‹ Journal d'un voyage à Paris au mois d'août 1802Chapitre 31 sur 60 · L OPERA · texte numérisé non relu

L OPERA

mauvais goût L Dans l’assistance, les femmes étaient, comme d’habitude, très élégantes, mais véritablement nues et remplies d’animation ; quant aux hommes, ils étaient mal habillés, de mauvaises manières et mal élevés1 2, ce qui gâtait tout l’effet d’une soirée d’opéra où l’on aurait pu du moins espérer que l’élégance compenserait le peu d'intérêt de la représentation, et que la présence de la bonne compagnie dédommagerait le spectateur de l’ennui et de la fadeur de la pièce. Les danses furent pourtant extrêmement bien ; et, quoique le grand Vestris ne dansât pas ce soir-là, la gracieuse agilité de Deshayes nous charma beaucoup, ainsi que celle de plusieurs danseuses. Les rôles secondaires sont vraiment mieux tenus que chez nous, et le soin apporté à l’ensemble et à l’effet général est bien plus minutieux 3.

1. On donnait ce jour-là Les Mystères d'Isis, opéra en à actes (imité de La Flilte enchantée), paroles françaises d’Etienne Morel (plus connu sous le nom de Morel de Chédeville, mort en i8iâ), musique de Mozart. Les premiers rôles étaient chantés par les « citoyens » Dufresne, Berlin, Laforèt, etc., et par « mesdames » Maillard, Henry, Armand, Gambais.et autres. Parmi les danseurs figurant au programme, citons : les « citoyens » Deshayes, Beaupré, Branchu, Taglioni, etc., et parmi les danseuses : « Mesdames » Clotilde, Gardel, Saulnicr, Vestris... J'en passe pour ne plus nommer que la jeune Taglioni qui occupe l'avant-dernier rang sur la liste, en attendant la célébrité qu'elle devait acquérir. ( Courrier des spectacles du vendredi 25 thermidor an 1 1 - 1 3 août 1802). — Cf. A. de Lasalle, Les Treize salles de l'Opéra (1876), p. 197-199. — 11 faut lire surtout l’intéressant chapitre que M. de Lanzac de Laborie a consacré à l'Opéra, dans son Paris sous Napoléon, t. VIII, p. 1 -83.

2. Alors, qu’eut dit notre voyageur si, quelques jours avant, il avait assiste à la représentation pendant laquelle deux de ses compatriotes se dévêtirent, usant de co sans-gène que beaucoup d’entre eux ne manquent pas de manifester sous toutes sortes de formes, quand ils sont sur le Continent? (Journal des Débats du 20, Courrier des Spectacles du 22, et Journal de Paris du 25 thermidor au 11.)

3. Le passage suivant a été ajouté dans la 3" édition : « On a souvent constaté que la manière d’éclairor les théâtres en France est avantageuse par l’effet général qui en résulte: la nouveauté du procédé consiste dans l’emploi d’un cercle double et de très grand diamètre, garni de lampes

Nous sortîmes facilement ; la réglementation des lieux publics, sous la surveillance militaire, est vraiment excellente. Nul n’a le droit d’appeler une voiture, avant que toute sa compagnie ne soit à la porte, prête à y monter, et quand la voiture est à la porte, les soldats obligent le cochera circuler immédiatement, de telle sorte qu’il ne se produit ni confusion, ni bruit, ni embarras; toutes les voitures sont rangées, la tête des chevaux tournée du même côté, s’avançant avec la même régularité. Il en est de même à Tivoli ; on ne permet pas aux piétons de suivre un chemin quelconque: un côté est réservé à l’entrée, un autre à la sortie ; chacun observe strictement cet ordre.

Nous avions l’intention d’aller ce soir-là à Frascati après l’opéra; mais, comme je n’étais pas assez bien remis de mon indisposition, nous y renonçâmes tous h

spécialement fabriquées, et suspendu au plafond de l’édifice. 11 est placé de façon à ne pas gêner la vue des speclateurs ; l'effet produit par la lumière tombant de cette grande hauteur est remarquable et fort beau. Cela est infiniment préférable à l’habitude, que nous avons chez nous, de placer des candélabres entre les loges ».

i. Ces trois lignes ont été supprimées dans la 3' édition; elles y sont remplacées par des observations sur la société et sur les théâtres :

« II serait présomptueux d'essayer de peindre l’état actuel de la société parisienne, car je n'ai eu aucune occasion de m’en faire une idée autrement que par ce que nous en avons pu observer dans les lieux publics. Pour ceux-ci, je puis dire que chacun y garde le plus grand décorum, et nous pourrions bien, nous-mêmes, prendre exemple sur la manière dont les Français s’y conduisent.

« Au théâtre, si une société de cinq personnes retient une loge de six places en n'en payant que cinq, un écriteau est placé sur la porte de cette loge, indiquant que celle-ci est louée, et nul étranger, sous quel prétexte que ce soit, ne peut y pénétrer, n’y aurait-il meme qu’une ou deux places occupées.

« Les Français se sont toujours fait remarquer par leur goût pour le théâtre, et le grand nombre de salles de spectacles qui sont maintenant ouvertes au public, prouve que cette passion est plus vive que jamais. »

A la suite de ces remarques, l’auteur donne une liste des théâtres de Paris. Si longue qu'elle soit, elle ne consiste qu’en une simple énumération et n’a même pas le mérite d’être complète; il est inutile de la reproduire, puisqu’il est facile de la trouver dans les Guides et les Journaux de l’époque

l’École MILITAIRE. — LE CHAMP-DE-MARS. — LES INVALIDES. NOTRE-DAME. — TROISIÈME VISITE AU MUSÉE DU LOUVRE.

74 août.

Nous sortîmes encore, à la recherche de nouveaux aspects, et nous nous dirigeâmes d’abord vers l’École militaire dont on ne nous permit même pas de franchir le portail. Cette École nous parut être un très vaste établissement ; elle a fourni à la France plusieurs de ses plus grands hommes, dont le Premier Consul est peut-être le plus extraordinaire ; c’est là, nous dit-on, qu’il reçut les éléments de cette science militaire et politique qui a fait de lui un des hommes les plus en vue sur la scène du monde É

De là, la vue s’étend sur le Champ de Mars, magnifique champ de manœuvre pour l’exercice des troupes ou pour une parade militaire. Nul ne peut regarder avec indifférence, ce lieu où se déroulèrent tour à tour des scènes de meurtre et d’absurdité, où les Français

i. John Carr a fait la même remarque. ( Voyage . édit. Babeau, p. so5) ; constatons cependant que Bonaparte est reste bien plus longtemps à Brienne (ig mai 1779-30 octobre 1784) qu’à l’École militaire de Paris (3o octobre 1784-30 octobre 1785). M. Frédéric Masson a donné les détails les plus intéressants sur cette période de la vie du futur empereur dans Napoléon dans sa jeunesse (1907), p. 53-in8.

JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS

jurèrent de maintenir la Justice et les Droits de l’homme, alors qu’ils foulaient aux pieds toutes les lois d’humanité et qu’ils violaient tout principe de vertu ; là encore on a scandalisé le peuple par des autels érigés avec une folie toute payenne : le Dieu de la Nature était oublié, et l’on honorait une prostituée jouant le rôle de la déesse de la Liberté. Le souvenir de ces évènements, et celui d’autres non moins étranges, donnent à cette plaine nue un intérêt tout particulier.

Du Champ de Mars, nous passâmes à l’Hôtel des Invalides qui est un édifice majestueux. Je m’imagine qu'il a une destination assez semblable à celle de notre hôpital de Chelsea 1 2 ; la plupart des soldats blessés ou impotents qu’on y voit, sont dignes de la plus grande pitié, plus spécialement ceux qui reviennent d’Égypte, hommes jeunes, paraissant tout à fait aveugles, ou atteints d’une grave affection des yeux qui aboutit généralement à la cécité complète.

Le dôme est plein de grandeur, ainsi que la chapelle ; l’un et l’autre sont décorés de drapeaux conquis par les Français au cours de leurs guerres avec différentes nations, et c’est avec orgueil qu’un Anglais peut constater qu’il y en a beaucoup moins de sa patrie que des autres pays. Les Turcs et les Autrichiens y sont largement représentés, et les drapeaux pris récemment à l’Italie et à l’Égypte sont groupés en plusieurs faisceaux, avec des écussons portant des inscriptions®.

1. L’hôpital de Chelsea situé sur la Tamise, non loin et en amont de Londres, fut fondé en 1682 par 1© roi Charles II ; c’est en 1O70 que Louis XIV fonda les Invalides. — John Carr trouve la façade des Invalides inférieure à celle de Chelsea. ( Voyage , édition Babeau, p. ao4.)

2. Cet alinea présente quelques différences dans la 3° édition. L’auteur constate que la chapelle des Invalides s’appelait alorsle Temple de Mars, puis il ajoute qu’on y voit « le magnifique monument du célèbre maréolial

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