THEATRE-FRANÇAIS
vâmes un certain nombre de nos compatriotes et où nous eûmes un excellent dîner ; les Anglais étaient en si grande majorité que, selon l’habitude, tout en causant de tout ce que nous avions vu de nouveau eten dégustant les vins les plus exquis, nous oubliâmes complètement les usages français : ce fut à notre grand regret que nous vîmes sitôt servir le café et les glaces. Néanmoins, « à Rome comme à Rome » ; on se sépara ensuite et chacun de son côté se rendit au théâtre l. Mon ami et moi, curieux de voir la représentation d’une tragédie en France, nous sommes allés au Théâtre-Français, dans le Palais-Royal2, où un acteur très célèbre jouait une tragédie de Voltaire. Nous eûmes la chance de n’assister qu’aux deux derniers actes ; si nous en avions entendu davantage, cela nous aurait ennuyés à mort. J’ai trouvé le jeu des acteurs tout à fait déplaisant et manquant de naturel ; et il me paraît difficile, à des oreilles anglaises, même familiarisées avec la langue, de suivre jusqu’au bout une tragédie française avec le moindre plaisir. Les rapides transitions des fortes émotions de l’amour ou de la fureur ou autres passions violentes, au calme le plus parfait, ne sont en rien conformes à notre idéal de l’art dramatique 3.
1. Reing at Rome we did as Rome did. « Il faut vivre à Rome selon les coustumes romaines. » (Le Roux de Lincy, Le Livre des proverbes français, seconde édition, i85g, t. 1, p. 296.) — Cette phrase a été supprimée dans la troisième édition.
2. Il eut été plus exact de dire: «Au Théâtre-Français, rue de la Loi ». L'auteur s’est aperçu plus tard de la nécessité de cette correction et n’a pas manqué de la faire dans la troisième édition.
3. On donnait ce jour-là Zaïre avec Vanhove (Lusignan), Saint-Fai (Nerestan), Lafond (Orosmane), etc., suivie de Crispin médecin, comédie en 3 actes d'Hauteroche. ( Courrier des spectacles du 3o thermidor an X- 18 août 1802 ; cf. un compte rendu de cette soirée dans le même journal, n" du 1" fructidor-19 août, et un autre, moins élogieux, dans le Journal des Débats du 2 fructidor-20 août.)
JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS
Je crois, sans en être certain, que cet acteur avait été remarqué par Kemble1 ; il me parut évidemment s’être formé à son école ; mais la teinte française qu'il avait donnée à tous ses défauts, ne les avait en rien diminués.
Le théâtre est très beau et bien situé, et, si ce qu’on en disait à dîner est vrai, il doit rapporter beaucoup à ses propriétaires. On prétend qu’il a été vendu dernièrement près de quatre mille livres sterling ; c'est certainement le théâtre de Paris le plus suivi et le plus populaire.
Ap rès le théâtre, fin de la soirée à la Salle d'Hanovre ; c’est un lieu de plaisir en plein air, dans le genre de Frascati, mais très inférieur2.
Des feux d’artifice avaient été annoncés ; l’heure en ayant été retardée, notre patience se lassa. Nous eûmes à le regretter quand on nous dit qu'ils avaient été « superbes ». Il est vrai que le terme superbe s’applique, en France, indistinctement à tout. J’en faisais un jour
1. Le célèbre comédien anglaisJohn Philip Kemble (i757-i823)étaitjustementà Paris à cetteépoque. Le Journal de Paris du 1/1 thermidor (2 août), p. if|63, signale sa présence et rapporte que Talma lui faisait les honneurs de la capitale; voir aussi John Carr, Voyage, édition Babeau, p. (i et p. 233. — 11 est fâcheux que Sir Dean Paul ne nous dise pas le nom de l’artiste qui avait attiré l’attention de Kemble, et dont lui-même paraît avoir été si peu satisfait. On peut admettre qu'il s'agit de Lafond auquel les critiques reprochaient généralement un jeu trop exubérant. ( L’Opinion du Parterre [par P.-D, Lemazurier], t. 1, germinal an XI [avril i8o3], p. 8o-83.)
2. Le glacier Tortoni qui avait assumé l’entreprise du Jardin et du Pavillon de Hanovre obtint en effet beaucoup moins de succès que l’entrepreneur de Frascati. Le Jardin, si l’on en croit la description qu'en donne le Guide du voyageur publié chez Gueffier en l’an X (p. '89), était cependant fort beau et très pittoresque. Il avait été ouvert au public en 1797, mais de ce que dit Claude Ruggieri dans son Précis historique sur les fêles... (i83o, in-8", p. 92). il semble résulter qu'il avait perdu toute sa vogue dès avant l’Empire. En en sortant, nos voyageurs n’eurentqu’un pas à faire pour rentrer à l’hôtel Richelieu, où ils logeaient.