‹ Journal d'un Voyage à Paris en 1657-1658Chapitre 6 sur 11 · MAI 4 6 57. U · texte numérisé non relu

MAI 4 6 57. U

ensemble , et restabli Tintelligence qui avoit esté fort petite depuis deux ou trois ans.

IjC 4*> nousemployasmes Tapres disnée à escrire nos lettres ; après les avoir achevées nous descendisnies à la chambre de nostre hostesse , où nous treuvasmes le S' de Chambarant, gentilhomme de Dauphiné, qui estoit venu loger en nostre haubergue depuis quelques iours : nous nous y entretinsmes de diverses choses ; il nous apprist deux excellents remèdes, et qu'il avoit esprouvé luy mesme, Tun pour la pleurésie, et l'autre pour lagravelle: ces maux sont si ordinaires en nos quartiers, qu'il ne sera pas hors de propos que nous en mettions icy la recepte.

Recepte pour la pleurésie. Il faut prendre une poignée de cerfeuil, du persil et du fenouil, et mettre tout cela sur le feu dans un pot vernissé et bien bouché, avec trois vei> res de vin blanc. Il faut le laisser bouillir, iusques à ce qu*il soit réduit à un bon verre, et après avoir bien pressé les herbes, on en donnera le jus au malade si chaud qu*il le pouiTa avaller. Nota que la saignée doit précéder. — Recepte pour la gravelle. W faut cueillir des gratteculs de roses sauvages quand ils sont rouges, et les faire seicher au four, et en mettre une poignée dans trois pintes d'eau, et les faire bouillir comme une ptisane, et ayant passé le tout par un linge, eu boire aussi chaud qu'il se pourra. Il se faut aussi purger deux ou trois fois quand on se sent attaqué de ce mal, et après recourre touiours à sa boisson, sans en prendre d'autre.

Le 5**, estant allés au faubourg Saint- Victor chez quelques ouvriers de fort iolies estoffes façonnées demy soye et demy laine, nous y en vismes d'asses

belles. Elles sont fort à la mode, et comme nous voulions nous habiller , nous y en choisismes une dont la pièce n'estoit pas achevée, mais qu'on nous dit que nous pourrions avoir dans deux ou trois iours. Nous donnasmes ordre qu'on nous Tapportast, et estant près du clos où nous avions mis paistre nos chevaux nous les y fusmes voir, et treuvasmes que ce coquin à qui nous avions donné de bon argent, en avoit lié un à un arbre en un endroict où il n'y avoit que des orties et de meschantes herbes. Il est asseuré que si nous n'y eussions fait un tour il seroit mort, car il n'estoit plus reconnoissable tant il estoit maigre et efflanqué. Nous le fismes incontinent détacher et remettre en plein pré où il mangea avec une avidité de bcste qui avoit fait diète. Le S' de Brunel pesta fort contre cet homme et voulut luy parler, mais il se treuva pour son bonheur qu'il n'estoit pas en sa maison ; car s'il l'eust rencontré il luy auroit appris sou mestier à grands coups de baston (i). A nostre retour nous allasmes chercher M. le Rhingrave , et ne l'ayant pas treuvé, nous fismes demander le S' de Molendin , avec lequel le S' de Brunel nous fit faire connoissance. C'est un fort honneste homme et qui a be<iucoup de belles qualitez.Il aestéelevépage de M. le duc de Longueville, et bien qu'il soit fort estimé à la Cour,il a eu le malheur qu'il n'est guère aimé des capitaines des Gar-

(I) Ce détail est une preuve de plus que les coups de bâton, si fr^uents dans les comédies de Molière, étaient empruntés à la vie réelle du temps. «

des Suisses dont il est colonel. On Taccuse de ne porter pas assez rigoureusement les interests de la nation, et qu'ayant touiours esté nourri en France, il n'est qu'à demy suisse. 11 fut blessé au siège de Valenciennes à une iambe , et en est encore si incommodé qu'il ne marche qu'avec des béquilles : il se preparoit d'aller aux eaux de Bourbon, pour s'y faire donner la douche et de là passer en son pays, puisqu'il ne peut pas faire la campagne. Nous nous entretinsmes avec luy dans sa court , mais pour ne le pas incommoder, voyant qu'il se tenoit debout, nous fusmes au palais Royal où ayant treuvé le S' de Schomberg , qui ioûoit au piquet avec Milord Craast, nous les quittâmes et fusmes faire un tour au iardin où il ne manque pas de monde sur le soir.

Le 6', nous menasmesà Charenton le S^ deManse pour entendre prescher le S' Rosaire son couzin, qui fist une fort bonne action (i). C'est un ieune homme de vingt quatre ans, qui a de beaux dons et qui sera un iour fameux prédicateur, ayant du sçavoir, de l'étude et de l'éloquence. Il est de plus d'une fort agréable conversation et débite avec grâce et politesse. Nous retournasmes disner à Paris, et fusmes l'apresdisnée à la pourmenade et au Cours. A l'entrée des Thuilleries nous treuvasmes les S" de Gillier et Saleon, qui nous accostèrent et nous dirent que Messieurs les ducsde Yeudosmeet

(1 ) Cest-à-dire action oratoire.

d'Espernon (i) avoient eu ce iourmesme querelle ; sur ce que M. d'Espernon, sortant de la chambre de la Reyne et voyant venir de loin M. de Vendosme, demeura ferme dans la porte de l'antichambre, feignant de raiusterquelque chose ; M. deVendosme se tenant par les costés voulut passer, et en mesme temps choqna M. d'Espernon qui faisant semblant de chancelier tomba sur M. de Vendosme, et luy donna un coup de poing au dos. M, de Vendosme luy dit tout en colère : «Comment , coquin , vous me voulez disputer le passage? vous vous faites fort du lieu où vous estes, car si ie ne le respectois ie vous ferois rouer de coups de baston par mes gens. » Tout cecy fut rapporté au Roy qui pour empescher les malheurs qui en pourroient arriver, commanda au comte de Charost (2) et au S*" deNavailles, capitaines des gardes du Corps, de les mener coucher tous deux à la Bastille, ce qui fut d'abord exécuté.

Apres avoir fait quelques tours aux Thuilleries, nous remontasmes en carrosse avec ces deux Messieurs qui nous avoient priés de les mener au Cours. Nous y treuvasmes le Roy avec une si grande foule de carrosses , qu'à la sortie il nous fut presqu'impossible de nous en tirer et de regaigner le logis avant les 9 heures du soir , et ceux qui restèrent après nous y furent pour le moins iusques à 10 ou

(4) Bernard de Foix et de La Valette, duc d'Épernon , gouverneur de la Guyenne, mort en 4 664 .

(2) Ix)uis de Béthune, comte puis duc de Cliarost, né en 4 605, mort en 4684.

I X heures, y en ayant plus de deux cents derrière nous.

Le 7", au matin, toute la Cour partit d'icy pour Compiegne ; mais avant son départ le Roy envoya quérir à la Bastille Messieurs de Yendosme et d'Espernon, pour les accorder. Il leur défendit sur peine de la vie, de ne parler plus de leur demeslé , et de ne s'en ressentir en aucune façon, commandant ensuite à M. d'Espernon de partir ce iour mcsme pour son gouvernement. L'apresdisnée nous rendismes visite à M. de Brederoode: nousletreuvasmes avec M. le Rhingrave tout empesché à ses emplettes pour la campagne. Un brodeur luy ayant apporté les couvertes de ses mulets , qui estoient très-richement brodées , M. le Rhingrave fit venir un des caparaçons des siennes pour en confronter les broderies et que nous en dissions nos ad vis. Il fit tirer de l'escurie ses quatre chevaux anglois, que le S" Oversteyn, qui le sert présentement en qualité de gentilhomme, luy avoit amenés deux iours auparavant d'Angleterre. Ils sont d'une fort iohe taille et d*un prix raisonnable, ayant payé pour chaque cheval 3o pistoles. Mais afin que nous ne luy fussions à charge nous prismes congé de luy.

De là nous fusmes chercher le S' de Voorst, fils du S' de Keppel, que nous avions veu le matin en nostre académie avec le S' de Marbay , mais ne les treuvantpas nous fusmes demander nostre ambassadeur qui nous dit qu'on avoit envoyé à Calais trois commissaires de guerre avec le S' de Touchepies, proche parent du S' Servien, surintendant des

finances 9 pour y recevoir les 6000 Anglais que le Protecteur a destinés pour le secours qu'il a promis à cette C>>uronne. Il adiousta qu'il couroit un bruict que ledit S" deTouchepiés les commanderoit en qualité de lieutenant gênerai, et que M. deNavailles (i), gouverneur de la Bassée, en seroit le gênerai ; et que pour effectuer d'abord ce qu'on avoit promis au Protecteur y on avoit fait compter au S" Lockardy son ambassadeur, 4ûo,ooo livres pour leur payement , et qu'ainsi on tascheroit de luy donner une entière satisfaction de tout le convenu avec son maistre.

En sortant de chez nostre ambassadeur , nous envoyasmes lui laquays devant, pour demander si le S** Brasset estoit chez soi. Nous le treuvasmes occupé à une bonne œuvre, car il estoit sur le poinct de signer le contract de mariage de sa fille avec un gentilhomme du pays du Mans, nommé Beauregard. C'est un garçon bien fait , qui a de l'esprit et cinq ou six mille livres de rente en fond de terre. Il est de très bonne maison, tellement que le père ne pouvoit avoir mieux choisy un party plus advantageux pour sa fille. Afin de ne le pas troubler en un si heureux moment nous voulusmes remonter en carrosse et remettre nostre visite à une autrefois, mais le bonhomme ne le voulut pas permettre , et nous obligea de nous asseoir pour luy communiquer les nouvelles de nostre Pays. Nous le fismes en peu de mots et nous nous retirasmes fort à pro-

(4) De MontautdeBenac, duc deNavailles, né en 4619, maréchal en 4675, mort en 4684.

poSy car en sortant nous vismes entrer son carrosse plein du monde qui devoit assister à cette cérémonie. En revenant au logis nous rencontrasmes les carrosses de M' d'Espernon et de Caudale son fils, qui partoientpour obéir au commandement duBoy.

Le 8", le S' de Ficquefoord nous vint voir, qui nous asseura qu'il y avoit un grand bruict à la cour de l'Electeur Palatin, parce que ce prince peu content de sa femme estoit devenu amoureux d'une damoiselle suivante del'Electrice, et par un caprice tout à fait extraordinaire, avoit passé un coutract de mariage, qu'il avoit fait recevoir à son chancellier, où il protestoit d'abord qu'un prince souverain comme luy avoit droictde répudier sa femme et d*en prendre une autre à son gré. Il y avoit longtemps que l'Electrice en usoit mal avec luy, ce qui fit qu'il rechercha cette damoiselle nommée Hey Kenfeldt, belle, ieusne et adroite : elle en ad> vertit tout aussitost sa maistresse, ce qui fit découvrir le contract qu'il avoit passé en sa faveur, qu'on treuva dans la cassette du prince.

Âpres que nous eusmes un peu raisonné sur cet accident, nous tombasmes sur les affaires de nostre Pays et envoyasmes un laquays à la poste, pour voir si nos lettres estoient venues ; nous les receusmes une heure après. On nous y marquoit que le S' de Thou avoit eu sa première audience, ensuite de laquelle on luy avoit donné trois commissaires pour traiter avec luy du différend survenu entre nostre Estât et son Maistre ; et voicy la copie de sa harangue.

Harangue du S^ de Thou (i).

Messieurs,

C'est avec beaucoup de douleur et ^e desplaisir que je me treuve obligé par des commandements très précis et réitérez du Roy mon Maistre,de changer Tordre de cette première audience, et qu'au lieu de l'employer comme à Taccoustumée en des asseurances réciproques de bienveillance, et en des termes de tendresse et d* amitié, il faille que ie m'en serve de tout contraires et opposez pour vous expliquer la plainte, dont vous venez d'entendre le suiet par la lettre de S. M.

Et quoy que, Messieurs, cette plainte semble estre assez expliquée par la lettre de S. M., ie croy neantmoins qu'il importe que ie fasse entendre plus particulièrement à Vos Seigneuries le détail de Faction de vostre vice-admiral(2}, pour lequel ie ne doute point qu'elles n'entrent dans les sentiments de S. M. puisqu'il n'y a pas une circonstance qui ne rende cette action digne d'une punition exemplaire. Car en premier lieu, Messieurs, contre les loix de la mer et la réputation et l'honneur de vostre Estât, estant chef d'une esquadre considérable de vos navires de guerre, il a arboré de faux pavillons d'Angleterre, qui est une chose qui ne se fait ai^ec approbation que par les corsaires de Barbarie lorsqu'ils veulent surprendre les chrestiens ; et ensuite après avoir substitué les pavillons, il a obligé les vaisseaux de S. M. authorisés de sa commission et de son pavillon royal, qui venoient de porter et descharger de

(1) Ce texte, sauf quelques variantes insignifiantes , est conforme à la copie qui existe aux Archives des Affaires étrangères.

(2) Ruyter, né à Flessingue en 4607, mort en 4677. — Successivement mousse, matelot, cuisinier, contre-maître, pilote, maître, capitaine, commandant, contre-amiral, vice-amiral et lieutenantamiral, grâce à son mérite supérieur, à son courage et à ses services, Ruyter est le plus grand des hommes de mer que la Hollande ait produits, et le plus populaire.

MAI 4 657. if55

rinfanterie à Villaregio pour le service de S. M. en la campagne prochaîne, et s'en retournoient à Toulon, d'envoyer leur chaloupe à son bord, comme s'ils eussent esté des vaisseaux marchands. De plus, Messieurs, la chaloupe ayant esté envoyée au bord avec le lieutenant, il retint par force le lieutenant prisonnier, et le voulut obliger, le pistolet à la teste, d'escrire et de persuader son Commandant de venir le treuver : ce que le dit lieutenant ayant refusé avec protestation de vouloir souffrir plustost la mort que de faire une telle trahison, il se servit du prétexte de l'amitié et des obligations qu'il avoit au chevalier de la Lande pour le faire venir à son vaisseau, en luy escrivant une let« tre dont S. M. m'a envoyé la copie, sous la bonne foy de laquelle estant venu et l'ayant traité d'abord avec civilité, il se saisit de sa personne, et ensuite de ses deux vaisseaux dans lesquels il mit des officiers et des matelots pour les conduire comme en triomphe; et pour finir cette tragédie, après en avoir retenu 80 par force avec les deux chefs, il exposa le Surplus au nombre de 35o sur la coste de Catalogne, mais après avoir esté pillés et dépouillés, et qu'il ne leur estoit rien resté que ce qu'on n' avoit pas pu leur oster.

Mais, Messieurs, que pouvoient espérer de plus favorable ces malheureux en cet estât, que d'estre l'équippage des galères d'un prince ennemy, dont les officiers neantmoins se sont treuvés avoir toute l'humanité et civilité possible pour eux, et avoir blasmé l'action de vostre vice admirai, quoy qu'une guerre de vingt et deux campagnes les pust excuser d'avoir d'autres sentiments.

Vuilà, Messieurs» ce qui s'est passé en cette action, suivant la relation que le Roy mon Maystre m'a envoyée, et dfont je vous laissera^ la copie : de laquelle action S. M. m'a commandé devons desmander une prompte justice, et que celuy qui a commis cet attentat soit puni par Vos Seigneuries de la dernière sévérité.

Je remets à la prudence de vos Seigneuries, etàla sagesse d'une si iuste et célèbre assemblée de faire les reflexions con-

venablessur cette affaire et de considérer quel ressentiment de colère et d'indignation cette action a pu exciter dans Tànie d'un grand Roy, lequel dans le temps que cecy se passoit, avait destiné un ambassadeur pour résider auprès de Vos Seigneuries, et y entretenir et restablir cette belle amitié, qui a esté si glorieuse à la France et si utile et advantageuse à cet Estât; dans le t«mps, dis-ie, Messieurs, que iestois chargé de venir ici pour examiner et régler toutes les plaintes réciproques qui se faisoient entre les suiets de l'un et de l'autre Estât.

Et ce qui est encore de plus fâcheux en ce rencontre, est que Monsieur vostre ambassadeur, qui est à Paris» sur la nouvelle de cet incident ayant demandé avec empressement audience, au lieu d'adoucir les choses et donner quelque satisfaction au Roy, s'est servi de termes de telle qualité dans le discours qu'il tint à S. M. qu'elle s'en est treuvée blessée, et m'a commandé de vous en faire plainte, et vous faire instance de lui ordonner d'user à T advenir de teimes plus respectueux en son endroit. Car, quoy que la personne des ambassadeurs soit sacrée et inviolable, cela ne les dispense pas de garder la bienséance et le respect dû aux personnes à qui il est deu, et vous en avez peut-estre eu. Messieurs, un exemple domestique dans cette assemblée sur lequel ie ne me veux pas expliquer davantage. De sorte. Messieurs, qu'il ne me reste qu'à vous coniurer de nouveau de bien peser les suites et les conséquences de cette affaire, et donner à S. M. une prompte satisfaction, ayant ordre de ne me mesler d'aucune autre affaire, ni de recevoir aucune proposition, que je n'aye receu de Vos Seigneuries une response précise à la lettre de S. M.

Pour mon particulier, Messieurs, je ne puis finir cette audience, sans vous remercier de tout mon cœur des soins que vos officiers, et sur la mer et à mon arrivée à Rotterdam, ont pris de ma personne : dans laquelle si vous ne rencontrez pas toutes les belles et excellentes qualitez qu'ont eues ceux qui m'ont précédé en cet employ, du moins

vous 7 treuverez toute la bonne foy et toute la sincérité que vous devez attendre d'un ministre à* un grand Roy qui iusques à présent a eu pour Vos Seigneuries, et en général et en particulier, toute l'afFection et toute la tendresse possible. Fait à la Haye, le a8" d'avril i65j.

Le 9*, les S" Thibaut avec le baron d'Arsilières nous rendirent visite, qui nous dirent qu'ils avoient fait dessein de faire un tour par le Languedoc et la Provence, et qu'ils passeroient de là en Italie, et mesmeque le baron les y accompagneroit. Ils nous demandèrent, voyants que nous n'avions pas de carrosse, et que le temps estoit très beau pour la pourmenade, si nous voulions en prendre nostre part. Dès que nous fusmes de retour au logis, le S*^ de Serooskerke vint nous treuver pour nous dire adieu, voulant partir dans deux ou trois jours pour l'Angleterre, et après s'en retourner au pays. Il nous dit que le S" d'Oudeyck cherchoit par terre et par mer des chevaux pour faire la campagne tout galeux qu'il estoit ; mais que son équipage ne lui reviendroit pas à tant que celuy de Monsieur de Brederoode. Son crédit ne s'estend pas iusque là, et il est si bien connu qu'il n'y a plus personne qui veuille l'assister.

Le lo®, nous cherchasmes le S' et madame de Lorme et le S'Tassin, que nous ne treuvasmes pas, et fusmes chez le S' de Montbas (i) , où nous ren-

(4) M. le baron de Montbas, capitaine de cavalerie, s'était marié en Hollande. On voit par la correspondance de M. de Thou qu'il avait été chargé par le cardinal Mazarin de lever des troupes pour le compte de la France.

contrasmes le sieur d'Oiideyck, qui sortoit comme nous entrions, laissant après soy une puanteur incroyable d'un unguent dont il se frotte pour se guérir de la gale, en estant presque tout couvert. Il ne s'en faut point estonner, parce qu'il ne fait aucune difficulté de coucher avec toutes sortes de personnes qui le retiennent à souper. Nous y apprismes que les S" Moisselle et Eroûard son frère estoient partis avee le S' de Comminges pour le Portugal , et que le premier avoit entièrement abandonné sa femme, ne faisant plus estât de retourner dans le Pays pour le mauvais comportement de cette Faustine qui luy faisoit un deshonneur qui est connu de tout le monde. Nous nous retirasmes de bonne heure, afin de ne pas Tem* pescher de vendre ses chevaux, sur ce qu'on luy vint dire qu'il y avoit du monde qui vouloit voir les coureurs qu'il avoit amenés de nostre Pays. Le 1 1*, après avoir fait tous nos exercices, nous employasmes le reste de la tournée à faire nos lettres, et en les escrivant nous estions obligés de mettre le nez à la fenestre, à chaque trait de plume, pour respirer un air plus frais ; car la chaleur estoit si grande qu'elle nous faisoit couler du visage la sueur à grosses gouttes, bien que nous soyons en une chambre où la hauteur des maisons nous cause quelque fraîcheur en la défendant des rayons du soleil , et que nous en ayons fait lever tous les châssis et que nous en tenions les portes, ouvertes pour en rafraîchir l'air par le vent du degré.

Le 12°, nous fusmes rendre visite pour la pre* mière fois au S' de Lorme. Après avoir fait de part et d'autre nos compliments ordinaires, il nous demanda force nouvelles de nostre parentage et principalement du S"^ Mansardt nostre couzin. Il Ta connu familièrement en nos quartiers et sçait mille pelitstraicts de sa vie et de ses actions, qui sont assez bigearres et revenants à son humeur. Il nous dit une nouvelle assez surprenante et dont toute la Cour estoit scandalisée. C'est que madame la duchesse de Roquelaure (i) s'estant allée divertir dans le iacht du S' Servien, avec madame d'Olonne (2) et la comtesse de Soissoîjs, M. de Caudale et la Feuillade survinrent par cas fortuit ou à dessein, etayant fait descendre le iacht iusques à Saint-Cloud, leur donnèrent une magnifique collation. La pauvre comtesse de Soissons, qui se treuva seule sans galant, en fit raillerie à la Cour. M. de Roquelaure avoit défendu à sa femme la conversation de ces deux gentilshommes, dont il est ialoux, et se treuva iustement à la Cour lorsque madame de Soissons se donnoit carrière sur cette aventure. Il s'en retourna au logis, et tout en colère donna un grand souffleta sa femme qui fit

(4) Mademoiselle de Lude, Charlotte-Marie de Daillon. Madame deSévignédit que sa grande beauté excitait une terrible jalousie parmi les dames de la Cour. Elle mourut à la fin de 4 657. — Le duc de Roquelaure, maître de la garderobe du roi, mort en 1683, e$t demeuré célèbre par ses aventures et ses bons mots;

(2) CatheriDe-Henriette d'Angennes de la Loupe, comtesse d'Olonne, dont la réputation ressemble fort à* celle de Roquelaure.

tout aussitost bruict à la Cour et donna belle matière à le faire moquer.

Il nous dit aussi que, lorsqu'il faisoit l'amour à sa femme, il avoit promis à sa damoiselle dix mille francs si elle pouvoit faire en sorte qu'il l'espousast. Le lendemain de ses nopces il tira la dite damoiselle à part et luy donna les dix mille francs, en luy disant qu'elle n'avoit qu'à plier bagage, alléguant que comme elle avoit sçeu gaiguer Thiimeur et l'affection de sa maistresse pour dix mille francs, qu'il luy avoit promis, il craignoit qu'elle ne fist son possible pour le tromper, si on luy en promettoit dix mille autres. Là dessus il la supplia de se retirer, l'asseurant qu'outre la somme qu'il luy avoit comptée, il auroit soin d'elle et tascheroit de la loger pour les bons services qu'elle luy avoit rendus (i). Il nous raconta aussi que Madame de Roquelaure s'estant treuvée en une compagnie où on iouoit gros ieu, y perdit quinze mille francs, et s'en retira fort affligée de son malheur ; le mari qui estoit instruict de l'affaire, sans faire

(1) La même anecdote est racontée par Taliemant des Beaux ; voici un extrait de son récit : « Enfin, il fallut que Roquelaure fùl puni de toutes ses insolences en apprenant ce que c'est que jalousie. Il devint amoureux de Mademoiselle de Lude, une des plus belles de la Cour. Il promit cinq cents pistoles à une suivante do la

mère si l'affaire réussissait Le comte de Lude, qui depuis

un combat qu'il fit avec Yardes avait fait une amitié étroite avec ce jeune cavalier, voulait lui donner sa sœur Cependant l'affaire réussit et le lendemain des noces, Roquelaure compta les cinq cents pistoles à la suivante et lui dit : « Mademoiselle, en voilà encore cent par dessus, mais* prenez la peine de vous aller marier où il vous plaira. Il ne la voulut plus souffrir auprès de sa femme. »

semblant de la sçavoir, demanda à sa femme la cause de sa mélancolie : elle confessa à la fin qu'elle avoit loué et perdu la susdite somme, mais qu'elle la devoit à un homme qui ne la presserait pas beaucoup, et qu'elle pourroit bien composer avec luy : sur quoy M. de Roquelaure respondit : a Point de composition, madame, cela sent trop l'intrigue ! » Il prist ensuite de l'argent et l'envoya à cet homme, faisant une bonne réprimande à sa femme et luy défendant absolument le ieu et la compagnie des hommes.

Ayants ainsi passé une couple d'heures à nous entretenir de diverses choses, qui ne méritent pas d'estre escrites, nous nous en allasmes chez madame de Longschamps, où après plusieurs discours des petits traicts de M. le duc d'Aniou dont son mari est escuyer, elle nous dit que ses officiers se plaignoient fort de ce qu'on ne les payoit pas, et qu'ils avoient un iour prié son mari d'en parler à leur maistre qui luy respondit qu'ils avoient tous raison, et qu'il prieroit le Roy et M. le cardinal de donner ordre que sa maison fust mieux réglée ; que cependant ils dévoient avoir patience et qu'il les recompenseroit quand il en auroit le pouvoir.

Elle nous dit aussi que ce prince, se pourmenant dans la galerie du Louvre, vist venir un homme qui portoit quelque chose, et ayant sçeu que c'estoientdes ferrets de dix ou douze sortes, dont la douzaine revenoit à i6 ooo francs, que M. le cardinal envoyoit au Roy, il en souffrit et dit : a Comment ! M. le cardinal envoyé des présents au Roy !

46t VOYAGE A PARIS.

des présents au Roy ! vrayement ie trouve que cela est fort ioly.... » et eu rit assez longtemps : ce qui fust remarqué comme un trait d'esprit de ce ieune prince, que l'on dit de n'en manquer pas. Elle nous raconta aussi au long son humeur; qu'il estoit fort preds aux ordres qu'il donnoit, et que dès qu'il voyoit qu'il y avoit quelqu'un de ses^ns qui manqnoit il les demandoit ; qu'il aimoit fort la société des femmes ; qu'il estoit fort propre, et qu'il seroit grand despensier, et cent mille autres petites particularitez touchant ses inclinations.

Mous achevasmes ainsy cette visite, et fusmes ensuite chez nostre ambassadeur, et delà chercher les S" de Voorst et de Marbé, qui estoient arrivez icy depuis peu pour y passer l'esté. Le S' de Voorst avoit dessein d'apprendre à monter à cheval, et le S' del Campe nostre escuyer nous avoit prié de faire en sorte qu'il vinst en son académie. Nous fusmes pour luy en parler, et il nous le promit. Il nous fist voir un cheval, qui avoit porté ses hardes pendant son voyage, qui estoit d'une espouvantable hauteur, et nous voulut retenir à souper, mais nous nous en excusasmes.

Le i3% ne pouvants pas aller à Charenton, à cause que nous avions mis à l'herbe deux de nos chevaux, nous employasmes la matinée à lire un presche afin de soulager un peu les deux qui nous restoient, qui estoient tous les iours sur le pavé.

L'apres disnée, nous fusmes à la pourmenade des Thuilleries, et après à celle du Ck>urs où il ne man* qua pas de beaux carrosses, ni de personnes qui

les remplissoient en une saison qui leur est tout à fait agréable et favorable pour faire montre de leurs beaux visages ; car la plupart des dames estoient démasquées.

En nous en revenant nous vismes quantité de monde, qui estoit sur le bord de la rivière entre le Pont-Neuf et le Pont-Rouge. Nous ne sçusmes pas nous imaginer ce que Ton yfaisoit; tous les carrosses s'y arrestoieut. Nous y énvoyasmes un laquays pour en estre esclairci, qui nous rapporta qu'il y avoit quelques feux d'artifice préparés , et plus de deux ou trois cents petits bateaux qui alloient à rame, dans lesquels il y avoit quantité de personnes en calçons. Nous voulusmes faire avancer nostre carrosse, pour prendre part à ce spectacle, mais il nous fust impossible de fendre la presse. Nous sçeusmes le lendemain que c'estoit l'ambassadeur de Portugal, qui pour le couronnement de son nouveau Roy, avoit fait toute cette despense, et fait mettre le feu à trois ou quatre machines remplies de fusées qui firent un assez bel effet (i). Mesdames de Roquelaure, d'Olonne et quelques autres y parurent avec des toques de veloux noir, en tournées de plumes, et des iustaucorps : c'est à présent un habit à la cavalière, que ce sexe a inventé à l'imitation de la reyne de Suéde. Les ius-

(1 ) On lit dans uno lettre écrite par l'ambassadeur de Hollande, le 47 mai 4 667 : « Un moine envoyé du roy de Portugal qui a séjourné quelque temps en celle cour s'en retourne avec M. de Gomminges. Dimanche dernier ledit envoyé fît icy devant le Louvre, sur la rivière^ une belle représentation avec des feux d'artifice. »

taucorps sont à six basques , tous garnis de rubans aux costez et au devant et au derrière.

Le 1 4*j ayants appris denostre couzin de Spyck ( i ) à son retour de l'académie, que le S*^ de Ryswick estoit tombé de son cheval, revenant le iour auparavant de chez le S' Serooskercke, où il avoit disné et fait si bonne chère qu'il en avoit esté lui peu gaillard, et qu'il s'estoit bien blessé, ayant paré sa cheute du nez et de la teste; nous le fusnies voir Fapres disnée et le treuvasmes dans son lict, ayant la lèvre fendue et le nez fort enflé. Il s'estoit fait saigner pour divertir la fluxion.

Le j 5^, nous demeurasmes au logis, et sur le soir nous receusmes nos lettres par lesquelles on nous marquoit que le S"^ d'Opdam avoit fait son entrée en sa seigneurie de Wassenaer, et qu'à sa réception tous ses suiets s'estoient mis sous les armes, et qu'après un magnifique festin de plus de i6o personnes, on luy avoit fait présent d'une coupe de vermeil doré où il avoit treuvé une bourse de 200 pistoles. Nostre père y avoit esté invité comme dépendant de la iuridiction de cette terre, pour l'amour d'une mectai rie qu'il a en son territoire; mais il s'en excusa, n'aimant pas d'estre parmi tant de ventres à bierre.

I-ie iG**, nous sortismes de bonne heure pour faire quelques visites d'hommes, et leur rendre en mesme temps des lettres que le S*" de Brunel avoit

(4) Ou Speyck, dont il a été déjà parlé, était le second fils de M. de Sommelrdick ; il dc\int gouverneur de Surinam.

receues dans son paquet le iour auparavant. Nous commençasmes par les S** d'Arsilières et de Thibaut, que nous ne treuvasmes pas. Delà nous allasmes chercher M. le comte de Mon trésor, le chevalier de Rivière, le S"* le Gendre, Tabbé de la Vieuville et le comte de Rochefort, qui estoient tous sortis pour la pourmenade. Nous laissasmes aux portiers des deux derniers des lettres, Tune du S*" de Sommelrdick, et l'autre du S' de la Platte. Nous passasmes delà chez le S" deLorme, que nous treuvasmes dans la chambre de madame sa femme qui avoit pour compagnie les S" Danché et Tassin. Nous la saliiasmes après que son mari nous l'eust foit connoistre. C'est une dame très-bien faite, qui a de l'esprit et sçait fort bien entretenir son monde : nous y fnsmes receus avec beaucoup de civilité et d'accueil (i). Apres nous estre meslés dans le discours, nous y apprismes qu'il y avoit un ministre en Angleterre, âgé de ii6ans, à qui les dents et les cheveux commençoient à revenir, et qui de plus avoit le teint aussi frais qu'un ieusne homme. Le S' de Bninel dit qu'on le luy avoit assuré chez M. le chancellier, où il avoit rendu visite au S*" de Priezac (2), conseiller du Roy, qu'il avoit rencontré lisant les nouvelles d'Angleterre qui portoient la mesme merveille.

Les S^ Danché etTassin s'en allèrent, maiscomme

(4) Son nom se retrouve plusieurs fois dans les Historiettes de Tallemant qui se borne à dire que c'était « une jolie huguenotle. »

(2) Daniel de Priezac, conseiller d'État et membre de l'Académie française.

les derniers venus nous y demeurasmes à continuer la conversation avec madame de Lorme qui nous dit que dernièrement M. le duc d'Âniou, ayant ioûé et aussi perdu son argent, vint treuver le Roy avec un visage riant, à qui il demanda la grâce de vouloir accorder la prière qu'il avoit à luy faire, n'espérant pas que Sa Maiesté la treuvast mauvaise. Le Roy connoissant bien l'humeur de son frère, qui aime la raillerie, et dont il s'acquitte avec beaucoup de iugement et d'adresse, luy commanda de dire ce qu'il pretendoit. Monsieur ne manqua pas de proférer ioliment sa demande : « Sire, dit-il, i'ay perdu mes dix pistoles, et ie n'ay plus d'argent, ie voudrois bien que Vostre Maiesté me permist d'espouser une des petites Fouquettes, car le petit comte de Charrault (t) regorge d'argent depuis son mariage. » Elle n'eustpas achevé ce conte, que le petit laquays de madame la présidente de No* vion (2) luy vint demander de la part de sa maistresse si elle vouloit estre de la partie pour aller se pourmeuer au Cours, que sa dame la viendroit prendre en passant. Là-dessus nous prismes congé pour ne la pas détourner de ce beau dessein, et comme nou;s fusmes sortis de sa chambre, son mari nous fit voir son cabinet où il a commencé une bibliothèque de quelques livres françois, car il est fort curieuxetseplaistàla lecture. Nous y entrasmesen

(4) Fils de Louis de Béthime, comte, puis duc de Charrault ou Charost, dont il a été question, page 17.

(2) Son mari, Nicolas Pothier, sieur de Novion, était premier président du Parlement de Paris.

une seconde conversation qui fust meslée ensuite de celle de madame sa femme qui nous y vint treuver. Comme nous louions sa bibliothèque, il nous dit que sa femme en avoit une plus iolie de tous les romans qu'on a faits depuis quinze ans. Nous la priasmes de nous la faire voir, mais elle s'en excusa sur ce qu'elle n'estoit pas en estât d'estre monstrée, estant mal en ordre, tellement qu'elle remit à une autre fois de nous faire cette faveur.

 la sortie de chez le S** de Lorme, nous fusmes demander madame de Longschamps que nous treuvasmes sur le poinct de sortir avec son mari pour aller solliciter son procez. Nous leur offris* mes de les mener en carrosse là où ils vouloient aller, ce qu'ils acceptèrent volontiers, et après qu'ils eurent parlé à quelques-uns de leurs iuges, nous finismes avec eux la iournée par la pourmenade du Cours, et après y avoir faict deux ou trois tours nous les ramenasmes chez eux, et en nous séparant, nous apprismes qu'il y avoit deux iours qu'une personne fort riche, ayant à traiter de ses amis, avoit offert pour un plat de fraises 200 fr., dont on luy demanda 100 escus, et qu'il avoit esté sur le poinct de les donner si Tun de ses amis ne l'en eust empesché.

Le 1 7*, le S' de Montbas nous vint voir le matin et nous ayant asseuré de l'arrivée de M. et de madame de Caravas (1), nous les fusmes voir dès que nous eusmes disné, mais ne les ayant pas rencon-

(4) Voir la note au bM de la page 423.

très, nous allasmes au Palais pour treuver AT. et madame de Longschamps, qui nous avoient prié de les assister en un procez qu'ils avoient. Avant que d'y arriver nostre carrosse se rompit, ce qui nous obligea de nous y rendre à moitié à pied et d'envoyer chercher celuy de nostre couzin. Ladite dame nous attendoit avec impatience, à cause que le S' Brunel, qui est son parent, avoit quelques connaissances parmi ses juges auxquels il recommanda son affaire avec empressement : mais y ayant eu quelque difficulté, on en renvoya le iunement iusques après les festes de la Penlecoste. Apres que nous eusmes sceu cette resolution, nous les ramenasmes en leur maison, et fusmes rendre visite au S' Brasset où nous treuvasmes tout le monde fort empressé, parce que venant de marier sa fille il estoit sur le poinct d'en faire le festin et de se mettre à table. Il nous pria avec instance d'en vouloir estre, mais l'en ayant remercié nous nous en revinsmes au logis.

Nous employasmes le i8*, estant iour de poste, à faire nos depesches, et receusmes une visite du S' de Longschamps qui nous vint faire offre de ses servicçs, et de nous produire à la Cour estant escuyer de Monsieur. M. le Premier nous demanda aussi, mais ayants défendu à nos laquays de dire que nous y estions, nous demeurasmes en repos.

Le 19*, au matin, le S" de Lorme nous vint voir, qui nous dit que quelqu'un de ses amis luy avoit monstre une lettre, qu'il venoit de recevoir du maior de Verdun, par où on luy marquoit l'entière

défaite du Roy de Pologne et sa fuite avec la Reyne en Silesie, et mesme que le Roy de Suéde le poursuivoit vigoureusement pour le pouvoir mettre en estât de ne plus oser faire teste.

Le mesme iour le comte Charles, cadet de M. le Rhingrave, nous vint rendre visit^et à mesme temps nous dire adieu, car il n'y avoit qu'un iour qu'il estoil icy arrivé pour quelques affaires qu'il avoit desia faites, etestoit prest d'aller reioindre l'armée de M. de la Ferté, où il est capitaine. M. de Brederoode nous vint aussi treuver accompagné du S" de Fromanteau qui, à ce que l'on nous a dit, ne le quitte pas d'un pas, se servant de la commodité de son carrosse et de sa bourse. C'est un compagnon fort nécessiteux et indigent, et qui ne fait pas tant icy l'homme d'importance qu'il le faisoit en nostre pays.

Le 20°, nous fusmes rendre la visite et dire adieu au comte Charles qui estoit sur le poinct de partir comme nous y arrivasmes. Il eust une assez plaisante rencontre, car ayant fait louer et mesmement payer un carrosse, il y eust quelques Suisses logés en la mesme haubergue où il estoit, qui lui iouerent un tour assez drôle, pendant que nous nous entretenions en la chambre de son aisné, car ils se mirent dans le carrosse et firent toucher le cocher à toute force. M. le Rhingrave estant adverti que ces messieurs en avaient usé de la sorte, ne voulust point partir ce iour-là, se sentant vivement picqué d'un tel affront. De peur qu'il n'en mesarrivast nous fismes nostre possible pour le faire par-

tir et pour luy mettre hors de la teste que ces messieurs l'eussent fait pour le choquer et qu'as* seuremeut ils avoient pris ce carrosse pour celuy qu'ils avoient fait louer : mais à dire vray, ils avoient fait en personnes grossières et impudentes, et qu'en un autre; tems il eust fallu chastier. Pour éviter querelle nous taschasmes de luy persuader le contraire, et de le faire partir et prendre le carrosse de M. de Brederoode, qui estoit un fiacre, et prismes ledit sieur dans le nostre pour le mener au Ck)urs avec le S' Damet, petit fils du duc de la Force, et le S' d'Oudeyck. Âpres la pourmenade nous les menasmes tous chez madame de Caravas, où nous les laissasmes.

Le 21*, nous demeurasmes au logis parce que nous avions preste le carrosse au sieur Herbert qui estoit allé faire des visites. En attendant le S' de Ryswick nous vint voir, qui nous dit : qu'il avoit reçeu par le dernier ordinaire une lettre d'une personne à laquelle le S' de Ripperda le cadet avoit confessé son engagement avec mademoiselle de Caravas, et qu'il en avoit parlé avec une si grande af * fection, qu'elle ne doutoit point qu'après le decez de son père il ne declarast qu'il l'avoit espousée avec toutes les solennités requises.

Le 2 2*, nous rendismes visite à madame de Caravas que nous treuvasmes dans son lict. C'est une femme qui n'est pas propre pour Paris, car elle ne fournist pas assez à la conversation et est comme interdite, mais il en faut plustost attribuer la cause à la fatigue du voyage (qui l'a rendue toute plom*

MAI 4 657. ni

bée) qu'à son peu d'esprit. C'est une chose embarrassante d'avoir à entretenir ces sortes de personnes qui ne respondent qu'à demi-mots. Son mari survint qui nous délivra de cette peine, eii s'entremeslant dans le discours. Il se mist à nous parler de sa parenté, de ses biens et de ses affaires : il nous monstra ensuite le plan de sa maison de Saint- Loup, qui est très belle et bastie à la moderne, si au moins elle se rapporte à la peinture qu'il nous en fit voir. Comme nous estions sur ce discours , le Rhingrave entra pour présenter à la dame M. le comte de la Chastre qui ne Tavoit pas encore veuë. Nous nous retirasmes d'abord, afin qu'il peust faire son compliment avec plus de liberté, et sans estre escouté du mari qui à ce que nous peusmes iuger, ne goustoit guère C€tte visite. Il est vray que s'il eust voulu ne prendre pas la peine de nous accompagner, il aurait pu estre tesmoin de leur premier entretien . Il nous dit en descendant qu'il avoit esté nécessité de se loger en chambre garnie, et ce dans l'Hostel de Toulouse où l'on traite à table d'hoste, parcequ'il avoit fait son compte d'avoir un appartement chez son oncle, le marquis de Sourdis ( i ) , mais que la mort de sa tante qu'il apprist deux iours avant qu'il arrivast icy, luj avoit rompu ses mesures ; et que par là il seroit obligé^ de se retirer en peu de iours dans le Poictou, après avoir donné quelque ordre à ses

(4) Charles d^Escoubleau, marquis de Sourdis et d'Âlluye, gouverneur de Beausse, mort en 4666.

affaires, alléguant de plus que la despence estoit trop grande en cette ville. Mais nous croyons que c'est un stratagème pour depaïser de bonne heure sa femme, et avant qu elle fasse icy des habitudes qui empescheroient qu'elle ne se pourroit accoustumer à la vie champestre, qui est bien différente de celle de Paris.

Delà nous nous en allasmes demander le S' de Palme, qui estoit venu avec nous de Hollande, mais il estoit sorti, et voyant que nous n'estions pas loin des S" d'Arsilières et Thibaut, nous les fusmes voir, et les treuvasmes tous trois autour d'une petite table, où ils lisoient Y abrégé de f histoire de France (i), qu'ils quittèrent à nostre arrivée. Us nousdirentque quatre vaisseaux hollandois avoient coulé à fond deux gardes costes franrois, et que sur ce bruict cinq autres frégates estoient sorties de quelque havre de Bretagne à leur secours ; mais voyants que tout estoit perdu, elles estoient allées tout droict à la poursuite des hollandois qui ayants fait volte-face les ont combattus, et qu'après une vigoureuse défense de part et d'autre, un vaisseau hollandois qui arboroit le pavillon d'admiral a eu son grand mast coupé par un coup de canon : ce qui a obligé nos vaisseaux à la retraite. Le S' d'Arsilières nous confirma cette nouvelle comme l'ayant apprise dans la maison de M. de Vendosme, qui en avoit reçeu des lettres. Nous disputasmes

(1) Probablement il 8*agit de X Abrégé de V Histoire de France, par Gilbert Saunier, sieur du Verdier, historiographe de France, 2 vol. in-12..Paris, 4651, 4652 et 4654.

longtemps sur la mésintelligence de nos Estats avec ce Royaume et y employasmes une bonne partie de l'apres disnée y car ayants demandé en sortant quelle heure il estoit, on nous dit qu'il s'en alloit sept heures ; cela nous surprit et nous obligea à retourner au logis, pour faire demander nos lettres. Nous les receusmes sur le soir, et nous apprismes que le S*" d'Opdam depuis peu se faisoit nommer son Excellence ; et que nostre couzin de Vredestien se preparoit au voyage de France, faisant estât d'aller tout droict en Poictou, chez son couzip d'Offenbergh, afin d'apprendre la langue et voir le pais. Son seiour n'y sera pas long, car on ne luy destine que quinze ou seize mois pour son voyage. Le 23"^, nous fusmes voir mademoiselle de Saint- Armant, qui est une fille de bon esprit et qui entretient fort bien le monde. Pendant que nous y fusmes le marquis de Laval (i) y vint, et nous estant mis à causer de choses indifférentes et surtout de l'eau de Bourbon, et de ses vertus et de ses forces, on nous dit une chose qui est fort remarquable, à sçavoir qu'en y iettant de l'oseille, elle se flestrit et cuit tout aussi tost ; et qu'au contraire en y mettant une rose, elle devient bien plus belle et plus odoriferente qu'elle n'estoit auparavant. Elle nous pria fort la vouloir aller treuver en une maison de plaisance, qu'elle a à deux lieues de Paris, nommée Arcueil, qui est assez divertissante

(1) Urbain de Laval, marquis de Boisdauphin , fils de la marquise de Sablé.

à ce qu'on nous en a dit. Nous le luy promismes, estants fort aises de voir toutes les belles maisons <{ui sont àl'entour de Pans. C'est de là qu'on £Eiit venir Feau par de grands aqueducs aux fontaines du palais d'Orléans, où il y a de grands bassins qui la reçoivent et la communiquent par d'autres tuyaux aux offices de ladite maison, ce qui est une belle commodité.

Nous treuvants près d'un homme de qui le S** de Brunel nous vouloit donner la connoissance , nommé le S^ de Sarcamanan, nous le fusmes demander, mais on nous dit qu'il n'estoil pas à Paris. Nous fusmes ensuite aux Thuilleries, où nous rencontrasmes le S' Dauché, que nous avions cy devant veu en Hollande, qui d'abord ne nous connoissant pas, fit paroistre qu'il estoit en peine de sçavoir qui nous estions , mais se l'estant enfin remis en mémoire, il nous embrassa avec ioye de nous voir en son pays : il nous demanda nostre logis, nous voulant venir treuver pour re* nouveller cette amitié que nous avions commencée en Hollande, et ainsi nous nous separasmes et f usn^es au Cours ; mais comme il faisoit un ven t de bize fort froid, nous n'y fismes qu'un tour et nous nous retirasmes.

Sur le soir on nous dit que le mariage de M. le duc de Nemours avec mademoiselle de Longueville (i), avoit esté enfin consommé, après qu'on

(1) Marie d*0rléan8, née du premier mariage du duc de Longueville, morte en 4708. Elle a laissé des mémoires pleins d'intérêt sur les troubles de la Fronde.

avoit longtemps douté qu'il se fist, à cause qu'on accusoit le duc de tomber du haut mal.

Le ^4*1 nous fismes nos exercices le matin à l'accoustumée^ et estants convenus entre nous de ne sortir que par tour, à cause que nous n'avions que deux chevaux , nous demeurasmes ce iour-là au logis, et employasmes le temps à lire un roman.

Le 25^^ nous fismes response aux lettres qu'on nous avoit escrites de Hollande.

Le ^6% faisant fort beau, nous fismes resolution d'aller voir le chasteau de Yincennes ; mais v estant arrivez, on ne nous y voulut pas laisser entrer, disant que ce iour mesme on leur avoit donné ordre de n'y laisser renti'er personne. Nous nous y fusmes pourmener au parc d'où nous vismes la structure de ce chasteau par dehors. Il est impossible de se pouvoir imaginer une meilleure place pour des prisonniers, tant elle est forte,ayant huit grandes tours quarrées et un fossé à fond de cuve qui est fort large. Nous pourmenants audit parc, qui est enfermé de tous costés de murailles pour y conserver les bestes fauves, nous n'y en rencontrasmes pas tant que de vaches. Le troupeau en est grand : M. le cardinal les y fait nourrir pour en avoir de bon laitage et d'excellents veaux ; aussi les fait*il nourrir avec soin, et en y observant la méthode de Rome ; Paris luy aura cette obligation, qu'il ne luy enviera point sa uiêella mongana (i ). Au bout du

(4) Â Rome on appelle vttellamonpana (du mot italien miin^«re, traire] 1c veau qui n'a été nourri que du lait de sa mère. Cette

parc, il y a un couvent de Minimes, que nous fusmes voir plustost pour nous pourmener au iardin qui est ioly et fort couvert d'allées, que pour par* courir les cellules des moines.

Le :i7', nous participasmes à la Sainte-Cene à Charenton où notre ambassadeur, le S*^ Boreel, se treuva pour la première fois, depuis siept ans qu'il est icy. Ce qui Ta obligé d'y venir faire ses dévotions, est l'exemple de celuy d'Angleterre, qui n'y â iamais manqué tant qu'il a esté icy. Le nostre à son arrivée demanda qu'on luy permist de tapisser et orner son banc, ce qui iamais ne s'est pratiqué; et sur le refus qu'on luy en fit, prist occasion de n'y aller point ; mais comme il a veu que l'Anglois n'avoit point fait cette difficulté, il a creu que tout le monde le blasmeroit, s'il continuoit dans son humeur. 11 est assez bonne personne, mais il a des enfans qui le ménagent, et surtout Saint-Agathe qui croit d'avoir part à l'ambassade et d'en porter le charactere aussi bien que son père. Il communia avec luy, ce que tout le monde treuva estrange, puisque le premier rang qu'on donne au père à cause de sa charge, ne fait rien pour le fils : mais la vanité est si grande parmi ce petit peuple, que la fille se fait nommer mademoiselle l'ambassasadrice. Apres avoir fait nostre dévotion nous nous en retournasmes à Paris, et comme il estoit encore de bonne heure, nous fusmes au Palais-Royal où

viande est très-recherchée et se vend plus cher que celle du veau qui a pâturé, et qu'on appelle viteUa camparaccia.

nous visnies une assez iolie chasse dans Teau, d'un barbet qui poursuîvoit un canard ; elle dura près d'une heure, et fit que ce grand rond du bassin se borda de toutes parts de monde qui vouloit avoir sa part du spectacle et du divertissement.

Ixî 9.8'', estant iour de feste et de vacation à Tacademie, nous employasmes la matinée à faire quelques visites d'hommes ; et fusmes voir M. de Brederoode pour luy dire adieu, nous ayant esté dit qu'il partoit le lendemain ; mais comme nous le luy demandasmes, il nous dit qu'il esperoit de partir bientost, mais qu'il ne sçavoit pas encore quand ce seroit, parce qu'il attendoitson équipage qui estoit à Calais. Il nous raonstra deux mulets qu'il avoit achetés, qui luy coustoient tout nuds 4oo escus ; il leur fit charger ses valises pour essayer comment cela iroit. Il nous entretint d'une assez magnifique ambassade que le Rôy alloit envoyer en Allemagne, pour laquelle il avoit nommé le mareschal de Gramont et M. de Lionne, dont le premier devoit avoir cent hommes de livrée, et l'autre soixante. A sçavoir la pages, i8 laquays, 3 carrosses à six chevaux, 12 chevaux de main, et pour chaque cheval un palefrenier, 12 mulets et 6 muletiers, 4 trompettes, et quantité do gardes habillés de livrée, qui doivent estre à l'entourdu carrosse et accompagner partout l'ambassadeur.

Ayants oui ce récit , nous nous en allasmes

pour voir le comte de Caravas ; mais ne le trouvants

pas, nous fusmes demander le S' de Palme qui

avoit fait le voyage avec nous depuis Calais ius-

ques icy ; et comme on nous dit qu'il y estoit, nous montasmes pour le voir ; mais comme il estoit au lict, et que nous approchasmes pour le saluer, nous treuvasmes que^c'estoit son frère qui luy ressemble fort ; nous ne laissasmes pas de luy faire un compliment de ce que nous nous treuvions fort heureux d'avoir rencontré une si boniid occasion de pouvoir faire connoissance avec luy, estant JFoit serviteurs de monsieur son frère. Mais comme pour la première visite on n'est pas fort familier avec des gens qu'on n'a iamais veus, nous ne la fîsmes pas longue, et fusmes ensuite chez le S*" de Hauterive qui nous dit que durant huit iours il avoit senti une extrême douleur de l'estomac, dont il attribuoit la cause aux ragoûts et délicatesse des mets qu'on est accoustumé de manger et qui sont fort ennemis de la nature. Il nous dit qu'il preferoit le divertissement de Breda aux somptuositez et magnificences de Paris : que là il se pouvoit aller pourmener à cheval , ce qu'il ne fait pas icy ; qu'il y est fort libre, et qu'il y peut faire tout ce que bon luy semble, là où au contraire il se devoit icy contraindre, n'ayant aucun repos, estant importuné tantost de l'un, tantost de l'autre. 11 nous demanda ce que nous avions fait ce matin, naus luy dismes que nous venions de voir M. de Brederoode, qui faisoit estât de partir bientost, ayant acheté deux mulets, qui luy revenoient à 4oo escus. Il nous dit qu'il estoit fort difficile de pouvoir s'imaginer combien coustoit l'équipage d'un ieune gentilhomme, et qu'il l'avoit expérimenté en

celuy de son fils qui alloit faire sa première campagne en qualité de cornette de M. de la Ferté. U luy avoit donné :20 chevaux, un maistre d'hostel, quelques gentilshommes, P^g^y laquays et tout ce qui luy estoit nécessaire; mais dès qu'il a esté au quartier, il a acheté cinq bidets pour y aller au fourrage et à la provision , car on feroit autrement souvent mauvaise chère. Pendant qu'il estoit à nous raconter le tout par détail, M. le duc de Saint- Simon (i) y survint, qui nous ayant fait changer de discours et mis sur les nouvelles d!£stat, nous en demanda du nostre, car le S*^ d'Hauterive luy disoit que nous estions de Hollande, et si nous croyions que la guerre se declareroit. Nous luy dismes que nos dernières lettres ne portoient rien de cela, et que nos Estats attendoient la response du S' Courtin (2) , sur la lettre qu'ils avoient envoyée au Roy, par laquelle ils veulent absolument Texecu* tioo des cinquante-huit arrests (3) , avant que de restituer les deux vaisseaux pris par le vice-admiral de Ruyter. Il nous dit que pour la première année, nous pouvions fort endommager la France, mais qu après nous en souffririons bien plus d'incommodité et de dommage qu'elle. Il esperoit que tout s'accommoderoit, et que nous pourrions ensuite

(4) Claude, duc de Saint-ShnoD, père du célèbre auteur des Mémoires.

{%) M. Courtin, secrétaire de Tambassade de France à la Haye, était resté chargé d'affaires après le départ de M. Cbanut.

(3) Ces arrêts ordonnoient la main-levée du séquestre qui avoit été mîB sur les marchandises hollandaises.

vivre en une estroite amitié et correspondance. L'apres disnée nous allasines chercher madame de Beauregard (i) pour la fehciter de son mariage ; mais ne la treuvants pas, nous reudismes visite à M. l'ambassadeur de Hollande, qui nous dit que M. le cardinal avoit promis cent mille escus à celuy qui pourroit découvrir la personne qui avoit publié les articles secrets du traité que cette Couronne avoit faits avec la Republique d'Angleterre. Mais c'est plutost une ruse de cet adroict politique, pour faire accroire aux Espagnols qu'ils ont descouvert le secret des desseins du François et do TAnglois, qui est une marque de la vengeance qu'il voudroit tirer de celuy qu'on soupconneroit avoir pénétré si avant dans ce qui s'est passé en son cabinet et en celuy du Protecteur. Nous n'y demeurasmes pas longtemps, parce que n'ayant pas l'esprit présent à ce dont on s'entrctenoit, il sembloit qu'il avoit d'autres affaires en teste, qui luy causoient de l'inquiétude.

Nous fusmes de là chez le S*" de Moulines, où nous apprismes qu'on faisoit courir le bruict que le S" Lockard, ambassadeur du milord protecteur, estoit parti avec la Cour pour présenter au Roy les Anglois que son inaistre avoit enyojés au service de cette Couronne, et qu'en suite il les devoît commander, y ayant son régiment, en qualité de lieutenant gênerai, le chevalier Regnold en devant estre le général. On leur ti ordonné 8 sols par

(4) Voir précédemment, p ige 432.

iour et le pain, et neaatmoins on croit que cela ne suffira point à cette nation carnassière, et mes» me qu'elle s'emportera à quelque sédition , parce qu'elle ne se contentera de manger du pain de munition, à cause qu'elle n'y est pas accoustumée en ayant tousiours eu d'autre (i). Il nous dit de plus, qu'on les avoit embarqués sans armes, ce qui avoit retardé la marche des autres troupes, afin qu'on eust le temps de les en pourvoir. Ce renfort a tout à fait redressé l'infanterie qui autrement auroit esté très piètre cette année, dont aussi M. de Turenne à la dernière reveuë s'estoit plaint.

Le ^29®, nous receusmes nos lettres, par lesquelles on nous marquoit que l'expédient pour lequel le S"" de Thou estoit authorisé, pouvoit faire cesser toute lanimosité de part et d'autre; et qu'ensuite il se feroit un traitté par lequel on s'empescheroit de n'y plus retomber, et tout cela sans l'entremise du Protecteur : tellement qu'on estoit délivré de la crainte d'une aversion entre les deux nations, puisqu'on esperoit que par la prudence des François on passeroit^ par une bonne reconciliation, à une plus estroite liaison et affection. On nous mandoit encore que la nouvelle que nous avions eue de la défaite des Polonois qui avoit esté tant circonstanciée, avoit esté pourtant à peude iours de là convaincue de fausseté, ce qui fait que l'on ne peut adiouster foy à ce que l'on escrit de ce pays-là,

(4) On voit parce passage que les soldats anglais avaient, il y a deux siècles comme aujoard'huii la réputation d'être grandis amateurs du confortable.

4n VOYAGE A PARIS.

car on treuve de plus en plus que les deux partis en ces quartiers-là mentent à Tenvî. On nous as* seuroit de plus que le Moscovite recherchoit fort le Roy de Suéde pour un accommodement, et que le secours qui avoit esté ordonné par l'Empereur pour le Roy de Pologne estoit asseuré; et qu'outre ce renfort pour les Polonois, il leur en arrivoit un autre du costé du Roy de Dannemarck ■ qui se preparoit à faire la guerre aux Suédois dans rÉvçsché de Brème, où sans doute Temprisonnement de Kœnigsmarck (i) luy donneroit beau ieu. Apres la lecture de toutes ces nouvelles, nous montasmes en carrosse pour aller rendre visite au S^ de Lorme qui est fort curieux de celles de nostre pays, et principalement sur le suiet de la brouiU lerie entre ce Royaume et notre République ; et après luy en avoir dit, madame sa femme y survint, par où ayant changé de discours, nous nous mismes à railler et à parler plus galamment. Comme nous estions en ces termes, M. le Rhingrave, qui depuis peu avoit esté parrain de Tun des enfants, luy vint dire adieu. La conversation s'en' rendit . plus gaye, et aussi madame de Lorme commença à luy dire qu'elle sçavoit bien de ses nouvelles, et que toutes les fois qu'il venoit en son quartier, il ne vouloit pas estreveu. Il la pria fort de s'expliquer sur le reproche qu'elle lui faisoit; et enfin il se treuva qu'elle l'avoit pris pour un autre, et l'ac^

(4) Né en Allemagne en 4600, le général Kœnigsmarck était entré au service de Suède sous Gustave- Adolphe. Mort à Stockholm en 4662.

Page 1