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Ils avaient pour compagnon de voyage et pour guide nn homme expérimente et instruit qui, quelques années auparavant, avait accom* pagné en Espagne MM. de Sommelrdick de la Plaatte, leurs cousins, et a consigné le récit de ce voyage dans un livre connu et apprécié des curieux (i). Ils écrivent d'ailleurs dans un style véritablement français, et qui serait surprenant de la part de ces étrangers si Ton ne se rappelait que la langue française formait dès lors un élément essentiel de l'instruction dans la plupart des pays d'Europe, et qu'il devait surtout en être ainsi en Hollande.
Les rapports de la France avec ce pays étaient, en effet, il y a deux siècles, singulièrement multipliés. Sans parler des relations commerciales qui attiraient jusque dans le midi de la France de nombreux négociants hollandais, il y avait dans les Pays-Bas une colonie française très-considérable. On voit par exemple dans une dépêche de M. de Thou (la Haye, lo mai 1667), qu'il y avait en Hollande un grand nombre d'officiers français a personnes de mérite et de valeur », et que la seule ville
(4) Voyage dt Espagne^ contenant oatre plusieurs particularitez de ce royaume, trois discours politiques, etc. (Cologne, 4667). — Le Dictionnaire des anonymes attribue cet ouvrage à M. deSommelrdiclc; mais il me parait certain, en rapprochant divers passages de ce livre de ce qui est dit dans le Voyage à PariSy au sujet de M. de Brunel, que ce dernier en est bien réellement l'auteur.
s VOYAGE A PARIS.
d'Amsterdam comptait plus de â^ooo de nos nationaux établis et mariés. Des acteurs venus de France donnaient des représentations à la Haye, comme on le voit dans une autre dé* pêche du même ambassadeur, a Les comédiens françois, écrit-il à Mazarin le 28 février i658, qui ont joué icy et qui n'ont pu retourner à Bruxelles à cause des glaces, me prient de leur faire avoir un passeport de Sa Majesté pour retourner en France dans ce caresme ; je vous en envoyé le mémoire. »
Il s'y trouvait de plus beaucoup d'exilés ou de réfugiés appartenant pour la plupart aux classes élevées de la société, et qui avaient quitté la France à la suite des troubles de la Fronde, Quelques-uns d'entre eux étaient venus résider en Hollande après avoir suivi le prince de Gondé, qui avait alors le malheur de porter les armes contre sa patrie dans les Pays*Bas espagnolSyCt se trou vait placé, comme coupable de haute trahison, sous le coup d'une condamnation à mort prononcée par tous les parlements de France. Il y avait parmi cette population française si nombreuse des gens de toutes les conditions et de tous les états : des industriels, des artistes, des prédicateurs et même des faiseurs d'inventions. M. Ghanut raconte dans sa correspondance avec le secrétaire d'État des affaires étrangères, qu'en pas-
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sant à Rotterdam pour se rendre à son ambassade à la fin de 1 653, il vit une machine composée par un Français nommé Deson. Cet inventeur se flattait de faire quinze lieues à l'heure avec cette machine qu'il avait construite pour aller sur TOcéan. Malheureusement l'ambassadeur ne nous apprend pas quel était le principe, ni quel fut le résultat de cette singulière invention, dans laquelle on peut voir au moins le pressentiment de Vune des merveilles que la science a de nos jours accomplies au moyen de la vapeur.
A Vépoque où nos voyageurs visitaient Paris, cette ville, qui depuis plusieurs siècles déjà était en possession des hommages de l'Europe, s'était fort embellie dans les années précédentes, et Corneille fait allusion à ces embellissements dans les vers suivants de sa comédie du Menteur :
DORAKTB.
Paris semble à mes yeux un pays de roman. J*y croyois ce matiB voir une île enchantée : Je la laissai déserte et la trouve habitée. Quelque Amphyon nouveau, sauK Taide des maçons, En superbes palais a changé ses buissons.
emoNTs.
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses, Dans tout le Pré-aux-Clerâ tu verras mtémes chocies.
xiï VOYAGE A PARIS.
Et Tunivers entier ne peut rien voir d*égai Aux superbes dehors du Palais^Cardinal (i). Toute une ville entière avec pompe bâtie Semble d'un vieux fossé par miracle sortie, Et nous fait présumer à ses superbes toits, Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
Combien ces vers, que Corneille écrivait en i64â, seraient plus vrais aujourd'hui, et quelle serait l'admiration du grand poète et celle de nos voyageurs, s'il leur était donné de voir le Louvre achevé, des rues entières et des boulevards élargis et reconstruits comme par enchantement, des promenades splendides qui s'étendent des Tuileries jusqu'à l'extrémité du bois de Boulogne, enfin ces améliorations de toute sorte qui font de plus en plus de la capitale de la France la ville la plus agréablement belle^ comme elle est la plus hospitalière qu'il y ait au monde !
Je me figure les deux voyageurs venant, en l'an 1861, de revoir le Jardin des Plantes, puis l'Hôtel-de-Ville qu'ils ont visité et décrit en 1657, descendant les quais ou remontant la rue de Rivoli pour arriver à la place Louis XV. Au lieu du Cours-la-Reine, unique promenade ouverte de leur temps au beau monde, ils trouveraient les parterres et l'avenue des
(4) Depuis nommé le Palais-Royal. Voir la description qui en est donnée page 73 de ce volome.
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Champs-Elysées^ puis FArcnde-Triomphe de l'Étoile, et ils seraient étonnes et charmés à la vae de ces merveilleuses transformations! Ils demanderaient quelle est la destination de ce vaste édifice aux formes massives qui s'élève au milieu des Champs-Elysées; et quand on leur expliquerait que c'est un palais ouvert aux produits des arts et des industries de tous les peuples, ils seraient singulièrement frappés de l'immense progrès qui s'est opéré dans les relations internationales. Ils ne le seraient pas moins des changements prodigieux survenus dans l'ordre social et politique de la France. Je ne sais s'ils voudraient tout d'abord le considérer comme supérieur à celui qui existait de leur temps ; mais ils ne se refuseraient pas du moins à reconnaître un progrès général en tout ce qui appartient à la sphère des intérêts matériels et une distribution plus également répartie dans les diverses classes de ce qui constitue l'aisance et la commodité de la vie. Si l'homme, dans le fond de sa nature morale, ne s'est guère amélioré, s'il y a toujours, dans la population diversement composée de la grande ville, des marchands trompeurs, des cochers de mauvaise foi ou querelleurs, des voleurs et des filous dangereux surtout pour les étrangers, des fils de famille désordonnés et dissipateurs^ enfin les mêmes
XIV VOYAGB A PARIS.
Vice» et les mênies travers qui existaient il y a deux siècles, la police du moins est aujourd'hui mieux organisée, la ville est mieux éclairée, et l'on ne peut plus dire avec Boileau que
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté Est auprès de Paris un lieu de sûreté.
Nos voyageurs se féliciteraient certainement de pouvoir traverser le bois de Boulogne sans redouter les malfaiteurs, et rentrer chez eux le soir sans avoir besoin de se faire escorter par des laquais munis de pistolets et de mousquetons et portant des flambeaux. Enfin, Hollandais et protestants, ne seraient-ils pas heureux de trouver la tolérance dans nos lois aussi bien que dans nos mœurs ? Quelle satisfaction pour eux d aller au prêche en toute liberté, et non plus seulement à Gharenton, dans un tein^ pie relégué hors des murs de la ville comme un établissement insalubre, mais au centre même de la capitale ! A tout prendre, la vie de Paris d'aujourd'hui leur paraîtrait préférable à celle de leur temps, et notre époque, malgré ses défauts, son scepticisme et ses défaillances trop favorables aux révolutions, vaut mieux dans son ensemble que celle où ils ont vécu.
Par suite de l'inquiétude du cœur de l'homme, qui fait qu'il est naturellement enclin à placer les jours les plus heureux dans l'avenir ou k les