‹ Journal d'un voyage à Paris au mois d'août 1802Chapitre 41 sur 60 · VERSAILLES · texte numérisé non relu

VERSAILLES

Je dépasserais mes limites, si je voulais donner une description complète du palais. Cette description sc trouve détaillée dans maints ouvrages. Qu’il me suffise donc de dire qu’il tombe en ruine de toutes parts, et qu’il n’est maintenant qu’un douloureux témoignage de l’inconstance de la fortune, et de la fragilité des grandeurs humaines. En le considérant, nous ne pouvions nous empêcher de nous rappeler les jours affreux où l’infortuné Louis XYI, arraché de ce lieu de plaisir et de magnificence, fut conduit, ainsi que la Reine, par une foule furieuse et sans pitié, au milieu des pires insultes qu’auraient pu inventer les sauvages les plus brutaux et les plus féroces, jusqu’à Paris, ou, en d’autres termes, jusqu’à l’échafaud.

Sans mêler ici les questions politiques et sans insister sur la cruauté ou l’injustice des principes au nom desquels le peuple agissait alors, il est impossible de ne pas ressentir la plus vive émotion sur le théâtre de pareilles scènes, et de ne pas dire, avec notre grand poète, qu’il est nécessaire de recourir à la force quand on se trouve en présence de pareilles violences :

« Vous avez, en effet, articulé toutes ces choses, vous les avez proclamées aux carrefours des marchés... afin de teindre le manteau de la rébellion de quelque agréable couleur qui pût plaire aux yeux de ces inconstants versatiles et de ces pauvres mécontents qui, bouche ouverte et se frottant le coude, écoulent les nouvelles du tohu-bohu de l’innovation. Jamais, jusqu’à ce jour, insurrection ne manqua de jolies couleurs pour peindre sa cause, ni de

1783 et représentée pour la première fois à Paris le lundi 30 janvier, Meister en a fait une critique assez vive. ( Correspondance de Orimm [et autres], édition Tourneux, t. XIII, p. a58.

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canaille mécontente soupirant après un temps de pêle-mêle, de ruine et de confusion. »

Shakespeare, Le Roi Henri IV, Première Partie, acte Y. scène I b

En sortant du palais, nous sommes passés dans les jardins, où d’énormes dépenses ont été faites, sans goût ni discernement. De vastes bassins (dont l’eau est fournie par les machines de Marly, à six milles de là), sont décorés de dragons lançant des jets d’eau, de chevaux-marins, de nymphes, de statues de Neptune, et de tous les sujets que peut fournir la mythologie païenne ; le tout, admirablement exécuté en bronze, mais mal adapté au cadre général, dut être construit à des prix dépassant tout ce que nous pourrions imaginer. Le manque de soins que nous avions constaté à l’intérieur du palais est aussi frappant dans les jardins. Et ces lieux, autrefois sacrés, et que nul pied plébéien n’avait jamais foulés, sont aujourd’hui endommagés et défigurés par tous les dégâts que de grossiers visiteurs peuvent avoir la fantaisie d’y commettre.

La grotte, appelée Bain d’Apollon , existe encore. On y voit , sous les traits de Louis XIV, le dieu, sortant du bain, et entouré des Muses.

Nous sommes allés ensuite au Grand Trianon, autre palais situé à l’extrémité du parc, destiné à des plaisirs faciles, en dehors du cérémonial de la cour. On y allait beaucoup sous Louis XV qui l’appréciait fort et qui y donnait, dit-on, des fêtes très licencieuses.

1 . L’auteur du Journal s’est mépris : les vers de Shakespeare qu’il a cités appartiennent à la Première partie du Roi Henri IV, et non à la Seconde ainsi qu’il l’a écrit. La correction s’imposait.

Comme précédemment (voir p. 9-10), nous avons emprunté la traduction de ce passage à Emile Montégut.

\ll. — Jardin anci.ais de r.v fei e Reine, au Petit-Tri anon.

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