SALLE DE HANOVRE
la remarque, et un Français me répondit que les Anglais n’abusaient pas moins de l'adjectif shocking ; c’est un mot qui, paraît-il, est constamment sur nos lèvres. Je ne saurais, quant à moi, décider si notre shocking est plus souvent applicable que leur superbe.
EXCURSION A VERSAILLES. — LA MANUFACTURE DE SÈVRES. — RETOUR PAR MARLY ET LA MALMAISON.
19 août.
Nous avions commandé, pour aller passer la journée à Versailles, un cabriolet avec des chevaux de poste ; il devait se trouver à notre porte à cinq heures du matin. Malgré toutes nos précautions pour éviter des retards, notre postillon nous fit attendre une heure entière ; et quand il arriva, l’attelage de la voiture était si défectueux qu’il fallut à notre courrier une autre heure pourle raccommoderetle rattacher suffisamment, afin de nous permettre de partir avec quelque sécurité ; quand nous nous mîmes en route, notre équipage était encore une parfaite caricature. La voiture ressemblait à un buggy anglais de la pire espèce, à l’ancienne mode, avec la capote relevée et fixée ; elle était munie d’un tablier rigide et elle était attelée d’un misérable cheval de charrette, placé dans les brancards ; sur le côté, montant un autre cheval, était le conducteur, chaussé d’une immense paire de hottes ; notre courrier galopait en avant, sur un bidet. La matinée était très belle, et la température, plus fraîche que d’habitude, nous procura un trajet charmant.
JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS
Le long de la Seine, jusqu’à Sèvres, la route est magnifique ; les bords de la rivière offrent une riche perspective, et les collines environnantes sont agréablement boisées ; nous nous arrêtâmes à Sèvres pour changer de chevaux et visitâmes la Manufacture de porcelaine qui est fort belle. Pourtant il y a, dans le dépôt qui est à Paris, de bien plus beaux spécimens que ceux que l’on peut voir à la Manufacture même1.
A mesure que nous approchions de Versailles, les vestiges d’ancienne splendeur se faisaient plus nombreux. La route est très large et fort belle, mais la ville elle-même paraît abandonnée et présente un aspect de désolation ; l’herbe pousse aujourd’hui dans les rues, et les habitants recueillent dans la misère et la pauvreté, les fruits de leur ingratitude envers la famille royale, dont la générosité les avait longtemps fait subsister, eux et leurs pères.
Nous eûmes, à l’auberge, un excellent déjeuner, et nous fûmes vivement sollicités d’y commander notre dîner ; mais nous étions résolus à ne pas le faire, car (ainsi que je le conseille aux voyageurs qui me
i. Lorsque Brongniart prit la direction de la Manufacture en l’an VIII, il démontra à Lucien Bonaparte la nécessité d’établir un magasin de vente à Paris, et demanda la concession d’un magasin dans un Palais de l’État. De longues négociations s’ensuivirent, mais on dut reconnaître qu’aucun local ne se prêtait à cette destination, et c’est alors que Brongniart proposa d’établir un dépôt chez un commerçant. Cette combinaison fut agréée et un nommé Lignereux fut choisi par le ministre. 11 lui était accordé une remise de io “/„ sur les objets vendus. Ce système dura quelques années, et fut remplacé par la création d’un magasin en régie directe, installé d’abord rue de Rivoli, puis rue Sainte-Anne. Cette circonstance explique comment on ne trouve nulle part l’indication d'un dépôt de la Manufacture sous le Consulat. (Renseignements dûs à l’obligeance de M. G. Lechevallier-Chevignard, secrétaire général de la Manufacture nationale de Sèvres.) Ajoutons que V Almanach du commerce de Paris pour l’an IX (p. 64) donne l’adresse de Lignereux sous la rubrique : marchand de curiosités, rue Vivienne.