‹ Journal d'un voyage à Paris au mois d'août 1802Chapitre 30 sur 60 · TIVOLI · texte numérisé non relu

TIVOLI

assez semblable à Frascati, mais moins élégant, quoique beaucoup plus vaste et, de plus, en plein air1. On y rencontre toutes sortes de divertissements ; ici, de la musique, là, des Ombres chinoises, ailleurs, des tours de force, ou de magnifiques feux d’artifice2 ; puis, au

1. En 1796, les frères Ruggieri avaient ouvert le Jardin Boutin sous le nom de Tivoli, nom que Simon-Charles Boutin, trésorier de la Marine (guillotiné en 1794), avait lui-même donné à la superbe propriété qu’il avait créée rue Saint-Lazare, au bas et à gauche de la rue de Clichy (Claude Ruggieri, Précis historique sur les fêles, les spectacles... (i83o), p. 86). L’entrée de ce lieu de plaisir était rue Saint-Lazare, vers le n" 80 actuel, à peu près en face de l’endroit où s'ouvre maintenant l’avenue du Coq.

Ce parc immense, dont la situation et la forme irrégulière devaient accroître l’aspect pittoresque, s'étendait depuis la rue Saint-Lazare au moins jusqu’à l’endroit où, maintenant, la rue de Berlin coupe la rue d’Amsterdam. ( Plan de la ville de Paris..., par Maire, an XII, planche 2°). Cet établissement, après avoir plusieurs fois changé de directeurs, disparut en 1825, et, sur l’emplacement qu’il occupait furent construites les rues de Londres, d’Athènes, de Milan, de Berlin, etc., de 1826 à r84o.

11 ne faut pas confondre cet ancien Tivoli (Jardin Boutin) avec le nouveau Tivoli (Jardin de La Bouëxière) qui occupa, à partir de 1826, l’emplacement aujourd’hui limité par la rue de Clichy, le boulevard de Clichy, la rue Blanche et la rue Ballu. (Voir : L’ancien et le nouveau Tivoli ou les danses en plein air [par F. Babier], Paris, l’auteur, 1828, in-8°, 28 pages ; A. Delvau, Les Cythères parisiennes (1864), p. 36 et 168 ; Victor Perrot, dans le Bulletin du Vieux-Montmartre, année 1907, p. 33, avec plan ; Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, t. II, p. 349 i etc.)

2. Il était évidemment impossible, si l’on s’en rapporte à la variété du programme, de bénéficier en une seule séance do toutes les attractions promises aux visiteurs : «Aujourd'hui », nous dit le Courrier des spectacles du 24 thermidor an X [12 août 1802], « Aujourd’hui, amusement champêtre. A 2 heures, ouverture des bureaux ; à 4 heures les jeux, théâtres et danses seront en activité. Outre les plaisirs de la danse et ceux de la campagne, on y jouira des agréments qui conviennent à tous les âges. — Le citoyen Préjean fera valoir plusieurs pièces mécaniques des citoyens Olivier, Demmenic et Martin. — A 10 heures, la Chasse de M. Méhul, dont (sic) plusieurs des effets sont aussi réservés aux bombes, explosion et bouquet d’artifice. — On y verra les expériences du mélange du feu et de l’eau, par le citoyen Lolive, mécanicien. — Le prix du billet d’entrée est de 2 francs par personne. »

Si nos voyageurs s’étaient rendus à Tivoli le dimanche précédent, ils auraient assisté à une grande fête extraordinaire, avec concert et autres attractions exceptionnelles. On en peut lire un compte rendu des plus louangeurs dans le Courrier des spectacles du 22 thermidor. Cet article est

milieu de tout cela, la danse, sur un vaste espace recouvert d’un plancher, La danse que nous vîmes est fort curieuse et mérite d’être décrite. On l’appelle la valse 1 ; deux cents couples environ y prenaient part, accompagnés d'une musique très lente, tournant ensemble tout autour de la plateforme, ainsi que l’indique le croquis que j’en ai fait. Ce dessin n’en peut malheureusement donner qu’une bien faible idée ; les attitudes des femmes sont agréables et entraînantes pour 11e pas en dire plus ; quant aux hommes, autant vaut n’en pas parler ; ils étaient si sales et si vulgaires qu’ils 11’excitaient que le dégoût; cette danse, très amusante pour les spectateurs et sans nul doute aussi pour ceux qui s'y livrent, ne sera jamais, je pense, à la mode en Angleterre.

Il me semble que Tivoli n’est pas fréquenté par la meilleure société, mais cette danse se pratique universellement dans la bonne compagnie, et n’ayant ni le temps ni l’occasion d’aller dans le monde, je fus heureux d’avoir été témoin de ce divertissement. Je dois dire cependant que nous 11e trouvâmes rien de choquant dans cette réunion ; on ne saurait, évidemment, assurer qu’elle ne se composait que de personnes appartenant au meilleur monde, mais du moins pouvonsnous constater qu’aucun des assistants ne manquait aux lois de la bienséance.

signé : E. C. Un article du rédacteur des Petites Affiches (Brunot), annonçant cette fête dans le numéro du 20 thermidor, n’est pas moins élogieux.

1. Voirpl. XI, et cf. John Carr, Voyage (édition Babeau), p. 32, où s’en trouve une reproduction très réduite, et aussi p. 178, où sont consignées les impressions de John Carr sur le même sujet.

La valse, vieille danse française, fut dansée pour la première fois sur le théâtre dans La Dansomanie (1800), ballet de Gardel et Méhul. (A. de Lasalle, Les Treize salles de l’Opéra (1875), p. 19D. — Cf. Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, VIII, p. 68-6g.

La Valse.

l’eau DE SEINE. — DESSINS A VENDRE. — L’OPÉRA.

13 août.

Ce matin, je me trouvai fort souffrant des entrailles. J’accusai les fruits, et un certain vin auquel je n’étais point accoutumé ; cependant, la persistance du mal m’inclinerait à croire que, ainsi qu’elle en a la réputation, l’eau de Paris ne convient point aux étrangers, à moins qu’avant d’en boire, on ne la fasse bouillir puis refroidir1.

Le malaise et la faiblesse qui s’en suivirent, m’enlevèrent presque toute énergie ; pourtant je fis l’effort d’aller voir une grande collection de dessins français,

i. Depuis le docteur Lister (1698; cf. Lacombc, Bibliographie parisienne, p. 1 3 , douzième variante) presque tous les voyageurs anglais qui sont venus à Paris ont remarqué les inconvénients de l’eau qu’on y buvait. — Dans la 3’ édition, notre voyageur insiste sur cette question et a complètement remanié le texte de cet alinéa : « Il est utile de rappeler aux étrangers un fait qui, bien que très connu, est trop souvent oublie; c’est que l’eau de la Seine, qui est celle que l’on boit généralement à Paris, a une influence très marquée sur les entrailles, bien qu’on la fasse bouillir, puis refroidir, avant de la boire. » — La transition qui relie ce passage à la suite a, aussi, été modifiée : « J’avais pensé qu'il serait possible de me procurer quelques beaux dessins anciens, ainsi que j’avais pu le faire pour les autres objets que j’avais achetés. Dans cet espoir, je me décidai à aller examiner une grosse collection de dessins de maîtres français, qui étaient à vendre; je fus désappointé : les œuvres de leurs maîtres modernes étaient très médiocres. L’acquisition de tant de rares chefs-d’œuvre ne semble vraiment pas avoir amélioré le goût des Français ». - Cf. John Carr (édition Babeau), p. 1 5 1 .

qui se trouvaient à vendre. Je fus mal récompensé de ma peine, car ces dessins étaient fort ordinaires. L’acquisition de tant de rares chefs-d'œuvre ne semble vraiment pas avoir amélioré le goût des Français.

Au cours de cette journée, notre traiteur nous représenta que vu la quantité de café que nous buvions, il lui était impossible de continuer à nous nourrir sans une augmentation d’une guinée par semaine, ce que nous acceptâmes, dans l’espoir que nous serions mieux servis. Vain espoir, hélas ! La suite nous montra qu’il ne fallait guère se fier à la parole des commerçants français, car nous fûmes, dès lors, servis beaucoup plus mal. Le café semble être, en France, un article de grande consommation, et nous observâmes qu’il était toujours bon, même dans les pires maisons où tout le reste était exécrable ; cela tient sans doute à la grande consommation qu’on en fait.

Le soir, nous allâmes au Théâtre de la République, qui est vaste est fort beau, quoique moins grand et moins luxueux que notre Opéra L Nous ne prîmes pas grand plaisir à la représentation de l’opéra français ; les décors et les costumes étaient pittoresques et magnifiques, mais l’œuvre ennuyeuse et le chant de

i. Le Théâtre des Arts occupait depuis 1 796 l’ancien Théâtre Monlansier, situé sur l’emplacement du jardin actuellement circonscrit par la rue Rameau (alors rue Neuve Lepelelier), la rue Lulli (alors rue du Théâtre des Arts), la rue Louvois qui portait déjà ce nom, et la rue Richelieu (alors rue de la Loi). On entrait par cette dernière rue, exactement en face de la Ribliothèque nationale et, dans le langage courant, on le désignait souvent sous le nom de Théâtre de la rue de la Loi. Cependant, inauguré le 7 août 179/1 sous le nom officiel de Théâtre de la République et des Arts, il devint, le 23 pluviôse an X (12 février 1802), le Théâtre des Arls (voir le Courrier des spectacles du dit jour), et c’est ce dernier nom que Sir Dean Paul aurait dû écrire. Et encore aurait-il pu le dénommer l 'Opéra, nom que les journaux lui donnèrent généralement, dix jours plus tard ( Courrier des spectacles du G fructidor an X-2/1 août 1802), et qui ne tarda pas à devenir officiel.

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