‹ Journal d'un vaudevilliste, 1870-1871Chapitre 7 sur 20 · lUURNAL d'un va L'DEVILLISTf · texte numérisé non relu

lUURNAL d'un va L'DEVILLISTf

boulevard du Temple qui sur mon physique m'engagea pour jouer de petits rôles... J'ai même créé dans une pièce de vous le petit jeune homme qui perd son parapluie au premier acte, vous vous souvenez?

— Ma foi non ! répondis-je.

— Enfin, n'importe! cela n'a du reste aucun rapport avec mon histoire : un jour que je me promenais au Bois de Boulogne pour prendre l'air et pour me fourrer dans la tête un grand rôle que le directeur venait de me donner à apprendre en double; — c'est une manie : j'apprends toujours mieux au grand air que dans les intérieurs, — je vis venir à moi une élégante petite voiture attelée à un très I)eau cheval et conduite par une très jolie femme.

J'avais mon rôle à la main et je gesticulais, naturellement. Mes gestes firent probablement peur au cheval qui s'emballa et arriva droit sur ma noble personne. La jolie feaime cria : Gare ! mais, comme je suis la

maladresse même, au lieu de me garer à gauche, ce qui était indiqué, je me garai à droite, et fus renversé par le cheval.

J'entendis un cri, c'était la jolie femme désolée qui le jetait.

On me releva, j'étais pas mal contusionné, mais je n'avais rien de grave.

La jolie femme, qui était parvenue avec Taide de son domestique et des passants, à maîtriser son cheval, était revenue en hâte auprès de moi.

— Vous n'avez rien, n'est-ce pas? me demanda-t-elle avec une inquiétude charmante.

— Non, je ne crois pas ! Il me semhle hien que j'ai tous mes membres et que je ne soufîre sérieusement de nulle part.

— N'importe ! laissez-moi vous conduire chez un pharmacien, c'est plus prudent.

— Si vous voulez !

Et, me faisant monter dans sa propre voiture, ehc me conduisit chez le pliarma-

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cien voisin, lequel constata que je n'avais rien en effet, sauf un certain nombre de bosses, d'écorchures et de bleus sans importance.

— Monsieur en sera quitte pour un ou deux ou trois jours de repos, tel est mon sentiment officiel.

— Vous voyez, dis-je à la jolie femme.

— Tant mieux, fit-elle, seulement avouez à présent que vous avez une drôle de façon de vous garer des chevaux emportés.

— C'est mon habitude, répondis-je.

— Comment vous appelez-vous ?

— Alfred P..., je suis artiste dramatique.

— Vous demeurez?

— Rue de Malte, près du faubourg du Temple.

— Je vais vous reconduire chez vous.

— Décidément vous êtes trop aimable î Je crois que j'irais bien tout seul!

— Non, je le veux, insista-t-elle; c'est mon devoir d'ailleurs !

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Et la jolie femme me reconduisit chez

moi.

Arrivée à ma porte :

— Vous pourrez monter sans aide 1 me

dit-elle.

— Oh ! sans doute, je suis tout à fait remis, je vous assure, et je ne veux pas vous déranger plus longtemps.

— Je viendrai prendre de vos nouvelles, demain.

Et me serrant la main, elle me quitta.

Rentré chez moi, je me couchai, par prudence, non sans m'être inondé d'arnica et couvert de diachylon, et je pensai à la jolie femme.

— Vous ai-je dit qu'elle était jolie?

Je suis Malagauche, mais j'ai une nature sensible ; mon histoire remonte du reste à Tannée dernière. J'ai vingt-cinq ans aujourd'hui, j'en avais vingt-quatre par conséquent, et j'avais bien le droit d'être un peu ému de la conduite de cette jolie femme. Ce

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qu'elle appelait son dev^oir envers moi, ne le remplissait-elle pas crânement et avec tant de gentillesse !

Le lendemain, la jolie femme vint me voir.

Je ne vous cache pas qu'en attendant sa visite je m'étais fait « une figure », comme nous disons ; j'avais mis mon saut-de-lit des grands jours ; je m'étais versé un flacon de brillantine dans les cheveux et parfumé des pieds à la tête.

La jolie femme me parut encore plus j olie ; maintenantqu'elle était assise auprès de mon lit, je pouvais du reste l'examinera loisir.

Elle avait des grands yeux noirs avec d'adorables cheveux blonds, mon type et mon rêve ; des petits pieds, de petites mains ; de plus, elle était habillée à ravir, et, ce que je n'avais pas remarqué la veille, elle parlait avec un léger accent étranger qui lui donnait une saveur exquise.

Après qu'elle m'eut questionné sur ma

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santé et que je lui eusse donné ma parole d'honneur que je me portais comme le Pont-Neuf, je lui dis :

— Vous n'êtes pas Française !

— Non!

— De quel pays ?

— Je ne sais pas, je ne sais plus ! et puis qu'est-ce que cela vous fait? ajoutât-elle en riant.

— C'est vrai, cela ne me fait rien.

. — D'abord, c'est de vous qu'il s'agit aujourd'hui, et non de moi. Voyons, ne prenez pas trop mal ce que je vais vous dire... Que puis-je faire pour vous indemniser de l'émotion que je vous ai causée hier ?

— M'indemniser, mais vous ne me devez rien, absolument rien, fis-je en rougissant; vous avez déjà assez fait, vous êtes venue me voir, vous me ferez peut-être encore le grand plaisir de revenir une fois...

— Oui ! certainement!

— C'est suffisant, et je suis très payé.

— Vous êtes artiste dramatique.

— Oui.

— Vous jouez dans un théâtre de Paris.

— Au théâtre de... Vous n'allez pas souvent au spectacle, dis-je un peu vexé d'être aussi ignoré d'elle.

— Non, j'y vais très peu ! C'est par vocation que vous vous êtes fait acteur?

— Par pure vocation !

— Racontez -moi votre histoire; cela m'amusera, j'ai encore une demi-heure à vous donner.

Je lui racontai mon histoire, qui n'était pas longue et qui parut médiocrement la réjouir, mais au moment où je lui parlai de mon frère, l'employé du ministère de la guerre, quand je lui dis qu'il faisait partie du hureau spécial oia l'on dessinait des cartes de routes stratégiques et des plans de forteresses, je vis son œil s'agrandir et hriller, au [)oint que jo lui demandai :

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— Yous vous intéressez donc à ces choses-là?

— Non... pas moi, fît-elle au bout d'un in5;fnnt, c'est mon mari qui s'y intéresse !

— Ah ! vous êtes... mariée.

— Oui, cela vous contrarie ?

— Non 1

— Yous trouvez peut-être que mon mari aurait dû m'accompagner aujourd'hui et ne pas me laisser venir seule chez un jeune homme.

— Je ne dis pas cela, fîs-je en me passant la main dans les cheveux...

— D'abord, continua-t-elle, j'ai l'habitude de faire ce que je veux et d'aller seule par^ tout où il me plaît, et puis il y a encore une raison pour que mon mari ne m'ait pas accompagnée chez vous aujourd'hui...

il est absent!

— C'est une raison, en effet... il est en

voyage ?

Dans son pnv!'

— Quel pays ?

— Mais qu'est-ce que cela vous fait ? reprit-elle.

— C'est vrai, cela ne me fait rien.

Elle me dit encore quelques paroles banales, puis se leva, me serra la main en me promettant de revenir, et s'en alla.

Quand elle fut partie, je me recueillis, j'examinai scrupuleusement l'état de mon âme et me rendis compte des sensations étranges que j'éprouvais depuis vingt-quatre heures. J'étais amoureux comme une chatte.

J'attendis impatiemment un jour, deux jours, me disant qu'elle ne reviendrait pas, que j'avais été bête de ne pas mèuie lui demander son nom et son adresse.

J'avais obtenu très facilement, je dois le dire, un congé de mon théâtre en raison démon accident, et toujours parfumé, frisé, vêtu de mes plus beaux atours, j'attendais

chez moi le retour de la jolie femme, le nez collé à ma fenêtre.

Enfin le troisième jour sa voiture s'arrêta à ma porte, je la vis s'élancer du marchepied, légère et gracieuse comme d'ordinaire.

Je jetai un dernier regard sur ma « figure » , je comprimai avec ma main les battements de mon cœur camion cœur, déjeune homme de vingt-quatre ans battait, oui, monsieur, et j'ouvris la porte de ma chambre.

Elle entra, plus élégamment vêtue que jamais.

— Oh ! oh ! fit-elle, je vois que vous allez tout à fait bien puisque vous voilà debout, habillé et tout prêt à sortir.

Je fermai ma porte, poussai le verrou et me laissant tomber aux pieds de ma visiteuse, je lui dis brusquement.

— Je vous aime !

J'avais vu jouer la scène dans une comédie qui avait beaucoup réussi et

M. Jules Janiii dans son feuilleton des Débats avait déclaré que cette scène osée était un chef-d'œuvre et devait plaire à toutes les femmes

— Vous devenez fou ! s'écria la jolie femme en se reculant et en prenant un visage sévère.

— Fou, c'est possible ; on le deviendrait à moins à vous voir et à vous admirer.

Et je continuai à lui faire une déclaration en règle, entremêlant ma propre prose, et avec talent j'ose le dire, de toutes les phrases des rôles d'amoureux que je connaissais.

Elle me laissa parler pendant un bout de temps.

— Vous savez que je suis mariée, fîtelle.

— Oui, mais qu'est-ce que cela fait, votre mari est en voyage d'ailleurs.

Elle réfléchit encore pendant quelques instants, puis :

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— Vous n'allez pas abuser de la situation, j'espère ?

— Non 1 cela n'est pas dans mon emploi, dans mes mœurs, repris-je, jesuis trop jeune et trop honnête. J'attendrai que vous ayez pitié de moi ! Oh ! mais donnez-moi une parole d'espoir, une seule !

— Je ne vous défends pas de me faire la cour, cela m'amusera... et on ne sait jamais ce qu'une femme fera plus tard, ajouta-t-elle en riant, mais en attendant ouvrez cette porte et laissez-moi m'en aller.

— Dites-moi au moins qui vous êtes, comment vous vous appelez et où je puis vous revoir ?

— Je m'appelle la comtesse de L...fald.

— Une comtesse !

Et je sentis mes talons qui grandissaient sous moi de cinquante centimètres.

— Je demeure avenue des Champs-Elysées n°... Quand comptez-vous jouer de nouveau à votre théâtre ?

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