-outang se rendit à son bureau avec une exactitude chronométrique, ne parlant que par monosyllabes, comme défunt son maître, et ne faisant pas plus de besogne qu'on n'en fait d'habitude dans les ministères.

)) Un an après, il eutla joie délire sonnom au Moniteur^ dans la liste des élus du 1°'' janvier : il était décoré !

» Alors il prit la croix, le brevet, et s'en alla, doucement ému, déposer le tout sur la tombe ignorée do son maître, et se pen-

chant le plus près possible du mausolée, il lui dit :

» — J'aifaitcequejem'étais promis, frère, tu as la croix que tu regrettais tant de ne pas pouvoir attendre; maintenant tu as le droit de reposer en paix !

» Et, sentant sa mission terminée, le lendemain il envoyait sa démission au ministère, prenait le train et allait finir ses jours, désormais inconsolables, dans sa forêt natale ! »

30 septembre.

Gomme il me l'avait promis, Malagauche est venu me voir ce matin, chez moi; il était vêtu en franc-tireur.

— J'ai à peu près trouvé, fît-il tout joyeux, en entrant.

— Quoi?

— La place du \T régiment de cavalerie

JOURNAL D U N V A 1' D !■: V 1 L L I S T K 4o

bavaroise que je suis déjà venu vous demander deux fois, vous savez ?

— Et qui vous l'a indiquée ?

— Un attaché à Tétat-major du général Ducrot; le régiment serait en ce moment aux environs de Troyes, près Bar-sur- Aube.

— Et vous partez ?

— Parbleu! je me suis engagé dans une compagnie de francs-tireurs décidée à tout pour tâcher de franchir les lignes et courir guerroyer en province.

— Et si, par impossible, vous parvenez jusqu'à votre officier ?

— Je le tue !

— Est-ce que vous allez me dire, cette fois, pourquoi vous tenez tant à tuer cet ennemi-là plutôt qu'un autre.

— Je ne suis venu que dans ce but... Je vous dis qu'il y a une pièce à faire! Gomme il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que je ne revienne pas de mon expédition,

4b JOURNAL D UN VAUDEVILLISTE

je désire que moQ histoire ne soit pas perdue pour tout le monde. C'est pour ça que je tiens à vous en faire part.

Et Alfred D... m'a raconté son histoire, que j'ai transcrite le plus littéralement possible, d'abord pour lui faire plaisir, ensuite parce que je le lui avais promis et enfin parce que, depuis deux jours, il pleut, que Paris est triste, sans nouvelles et que je ne sais que faire de mes dix doigts.

HISTOIRE DE MALAGAUCHE

— Il faut d'abord que je vous explique, me dit Alfred P..., pourquoi on m'a donné le surnom de Malagauche ; cela vient de ce quQ je ne suis pas extrêmement adroit.

Quand j'étais tout petit, je brisais régulièrement tous les objets que je touchais ! Ce que j'ai cassé d'assiettes et de verres chez mes parents ! En avançant en âge, j'ai conti-

.1 O U R N A L J) Il i\ VAUDEVILLISTE 47

nué à être abominablement maladroit de mes mains. Gela ne m'a pas empêché d'aimer follement le théâtre pour lequel je croyais et je crois encore posséder tout ce qu'il faut : du physique, de l'intelligence et du talent.

Gomme je vous l'ai dit, j'ai un frère employé au ministère de la guerre. Gelui-là, au contraire de moi, est très adroit de ses doigts ; il dessine assez agréablement et, au ministère, il était chargé de copier des cartes et des plans stratégiques.

A vingt ans, je suis entré au Gonservatoire, mais au bout de six mois, j'ai commencé à trouver le temps long. Ge que je voulais surtout, c'était jouer la comédie et au Gonservatoire on ne joue pas, on écoute un vieux professeur qui, en guise de leçons, vous raconte ses vieux rôles et ses vieux succès.

Je donnai ma démission d'auditeur forcé et j'allai me présenter à un directeur du

Page 1