LE TEMPLE
heureux, cenl fois plus nombreux, tenus, de plus, sous une surveillance cent fois plus rigoureuse.
En quittant le Temple, nous nous mimes à flâner tout du long des boulevards, puis nous traversâmes de nouveau le Palais-Royal, et nous prîmes le plus vif plaisir aux distractions de la rue. Nous nous étions fait une règle d’observer, vis-à-vis de tous, la plus grande politesse, beaucoup de simplicité et de bonne grâce, et je dois reconnaître que le principe d'égalité est, làbas, fermement maintenu. On ne tient compte ni de l’argent, ni de l’habillement, ni des bonnes manières ; il suffit donc aux étrangers de se montrer polis. Notons aussi qu’alors que sur tous les édifices publics et même dans presque toutes les rues, les mots Égalité, Liberté, Fraternité ou la Mort, ou d’autres analogues, avaient été inscrits, on a maintenant gratté ou la Mort sur tous les édifices officiels, pour y substituer le mot Justice ou le mot Humanité' .
Nous retrouvâmes ces dames à l’heure du dîner. Elles étaient rentrées chargées de leurs achats, parmi lesquels il y avait un voile de dentelle, venu tout droit d’Angleterre, qu’on leur avait donné pour de la dentelle française ; elles ne l’avaient heureusement pas payé ; mais je cite le fait comme étant tout à l'honneur des manufactures anglaises et aussi pour mettre mes jolies compatriotes en garde contre cette tromperie, car la contrebande est fort active en ce moment sur cette marchandise1 2.
1. Une de ces inscriptions, datant de 1793, était encore lisible en 1880 sur le fronton de l’Ecole de droit. Voir le Bulletin de la Société de l’histoire de Paris et de l’Ile-de-France, t. VII (1880), p. 1 53.
2. Les amateurs de l’histoire des modes françaises regretteront que l’auteur du Journal ne nous ait pas indiqué dans quels magasins « ces dames » avaient été faire leurs emplettes. Si l’on consulte l’ Almanach du
JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS
Nous fîmes par la suite une enquête, dont le résultat n’intéressera pas tout le monde; mais je dois en faire mention, ne dût -elle intéresser qu’un petit nombre de mes lecteurs. Nous désirions acheter quelques beaux meubles ou objets d’art provenant du pillage de différents palais ou de maisons de nobles au temps de la Terreur. Il s’en trouve un grand choix chez les brocanteurs 1 ; mais ces objets ne sont pas exposés dans les magasins et, en se renseignant avec soin, ceux qui ont envie de collectionner ces curieux articles peuvent en trouver beaucoup et de fort beaux. Dans un des endroits où nous allâmes, il y avait au troisième étage, au fond d'une cour pavée et malpropre, un dépôt d’objets anciens et modernes. Comme d’habitude, les gens y étaient sales et sans habits, dans une véritable tenue de travail, mais prisant dans de riches tabatières d’or ; et, comme nous achetions quelques objets, ils insistèrent pour nous faire goûter des liqueurs de prix, servies dans des tasses en or des plus élégantes ; il était impossible de voir de pareilles choses sans faire de graves réflexions. Je note ces faits comme des scènes prises d’après nature; ils ne sont pas sans intérêt, et témoignent de la vicissitude des choses humaines 2.
Le soir, nous allâmes à Tivoli, autre lieu de plaisir
commerce de Paris pour l’an IX (par Duverneuil et La Tynna), on verra, p. 64-65, que les marchands de dentelles étaient alors nombreux ; non moins nombreux étaient les marchands [et marchandes] de modes (p. 212-21/1), ainsi que les marchands de mousselines (p. 2 1/1-21 5), les fabricants de blondes (p. 25), etc. — Voir aussi Le Guide du voyageur à Paris (Paris, Gueflier, an X-1802), p. 2/10-2/11.
1. Le même Almanach (p. 63-64) donne les noms et adresses de quinze marchands de curiosités.
2. Dans la 3“ édition (p. 53-54), le récit de cette visite chez le brocanteur présente quelques variantes peu importantes.