PRÉFACE. XV
voir dans le passé, les contemporains sont ra^rement contents du présent et ils deviennent aisément injustes envers les hommes et les choses qui les entourent. Rien n*est mieux fait pour les prémunir contre ce penchant que l'exacte connaissance des temps passés. De même que nous apprécions mieux notre pays quand nous avons visité d'autres contrées, nous sommes ramenés à des jugements plus équitables envers l'époque ou nous vivons par l'étude des époques antérieures. C'est un des meilleurs profits à retirer de la lecture de l'histoire et surtout des Mémoires qui, mêlant la peinture des personnages à celle des événements, nous initient plus avant dans la vie intime et naïve des sociétés et nous offrent ainsi des termes de comparaison plus saisissables. -. Le journal de nos voyageurs participe sous ce rapport dé l'utilité aussi bien que du carac* tère des Mémoires : l'on y voit, par exemple que le luxe contre lequel on crie non sans raison aujourd'hui, était il y a deux siècles bien plus grand que maintenant, du moins dans les hautes classes. On ne fumait pas en 1667^ mais on buvait et on jouait autant au moins qu'au-^ jourd'hni; et plus d'une lectrice qui se plaint que les jeunes gens sacrifient à des goûts moins délicats les plaisirs du bal et ceux de la conversation, deviendra plus indulgente en appre-
nant que les dames faisaient déjà entendre le même reproche, il y a deux siècles.
Ces rapprochements pourraient être multipHés à Finfîni. Que faudrait-il en conclure, si ce n'est que les progrès de la civilisation, tant prises de notre temps, et incontestables dans un certain sens, ne vont pas jusqu'à changer les conditions essentielles de la nature humaine ? On a fait en physique, en chimie, dans l'industrie, des découvertes et des inventions que nos devanciers n'avaient pas même entrevues. L'homme est mieux logé, mieux vêtu, la durée moyenne de sa vie s'est même^ dit-on, allongée ; en outre, ce qui est pour lui le plus beau titre de gloire, il vit sous des lois plus conformes au sentiment de la liberté et de la responsabilité morales , plus équitables pour tous et mieux d'accord avec les principes d'égalité et de solidarité, fondements de la société moderne. Enfin l'arbre de la science, cultivé avec une curieuse avidité par les générations successives, s'est prodigieusement accru dans toutes ses branches ; mais comme toujours il porte à la fois le bien et le mal, et les fruits qu'il produit peuvent, suivant la main qui les cueille ou qui les emploie, donner la maladie ou la
santé, la mort ou la vie.
Novembre 4864.