‹ Journal d'un voyage à Paris au mois d'août 1802Chapitre 34 sur 60 · ILLUMINATIONS · texte numérisé non relu

ILLUMINATIONS

ci étaient entourés de lampes et surmontés de grandes statues qui représentaient des génies ; de là, le coup d’œil jusqu’à la place de la Révolution, qui avait l’air d’un brasier, était des plus impressionnants. Mais il faut connaître la splendeur du lieu pour s’en faire une juste idée.

Faisant face aux Tuileries, un if de quinze pieds de haut portait des lampions régulièrement disposés sur la bordure. Toutes les avenues du jardin étaient éclairées de la même façon ; la blancheur des statues ressortait admirablement sur la verdure des arbres dont elles sont entourées, et la façade des Tuileries semblait être tout entière en feu. De l’autre côté du pont de la Concorde, le Palais Bourbon paraissait noyé dans un immense rayon de lumière et, dans la direction des Champs-Elysées, à perte de vue, on apercevait dans le lointain des feux d’artifices de toutes sortes.

Tous les bassins du jardin étaient entourés de lampions; les bronzes et les statues, recevant directement la lumière, avaient des reflets charmants. On donna un grand concert en plein air, et d’autres feux d’artifice furent encore tirés sur la Seine. En résumé, nous crûmes assister aux différents spectacles qui ne sont décrits que dans les contes de fées. La nuit était des plus sereines et la lune, avec sa pâleur, ajoutait à la splendeur du spectacle, la douceur de ses rayons.

Sur le sommet de Notre-Dame, était placée une magnifique étoile de lampions colorés; elle rappelait, je suppose, l’étoile d’Orient aperçue par les anciens mages.

Nous eûmes la malechance de ne pas apercevoir Bonaparte, qui se montra cependant un instant à une fenêtre au-dessus de l’orchestre ; mais nous le vîmes

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plus tard, à la fenêtre de l’un de ses appartements privés.

Ces dames se promenèrent tout le temps avec nous en pleine sécurité, car après une certaine heure, aucune voiture n’était autorisée à circuler ; et quoique la foule fut très grande, l’espace était si vaste, que nous n’eûmes aucun désagrément ; j’ajouterai qu'il n’y eut ni désordre, ni pétards, ni autres engins dangereux, comme cela arrive à Londres ; le concours de l’autoi'ité militaire est fort important pour une telle soirée. Ce qui était bien fait pour étonner un Anglais, ce fut, dans un certain nombre de rues, l’absence d'illuminations sur les maisons particulières.

MARCHANDS DE CURIOSITÉS. — BIBLIOTHÈQUE DE L’HOTEL DES INVA¬ LIDES. — BIBLIOTHÈQUE NATIONALE. — ÉGLISES. — THÉÂTRE LOUVOIS. — FRASCATI.

IC août.

Nous avions pris rendez-vous ce matin-là pour aller, avec un marchand auquel nous avions acheté plusieurs objets intéressants, voir un meuble ancien et rare, audelà des Invalides, dans un faubourg de la ville. Nous ne trouvâmes la maison qu’avec peine ; notre introducteur nous rencontra à la porte et nous fit pénétrer dans un vieux jardin désolé qui menait à une maison inhabitée. Dans une des pièces du haut se trouvait l’armoire que nous venions voir; elle était fort belle, et elle était censée venir du Palais de Versailles; je suppose qu’elle était cachée là en attendant quelque bonne occasion d’en disposer. Mon ami l’acheta à un prix très raisonnable, lui attribuant de la valeur pour l’excellence du travail et pour les circonstances curieuses dans lesquelles se fit notre découverte. Un air de désolation régnait en ces lieux terriblement romantiques : dans le jardin, les arbres fruitiers en pleine production , envahis par la mauvaise herbe, les fruits tombant à terre et abandonnés, tout contribuait à donner à ces lieux

l’aspect d'un endroit bien qualifié pour « le meurtre, le guet-apens et le vol1 ».

Après cela, nous retournâmes à l’Hôtel des Invalides pour voir la bibliothèque dont nous avions omis la visite ; c’est une belle salle que l’on dit parfaitement fournie en livres rares et bien choisis2. Je fus heureux d’y voir tant de gens profiter de la permission de lire et de copier. La grande Bibliothèque Nationale, montée sur un bien plus grand pied, avec tout ce qui y a été ajouté pendant la dernière guerre, est ouverte de même façon et très fréquentée par les hommes de lettres 3.

L’église Sainte-Geneviève et l’église Saint-Sulpice sont dignes d’attention ; mais je ne conseillerai pas aux étrangers, surtout à ceux dont le temps est particulièrement précieux, de le dépenser dans les innom-

1. Ces mots étant ainsi placés entre guillemets (« For murder, stratagem and spoils») dénotent une citation ou quelque souvenir littéraire de l’auteur. Il nous est impossible d’en retrouver l’origine.

2. La bibliothèque des Invalides avait été formée par des prélèvements faits dans différents Dépôts littéraires, prélèvements qui, commencés en l’an IX, se poursuivirent jusqu’en l’an XII. (Bibliothèque de l’Arsenal. Pièces relatives aux Hures choisis pour les bibliothèques militaires, t. XXIV, ms. 65io). En examinant ces listes, je n’y ai vu aucun article qui ait pu mériter la visite spéciale de Sir Dean Paul. Quant aux livres eux-mêmes (imprimés et manuscrits), ils font partie, depuis 1880, do la bibliothèque de l’École militaire supérienre de Guerre ( Guide des savants dans les Bibliothèques de Paris, par un vieux bibliothécaire [Alfred Franklin], 1908, in 8”, p. 84). — Cf. Catalogue générât des manuscrits des bibliothèques publiques de France. Bibliothèques de la Guerre, igir, in-8°, p. 333.

3. Dans la 3“ édition, les remarques sur la Bibliothèque nationale ont été, plus tard, complétées par l’alinéa suivant : « La libéralité du Gouvernement est aussi remarquable ici qu’au Louvre ; elle attira d’autant plus notre attention, que le but s’en trouve être beaucoup plus utile. Cette magnifique collection des monuments littéraires les plus célèbres est largement ouverte au public et nous avons constaté avec plaisir qu’au milieu de la dissipation qui — il faut bien le dire — règne à Paris au plus haut point, les savants, dont un grand nombre sont fort jeunes, paraissent animés d’un très vif amour pour l’étude, ainsi que du désir de profiter de leur mieux des avantages que peut leur procurer le facile accès d’une si belle bibliothèque ».

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