‹ Journal d'un voyage à Paris au mois d'août 1802Chapitre 18 sur 60 · MONTREUIL. ABBEVILLE · texte numérisé non relu

MONTREUIL. ABBEVILLE

dence de nous arrêter à Montreuil pour y dîner; ce retard, nous fit devance]' pard’autres voitures d’Anglais, qui nous gênèrent pendant tout le reste de la journée.

Nous fûmes charmés, tout en dînant, de la beauté des deux sœurs qui nous servaient ; c’étaient les premières dont les prétentions me parurent justifiées, car elles avaient une belle carnation, et ne portaient pas de rouge. La route, après Montreuil, est fort jolie, etjc ne crois pas qu'il y en ail, en Angleterre, beaucoup qui lui soient comparables ; il faut reconnaître que toutes les routes sont entretenues avec beaucoup de soins et à grands frais. Elles sont, d’une façon générale, en très bon état, à tel point que je crois, qu'avec des chevaux et des conducteurs anglais, on y voyagerait aussi vite et aussi agréablement qu’en Angleterre ; mais la chose est impossible, car défense formelle est faite de débarquer, sous aucun prétexte, des chevaux anglais en France.

La vue des châteaux abandonnés et à demi détruits nous remplit de mélancolie. Le monstre à plusieurs têtes n’a rien épargné de ce qui avait quelque aspect d’élégance ou de raffinement ; il semble s’être attaqué indifféremment aux antiques monuments de l’art et du luxe, aussi bien qu’aux droits de propriété des possesseurs.

Nous atteignîmes Abbeville entre huit et neuf heures, par la plus douce soirée qu’on puisse imaginer. En passant dans la grand’rue, un groupe d’hommes, assis au cabaret, huèrent et sifflèrent nos voitures, fort grossièrement. Ce fut la première impolitesse que nous eûmes à subir, mais cela ne dura qu’un instant. Nous descendîmes à la Tête de Bœuf et, quoique la maison fût pleine, on trouva le moyen de nous ins-

JOURNAL d’üN VOYAGE A PARIS

taller très bien L Notre servante était une jolie fille, native de Montreuil, où, nous dit-elle, « il ne se fait que de jolies filles ». C’était une âme joyeuse. Si elle n’entre au Paradis par la porte de la chasteté, elle fera son salut par son extrême activité ; elle nous raconta en effet qu’elle et ses deux compagnes faisaient fonctions à elles seules, de garçons de table, de femmes de chambre et de blanchisseuses dans une des plus grosses auberges de France, ajoutant qu’elles avaient rarement le temps de se coucher, mais que peu lui importait. Nous ne lui demandâmes pas si elle trouvait le temps de dire ses prières ; c’eût été une question oiseuse vu qu’ici, nul, je crois, n’en a l’habitude, audessous de l’âge de soixante ans1 2.

Notre hôte nous déclara qu’il avait en cave d’excellent Porto, très vieux, destiné à être offert au roi d’Angleterre; et le bateau qui le portait avait, disait-il, été pris par les Français. N’étant pas obligés d’avaler son histoire avec son vin, nous acceptâmes une bouteille de celui-ci et il fut trouvé parfait. Il faut reconnaître que cet excellent vin était de la plus fine qualité, et que ce fut la meilleure bouteille de Porto que nous ayons bu en France.

Abbeville semble avoir particulièrement souffert de la Révolution. Presque toutes les bonnes maisons sont fermées ; il y a, sur la place du marché, les ruines d’une belle église entièrement détruite. Tout a un air de pauvreté et de désolation qui fait pitié. Les mendiants sont en si grand nombre, qu’une voiture a de la peine à traverser les rues sans passer sur l’un d’eux.

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