‹ Journal d'un vaudevilliste, 1870-1871Chapitre 8 sur 20 · ou UN AL U LN V A IJ U K V l L Ll S T E · texte numérisé non relu

ou UN AL U LN V A IJ U K V l L Ll S T E

— La semaine prochaine je dois doubler l'acteur X... qui prend un congé de quelques jours.

— Eh bien ! le soir où vous devrez jouer, venez me le dire et j'irai vous voir !

— A mon théâtre ?

— Oui!

— Mais votre présence va me tuer d'émotion !

— Baste, au contraire elle vous encouragera peut-être , fit-elle avec un sourire divin.

J'ouvris la porte ; elle s'en alla non sans retourner la tête dans l'escalier d'un air bienveillant.

— Je la tiens! dis-je, en jetant un regard dans ma glace et en me passant les deux mains dans les cheveux, à pleines poignées.

Un jour de la semaine suivante, le régisseur m'annonça que je jouais le lendemain soir.

La lendemain matin, j'arrivais avenue des Champs-Elysées, n°...

La maison habitée par la comtesse était une maison superbe.

— Madame la comtesse de L...fald? demandai-je d'une voix forte, mais digne, à la concierge.

— Au premier.

Je montai au premier et je sonnai. Un domestique en livrée m'ouvrit.

— Madame la comtesse est-elle chez elle ?

— Je ne sais, je vais demander. Qui annoncerai-je.

Je sortis ma carte et la remis au domestique. Deux minutes après il revenait me dire :

— Madame la comtesse est chez elle et attend Monsieur.

On m'introduisit dans un boudoir rose tout tendu de soie et peuplé de mille ravissants et rares bibelots.

La comtesse m'attendait, en effet, cou-

chée sur une délicieuse chaise longue à ramages, et vêtue d'un peignoir de dentelles.

— C'est vous, me dit-elle en riant, déjà!

— C'est moi, répondis-je, pâle d'émotion et d'amour, je joue ce soir et comme vous m'y avez autorisé...

— - Bien ! bien! j'irai... j'ai promis... je n'ai qu'une parole...

Elle me fît signe de m'asseoir. Je m'assis ! J'en avais besoin, j'allais chanceler !

— Yous savez, fît-elle, qu'il nous arrive un ennui.

— Lequel ?

— Mon mari est de retour !

— Ah!

— Oui, il est revenu plus tôt que je ne pensais ! et qu'il ne le pensait lui-même !

— Cela ne vous empêchera pas de venir ce soir au théâtre !

— Je vous ai dit que rien ne m'empêchait d'aller où je veux... seulement cela

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va peut-être beaucoup vous gêner pour...

— Pour quoi ?

— Pour me faire la cour, poursuivit-elle en riant de nouveau.

— Gomment ?

— Quand il est à Paris, le comte ne me quitte pas un instant ! Il est très encombrant , monsieur mon mari.

— Je suis perdu! fis-je avec désolation.

— Il y aurait bien un moyen... de l'occuper !

— Lequel ? Dites-le, et je l'emploie à l'instant même, fût-ce au prix de mon sang-... fût-ce au prix de ma vie!

— Je vous le dirai, ce soir si je suis contente de la façon dont vous jouez !

— Je vais me surpasser ! m'écriai-je.

Je courus au théâtre où l'on m'attendait pour répéter, le cœur palpitant d'espoir, d'amour et — de fièvre artistique !

Le soir, la première personne que jo vis

en entrant en scène, ce fut elle ; elle était seule dans une avant-scène.

Elle me parut plus jolie et plus élégante que jamais.

Dès les premiers mots que je prononçai, elle sourit, ou plutôt je crus comprendre qu'elle me souriait comme pour m'encourager et même m'applaudir.

Cela m'encouragea, en effet, car, à partir de ce moment, je me sentis plein d'ardeur et de flamme. Je jouai le rôle, je puis me permettre de le dire , délicieusement, au point que le directeur crut devoir me féliciter !

— Bravo ! me dit-il, vous avez quasi fait oublier X...

« Quasi » m'a toujours paru une bêtise ou une inconvenance, mais de la part d'un directeur ! . . .

Je n'étais pas du dernier acte ; à la fin du troisième, je reçus un mot de la comtesse, svu' sa carte.

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c< Yous avez très g-entiment joué, je suis contente, venez me voir dans ma loge. »

Je pris à peine le temps de me changer et j'accourus.

— Yous êtes contente ? lui dis-je.

— Oui ! vous êtes très bien en scène, vous ne dites pas mal et vous avez presque l'air d'un homme du monde !

Je me retins pour ne pas pleurer de satisfaction.

— Alors, vous allez me dire le moyen de nous débarrasser de voire mari le plus souvent possible !

— Oui ! j'ai ma voiture, vous me reconduirez avenue des Champs-Elysées, je vous dirai le moyen en route...

— Yous... vous me permettez de !...

— Je vous répète que vous avez l'air d'un homme du monde; j'ai confiance en vous, à présent !

J'attendis nerveusement la fin du dernier acte dont je n'étais pas et qui jamais ne

me parut plus long, ni plus mal joué.

Enfin le rideau baissa sur le mot final, et nous partîmes. Une fois dans la voiture, j'essayai de prendre la main de la comtesse.

— Vous m'avez rendu bien heureux ce soir. Jamais je n'oublierai ce que vous avez fait pour moi !

— Cela vous suffît alors ?

— Oh ! non ! oh ! non ! mais je voulais d'abord vous dire... '

— Causons sérieusement... vous tenez toujours à me faire la cour?

— Si j'y tiens ! Seigneur ! si j'y tiens !

— Eh bien ! voilà le moyen d'empêcher mon mari de trop nous gêner :

il faut vous dire que M. le comte de L...fald est un écrivain, un lettré; il fait des livres, mais des livres sérieux... des ouvrages de géographie militaire ou scientifique, je ne sais pas, moi !

— Ce ne doit pas être très amusant !

— Oh ! non ! mais il paraît que cela l'amuse , lui . . . Il cherche depuis longtemps certains documents qui lui manquent touchant la topographie de la France. Vous m'avez dit que votre frère était employé au ministère de la guerre et était chargé, je crois, de dessiner des routes et des plans de forteresses...

— Oui.

— Eh bien ! demandez-lui de vous communiquer quelques-uns de ces dessins et je vous garantis que mon mari nous laissera tranquilles ! Il pâlira sur ces documents pendant un mois !

— Rien de plus facile, répondis-je; j'irai demain demander ce service à mon frère, et même l'exiger de lui.

Et, prenant la main de la comtesse, qui cette fois me l'abandonna :

— Vous me permettez enfin d'espérer que vous aurez un jour pitié de moi et de mon amour !

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— Je vous répèle qu'on ne sait jamais ce qu'une femme est capable de faire, plus tard et puis , je serai franche : vous ne m'avez vraiment pas déplu ce soir !

Le lendemain, j'allai au ministère de la g-uerre. Mon frère, qui est mon aîné, a la faiblesse de m 'aimer et de me gâter beaucoup.

Je lui exposai ma demande sans lui en dire la vraie raison; j'avais trouvé du reste un adroit mensonge à lui faire. Je lui dis qu'un auteur en renom voulait m'écrire un rôle dans une pièce militaire qu'il préparait, et que, si je pouvais lui communiquer quelques documents dont il avait besoin, mon rôle en serait certainement meilleur.

— C'est que cela nous est très défendu, me répondit mon frère.

— Baste ! qui le saura, repris-je, et puis un auteur dramatique, ça n'a pas d'impor-

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tance. Copie-moi ce que tu voudras au hasard, je te rapporterai tes dessins le plus tôt possible.

Mon frère céda; le plaisir de me voir créer un beau rôle l'avait décidé, comme il aurait décidé toute ma famille et la déciderait encore.

Je retournai annoncer cette bonne nouvelle à la comtesse de L...fald.

— C'est très bien, dit-elle avec joie, décidément vous êtes un homme précieux î Maintenant je n'ai plus qu'une chose à faire : vous présenter à mon mari, que vous allez rendre si complètement heureux. Il est bien juste d'ailleurs que vous le connaissiez !

Elle sonna.

— Priez monsieur le comte de passer chez moi.

Quelques instants après, le comte entrait dans le petit boudoir où nous étions.

C'était un homme tout à fait bien, la

fîi^ure encadrée de araiids favoris bruns, les cheveux plutôt crépus, mais avec un air de distinction dans toute sa personne, décoré d'ordres multicolores; lui aussi, il avait un léger accent étranger, qui lui donnait un certain charme.

La comtesse me présenta en racontant l'accident du Bois de Boulogne, comment elle avait été obligée de faire ma connaissance en manquant de m'écraser, etc.

Le comte daigna me serrer la main.

Puis la comtesse ajouta :

— Il a une surprise agréable à vous faire.

Et elle lui dit l'histoire des fameux dessins stratégiques.

Le regard du comte s'illumina.

— Vraiment, me dit-il, vous aurez cette complaisance !

— Je Faurai !

— Vous ne savez pas à quel point vous me faites plaisir et même me rendez soi-

vice; j'ai tout un volume que j'aurais peut-être été obligé de laisser inachevé à cause de cela. Quand comptez-vous avoir ces documents ?

— Dans deux ou trois jours : le temps de les décalquer ou de les copier.

— C'est bien !

Il me serra de nouveau la main et m'invita à dîner.

J'acceptai.

A dîner, le comte et la comtesse furent charmants avec moi, la comtesse surtout.

— Eh bien ! me dit-elle à l'oreille en me prenant le bras après le repas, notre moyen n'est déjà pas si mauvais; vous voilà introduit dans la maison et dans deux ou trois jours nous aurons toutes nos soirées et toutes nos journées libres !

— Et alors ?

— Alors, je vous dis qu'on ne sait jamais ! lit-elle en me montrant ses trente-deux perles.

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Je retournai chez mon frère, pour le presser.

— Gela me demandera plus de temps que je ne pensais, me répondit-il, car il faut que je travaille en cachette, mais avant huit jours, tu auras ce que tu désires, préviens ton auteur !

— Je le préviendrai.

J'allai chez la comtesse lui faire part de ce petit contre-temps.

— C'est fâcheux, dit-elle, car mon mari est impatient et plus que jamais suspendu à mes jupes ! Sans compter qu'il nous arrive un désagrément : il vient de recevoir une lettre anonyme...

— Une lettre anonyme!... A propos de nous deux ?

— De nous deux.

A ce moment le comte entra. Je lui annonçai le petit retard; il fronça le sourcil, puis brusquement :

— J'ai l'habitude de dire franchement les

choses. Je sais le cas qu'il faut faire des lettres anonymes et si je vous montre ceUe-ci, c'est plutôt pour vous que pour moi. Lt il tira de sa poche une lettre qu'il me tendit. Je la lus; on m'y accusait nettement d'être l'amant de la comtesse.

— Vous devez avoir à votre théâtre quelque ennemi, homme ou femme, femme sans doute, qui a cru devoir m'écrire ces folies. Je connais la comtesse, je la sais incapable de ce dont on a l'infamie de l'accuser. Quant à vous, ajouta-t-il d'un air hautain et en me toisant des pieds à la tête, j'espère bien que vous n'oublierez jamais l'honneur que nous vous avons fait en vous recevant dans notre intimité et surtout à quelle classe vous appartenez !

Je me sentis devenir à la fois pâle et rouge, pâle d'émotion, rouge de colère.

— Je vous remercie, monsieur le comte, de la bonne opinion que vous avez de moi, j 'apprécie le grand honneur que la comtesse

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et vous avez bien voulu me faire en me recevant chez vous. Quant à la classe à laquelle j'appartiens, permettez-moi de vous dire qu'en France on n'a plus l'habitude de la traiter avec ce mépris. Dernièrement encore, un de mes camarades, un artiste dramatique comme moi, s'est battu en duel avec un membre de la noblesse française.

— Eh bien ! moi, je ne me battrai jamais en duel avec un acteur, répondit le comte plus hautain que jamais, et si l'un d'eux m'outrageait, je me contenterais de le bàtonner, comme autrefois !

Je jetai les yeux sur mon chapeau pour le prendre et m'en aller, mais la comtesse, devinant le sentiment qui m'agitait, me lança un regard si doux et si suppliant que je restai.

On passa à un autre sujet de conversation, et il ne fut plus question de la lettre anonyme .

Quand nous fûmes seuls, la comtesse me dit:

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— Vous voyez la nécessité d'avoir le plus tôt possible les documents et d'occuper mon mari; quand il n'a rien à faire, il est insupportable.

— J'irai tout à l'heure voir mon frère !

Enfin, auboutdehuit jours, fiévreusement comptés, mon frère m'apporta les copies si attendues. Je ne fis qu'un bond avenue des Champs-Elysées chez la comtesse.

— Ah ! dit-elle avec un sourire de joie : nous voilà libres pour longtemps ! Nous allons pouvoir respirer !

— C'est le paradis qui s'entr'ouvre !

— Et pour commencer, vous viendrez dîner avec nous demain soir, puis vous m'emmènerez où vous voudrez, courir les petits théâtres, les cafés-concerts. Je suis à vous pour toute la soirée, absolument à vous, soulig-na-t-elle d'un regard délirant.

— Demain, pourquoi j)as ce soir?

— Parce que nous dînons en ville, hélas !

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Et pas moyen de nous soustraire à cette oblig-ution, mais demain n'est pas si loin. Allons, à demain soir... Yenez de bonne heure et vous verrez comme mon mari vous remerciera !

J'attendis le lendemain avec une impatience de plus en plus fébrile.

A six heures j'étais avenue des Champs- Elysées. J'allais monter comme d'habitude, quand la concierge m'arrêta au passage.

— Où allez-vous? me dit-elle.

— Mais... chez M. le comte de L...fald.

— M. le comte de L...fald n'habite plus

— Hein?

— M. le comte est parti en voyage.

— Et madame la comtesse ?

— Partie avec lui.

— Partie!!

— Gomme l'appartement qu'ils occupaient était un appartement meublé, ils pouvaient s'en aller quand ils voulaient.

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Oh! ils ne me doivent rien, ils ont tout payé !

— Partis, tous les deux ! Qu'est-ce que cela veut dire?

— Je crois bien, répondit la concierge en riant, que c'étaient des gens... quelconques, ce qu'on appelle des nïmporte qui. Je parierais ma tête qu'ils n'étaient pas plus comte et comtesse que vous et moi !

Je restai atterré.

— Du reste, j'ai causé avec leur domestique qu'ils ont flanqué hier soir à la porte, sans l'avoir prévenu, il croit avoir découvert la vérité : c'est deux Allemands, de Berlin... Ils étaient venus ici on ne sait pas trop quoi faire; ils avaient l'air de mener grand train, mais, au fond, ils ne jetaient pas l'argent par les fenêtres... peut-être parce qu'ils n'en avaient pas des tombereaux !

— Des aventuriers ! c'étaient des aventuriers ! pensai-je.

Et ce rendez-vous que la comtesse m'avait

donné, c'cbL j utile au iiiuiiient où... quelle partait.

— Et ils ne vous ont rien dit pour moi ? demandai-je à la concierge.

— Pour vous, fit-elle en se mettant de nouveau à rire.

— Oui, pour moi. Je devais dîner ce soir avec eux, je sors de chez moi, et il n'était encore venu aucune lettre d'excuse.

— Si... ils m'ont dit quelque chose pour vous... mais je n'ose pas vous le répéter.

— Osez, je vous prie !

— Eh bien ! au moment où ils montaient en voiture avec leurs malles, le comte a ri avec sa femme, puis il est revenu dans ma loge et :

>•> — Vous savez, le petit jeune homme qui vient quelquefois nous voir? m'a t-il fait.

» — L'acteur? ai-je répondu.

» — Oui, l'acteur. Eh bien, vous lui direz de ma part que c'est un imbécile !

Et il est remonté en voiture en se tordant

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de rire ; sa femme se tordait également.

Un imbécile, moi Alfred P^**, un artiste d'avenir, un homme de talent. J'étais joué ! par des aventuriers ! Ils avaient tenu à me soutirer ces documents. Pourquoi? dans quel but? Je vous répète que c'était l'année dernière. A ce moment nous étions en plein empire, en pleine paix, il n'y avait pas l'ombre de raison pour qu'une guerre éclatât, et personne ne pouvait prévoir ce qui devait se passer, hélas ! quelques mois plus tard.

Un imbécile ! Et l'homme qui m'avait dit cela avait déclaré qu'on ne se battait pas avec un acteur !

— Oh! je les retrouverai tous les deux, me dis-je, et c'est moi qui le bâtonnerai.

Je courus tout avouer à mon frère, qui devant ma fureur et mes remords n'osa pas trop me gronder, et puis c'était l'amour qui

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