‹ Journal d'un voyage à Paris au mois d'août 1802Chapitre 37 sur 60 · LA FANTASMAGORIE DE ROBERTSON · texte numérisé non relu

LA FANTASMAGORIE DE ROBERTSON

Le soir, nous allâmes à la Fantasmagorie de Robertson ; cela ressemble beaucoup à ce que nous avons vu au printemps dernier, à Londres ; nous eûmes d’abord plusieurs expériences de physique, montrant les effets de l’eau et du feu. Celle-ci, entre autres, me parut tout à fait nouvelle : on plaça au milieu de la salle un grand bassin au centre duquel était un jet d’eau ; sur l’orifice de ce jet d’eau était déposé un plateau de bois, de forme ronde et portant une demi douzaine de bougies allumées. Tout à coup, la fontaine commença à jaillir, etl’eau, sortant du tuyau, poussa le bois jusqu’au plafond en lui imprimant un mouvement de rotation, les bougies continuant à brûler, et l’eau se répandant en nappe autour d’elles, sous la rondelle de bois. Celte expérience fut suivie de plusieurs scènes d’illusions d’optique, et de l’exhibition d’une belle machine électrique, tandis qu’un ventriloque vint nous distraire pendant plus de deux heures, en attendant que la fantasmagorie fût prête ; les illusions dont celle-ci se composait étaient admirablement imaginées et furent fort bien exécutées b Nous retournâmes ensuite à Frascati ;

i. Le cabinet de physique de Robertson était alors installé dans l'ancienne chapelle des Capucines, près de la place Vendôme. Les séances avaient lieu tous les soirs à 7 heures; l’entrée coûtait 3 francs, et le programme était plein de promesses : « Séance sur les apparitions, prestiges, illusions optiques, clair de lune, hydraulique, mélange de l’eau et du feu, ventriloque (sic) par Fitz-James, explication de la femme invisible, harmonica... » ( Courrier des spectacles du 29 thermidor an X-17 août 1802).

Étienne-Gaspard Robert, dit Robertson, est né à Liège en 1763 et est mort aux Batignolles, près Paris, en 1837; il s’est rendu célèbre, non seulement par l’invention et la pratique de la fantasmagorie , mais aussi par ses expériences aérostatiques. La Biographie générale (Didot) contient sur lui un article intéressant et bien documenté, avec de nombreuses réferences. Il a laissé des Mémoires récréatifs, scientifiques et anecdotiques (Paris, chez l’auteur, i83i-i833, 2 vol. in-8°, avec fig. et planches); ces mémoires sont assez curieux tant par les anecdotes qu’on y trouve que par les explications des tours de physique, que l’auteur ne craint pas de

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et cet endroit si amusant nous fit toujours le même plaisir.

livrera la publicité ( Installation aux Capucines, I, 272 ; Histoire de la Jille invisible, I. 3 y 4 ; Le ventriloque Fitz-Jamcs [un aventurier qui prétendait être de sang royal], I, 402 ; etc. — Le Courrier des spectacles du 22 thermidor an X (10 août 1802) renferme sur notre physicien-aéronaute un article-réclame signé E. G. [anonyme que je n'ai pu identifier] : qui sait si l’un de nos voyageurs n’avait pas lu cet article et si cette lecture 11e les avait pas décidés à se rendre à la Fantasmagorie de Robertson ? — Le comte de Paroy ( Mémoires , publ. par Étienne Charavay, i8y5, in-8°, p. 281-282) raconte plusieurs anecdotes curieuses sur Robertson ; il se vante notamment de lui avoir conseillé « d'ajouter à son nom la terminaison son, qui veut dire fils en anglais », ajoutant que « ce procédé réussit toujours auprès du public ».

XY

CHALEUR INTOLÉRABLE. — DINER CHEZ PERREGAUX. — SOIRÉE AU THÉATRE-FRANÇAIS ET AU PAVILLON DE HANOVRE,

18 août.

La chaleur était, si possible, pire que jamais, et nous en souffrions tant que nous demandâmes à changer de chambres, une famille ayant quitté son appartement, situé dans une partie de l’hôtel bien moins exposée au soleil que le nôtre ; mais notre hôtesse exigeait, pour ce changement, cinq guinées en plus par semaine ; aussi, comme notre séjour ne devait plus être que très court, nous pensâmes qu’il serait préférable de s’armer de courage, plutôt que de se soumettre à cette surtaxe.

Je recommanderai, avant tout, aux personnes qui vont à Paris, d’éviter de s’y trouver par la grande chaleur du mois d’août ; elle les priverait nécessairement de voir bien des choses, et diminuerait beaucoup leur plaisir.

Ce matin-là, je fis une longue tournée dans les rues de Paris, et m’amusai fort à observer les mœurs populaires. Je constatai que le commerce était fort important, et, dans la plupart des rues, les magasins me parurent bien disposés pour l’installation des étalages. En tout les usages sont différents des nôtres. Les marchandises les plus lourdes sont transportées dans des

charrettes à deux roues, immensément longues et larges et, dans les rues étroites et encombrées, je fus surpris de la grande habileté des charretiers, qui m’avaient pourtant semblé d’abord fort maladroits.

Nous dînâmes chez notre banquier1 où nous trou-

i. Chez Perregaux (voir plus haut, p. 4i), dont l’hôtel et les bureaux étaient situés rue du Mont-Blanc, n° S78 (devenu le n° 9 en 180G), c’est-àdire rue de la Chaussée-d’Antin, à l’endroit où, maintenant, s’amorce la rue Meyerbeer. C’était l’ancien hôtel de MM“ Guimard, que le banquier avait acquis de la comtesse Dulau qui l’avait elle-même gagné à la loterie en 1786. ( Correspondance secrète, édition originale, n" des ig janvier, 5 avril et 29 mai 178G: Mémoires secrets, t. XXXII, 18 et ag mai 178G; Campardon, Les Comédiens du Roi, 1879, p. 127-142; Edmond de Concourt, La Guimard, i8g3, passim, et surtout p. 228-233 ; Albert Firmin- Didot, Souvenirs de Jean-Étienne Despréaux, 1894, p- 28-29.)

Cet hôtel avait été construit par Ledoux en 1773 ( Correspondance de Grimm [et autres], édition Tourneux, t. X, p. 210) et, quoique assez petit, si l’on s’en rapporte aux descriptions, aux vues gravées et aux plans, il était des plus luxueux et des plus coquets. (Thierry, Guide des amateurs, 1787, t. 1, p. 1 45- 146 ; Vues pittoresques des principaux édifices de Paris, chez les Campion frères, Testard del.. Le Campion sculps., n° 17 ; Vues pittoresques..., chez Esnault et Ha pi lly [chez Lamy, 1792], Durand del., Janinet sculps., 11° 27 ; Krafft et Ransonnette, Plans, coupes et élévations des plus belles maisons..., n° 4y ; Georges Bonnefons, Les Hôtels hisloriques de Paris, i852, p. 199-207, avec grav. ; Edouard Fournier, Chroniques et légendes des rues de Paris, 1864, p- 33g-35G.)

Perregaux, puis son fils auquel il avait laissé sa maison de banque avec Jacques Laffitte pour associé, occupèrent l’hôtel de la Guimard jusqu’en 1823, époque ou le héros de l 'Histoire d’une épingle alla s’installer rue d’Artois (actuellement rue Laffitte). La Nouvelle Biographie générale (Didot) renferme, tant sur Perregaux que sur Laffitte, des notions assez détaillées (nombreuses références), mais sur le premier il faut aussi consulter : Jean Lhomer, Perregaux et sa fille la duchesse de Raguse (Paris, impr. Lahure, 1905, petit in-8” carré, viii-i52 p., av. portr.) et le Voyage de John Carr (édition Babeau), p. i44.

Quelques années après que Laffitte eût quitté la Chaussée-d’Antin, l’hôtel de la Guimard fut démoli, en même temps que l’hôtel Récamier (ancien hôtel Necker), qui en était voisin. Sur l'emplacement furent construites plusieurs maisons de rapport, dont l’une, notamment, devint un grand magasin de nouveautés, à l’enseigne de La Chaussée-d’Antin (Dubois, Martres et C‘“), qui s’ouvrit vers i845 et qui jouissait encore d’une certaine vogue pendant les premières années du second Empire. Une dernière modification anéantit bientôt tout souvenir matériel de ce passé, lors du percement de la rue Meyerbeer, de la rue Ilalévy et de la partie du boulevard Haussmann qui en est proche (18G2-18G5).

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