LE BANQUIER PERREGAUX
dehors, par le premier magistrat de l’endroit ; s'il s’agit d’une rente perpétuelle, une procuration suffit.
11 arriva que j’eus à réclamer à M. Perregaux, de l’argent qu’il avait reconnu avoir à mon compte, par une lettre datée de 1792 ; il s’agissait d’une somme de 5oo livres sterling. Je m’attendais à recevoir cette somme intégralement, mais on ne me la remit qu’en assignats, qui ne valaient pas plus de 2 shillings et 8 pence. M. Perregaux, comme d’autres banquiers, détenait une immense quantité de ce papier, toujours marqué aux noms de ceux auxquels il appartenait. Pendant les jours affreux de la tyrannie de Robespierre, tout le monde, sous peine de mort, était contraint d’accepter ces assignats ; lorsque Robespierre en eut émis une quantité suffisante, et eut ainsi atteint son but, ils furent déclarés sans valeur ; le gouvernement actuel n’accorde aucune compensation à ceux que cet acte d’oppression a lésés1.
Nous apprîmes qu’il serait convenable de nous présenter chez M. Merry, ministre d’Angleterre 2 ; et, de
Londres le gouvernement français, avec le titre de ministre plénipotentiaire. Son nom est inséparable du souvenir de la paix d’Amiens. Voir un article de J. Chanut dans la Biographie Didot, et les références qui y sont indiquées. — Cf. John Carr, Voyage en France (édition Babeau, 1898), p. 206.
1. Voir Recueil des principaux textes législatifs et administratifs concernant la monnaie et le papier-monnaie de 178!) à l’an XI, par Camille Bloch, dans le Bulletin d’histoire économique de la Révolution, année 1911, p. 289. Le Décret auquel Sir Dean Paul fait allusion, est du 5 septembre 1793. — Cf. Tableaux de dépréciation du papier-monnaie, publiés par Pierre Caron en *909,
2. Anthony Merry, esq., ministre plénipotentiaire du Gouvernement anglais; il remplissait les fonctions d’envoyé extraordinaire, depuis le départ de M. Jackson et en attendant l’arrivée de Lord Whitworth qui venait d’être nommé ambassadeur de Sa Majesté britannique auprès de la République française. L’envoyé extraordinaire résidait alors rue Saint- Dominique, à l’hôtel de Caraman (ancien hôtel d’Auvergne, puis hôtel de La Rochefoucauld d’Estissac), entre la rue de Bourgogne et l’Espla-
44 JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS
chez M. Pcrregaux, nous nous rendîmes chez lui ; nous fûmes reçus. 11 fut fort poli et nous dit que, comme notre séjour à Paris semblait devoir être de courte durée, il n'était pas nécessaire d'aller chez le Préfet de Police; il ajouta que, quand nous voudrions partir, notre passeport, apostillé par lui-même, nous suffirait pour le retour. Nous retournâmes alors prendre ces dames à l'hôtel ; et nous nous dirigeâmes ensemble vers le palais du Louvre ; je ne puis trouver de mots suffisant à exprimer le plaisir et l’admiration que nous procura ce grandiose assemblage de tout ce que les arts ont produit plus exquis L
nade des Invalides. (John Carr, ouvrage cité, p. 178.) — A practical Guide during a journey from London to Paris (London, R. Philipps, i8o3. By L. Tronche! ?), p. i64. — Comte d’Aucourt, Les anciens Hôtels de Paris. Nouvelle édition (1890), p. G.
Quand Lord Whitworth arriva à Paris, bien peu de temps après l'époque où nos Anglais s'y trouvaient eux-mêmes, il occupa provisoirement un hôtel situé dans le faubourg Saint-Ilonoré, entre la rue de Miromesnil et la Petite Rue Verte (actuellement rue Matignon), à peu près à la hauteur des n°‘ 100-104 actuels. (Aulard, Paris sous le Consulat, t. III, p. 4o3. Rapport du 25 brumaire an XI-i5 novembre 1802.) Peu de jours après ( id ibid., p. 443. Rapport du 10 frimaire an XI-i" décembre 1S02), Lord Whitworth louait l'hôtel de Charost, qui est encore occupé de nos jours par l'Ambassade d’Angleterre, mais (id., ibid., p. 8o5), il n’en prit possession que le i3 germinal an XI-3 avril i8o3. (Indications dues à l’obligeance de M. Lucien Lazard, archiviste-adjoint de la Seine.)
1. Dans la 3’ édition, cet alinéa se termine par une remarque que l'auteur a cru devoir ajouter: « A la porte, nos passeports nous furent poliment demandés et immédiatement rendus, avec permission entière de voir tout ce qui nous plairait». — Le Manuel du voyageur à Paris (Paris, Favre an X ; par Mercier de Compiègne), nous apprend en effet que le Musée central des arts n’était ouvert que les 8, 9 et 10 de chaque décade. L’Almanach parisien, ou Guide de l’étranger à Paris, publié chez Barba en l’an IX, indique les mêmes jours d’ouverture ; mais « lorsque les artistes [vivants] exposent au Salon, le public ne jouit point de la vue des chefs-d’œuvre des peintres qui n’existent plus, et c’est une privation sensible pour les étrangers, dont ne peuvent les dédommager les ouvrages nouveaux, quelque mérite qu’ils puissent avoir. La Grande Galerie seule continue d’être publique les 8, 9 et 10 ». — Le Salon de 1802 n’ouvrit ses portes que le i5 fructidor (2 septembre). — Le Guide de 1t. Phillipps, déjà cité, contient (édition de 1802 et les suivantes) une
MUSÉE DU LOUV11E
On nous conduisit d’abord dans la galerie des statues ; elle est d’excellentes proportions, avec de larges niches, admirablement adaptées à l’arrangement de ces beaux groupes. Celte galerie est en communication directe avec plusieurs autres salles qui portent chacune le nom de la grande statue placée à l’extrémité. Telle est, par exemple, la salle d'Apollon, du Laocoon, etc. Il serait vain d’entrer dans le détail des divers mérites de ces prodigieuses statues ; qu’il suffise de dire que chacune d’elles est de premier ordre dans chaque genre, disposée pour le mieux, et dans le plus parfait état de conservation.
L 'Apollon me parait être la plus extraordinaire production du génie humain. La figure est remplie d’animation, de grâce et de vigueur. Le dieu resplendit dans son attitude, et il s’en dégage un air de dignité et de grandeur à la fois imposant et doux ; l’instant choisi par l’artiste est celui où Apollon a lancé sa flèche contre le serpent Python et, d’un œil triomphant, contemple l’ennemi vaincu L Je ne saurais non plus louer le
description intéressante du Musée des Antiques, avec un plan très petit, mais très curieux, qui indique la disposition des six salles des Antiques ainsi que l’emplacement de certains des monuments exposes.
i. Il est facile de constater que, lorsque notre auteur écrivit cette description du chef-d’œuvre qui l’avait tant frappé, il avait sous les jeux la page 1 A 3 du premier volume (an 1\-i8oi) des Annales du Musée de Landon dont il s’est évidemment inspiré.
Dans la 3" édition, ces réflexions sur l 'Apollon sont suivies d’une remarque qui mérite d’être reproduite ici : « Le catalogue descriptif contient une très lionne notice sur celte slatuc : au cours de cette notice, le lecteur découvrira une phrase qui peint bien l’esprit français : Mais bientôt après, étant parvenu au Pontifical, il [Jules II] la fit transporter au Belvédère du Vatican, où depuis trois siècles elle faisait l’admiration de l'univers, lorsqu'un héros, rjuidé par la Victoire, est venu l’en tirer, pour la conduire et la fixer à jamais sur les rires de ta Seine. La statue est dans le plus parfait état de conservation, et le marbre est du blanc le plus pur ; elle est admirablement bien placée, et, même après ce qui a été dit dans tant de descriptions dont elle a été l’objet, le visiteur découvrira de
JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS
Laocoon en termes suffisants ; le marbre semble respirer et se mouvoir ; l’agonie du père, la terreur des enfants s’imposent à l’attention, et un Anglais qui, visitant Paris, se contenterait de la vue de ces chefs-d’œuvre, pourra déclarer que cela seul valait bien le voyage b
Il y a bien d'autres sculptures, aussi belles et aussi intéressantes, quoique moins extraordinaires que ces deux-là. Diane chasseresse, le Gladiateur mourant, Antinoüs, sont parmi les plus remarquables. La salle spécialement consacrée à Apollon et aux Muses m’intéressa vivement, mais la figure d'Apollon me parut trop efféminée 2. Ce qui fait l’admiration de l’étranger, autant que les statues elles-mêmes, c’est la générosité du gouvernement qui autorise tous les visiteurs, de quelque pays qu'ils soient, à prendre, sans frais aucun, les copies qui leur plaisent. Le jour de notre visite, il y avait au moins vingt personnes profitant de cette permission.
En quittant ces merveilles, nous passâmes à la galerie de peintures. Ici, je préviens que je vais enfourcher
nouvelles beautés à admirer dans cette œuvre sublime ». — La phrase reproduite plus haut en italiques se trouve en effet dans la Notice des statues... composant la Galerie des Antiques du Musée central des arts ouverte pour la première fois le dix-huit brumaire an 9 (Paris, de l'imprimerie des Sciences et Arts. S. d ), p. 7 5. Tout le reste de la description de l 'Apollon Pylhien, catalogué sous le n° i45, est assez intéressant; mais cette description est assez longue, et il faut nous contenter d’y renvoyer les curieux.
1. Ce passage a été modifié dans la 3e édition: «...s’imposent à l’attention, et il est difficile de dire ce qu’il faut admirer le plus eu cette œuvre, de la correction, de l’anatomie, du souffle qui règne en elle, ou de la beauté de la composition, du sentiment qui s’en dégage, et du génie qui l’a conçue. »
2. Entre celte phrase et la suivante, la 3” édition porte en plus : « Tout dans cette superbe collection est véritablement excellent ; on ne sait que louer le plus du charme voluptueux de la Vénus sortant du bain ou de la beauté sévère de la Matrone romaine, de la grâce semi-virile du Bacchus ou de l’air imposant de Brutus, le destructeur des Tarquins. Mais ce qui fait l’admiration de l’étranger... »
MUSEE DU LOUVRE
mon dada, et j’engage les personnes qui redouteraient de s’emballer avec moi, à ne pas me suivre à travers les deux pages suivantes b
La première pièce où nous entrâmes est vaste et bien éclairée, et nous n’en sortîmes qu’avec regrets, après y être restés plusieurs heures. En entrant, voici d’abord le grand tableau des Noces de Cana, de Paul Véronèse, Salil et la Pythonisse d'Ertdore de Salvator Rosa, et puis tant d’autres qu’il serait trop long de décrire : des Raphaël, des Titien, des Murillo, des Van Dyck, pour ne citer que les premiers qui attirent l’attention Ces peintures sont mieux classées et mieux éclairées que dans la Grande Galerie. De la porte, le coup d’œil de celle-ci dépasse tout ce qu’on peut imaginer ; elle mesui’e, je crois, i.3g8 pieds de long1 2 3, et de chaque côté, les murs sont entièrement garnis d’œuvres des plus grands maîtres. Il me sei'ait impossible de m’arrêter à toutes ;
1. L’auteur a sans doute pensé plus tard que les termes dont il s’était servi étaient trop familiers ( hobby-horsc ... persons who f car being ridden over...), car il a complètement supprimé celte phrase dans la 3* édition.
2. « Depuis que ce récit a été écrit, la disposition de cette salle a été complètement changée. C’est, m’a-t-on dit, pour faire place à l’exposition des peintures modernes d’artistes français, analogue à notre exposition de Somerset- Ho use ». (Note de la 3’ édition). — 11 s’agissait de l’installation d’un Salon annuel. Voir plus haut, p. 44, note 1.
3. Cette évaluation n’a rien d’exagéré si l’on compte la longueur de la grande galerie depuis la porte du Salon carré jusqu’au Pavillon de Flore. « La grande galerie qui joint le Louvre au Palais des Tuileries a 443 mètres (23o toises) de longueur... », nous dit Prudhomme dans son Miroir... de... Paris, 3’ édition, t. V (1807), p. 3 1 a -3 1 3. — La grande galerie n’excita pas moins 1’enthousiasme de John Carr (édition Babeau, p. 157-160). — La question de l’éclairage des salles du Musée avait, dès l’origine de l’installation, soulevé des polémiques assez vives. Voir Tourneux, Ribliographie de l'hist. de Paris, pend, la Révol., t. 111, p. 89.3, n” 19949-19934. — Le même volume renferme (n” 19982-19994) une liste des Catalogues du musée du Lomre, publiés de 1793 à i8o3, dans laquelle sont mentionnées certaines éditions ([tic n’a pas citées Frédéric Villol dans l'Introduction placée en tète de sa Notice des tableaux exposés. .. (i” partie, i3" édition, 1861, p. li).
mais je demeurais stupéfait en admirant ces tableaux et en songeant aux moyens qu'il avait fallu employer pour se les procurer.
Les œuvres de chaque maître sont groupées autant que la dimension de chacune d’elles le permet, et si j'ose m’en rapporter à ma première impression, elles m’ont paru offrir le plus parfait spécimen de chaque école. Les tableaux ne sont pas aussi bien disposés que les statues, et plusieurs d’entr’eux reçoivent la lumière trop directement en face b La libéralité dont le public bénéficie pour la sculpture, s’étend à la peinture, et je suis sûr qu’il ne se trouvait pas moins de cinquante à soixante personnes, avec leurs chevalets et leurs hauts tabourets, copiant, de tout près, les plus beaux tableaux. Plusieurs de ces reproductions étaient fort bonnes. Ces peintures et ces statues sont, pour Paris, une source de richesses ; tout le monde va les voir, même ceux qui les avaient déjà connues dans les différents endroits d’où elles ont été apportées. Les visiteurs se font, du reste, une idée bien plus juste de la valeur de ces chefs-d’œuvre, grâce à cette réunion si nombreuse et à la manière dont ils ont été groupés. L’entrée du musée est gratuite, mais le catalogue, dont l’achat est facultatif, se vend à ceux qui désirent le posséder. On permet de faire des copies tons les jours, sauf le samedi et le dimanche, qui sont réservés aux visiteurs, afin que ceux-ci puissent jouir tranquillement d une vue d’ensemble.
Nous dépassâmes de beaucoup l'heure du dîner : celui-ci, ce jour-là, convenait mieux à nos goûts,
i. La 3” édition (p. h i) présente, dans les deux premières phrases de cet alinéa, quelques variantes qui n’en changent guère le sens général.