LES QUAIS. — LA SEINE. — NOUVELLE VISITE AU MUSÉE DU LOUVRE
Il août.
La chaleur étant aujourd’hui plus modérée, je me levai de bonne heure, et je me promenai sur les bords de la Seine, où j’ai pris ces deux croquis du Pont-Neuf, l’un vu de la muraille du Louvre, l’autre, du côté opposé de la rivière1. Il y a, à Paris, mille excellents sujets de ce genre, et des vues de la Seine, à la manière de Canaletto, seraient très intéressantes. Quoique la Seine soit bien peu profonde et pas plus large que la Tamise à Staines, elle ajoute beaucoup à la beauté de la cité 2.
1. Voir planches VIII et IX. Dans la 3* édition, la seconde vue du Pont- Neuf est remplacée par une vue du Quai des Orfèvres ; voir la note suivante.
2. La ville de Staines est située sur la Tamise à 3o kilomètres environ en amont de Londres. L’auteur aurait dû remarquer que la Seine devait être très basse à cause de la grande sécheresse qui régnait alors. — Ici se place un alinéa qui n’est que dans la 3' édition : « En passant sur le quai des Orfèvres, j’ai été frappé de la variété des constructions dont il est bordé; aussi ai-je pensé devoir en faire un dessin qui donnera une idée de l’aspect d’une rue en France, ainsi que du procédé d’éclairage qui y est employé : on verra avec quelle facilité pouvait être mise à exécution la fatale sentence d'une condamnation d la lanterne ». (Voir pl. IX bis.) — Sur les améliorations peu à peu introduites à cette époque dans l’éclairage des rues, voir Lanzac de Laborie, Paris Sous Napoléon. Administration et grands travaux, p. 98, ainsi que Tourncux, Bibliogr. de
Au cours de ma promenade, je me divertis fort à l'école de natation qui me semble une utile institution. Les lois sur la décence y sont fixées et surveillées ; on est obligé de porter une culotte ou une longue draperie autour de la taille. Je suis sûr d’aAroirvu cent personnes apprenant à nager de diverses manières, et les élèves se donnent pour cela une véritable peine; mais ils acquièrent cet art en fort peu de temps1.
Après le déjeuner, nous allâmes dans divers magasins avant de retourner au Louvre ; là encore nous éprouvâmes le même plaisir que la première fois et je ne pourrais que répéter et même amplifier ce que j’en ai dit. Nous ne devions pas nous retirer sans avoir rendu nos devoirs à l’Apollon, mais nous ne pûmes que jeter un rapide coup d’œil sur les statues, ayant passé toute la matinée dans la galerie de peinture 2. Se risquer au
l’hisl. de Paris pend, la Révol., t. II, n° 7727 et t. III, n°’ 1 4255,
ii666 à 671, i5o5o. — John Carr s’cst montré surpris de l’éclairage défectueux de nos rues. (Voyage, édition Babeau, p. i3g.)
1. L’auteur du Guide du Voyageur à Paris (Paris, Guelïier, an X-1802) donne, p. 58, des détails assez précis sur les difl'érents établissements de bains chauds à Paris (cf. ci-dessus, p. 35, note 2), puis il ajoute : « Il y a aussi, sur la Seine, deux Écoles de natation; l’une est située à la pointe de l’Isle-Saint-Louis, et l’autre au bas du quai d'Orsay, entre le pont de la Concorde et le Pont National. » Le Pont National (Pont Royal) avait porté précédemment le nom de Pont de l’Égalité.
3. Dans la 3" édition (p. 55-/ig), l’emploi de cette matinée est raconté différemment par le voyageur. Sans parler de cette visite au Louvre, il ne rapporte qu’une visite au Musée des Monuments français. Cette variante est trop longue pour être donnée ici en entier et d’ailleurs la plus grande partie (p. /|5-/|8) ne consiste que dans des passages extraits et presque textuellement traduits de la Description historique et chronologique des monuments de sculpture réunis au musée des , Monumens français, par Alexandre Lenoir,... Sixième édition. (Paris, l’auteur, an X. In-8°.) Ces passages concernent les tombeaux de François I", de Diane de Poitiers et de Richelieu, ainsi que le portrait d’Henriette Sélincart, femme d’Israël Silvestre, peint par Lebrun ; ils sont suivis de ces réllexions :
« Somme toute, nous avons pris grand plaisir à la visite de ce musée qui n’est pas la moindre des curiosités que Paris renferme en si grand
Une partie de Pont-Neuf, vue de i.a rive gauche
MUSEE DU LOUVRE
théâtre n’était encore pas possible ; pourtant, à cause de la brièveté de notre séjour, nous décidâmes d’y aller le lendemain.
nombre. Avec de l’imagination on peut se représenter tous les personnages célèbres à la mémoire desquels ces monuments ont été consacrés, comme autant de témoins silencieux des scènes de terreur qui se sont déroulées de nos jours, attendant, dans la majesté du marbre, la lin des siècles et l’heure du Jugement dernier. Certes, on peut dire que ces monuments, séparés des cendres qu’ils ont jadis recouvertes, ne peuvent plus inspirer le respect que l’on aurait eu autrefois pour eux : on peut même avouer que l'on a moins de plaisir à les contempler ; mais il ne faut pas oublier qu’il n’y avait pas d'autres moyens de les sauver. Aussi, nous ne nous lamentons et nous ne manifestons notre étonnement devant le souvenir des violences sacrilèges qui ont anéanti des reliques aussi sacrées, que pour exprimer nous-mêmes aussi notre horreur pour les excès de la Révolution.»
John Carr, dont le récit est, du reste, rempli de bévues historiques et archéologiques ( Voyage , édition Babeau, p. 247) n’a pas manifesté la même émotion quand il a visité le Musée de Lenoir. Celui-ci avait cependant conçu, pour l’organisation de son Musée, un décor — on peut dire une mise en scène — bien propre à émouvoir les visiteurs. On se fera une idée des procédés, d’ailleurs discutables, qu’il osa employer, en lisant les descriptions qu’il a faites lui-même, ou en feuilletant, soit le recueil des Vues pittoresques de Vauzelle. soit celui des Souvenirs du Musée des Monuments français de J.-E. Biet. (M. Tourneux, Bibliogr. de l’hist. de Paris pend, la Révol., t. III, noa 2000g, 20020, 20021.)
I\ bis. Le Ol Al DES OrFÈVHES.
MAGASINS DE MODES. — LA PLACE ROYALE. — LA BASTILLE. LE TEMPLE. — TIVOLI.
12 août.
Ces darnes commencèrent leur journée en s’attaquant aux grands magasins de dentelles et autres articles de toilette; mais mon ami et moi, peu experts sur cet article qui ne nous intéressait guère, nous prîmes un fiacre pour faire un tour dans les quartiers lointains de Paris. Nous allâmes d’abord à la ci-devant Place Royale, devenue une place abandonnée et à peine habitée. De là, nous nous dirigeâmes vers l’emplacement où s’élevait jadis la Bastille; je dis : où s’élevait, car, à présent, il reste à peine quelques vestiges de cette prison fameuse, et l’emplacement est converti en un dépôt de bois à brûler. 11 reste pourtant encore la porte de l’Arsenal, dont j’ai fait un croquis 1 ;
i. Voir la pl. X. La porte de l’avant-cour de la Bastille s’ouvrait, rue Saint-Antoine à l'endroit où maintenant, entre les n"’ 3 et 5 débouche la rue Jacques-Cœur. Au fond de l’avant-cour, à l’endroit actuellement occupé par les immeubles n”‘ 46 du boulevard Henri IV et 4i du boulevard Bourdon, se trouvait une autre porte dite Pont levis de l’Avancée qui est probablement celle que représente notre auteur. Voir les plans de restitution dressés per M. Hoffbauer, dans Paris à travers les âges ; A. Copin, Les Maisons historiques de Paris, p. 1 3-i 5 ; F. Bournon, La Bastille ( 1893, in-4°)> P- 23- — Cf. John Carr, Voyage, édit. Babeau, p. ni.
elle esl intéressante comme ayant appartenu à la Bastille et l’imagination peut se représenter les infortunées victimes, conduites à travers ce porche pour aller passer leur vie dans les chaînes et la misère. Mais si, dans cette lutte pour la liberté, les Français ont détruit une prison d'État, ils en ont établi une autre, presque semblable, le Temple, où nous nous rendîmes.
En arrivant à l’entrée, nous priâmes poliment les soldats de nous montrer les parties que les étrangers étaient admis à voir. Ils nous répondirent que nous pouvions voir la cour extérieure, et nous passâmes la porte ; mais d’autres soldats nous arrêtèrent aussitôt, disant qu’il était interdit aux étrangers de voir même l’extérieur. Puisqu’on ne nous laissait pas même jeter un coup d’œil sur l’intérieur, il nous parut préférable de nous retirer immédiatement b
J’ai compris que le Temple était actuellement rempli de prisonniers politiques, ce qui motive cette sévérité ; en regardant les sinistres tours pointues où fut sans doute détenue la famille royale, nous éprouvâmes une sensation d’horreur que nulle description ne nous avait jamais donnée ; mais je ne saurais parler du Temple que d’après mon imagination, car je ne pus rien en voir que la porte extérieure et les tours pointues. Il est vraiment curieux, qu’au bout de si peu de temps, ceux mêmes qui avaient mis tant d’acharnement à détruii’e un édifice où ne se trouvait, en vérité, qu’un bien petit nombre de prisonniers, aient, plus tyranniquement encore, rempli une prison de mal-
i. John Carr ( Voyage , édition Babeau, p. ig3) et Thomas Holcroft ( Travels , t. Il, p. 484) constatent aussi la sévérité de cette consigne.
Porte l>e l'Arsenal de la Bastille.