NOTRE-DAME
De l’Hôtel des Invalides nous nous rendîmes à l’église Notre-Dame, monument curieux et vénérable par son ancienneté, plus que par sa beauté L
L’église était remplie d’ouvriers préparant la fête du lendemain, au cours de laquelle Bonaparte allait être proclamé consul à vie.
Parmi plusieurs groupes d’aspect curieux, nous observâmes, dans un coin, quelques vieilles femmes agenouillées devant une statue de la Vierge, statue vieille et sale, entourée de fleurs à moitié fanées et de deux cierges allumés. Les ouvriers clouaient de légères décorations, tandis que les femmes marmottaient des prières en latin, auxquelles elles ne pouvaient rien comprendre. Ceci me parut représenter l’état actuel de la religion, en France, où tout ce qui est fait par le
de Turenne.qui a été apporté de Saint-Denis. Pour toute inscription, il ne porte que le nom du héros, mais il m'a semblé intéressant, ajoute Sir Dean Paul, de transcrire ici l’épitaphe qui fut écrite par Chevreau pour ce tombeau, et que l’orgueil de Louis XIV interdit d’y graver:
Turenne a son tombeau parmi ceux de nos rois.
C’est le fruit glorieux de ses fameux exploits.
On a voulu par là couronner sa vaillance Afin qu’aux siècles à venir.
On ne fit point de différence De porter la couronne ou de la soutenir. »
1. Pour essayer de faire pardonner à Sir Dean Paul cette appréciation un peu... barbare, rappelons dans quel mépris était tombé le style gothique au xvii' et surtout au xviii8 stècle. Antoine-Nicolas Dézallier d’Argenville, un auteur qui, dans scs écrits, a pourtant maintes fois fait preuve de bon goût et d’excellente critique, n'a-t-il pas placé en tète de son Voyage pittoresque de Paris (seconde édition, iyài, p. 1), cette phrase qui cause tant de stupeur aux amateurs modernes : « L’église de Notre- Dame, quoique d’une architecture gothique, a quelque chose de si hardi et de si délicat, qu’elle a été toujours regardée comme une des plus belles du Royaume » ? Et n’allez pas croire qu’il ne s'agit là que d’un jugement écrit sans rétlcxion et de prime saut ; ce jugement.il l'a réimprimé dans chacune de ses éditions, toutes très soigneusement corrigées et améliorées, et vous le trouverez encore dans la dernière, la sixième, qu’il publia en 1778.
JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS
pouvoir n’est qu'ostentation ou habile dessein politique, et tout ce qu’éprouve le peuple, n’est qu’un ressouvenir de l’ancienne bigotterie b
Nous grimpâmes en haut de Notre-Dame pour embrasser Paris dans son ensemble. Il me parut, de là, bien loin d’atteindre la superficie de Londres1 2.
Paris semble avoir été destiné à être une cité aristocratique. Les maisons sont irrégulièrement construites, et la beauté de la ville ne réside que dans la splendeur des palais et des édifices publics, alors que la ville de Londres l’emporte plutôt par la propreté et par la régularité de tout l’ensemble de la cité.
En rentrant à l'hôtel, nous allâmes encore jeter un coup d’œil sur la galerie du Louvre où nous avions déjà éprouvé tant de plaisir. Ce jour-là étant public, il y avait foule, et c’était bien curieux d’y voir des soldats (ils ont ici libre accès, en dehors de leurs heures de
1. N'oublions pas que c’est un protestant qui parle. — Sur l'état Je la religion en France à cette époque, voir Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, t. I", chap. x, p. 259-37'), et cf. ibid., t. IV, p. i38.
2. Pour satisfaire le plaisir que prennent toujour les voyageurs à comparer la ville qu’ils voient pour la première fois avec celle où ils résident eux-mêmes, on venait justement d’installer dans l’une des deux rotondes du boulevard Montmartre un panorama de Londres, peint par Robert Barker. (Petites Affiches et autres journaux du mois de thermidor an X. — C’est à cet artiste écossais que, semble-t-il, revient l’honneur de l’invention des Panoramas, mais il est certain qu’elle ne dut ses perfectionnements qu’à des artistes français, à partir de l’époque où elle fut introduite en France par Fulton (1799). Cf. Essai sur L’histoire des Panoramas, par Germain Bapst, 1 89 1 , grand in-8°).
Pendant l’été de 1802, on voyait aussi, « dans le grand salon du Pavillon d’Hanovre », le Panstéorama ou plan en relief de Londres et de Paris. Les visiteurs pouvaient s'y procurer une brochure qui est maintenant fort rare : Paris et Londres mis en parallèle avec cartes et gravures pour servir de guide dans ces deux villes (Paris, au Pavillon d’Hanovre, boulevard d’Antin, où sont exposés les plans en relief; chez Pichard, Palais du Tribunat ; de l’imprimerie de Guilleminet, an XI-1802. In-8”, 56 pages, 2 plans et 1 gravure). Cf. les Petites Affiches et autres journaux du mois de thermidor an X.
MUSÉE DU LOUVRE
service), dont certains étaient peut-être les conquérants même de ces trésors : ils les contemplaient avec un air de triomphe et semblaient, par leur présence, affirmer l’authenticité des richesses dont la puissance de leurs armes avait doté leur patrie.
Je n’ai pas encore mentionné une salle du Louvre, remplie de dessins des grands maîtres, projets de leurs tableaux, etc..., qui sont de délicieux spécimens des premières effusions de leur génie. On y voit aussi les plus belles œuvres de mosaïque, sous forme de tableaux ou d’objets d’ornement. Cette salle peut à peine être citée à côté des autres, quoiqu’elle possède mille charmes pour les vrais amateurs d’art1.
Ce jour-là, le dîner fut le meilleur que nous eussions encore eu : on nous servit une bonne pièce de roastbeef, toute simple, bien présentée et cuite à point, qui nous rappela notre vieille Angleterre. Nous eûmes aussi, entre autres plats, une fricassée de grenouilles ; je désirais beaucoup en goûter ; elles me parurent fort bonnes, et nous trouvâmes qu’elles avaient un peu le goût du poulet quand il est jeune. Si les Anglais voulaient bien abandonner leur préjugé contre les grenouilles, je ne vois pas pourquoi on n’en pourrait pas manger 2.
1. Le catalogue de ces dessins a été imprimé. Voir Tourneux, ouvr. cité, t. III, n°‘ 19984-19985.
2. Il date de loin, paraît-il, ce préjugé des Anglais contre la consommation de la grenouille. « Chiens d’Anglais ! — Mangeurs de grenouilles ! » Ce sont des aménités qu’ont échangées pendant longtemps les deux grandes nations voisines, et William Hogarth, qui passa à Calais en 1748, a laissé, dans une très rare gravure un spirituel témoignage du contraste existant entre le roastbeef cher à la « vieille Angleterre » et le mets pour lequel celle-ci montrait tant d’a\ersion. Un demi-siècle plus tard, W. Holland a repris le sujet et a représenté un canot ravitaillant la Hotte française avec un chargement de grenouilles vivantes, tandis que, sur l'autre rive du détroit un gros cuisinier fait rôtir un bœuf au-dessous duquel
JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS
Ce soir-là, tous les théâtres et lieux publies étaient ouverts gratuitement, et toul respirait un air de gaîté ; on faisait les plus vastes préparatifs d’illuminations, et dès sept heures du matin, la ville entière devait se mettre en mouvement.
D'après le programme, le Premier Consul ne devait paraître ni à la procession, ni à l'église Notre-Dame. Des feux d’artifice devaient avoir lieu sur la Seine et en divers aulres endroits ; en résumé, rien ne devait être épargné pour tenir le peuple en bonne humeur, ce à quoi, dans cette circonstance, il parut, comme toujours, fort enclin ; il a, sous tous rapports, grand besoin de repos et de sécurité, après les convulsions des dix dernières années.
est cette légende : 0 lhe Boasl Becf of old England ! Voir E.-T. Iîamy dans La Nature du 17 mars 1906 et un autre travail du même érudit dans le Bulletin de la Société académique de Boulogne-sur-Mer, t. VIH (1908-1909), p. 216-236.
FÊTES ET ILLUMINATIONS OU l5 AOUT 1802.
15 août.
Très désireux de voir une belle procession, nous sortîmes de bonne heure, et nous crûmes très avantageux de nous placer près des Tuileries, où des centaines de gens s’étaient postés dans le meme but que nous; mais, la patience venant à nous manquer, nous nous renseignâmes, et on nous apprit que la procession avait eu lieu beaucoup plus tôt qu’on ne nous l’avait dit. Je ne sais si ce fut pour empêcher qu’une trop grande foule se concentrât sur un même point, mais nombre de Parisiens, aussi bien que d’étrangers, avaient été également mal informés.
Aujourd’hui dimanche, jour de naissance de Bonaparte et choisi pour la proclamation de son Consulat à vie, il y eut un lever : l’assistance, appartenant principalement au monde militaire, y fut très nombreuse. Ln Te Deum fut chanté à Notre-Dame, et il fut procédé à l’installation d’un évêque — un oncle de Bonaparte1,
i . Le mot installation donne à croire que notre auteur, mal informé des choses de la religion catholique, a pensé qu’il s’agissait de l’installation de l’archevêque de Paris. S’il en est ainsi, il a fait erreur : lors de la reconstitution ecclésiastique de la France, à la suite du Concordat, Fesch, oncle de Bonaparte, fut promu à l'archevêché de Lyon et sacré en
Eu ce jour de fête, l’aspect minable des voitures et des valets sans livrée faisait un fâcheux contraste avec la pompe des cérémonies : je ne vis d’autres équipages que ceux de Bonaparte et ceux de ses ministres.
Am cours de notre promenade, nous entrâmes dans une église, où nous eûmes un spectacle curieux : les gens y étant très diversement occupés. Au milieu, quelques-uns priaient et chantaient lamentablement faux ; beaucoup d’autres faisaient leurs projets pour la soirée ou circulaient en regardant, comme nous, les vieux tableaux, À la porte, une vieille femme toute courbée tenait un pinceau trempé dans l’eau bénite, dont elle aspergeait au passage ceux qui le désiraient. En rentrant, nous interrogeâmes notre laquais sur l’état de sa religion : il nous dit que : « quant à lui, il avait été élevé en bon catholique et que ses parents l’envoyaient alors régulièrement à l’église, mais que, depuis la Révolution, il n’était plus entré dans une église que par accident. En ce qui concerne la confession, ajouta t-il, nous autres, jeunes gens, nous avons nos amours ; et je trouvai incommode de les confesser tous, et vous savez, Messieurs, que nous n’avons la grâce du ciel que si nous avouons tout; aussi j’ai complètement abandonné cette pratique1. »
Nous n’allâmes pas à Notre-Dame, où il était difficile de pénétrer sans un billet , que nous n’avions pu nous procurer. Mais je profite de cette occasion pour engager vivement ceux de mes compatriotes qui font partie d’un régiment ou même d’un corps de volontaires, à
cette qualité, le i5 août 1802. en l’église métropolitaine de Paris. L’installation de Mgr de Belloy à l’archevêché de Paris avait eu lieu le 11 avril précédent.
1. Sur l’état de la religion en France, voiries sources indiquées plus haut, p. 68, note 1.