‹ Journal d'un Voyage à Paris en 1657-1658Chapitre 7 sur 11 · MAI 1687. 4S · texte numérisé non relu

MAI 1687. 4S

cusoit imustemenk d'avoir visité la»^înon (i)qui depuis peu estoit venue demeurer en son voisinage. On commença là-dessus à parler de cette fameuse pei^onne, et on dit que depuis peu elle estoît re«louraée>en un couvent; et que peut-estre elle n'en estoit sortie que pour reparer le seul défaut que la Reyue de Suéde avoit remarqué en cette Cour lorsqu'elle escrivit au cardinal qu'il ne manquoit rien au Roy. que la conversation de cette rare fille, pour le rendre parfaict. Elle a effectivement beaucoup d'esprit, et tous ceux qui s'en picquent se rendeat chez elle pour exercer le leur, comme sou» une maistresse advouée pour la belle galanterie.

Le 3o*^, nous restasmes au logis faute de chevaux.

Le 3i*, nous fusmes courre les rués, pour les voir parées de toutes les plus belles nippes qu'on estale ce iour-là. C'estoit la Feste-Dieu, et on les tapisse ce iour-là le plus magnifiquement que l'on peut. Aux carrefours l'on dresse des reposoirs de tout ce qu'il y a de plus riche dans tout le quartier : les dais en broderie, les draps d'or et d'argent, les portraicts de prix, les beaux miroirs, et mille autres meubles que les opulents possèdent icy en abondance, sont employé* pour ces pompeux reposoirs où les prestres, las de porter leur hostie et leur ciboire, s'entreposent quand ik y arrivent. , Pendant que nous estions à considérer toutes ces

(4) Anne de Lenoloe, <pii devint célèbre sous le nom de Ninon. Soi) père de Lenclos était un gentilhomme de Touraine, et sa mère, Mademoiselle de Raconis, était d'une famille de l'Orléanais. Née à Paris en 464S, morte en 4706.

choses, nousvisfncs venir de loin quantité deprestres qui porloient Fhostieet qui chantoient; mais des qu'ils commencèrent à nous approcher et que nous vismes que tout le monde se mettoit à genoux, nous nous en allasmes bien viste de peur.de. recevoir un affront.

Nous employasmes le i*"" de juin à faire nos depesches pour la Hollande.

Le 2^ nous fusmes dire adieu à un capitaine suisse, nommé le S' Stoppa qui partoit pour aller ioindre Tarmée. Il nous raconta la généreuse et héroïque action de M. le prince qui ayant esté advèrti que les François avoi.ent investi Cambray et qu'ils le vouloient assiéger, s'estoit avancé avec 4,000 hommes, avoit forcé un quartier et secouru la place, ayant esté tousiours à la teste de ses gens. On ne peut assez louer l'action de ce grand prince tant elle est brave ; et il faut advouêr que c'est un des plus grands hommes qui ayent esté depuis quelques siècles .'' Si la France s*estoit ménagée un si parfaict capitaine, il est constant que les Espagnols n^auroient pas repris tant de places qu'ils avoient perdues, et que si l'on le rappeloit ils auroient bien de la peine à les défendre. Mais M. le cardinal ne le veut point à la Cour, sçachant bien qu'il auroit affaire à un homme qui l'esclaireroit de près et qui troubleroit ce pouvoir absolu qu'il s'y est acquis. Apres qu'il nous eust dit cette nouvelle, nous prismes congé de luy, luy souhaittants une heureuse campagne. Delà nous fusmes au

marché aux chevaux, pour voir si nous pouvions nous défaire des nostres par vente ou par troc, mais nous ne reûssismes ny en Tun , ny en l'autre.

Le 3", nous fusmes à Charenton avec les S*"^ de Gillier et Saleon. Nous revinsines disner à Paris avec le premier, ayant laissé l'autre avec le marquis Melac pour aller à Yincennes après le second près* che. L'apres disnée nous fusmes à la comédie : on y représenta les Amours de la comtesse de Pem* bîoeck (i).

Le 4'^ nous demeurasmes toute la iournée au logis, et en passasmes une bonne partie à la lecture, qui nous servit d'un utile divertissement.

Le 5% nous fusmes à la comédie des Charmes de Medée (3) . C'est une pièce qui est fort vieille, et qui n'est pas si divertissante que les nouvelles : aussy le suiet eu est grave et sérieux, et il n'y a . point de jpes personnages gays et bouffons, qu'on entremesle à présent en toutes les pièces, à l'imitation des Italiens et des Espagnols. A la sortie nous

(4) Il 8*agit probablement de la pièce de Boisrobert publiée sous ce titre : Ia Folle Gageure, ou les Divertissements de la comtesse de Pemhroc^ comédie eo cinq actes et en vers, dédiée à Monsieur^ frère du roi. Paria, Augustin Courbé^ 4653, in-4°. — Cette pièce avait été jouée pour la première fois en 4654 .

FVançois Metel de Boisrobert, abbé de Chàtillon-sur^ine, aumônier du roi, conseiller d*Etat, membre de TAcadémie française, né en 4592, mort en 4662. Compatriote de Corneille^ il a fait comme lui un grand nombre de pièces de théâtre, mais qui sont ai^jourd'hui oubliées.

[î] Cette comédie ne se trouve indiquée ni dans la Bibliothèque du Théâtre françois, de LaVallière, ni dans le catalogue de M. de Soleinne, ni dans V Histoire du Théâtre français, des frères Parfait.

receusmes nos lettres, où Ton nous marquoit que les Estats Généraux dévoient ce matin-là respondre à Tescrit que l'ambassadeur de France leur avoit donné en suite d'une conférence qu il avoit eue avec eux ; et que, parce qu'on estoit assez d'accord des choses, on avoit suiet de croire qu'enfin on s'accommoderoit : bien qu'il y ait des gens qui, pour leur interest particulier, désirants d'augmenter cette brouillerie, avoient tant fait que dans Tordre et la forme des articles de la response, Tarnbassadeur de France iugeroit qu'on ne satifesoit pas à sa demande, ainsi qu'il estoit chargé et qu'il croyoit que le requeroit l'honneur du Roy. Mai$ on adioustoit que la plus, part des Estats estoient disposés à corriger le tout à la moindre remous* trance de l'ambassadeur, et qu'on conviendront d'un traitté provisionnel, pour passer puis après à un i^nouvellement d'alliance, qui doit estre iugé d'importance quand bien il neferoitqu'^mpescher les pensées et les discours de se lier avec les Espagnols.

On nous advertissoit aussi que le Roy de Danemark se preparoit de plus en plus à la rupture avec celuy de Suéde, et qu'on croyoit que ce prince quitteroit la Pologne pour se mettre à la teste de son armée qui doit résister aux Danois ; et que les Anglois nous avoient pris deux vaisseaux sous prétexte qu'ils portoient des lingots de la flotte d'Espagne, œ qui causoit une nouvelle défiance de la correspondance de l'Angleterre avec la France, pour à force de troubler nostre commerce, nous

nécessiter d^entrer en une ligue avec eux contre rSspagne.

Le 6*^ nous envoyastnes nos deux dbevaux au marché, ayant prié le S^ de Routes, parent du S' de Brunel, de les y vendre, afin qu'âpres on n*eut point de recours à nous autres, en cas qu'ils se trouvassent entachés du mesme mal de nostre escurie. Nous, reiissismes si bien que nous en tirasmes 7oo livres, sans que le marquis des Aix, à qui nous les vendismes, et son mareschal s'apperceussent d'aucun défaut, ni mesme les soupçonnassent de ce mal, et ainsi nous fiismes hors de la peine de sauver ces deux bestesque nous craignions de perdre.

Le 7», estant la seconde Feste-Dieu , en nous poùrmenant par les rues, pour voir cette dévotion, nous rencontrasmes les S" de Voorst et de Marbé, qui après avoir un peu couru la ville, nous firent de si grandes in^ances pour disner avec eux, qu'à la fin nous fusmes contraincts de condescendre à leurs prières. Nous y passasmes toute l'apres disnée à iouer au verkier (i ) des fraises et des cerises.

Le 8^, après avoir fait nos exercices le matin, nous employasmes le reste de la ioijrnée à faire response aux lettres que nous avions receuës par l'ordinaire du mardy.

Le 9% nous allasmes pelotter une demi-douzaine de balles avec le S' Herbert, et comme cet exercice est un peu trop violent en cette saison, nous fas-

{\] Le Verkier était une sorte de jeu de trictrac, d'origine aflemande.

mes ensuite au Luxembourg pour y prendre le frais : mais nous n*en pusmes pas îouîr longtemps car une grande pluye survint, qui nous obligea de quitter cette agréable pourmenade, et nous fit retourner au logis%

Le lo^y après avoir fait nostre dévotion au logis , nous fusmes l'apres disnée à la comédie, avec les S" de Cibut et de Manse (i). Ces toit la mesme pièce qu'on avoit représentée le mardy. A la sortie nous allasmes prendre Tair aux Thuilleries où nous ue treuvasmes pas grand monde, quoy qu'il fust dimanche, ce qui nous obligea, après y avoir fait un tour ou deux, de nous en retourner chez nous.

Le 11% les S'^de Rysvsrick et Voorst nous vindrent rendre visite, et nous dirent que M. de Brederoode avoit fait une assez dangereuse cheute de cheval, avant que d'arriver à Amiens, et qu'il estoit tout à fait en danger : et qu'on avoit mandé de cette ville un médecin, nommé le S*^ Sarazin. Ce qui fait le plus craindre qu'il n'en eschappera pas, est qu'il rend toutes les viandes qu'on luy donne. On aura sulet de le regretter, car c'est un gentilhomme qui commençoit à se bien former, et à le porter de laTjelle manière.

Le i!fy après avoir esté toute ia matinée en l'académie nous passasmes l'apres disnée à voir la comédie du Menteur ; c'est la première pièce bouffonne qu'ait faite le S*" Corneille, ce renommé poète : elle nous divertit assez bien et fit en sorte

(4) Lieutenant des gardes.

que nous oubliasmes presque la peine que nous avions eue d'y aller à pied e» un temps qui n'estoit guère agréable, car il pleuvoit de la bonne façon. Le i3% nous reccusmes nos lettres par lesquelles on nous marquoit le départ de madame la princesse de Tarente (i), et que le fils du duc de Simmeren (2), à qui on a donné le S"" TAmyh, gentilhomme de madame la princesse de Nassau pour le conduire en ses voyages, devoit partir dans peu de iours : on y adioustoit déplus qu'après son retour il pourroit bien espouser la plus ieusne fille des princesses d'Orange. Ce seroit un mariage assez advantageux pour elle, et qui scrviroit d'appuy à toute la maison. L'apres disnée, M. le Rhingrave l'aisné nous vint dire adieu. Il devoit partir pour aller ioindre l'armée de M. de Turenne, qui tient la campagne, pendant que celle de la Ferté assiège Montmedy, ville de grande importance dans le Luxembourg. Le Roy, pour en favoriser l'entreprise, est à Sedan.

(1) On lit dans uno dépêche de M. de Tboa^ du 8 mai 4657 : (c J'ay Irouvé icy Messieurs d'Arminvilliers et Gentillot qui tesmoigncnt beaucoup de zèle chacun, selon son génie ; mais j'ay receu de fort bons advis et fort précis de madame la princesse de Tarente qui est fort ayméo icy, et qui a beaucoup d'habitude avec les principaux de lEsCât^ce que j'ay creu ne debvoir pas obmet- Iro ; mais elle est sur le point de s'en retourner en France. »

Henri-Charles de la Trémouille, prince de Tarente, était entré dans le parli de la Fronde, avait suivi lo prince de Condé dans les Pays-Bx^s espagnols, puis s'était retiré à la Haye. Il en est beaucoup question dans la correspondance de M. Ghanut, en 4654, qui rend compte des démarches que le prince do Tarente faisait auprès de lui pour obtenir le bénéfice de ramoistie.

. (2) Prince do la maison Palatine.

Le i4*, après avoir bien battu nostre petit Fraos, nous le chassasmes, après en avoir enduré mille impertinences et fripponneries. Tantost il rompoit les assietes, tantost il prenoit les clefs du sommelier, les cachoit et ne les vouloit pasrendre, qu'on ne luy donnast quelques bouteilles de vin, et tousiours il raisonnoit et respondoit sur ce qu'on luy commandoit : tellement que nous ne le pusmes plus tenir en notre service. Nous le iugeasmes bien ainsi en l'amenant avec nous de Hollande, car des qu'un laquays flamand est dépaysé on n'en est presque plus maistre : il ressemble aux François qui sont des insolents en nos quartiers, et qui sont icy souples et soumis autant que valets du monde.

Le iS", après eslre revenus de bonne heure de de nos exercices, nous passasmes le reste de la matinée à faire nos lettres, afin que nous eussions l'apres disnée libre pour pouvoir assister à cette belle et longtemps promise pièce de Boisrobert, qu'il a intitulée Théodore, Reine de Hongrie (i). C'estoit la première fois qu'on la representoit, et les acteurs réussirent assez bien. Elle est tout à fait sérieuse et les pensées en sont assez relevées : on voit pourtant bien qu'elle n'est pas composée par Corneille , car cette expression naifve et natu* relie, et neantmoins forte et vigoureuse, luy est si

(4) Tliéodore, reine de Hongrie, tragi-comédie de M. l'abbé de Boisrobert. Cette pièce, à ce qu'on lit dans une critique qu'^^i fit Saumaise, est empruntée pour le sujet, rintrfgue, el même en partie pour les vers, à l Inceste supposé, tragi-comédie de La Gaze*

particulière c^'il n'a point paru d'autheur qui l'égale.

Le i6*, ayant fait dessein d'aller à pied à la pourmenade, nous en fusines empeschés p^r une grande et grosse pluye qui nous obligea de gaigner le ' premier ieu de paulme que nous rencontrasmes ; nous nous y amusasmes à peloter iusques à ce qu'elle cessa ; ce qui ne fusl que sur le soir. Ainsi, sans avoir 'fait autre chose que de nous lasser, «nous retouroasmes au logis.

*L« 17*, nous leusmes un presche, et après l'avoir fini, le S' de Brunel nous expliqua les passages qui estoient difficiles à entendre. Nous employasmes à cette saincte œuvre la matinée; et Tapres disnée nous fusmes voir nostre ambassadeur, pour luy tesmotgner la part que nous prenions à l'affliction qu'il venoit de recevoir de la mort de sa femme, qu'il perdit le troisième iour de sa maladie. Il en a esté vivement touché, et c'est un malheur qui luy semble d'autant moins supportable, qu'il luy est arrivé en un pays eslranger où elle luy servoit de compagnie et de consolation.

Le iS**, ayants appris l'arrivée du sieur de Saint- Pater (i), qui estoit parti de la Haye avec la princesse de Tarenle, nous le fusmes chercher l'apres disuée, pour tascher de nous accommoder {des chevaux qu'il avoit amenés de Hollande.

Le 19*, nous receusmes nos lettres qui ne nous apprirent rien de nouveau, sinon qu'onavoit donné

{f ) n était beao-frère de M. de Bennghea.

ordre en Hollande de nous acheter des chevaux et qu'après on tascheroit de nous les envoyer par la première et seure commodité, parce que celle de la princesse de Tarente estoit passée.

Le 20**, en revenant de l'académie nous rencontrasmes le ieasne Mortaigneen chemin, qui venoit de nous chercher à nostre logis. Il y retourna avec nous autres et y demeura à disner. Depuis son départ de la Haye il a tousiours esté en Allemagne et principalement à la cour du Landgrave, où Ton luy fit fort bon accueil en mémoire du mérite de son père qui est mort au service de ce prince en qualité de gênerai de son armée. Pour marque de l'affection qu'il luy porte à cette considération, il luy a donné des lettres pour M. le cardinal et pour le sieur Servien, qui sont fort obligeantes el par lesquelles il le recommande de la bonne façon. îi est encore en doute s'il doit chercher d'avoir de l'employ en ces quartiers, parce que son oncle n'est pas résolu de l'establir en France iiisques à ce qu'il soit asseuré si le Roy de Suéde ne tournera point se% armes vers l'Allemagne, car si cela estoit, il estd'advis que son nepveu aille treuver ce Roy, pour tascher d'y apprendre le mestier, où sans doute les services de feu son père, qui a esté lieutenant gênerai des armées suédoises, le feront con* sidérer. Il a auprès de luy un ecossois, nommé Moûet) qui a esté autrefois auprès de M. de Brederoode, en qualité de gouverneur. C'est un homme qui est fort propre pour un lieu comme la Haye, où l'on ne mené pas une vie de si grand esclat, ni

si active que celle de Paris : il y faut avoir Tesprit délicat et entendre sonmonde, et il Ta rempli d'un sçavoirqui tient trop de Tescholeet du pédant. C'est (lommage que ce ieusne homme n'en ait quelque autre qui le pust introduire aux compagnies; car certes il a de fort belles qualités, qui font espérer qu'il se formeroit aisément aux belles choses et qu'il deviendroit très honneste homme. Son train est fort lesle, ayant deux laquays de livrée, un cocher, un valet de chambre, cinq chevaux de carrosse et deux de selle.

Le 21**, le S' de Ficquefoord nous vint voir; il nous dit qu'il avoit esté chez nostre ambassadeur, qui luy avoit tesmoigné qu'estant à présent seul, et ayant perdu sa femme, il vouloit se retirer et que pour cet effect il avoit demandé son congé à Messieurs les Estats ses maistres.

Sur le soir le S*" du Four, médecin de M. de Vendosme vint loger en nostre haubergue ; c'est un homme d'un bon aage, et d'un entretien fort doux et agréable. Il a beaucoup veu et fait divers voyages avec M. Vendosme, du temps qu'il fut obligé de sortir de France pour avoir choqué le premier ministre (i). Il est de nostre religion, et pour cette raison il nous tesmoigné un peu plus d'affection qu'aux autres. Enfin tout ce que nous pouvons dire de luy, est qu'il est fort sage, modeste, sçavant et très honneste homme : tellement qu'il y a

(4) César, duc d© Vendôme^ fils naturel de Henri IV, exilé par le cardinal de Richelieu, avait habité quelque temps l'Angleterre.

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beaucoup à apprendre en sa conversation où l'on voit tousiours reluire et son iugement, et tant de belles connoissances qu'il possède.

Le a2®, nous nous fusmes pourmener avec le S' de Mortaigne, et en passant par la Grève, nous vismes qu'on y faisoit de grands préparatifs de feu d'artifice, pour la veille de la Saint-Jean , qu'on devoit allumer sur le soir. La Maison-deville es toit fort bien tapissée et par dehors et par dedans. Messieurs de la Ville y donnèrent une belle collation de confitures au gouverneur, aux principaux officiers et aux dames les plus relevées qui s'y treuvent, ou qui sont priées d'y assister. Il y a un maistre d'hostel gagé pour cet effect qui tire 6 ooo livres par an pour la dresser, et qui fait aussi en mesme temps tous les honneurs. Apres que les dames y sont toutes, M. le mareschal de l'Hospital accompagné de quelques compagnies bourgeoises de ce quartier là, qui sont sous les armes, tambours battants et enseignes déployées, vient enfin mettre le premier, comme gouverneurdeParis,lefeu à la machine qui est sur un eschaffaud de bois, au milieu duquel il y a une grande statue, farcie de feu d'artifice et qu'on diversifie tous les ans. On tire aussitost après trois salves de vingt petites couleuvrines qui sont rangées en haye sur le bord de la rivière. Ce feu ne fut pas des plus beaux, parceque le iour auparavant le feu s'estoit mis aux poudres de l'entrepreneur : il avoit esté brlislé dans sa maison avec sa femme et ses deux enfants, et on n'avoit pas eu assez de temps pour faire achever son ou-

vrage. On a une superstition particulière pour cette feste, et telle qu'il n'y a presque pas un gentilhomme ou un bourgeois qui porte le nom de ce sainct, qui ne fasise ce iour>là un feu devant sa ^orte.

Le :23*, nous employasmes toute la iournée à faire response aux lettres de Hollande, et representasmes au long la nécessité qu'il y avoit qu'on nous envoyast des chevaux par la première commodité. Le ^4®, nous ne sortismes point du logis, et fismes en sorte qu'on souppa de bonne heure, afin d'aller prendre l'air au Palais-Royal après le repas. Nous y treuvasmes grand monde, mais fort peu de personnes de condition, parce qu'il s'en treuve rarement les iours de festes.

Le ^5*, nous montasmes à cheval pour aller voir les chevaux malades que nous avions à l'herbe; ne les ayants pas treuvés et voyants que nous n'estions pas fort loin du chasteau de Bissestre, qui est l'une des trois maisons destinées pour enfermer les gueux et les y nourrir, nous picquasmes iusqueslà. C'est une maison qui est à une bonne lieuë du fauxbourg Saint-Marceau, fort grande, enfermée de quatre murailles qui sont assez hautes, et gardée par des soldats qui y sont entretenus pour veiller à tous les desordres qui y pourroient arriver. On ne nous voulut pas laisser entrer, mais un garde nous y conta à la porte une chose qui est fort hardie, c'est que deux ou trois de ces gueux, ayants fait dessein de se sauver, et n'en voyants guère le moyen, furent longtemps à le chercher

dans leur esprit. Un iour estants à la bassecourt, et raisonnants sur cette affaire, ils s'approchèrent du garde qui estoit à la porte, et lui donnants à mesme temps deux ou trois grands coups de Cousteau , le couchèrent par terre , et s'estants rendus maistres de la barrière, ils eschapperent et prirent la fuitte : mais ils ne iouïrent pas longtemps de la liberté qu'ils s'estoient acquise par un si méchant acte, car on les poursuivit d'abord, et après les avoir pris^ on les condamna à estre pendus.

Le 26^, nous receusmes nos lettres, par lesquelles on nous marquoit qu'après beaucoup de conteste, le différend et la mésintelligence, qui avoit esté depuis quelque temps entre la France et nostre Estât, avoit enfin esté accommodé : que l'on devoit travailler sans delay à renouveler l'ancienne alliance et à faire un bon traitté de marine, par lequel on eviteroit de tomber doresnavant en un pareil inconvénient qui ne pouvoit que causer beaucoup de maux à l'un et à l'autre Estât.

Le 27* et 28"^, nous fusmes contraincts, n'ayant point de chevaux, de demeurer au logis. Aussi faisoit-il une si grande chaleur, qu'on avoit à craindre de tomber malade, si l'on ne demeuroit en repos. Nous ne perdismes en aucune façon nostre temps, car nous nous mismes à continuer nostre iournal, parce que nous en avions négligé quelques feuilles pour iouïr de la pourmenade et de la beauté des iours précédents.

Le 29% après avoir fait nos exercices, nous em-

ployasmes le reste de la iournée à escrire nos lettres. Ce mesme soir nous vismes un fort beau feu d'artifice au bout du Pont-Neuf.

Le I*' de juillet^ après avoir fait nostre dévotion au logis, nous fusmes Tapres disnée pour la première fois à la Comédie Italienne, et quoy que nous n*y entendions rien^ nous ne laissasmes pas de rire; car les postures et les gestes de Scharamouche et de Trivolino sont capable^ de faire esclatter le monde, quoy qu'on ne sçache pas ce qu'ils disent. Les Italiens ne reiîssissent iamais si bien au sérieux qu'à la bouffonnerie ; c'est pourquoy quand on les a veu représenter cinq ou six pièces, on en est desia degousté, parce qu'ils tombent tousiours sur les mesmes pensées. Monsieur le Cardinal donne pension à cette bande^ et on leur a permis de représenter leurs pièces dans la salle des Comédies du Petit Bourbon.

Le a^, nous apprismes la mort de M. de Brederoode, et pensants que cela fust seulement un faux .bruict, nous envoyasmes un laquays au S*" Caille, pour en estre mieux instruicts, qui nous fît dire qu'elle n'estoit que trop asseurée, et de plus qu'il avoit receu ce mesme iour des lettres par lesquelles le S*" Sarazin, qui estoit le médecin qu'on avoit mandé deux iours auparavant en poste, la luy marquoit (i).

(4] L'ambassadeur de France fut chargé défaire des compliments de condoléance à la princesse douairière d'Orange, tante de M. de Brederoode. « Pour madame la princesse douairière, eUe est

Le 3^, à la sortie de la Comédie Italienne nous reœusmes nos lettres, qui nous apprirent que le Roy de Danemark avoit déclaré la guerre au Roy de Suéde, et que l'hostilité ayant commencé par quelques partis, les Suédois avoient défait trois cents Danois.

Le 4* et 5% après une longue seicheresse on eust une pluye, accompagnée de tonnerres et d'esclairs, l'air en fust rafraischi, et tous les fruicts de la terre, qui estoient presque bruslés en plusieurs endroicts, en reprirent force et vigueur; sans ce bénéfice du ciel on ne pouvoit pas espérer une bonne récolte, et on avoit à craindre une cherté de toutes choses.

Le 6*, au retour de l'académie nous achevasmes de bonne heure nos lettres pour aller disner chez fe S' de Voorst qui nous en avoit fort prié : nous y passasmes toute l'apres disnée , parce qu'au sortir de table, le S' de Marbé, qui est auprès de luy, nous obligea de iouér quelques parties au ver^ kîer, scachant bien que nous n'estions pas gens à faire débauche.

Le 7*, nostre couzin du Theil nous vint voir cl nous en fusmes fort surpris , le croyants chez «on ODcle à trente lieues d'icy. Il nous dit qu'ayant esté à l'armée, il avoit perdu deux chevaux et une valise où estait le meilleur de

encore à Turnhout en Brabant où par conséquent je n'ay pas la liberté de la voir ; mais je luy escrivis bier une lettre sur la mort de M. -de Brederoode son ne\'eu. » (Dépêcbe de M* de Thon du 7aoèt46ft7.)

ses hardes. Ce fut en un parti que ce malheur luy arriva. lis estoient en embuscade auprès du Castelet, et pensoient de surprendre les ennemis qui estoient sortis de cette place : mais ils furent battus parce qu'ils avoient logé en embuscade dans un petit boys quelques fantassins. Se voyant ainsi démonté et sans equippage , et ses affaires ne luy permettaiit pas d'acheter d'autres chevaux , il se contenta de ce qu'il avoit veu en trois mois de campagne, qu'il avoit passés en qualité de volontaire dans la compagnie des Gardes Ecossoises, que le S' de Schomberg commande en l'absence du duc d'York qui en est le capitaine.

Le 8*, après avoir fait nostre dévotion au logis, nous fusmes l'apres disnée à la Comédie Françoise; on nous y représenta Dom Philippin Prince. C'est une pièce du S*" Scarron : elle est tout à fait bouffonne et divertissante, si bien que nous ne plaignismes point nostre argent, et nous passasmes ainsi la iournée. Il n'est pourtant guère agréable d'estre icy sans carrosse et de rester dans la ville, pendant que tout le monde va à la pourmenade iouir du beau temps.

Le lo", nous changeasmes de logis après avoir eu un petit demeslé avec nostre hoste. Nous' en avons pris un au-delà du Pont-Neuf, qui a pour tiltre VHostel de Broyez. Nous y tenons tout le premier estage , et nous n'avons pas perdu au change, car pour «ce qui est des chambres, elles sont toutes à plein pied et bien plus belles et mieux percées que celles de nostre vieux logement j

et quant au traitement, nous y sommes incomparablement mieux, ayant tousiours neuf ou dix plats de viande. Nous nous faisons traiter en particulier, parce qu'à la table commune il y a de toutes sortes de personnes, et qui y accourent pour le bon

marché.

Sur le soir nous receusmes nos lettres, par lesquelles on ne nous marquoit rien de fort remarquable. Elles nous apprirent seulement que la mort du S' de Nieucoop avoit causé beaucoup de ioye à tous ceux qui pretendoient à estre héritiers des grandes richesses qu'il avoit amassées ; mais à l'ouverture du testament ils furent fort surpris de voir qu*il ordonnoit qu'on bastit cent onze maisonnettes pour y loger et entretenir ceux qui estants descendus d'honnestes parens, n'avoient pas moyen de vivre, et que pour cet effect il dotoit chasque petite maison de 120 livres de rente. Il avoit acheté durant sa vie la place où il vouloit qu'on les bastit : elle est à la Haye au Westende. Quant à la seigneurie de Nieucoop, il l'a léguée à la cadette du S' de Warmont ; et pour ne rien laisser à ses plus proches d'une si belle succession, il laisse en pur don la maison où il demeuroit à son prestre.

Le II*, les S" de Manse et de Cibut, avec qui nous avions logé dans l'autre maison, nous vindrent voir, et après leur avoir monstre tout nostre appartement, nous fusmes voir un homme qui a treuvé une merveilleuse invention pour escrire commodément. Il fait des plumes d'argent où il

met de Tencre qui ne seiche point, et sans en prendre on peut escrire de suite une demy main de papier ; si son secret a vogue, il se fera riche en peu de temps, car il n'y aura personne qui n'en veuille avoir : nous luy en avons aussi commandé quelques-unes. Il les vend lo francs, et 12 francs à ceux qu'il sçait avoir fort envie d'en avoir.

Le i3®, après avoir fait nos lettres, nous fusmes voir l'appartement d'hyver de la Reyne, avec le S*" Cibut qui nous y accompagna. Il faut advouêr que après cela il ne se peut rien voir de plus magnifique. La dorure, la peinture et tous les riches embellissements y estaient avec profusion tout ce qu'ils ont de plus beau et de plus pretieux en la chambre où elle couche : il y a au bout un cabinet si parfaitement orné et paré de tout ce que la sumptuosité des Roys peut faire inventer de plus rare, qu'on n'y peut rien souhaiter pour en rehausser l'esclat et la pompe. On y voit un cabinet (i) de cornaline et d'agathe; il y a entre autres une pièce tout à fait admirable où l'on voit un aigle assis sur un tronc d'arbre, représenté si au naturel qu'un peintre ne le sçauroit mieux faire. Le petit lict de repos et les sièges sont d'un riche et superbe brocart. La table, les guerindons et le bois des sièges sont d'un très bel esmail bleu avec quantité de petites fleurs de toute sorte de couleurs. Le plancher est de marqueterie, mais

(4) C'est-à-dire un petit coffre: signification depuis longtemps hors d*usage.

d'un bois si odoriférant, que quand on y entre on est tout parfumé. La R<^ne en fait faire nn d'esté, auquel nous vismes travailler, qui sera encore plus beau que celuy dont nous venons de parler, à ce que Ton nous en a dit.

Le i4**y sur le soir, madame la duchesse de Bouillon fut emportée par une fièvre qui luy avoit duré quelques iours. Elle estoit de la maison de Bergben (i); et pour son malheur, et celuy de toute sa maison et de sa conscience, le duc de Bouillon en devint amoureux, Tespousa contre le gré de tous ses parens ; et se laissoit si fort gouverner à cette adroite femme, qu'il en changea de religion, en perdit le gouvernement de Maestricht, et quelque temps après sa seigneurie de Sedan. Femme dissimulée et artificieuse plus que toutes celles des siècles passés et du présent, qui pour être extrêmement belle n'a iamais rien enfanté de bon ni de beau : soit que ïon regarde ses actions et sa vie , soit que l'on considère les enfans qu'elle a laissés, qui sont en grand nombre et tous assez mal faicts} attachée à sa religion, plus pour les advantages qu'elle en pouvoit espérer en cette vie que pour ceux qu elle en devoit recevoir en Tau-

(4) Fille <1h comte de Bergh euBerghen. Néeea 4645, elle avait épousé en 4634, Frédéric Maurice de La Tour, duc de Bouillon^ frère aîné de Turenne, qui mourut en 4 652.

Madame de MotteviUe en parle autrement que nos voyageurs : « Cette dame, dit-elle, a été illustre par l'amour qu'elle a eu pour et son mary, par celuy que son mary a eu pour elle, par sa beauté « et la part que la fortune lui a donnée aux événements de la « cour. »

tre : 'aussi en mourant, pour ne point fonder de messesy elle dit qu'elle estoit trop grande pécheresse pour sortir du purgatoire et quelle vouloit y demeurer tout autant de temps qu'il plairoit à Dieu; et ainsi mourut sans avoir contenté les prestres à qui elle n'a rien laissé pour chanter à son honneur.

Le 1 5®, estant dimanche nous leusmes un prèsche au logis, ne pouvants aller à Charenton faute de chevaux, et Tapres disnée nous fusmes voir madame de Longschamps avec laquelle nous fusmes nous pourmener au Luxembourg.

Le i6% nous demeurasmes tout le iour au logis à cause de l'excessive chaleur. Le S' de Longschamps nous vint voir sur le soir pour s'aller baigner avec nous, et comme nous sommes fort familiers, il coucha ensuite avec nous et y demeura tout le lendemain.

Le 17®, son excellence Boreel nous fit inviter à disner en cérémonie par un de ses pages et laquays. Il nous traita assez bien, et mieux qu'il n'avoit accoustumé du vivant de sa femme. Après y av(Mr esté assez longtemps, nous prismes congé de luy, et l'ayant fort remercié de l'honneur qu'il nous avoit faict, nous nous fusmes encore baigner, mais d'un autre costé que nous n'avions fait le ionr auparavant. Il y avoit plus de quatre cents carrossses qui y estoient autant pour se baigner que pour regarder les fcaigoears. Les femmes s'y décrassent aussi sous de petites tentes qui sont tendues dans l'eau, de peur qu'pn ne voie leur beau

corps. En revenant au logis nous receusmes nos lettres, par lesquelles on nous marquoit l'arrivée en Hollande de ce petit coquin de laquays dont nous avons parlé cy dessus, qui s'en estoit enfuit avec la livrée. Il avoit eu la hardiesse de se monstreren nostre maison. Ceiour-cy partit Monsieur le mareschal de Gramont pour son ambassade d'Allemagne.

Le i8*, le S' de Molines nous vint féliciter en nostre nouveau logement, et nous tesmoigner la ioye qu'il avoit de ce que nous estions si proches voisins.' Il nous dit qu'il venoit de lire une lettre du camp de devant Montmedy, qui parloit de la merveilleuse et incroyable défense de cette place, et que les François y avoient desia perdu prés de quatre mille hommes ; que les assiégez avoient fait une sortie de cinquante chevaux et de quelque in^ fanterie, et qu'ils avoient maltraitez les régiments de Picardie et de Mazarin, dont quatre capitaines avoient esté tués dans la tranchée ; mais qu'ayants voulu y revenir le lendemain, et ayants eu d'abord quelque avantage à la teste de la tranchée, les Suisses leur avoient coupé chemin et les avoient tous pris ou tuez.

Le 19®, nous ne bougeasmes du logis que sur le soir pour aller humer le frais au Luxembourg. Le Sieur de Lionne partit pour son voyage d'Allemagne en qualité d'ambassadeur extraordinaire.

Le 20", nous passasmes toute la iournée à faire nos depesches. Nous apprismes d'un curieux, qui nous vint apporter ses nouvelles, qu'il venoit de

parler à un gentilhomme que Monsieur de Turenne avoit envoyé pour complimenter Messieurs de Bouillon sur la perte de madame leur mère ; qu'il asseuroit que son armée estait de vingt-huit mille hommes effectifs et qu'il observoit les Espagnols qui taschoient de passer au Luxembourg pour ietter du secours dans Montmedy. Il nou^ dit de plus qu'on parloit d'une ligue entre la mai* son d'Austriche et les Roys de Pologne et de Danemarck, à laquelle le Grand Duc de Moscovie et l'Electeur de Brandebourg se dévoient ioindre, et que les princes protestants d'Allemagne offroient au Roy de Hongrie de luy entretenir soixante mille hommes pour le faire couronner Empereur, s'il n'y pouvoit parvenir que par la voye des armes, pourveu qu'il donnast la liberté de conscience en ses pays. Il nous donna ensuite à lire un imprimé de la réception de Cromwel en la charge de Protecteur souverain des trois royaumes Angleterre, Escosse et Irlande, et des cérémonies avec lesquelles on la luy avoit conférée, et de la somme d'argent que le Parlement luy avoit accordée, et de la quantité de vaisseaux de guerre qu'on devoit entretenir : que ie ne specifieray point icy, puisqu'on en peut voir le dit imprimé.

Le 2 1", le S' de Lorme nous envoya dire qu'il vouloit venir disner avec nous, et comme nous luy fismes sçavoir qu'il feroit fort mauvaise chère, à cause que c'éstoit un iour maigre, et que nous le suppliions de vouloir remettre la partie à un autre iour, il nous escrivit un billet par lequel il nous

tesmoigna de ne se soucier pas du traitement , pourveu que nous luy donnassions de bon pain, de bon vin et de bons melons, et que surtout nojtis luy fissions bon visage, qui est tousiours le meilleur plat du festin.

Le 23*^, le S' Blanche nous vint prendre en carrosse pour aller prier Dieu à Charenton ; mais à rentrée de la place Royale, Tessieu se cassa, et comme nous mettions pied à terre, il passa trois dames en carrosse à quatre chevaux, qui nous voyant en si pauvre estât et se doutant bien que nous avions fait dessein d'aller à Charenton, firent arrester leur carrosse, et envoyèrent demander à un de nos laquays où nous allions : mais ce niais fut si sot que de dire qu'il n'en sçavoit rien, et ainsi nous manquasmes cette bonne occasion. Nous treuvants à pied et loin de nos logis, nous allasmes desieuner au premier cabaret que nous rencontrasmes. Nous y mangeasmes force abricots, meures et * cerneaux, et beusmes un trait d'excellent vin. Voilà comme nous passasmes nostre matinée et comme estant en chemin d'aller prier Dieu, nous prismes occasion de nostre malheur à faire cette petite débauche, à laquelle chacun se laissa emporter pour plaire à son compagnon.

Le 23®, nous passasmes l'apres disnée à iouër aux cartes avec madame de Longschamps.

Le a4*, nous fusmes voir le S*" de Marbé, avec qui nous passasmes une couple d'heures à causer, et ainsi nous nous retirasmes chez nous où nous

treuvasmes nos lettres de Hollande par lesquelles on nous Êdsoit sçavoir ia grande affliction en laquelle estoit madame de Brederoode pour la perte de son fils, et qu'elle en estoit presque inconsolable, l'ayant considéré comme le seul appuy de sa maison (i). On nous marquoit aussi que son cadet sollicitoit les charges du defttnct, mais qu'on doutoit fort s'il les obtiendrait.

Le a 5® et 26*, nous ne sortismes pas à cause de la grande chaleur.

Le 27*^, nous passasmes la matinée à faire nos exercices , et employasmes l'apres disnée à faire response aux lettres que nous avions receuês.

Le 38®, le S*" de Molines vint disner avec nous et fit assez mauvaise chère, parce que le vendredy et le samedy nous ne mangeons que du poisson, et on en est assez mal pourveu en ce temps icy que la chaleur empesche qu'on ne le peut transporter sans qu'il se gaste.

Le 29^, nous leusmes quelques chapitres de la Bible, que le S' de Brunel nous expliqua ensuite, nous y faisant remarquer les endroicts les plus

(1) On voit par la correspondance de M. de Thou qu'il avait appelé Tintérèt du cardinal et de M. de Brienne sur madame de Brederoode qui sollicitait pour son petit-fils, âgé de sept ans, le régiment qu'avait son père, « à quoy par jalousie les nobles de la province a de Hollande s'opposent, maisje crois qu'il est du service de S. M. a et de sa réputation de la servir en cette occasion et d'en escrire « une lettre particulière à Messieurs les Estats. d — Dépêche de M' de Tliou du 49 juillet i 657. — - « J'ay adverti madame de Brede- « roode de l'honneur que le Roy faisait à son petit-fils de prendre a soin et protection de ses intérêts^ dont toute la parenté témoigne « beaucoup de ressentiment. » — Dépèche du 28 août 4567.

considérables, ce qui nous valut pour le moins un presche. L'apres disnée nous fusmes chez notre ambassadeur pour luy rendre visite, mais comme il avoit une grande fluxion sur la iouè, qui Tempeschoit de pouvoir entretenir le monde qui le venoit voir, il nous pria de le vouloir excuser. Nous passasmes pourtant une couple d'heures avec le S' de Saint-Agathe son fils, qui nous vint recevoir : et après y avoir parlé de beaucoup de choses, en nous retirant la pluye npus prit au milieu du chemin, mais nous n'en fusmes pas baignés, parce que nous gaiguasmes une grande porte cochere, où nous demeurasmes une grosse heure à attendre qu'elle cessast.

Le 3i*, nous fusmes voir madame de Longschamps, qui nous engagea à iouè'r à l'hombre. La perte que nous y fismes n'estoit pas trop grande, parce que la marque ne valoit qu'un sol, et neantmoins nous nous divertismes fort bien, passants nostre après disnée avec plaisir. Au sortir de là nous receusmes nos lettres, par lesquelles on nous marquoit que le S' de Sommelrdyck estoit revenu de Spyck à la Haye pour quelques affaires, mais qu'il n'y feroit pas long seiour, ayant fait dessein de demeurer la plus grande partie de l'esté à la campagne. Nous apprismes de plus que madame l'Electrice de Brandenbourg (i) avoit fait un second fils, dont toute la cour de madame la Douairière estoit fort resiouïe.

(4) Elle était fille de madame la princesse douairière d'Orange.

Le i*' d'aoust, nous fusmes rendre visite a madame de Lorme que nous treuvasmes avec le S' de Ficquefoord, dans le cabinet de son mary où elle causoit. Nous n'y fusmes pas si tost entrés, que le S' de Lorme vint augmenter la compagnie. U nous leust des vers qu'on avoit fait nouvellement à la loûenge de mademoiselle de Maulevrier ; et quoy qu'elle ait assez de charmes et d'appas pour se rendre aimable, elle l'estoit encore plus par ses belles qualités et perfections qu'on y reprèsentoit au vif. 11 nous pria fort de luy vouloir permettre qu'il pust envoyer une lettre au S' de la Platte, dans nostre pacquet , par laquelle il luy fit tenir une copie de cette belle poésie qu'il sçavoit ne luy devoir pas estre désagréable. Pendant que nous estions sur cette matière, il y eust des dames qui la vindrent voir, ce qui l'obligea de quitter ce cabinet pour les aller recevoir dans sa grande chambre ; et parce que nous ne les connoissions point, nous demeurasmes encore un peu avec son mari. De là nous allasmes visiter nostre ambassadeur, qui nous fit un compliment sur ce que nous y avions esté deux ou trois fois sans que nous l'eussions pu voir à cause de son indisposition. Il nous dit que le Roy avoit acheté cinq cent mille livres l'hostel de Longueville pour en faire sa petite escurie. On a dessein d'abattre le petit Bourbon, pour en faire un manège et une avant-court au Louvre.

Le 2% ayant cherché l'abbé de la Vieuville, le

1140 VOYAOB A PARIS.

chevalier de la Rivière et le S' de Saint-Romain, qu« DOiM «€ treuva^naee pa»^ nous allasmes au Temple , pour y pwodre les bagues que nous y avions comœaiid«es. Nous y visines une fort bdle espée» doot la garde est toute d'or, fort tien Iravaiilée, et co^*v^^te d'esmail et de diamaots qui aa ho^i des branches et du powoieau forment trois belles roses. O» ^ demandent trois cents efiçus^ie^ ou nous iuroit qu'elle avoit esté faite pour quatre cents, et que la personne qui Tavoit achetée pour en faire présenta Rome à un grand seigneur n'en ayant plus ledesseifl, U vouloitveo* dre, parce que sa condition ne luy permet pas de la porter sans se rendre ridicule,

I^ 4% madame de Longschamps nous envoya un laquays par lequel elle nous fit demander si nous voulions venir iouér Tapres disnée chea elle , et qu'elle nous donneroit revanche de ce qu'elle nous avoit gaigné. Nous ne manquasmes pas de nous y rendre, parce que lorsqu'on n'a point de chevaux: pour se pourmener, on est bien aise de treuver occasion de se divertir, principalemeat en la compagnie d'une personne bien faite et de bonne humeur, telle qu'est cette dame qui est d'un tres-agresd>le entretien ; aussi prismes-nous si p«i garde à nostre ieu que nous perdismes en*- Gore nostre argent»

Le 5% nous fusmes à Charenton pour entendre le S' d'Aillé qui fit un fort beau presche sur les trois premiers versets du chapitre 4* de l'Epist. de saint Paul à Timoth., par où l'Apostre prédit les

deux grands abus qui régnent dans l'Eglise touchant le mariage et l'abstin^ice des viandes. L'a«presdisoée l'abbé de Sautereau et le S*^ de Gbat Boufi viodrent dire adieu parce qu'ils dévoient partir le lendemain pour Greaobie.

Le 6®, ie S^deBrund alla avec nous à l'académie pour nous voir monter. Nous y treuvasmes aussi le S*" de Marbay qui au sortir nous pria à desieuner avec un pekelharing (hareng salé)« I7ous nous en excusasmes du commencement, mais à la fin il £dlut y consentir. Il nous donna un fort bon dindon en place, parce qu'on ne pouvoit pas trouva: de pekelharing en tout son quartier. L'apres disnée nous fusmes voir le S' de Mortaigne qui nous dk qu'il avoit vendu ses chevaux et qu'il pourroitbien partir en peu de iours pour la Hollande, d'où son oncle qui est son tuteur prétend de l'envoyer à Tamiée de S. M. Suédoise qui est au pays de Holslein.

Le 7^, le S' d'Oudeyck nous vint treuver tellement défait et abattu par sa fiid>vre, qu'il estoit mesconnoissaUe. Mais il ne laisse pas de sortir et de manger comme s'il estoit sain; il demanda Besme un verre de vin qui redoubla l'accès au« quel il estoit. H est en un misérable estât, car toutes ses hardes sont engagées, et il n'a pas le moyen de les retirer ; il est reduict à une telle misère qu'il va conime goeuser son paio, n'ayant ny d'argent ny crédit, et si son père ne l'assiste, il est à craindre qu'il périra, faute d'avoir ce qui luy est nécessaire. Nous receusmes sur le soir nos

lettres qui nous apprirent que le S' d'Ameronge, ambassadeur de Messieurs les Estais auprès de S. M. de Danemarcky avoit eu la permission de revenir et qu'on croyoit qu'il seroit en peu de iours de retour au pays.

Le 8®y après qu'il eust furieusement pieu toute la matinée, nous sortismes 'k la fin sur les quatre heures et fusmes rendre visite pour la première fois au S' d'Aillé, ministre de Charentou. C'est un homme qui est fort vieux , mais qui a la mémoire encore très bonne, fort sçavant et très bien versé dans l'histoire, tellement qu'il y a beaucoup à apprendre en sa conversation et en son entretien. Il nous dit que le mareschal de la Ferté (i), par un courrier exprès avoit donné avis à son père de la prise de Montmedy, qui s'estoit rendu entre le 5* et 6*, après que le gouverneur nommé Melandri aagé de 28 à 3o ans , soustenant le second assault et défendant la bresche, que le second fourneau des François avoit faite au bastion gauche, dont neantmoins l'ouverture n'estoitpas fort grande, y avoit eu la cuisse emportée d'un coup de canon. Il mourut de sa blessure quatre heures après, faisant de belles exhortations à tous ses officiers qu'il avoit fait venir en sa chambre, de suivre son exemple et de tenir iusques à la dernière goutte de leur sang, ce qu'ils luy promirent tous. Mais il contrevindrent bien-tost à leurs promesses, car ce brave

(4) De SeDneterre, duc de la Ferté, né à Paris en 1600, mort en 4 684 ; fait maréchal en 4 654 .

AOUT 1657. an

capitaine ayant expiré sur le soir, il demandèrent le lendemain de capituler. Le mareschal de la Ferté leur dit d'abord qu'il ne vouloit les recevoir qu'à discrétion, estant prest de donner Tassault, et qu'ils avoient attendu trop longtemps, et que le Roy entroit dans les lignes pour voir l'attaque. Le danger auquel ils se virent, les obligea de donner et de demander des ostages qui s'allèrent ietter aux pieds de S. M. qui leur accorda de sortir avec leur bagages et armes, mais sans canons. Le gouverneur est regretté universellement, et le Roy d'Espagne y a perdu un bon et courageux capitaine. Sans sa mort, les François n'auroient pas esté si-tost maistres de la place, ni à si bon marché, car trois iours avant qu'on donnast le premier assault, il envoya un tambour à monsieur de la Ferté pour luy demander s'il avoit bien défendu la demy-lune ; et sur ce que le mareschal respondit qu'on y avoit fait tout ce qu'on pouvoit attendre de gens de cœur, il répliqua que son maistre lui avoit donné ordre de luy dire qu'il esperoit d'en faire autant des autres bastions, et qu'il les luy disputeroit iusques au moindre poulce de terre. Il avoit raison d'y procéder avec tant de resolution , puisque outre l'interest d'honneur celuy du bien l'y engageoit estant seigneur d'une partie de la ville et de quelques terres patrimoniales qu'il a aux environs, qui luy rendoient huit ou dix mille escus par an. Le Roy d'Espagne seroit mesconnoissant s'il ne recompensoit la veufve de ce brave homme. Il s'estoit marié pendant le siège et on dit que celle

qii'il a espousée est grosse. Il est le dernier de la maisoQ d'Outremont, car le Sieur de Bellagoyen son frère, estant chanoine, ne se peut pas noarier. Le gf, passants le Pont-Neuf, nous vismes le lieutenant civil avec une demy douzaine de conseil** 1ers suivis de plus de cinquante personnes, tant exempts que sergents et archers, tous armés de carabines qui demandoient à un chascun qui por« toit l'espée, sa condition, sa demeure et ce qu'il faisoit ; s'il n'en pouvoit pas rendre bon compte, on luy ostoit tout aussi tost l'espée, et s'il faisoit difficulté de la donner, on le menoit en prison. Nous vismes ainsi traiter trois ou quatre personnes qui estoient fort lestement adiustées, et quiavoient la plume sur le chapeau. Cet examen et visite se fait pour chasser tous les vagabonds et filoux de cette ville ; et si on en vient à bout comme Ton a fait des gueux et des pauvres dont on ne voit pas un seul par les rués, ce sera l'une des cinq merveilles de ce règne, qui sont : la défense des duels en telle sorte que personne n'ose plus se battre ; le desarmement des laquays dont il n'y en a pas un * qui ose porter l'espée ; le renfermement des pauvres dont il n'y en a pas un qui mendie ; la poursuite des putains qu'on envoyé pour peupler les Canadas ; et à présent la recherche des vagabonds et filoux , si au moins on peut leur donner la chasse. L'apres disiaée nous allasmes iouër chez madame de Longschamps, où nous apprismes que les Castillans avoieot assiégé Yiane en Galice, et que le S' de Comminges, ambassadeur de S. M.

AOUT leST. 246

tresp^hrestiecne 9 estok arrivé k Lisbonne pour negotier le mariage du Roy son maiatre avee ITioh faute de Portugal , dont nous a:voDS iey ven le poi^ traict dans le cabinet de h. Reine : s'il hiy ressemble, c'est une belle princesse.

Le îo*, après avoir feit nos lettres de bonne heure, nous fusmes visiter le S' des Champs, qm estoit depuis peu revenu d'Angleterre, où mon*sieur le Premier l'avoit envoyé pour acheter des coureurs pour le Roy. Nous le treuvasmes dans la bassecourt d'où, après l'avoir salué, il nous mena en l'escuriepour nous faire voir les chevaux qu'il a amenés: ils sont fort beaux et bien pris mais cher^,

. le moindre luy constant tous frais faicts loo pistoles. Il nous dit qu'il avoit eu grande peine à ramasser ces douze ou treize qu'il avoit amenés, et qu'il ne se trouvoit plus de bons chevaux en Angleterre. Nous y apprismes de plus que le siège d'Alexandrie alloit assez bien. C'est une très grande ville sur le Tanaro et bien fortifiée. On y a pris deux demy-lunes : les ennemis en reprirent

, une en une grande sortie qu'ils firent, mais ils ne l'ont pas gardée longtemps, car le marquis Ville, avec deux cents hommes, les en vint chasser, et bien qu'il enst eu son cheval tué sous soy, il mit pied à terre et les fit déloger en peu de temps, repoussant vigoureusement ceux qui estoient sortis de la ville pour les secourir. On crcHt qu'on réussira en cette ei^treprise, parce que les habitans et Farchevesque ne sont pas Espagnols. Ils s'y sont desia soulevés, ponrce qu'ils n'ont pu faire la

246 VOTAGE A PARIS.

moisson de leurs bleds qui sont présentement gastés par Farmée Françoise. On ne s'est pas attaché au Bourg, qui est bien le plus fort , mais on espère qu'après que la ville sera rendue, on le réduira bien-tost.On a fait des ponts sur leTanaro et la Bormida pour la communication des quartiers. Les François ont entrepris ce siège avec treize mille hommes ^ bien qu'autrefois ils ne l'ayent osé faire avec vingt-cinq mille. Leur artillerie consiste en trente pièces de canon , qui font continuellement feu ; si Fuenzeldaigne, qui est en marche avec des forces esgales pour secourir la place, y réussit aussi bien qu'il fit lorsque Valence estoit assiégé, il confirmera le proverbe italien qui dit: Fuenzeldagna che senq}re perde j è mai gua^ dagna (i).

Le II®, ayant fait nos exercices le matin, nous allasmes Tapres disnée à Arcueil voir madame de Saint- Armand. Elle y a une fort belle maison, accompagnée d'un très grand et beau iardin, où nous nous divertismes fort bien, avec mademoiselle sa fille, y abattant quantité de noisettes et d'autres f ruicts que nous y treuvasmes ; on y voit devant sa maison le magnifique et merveilleux ouvrage de Marie de Medicis, qui est l'aqueduc qu'elle fist bastir pour conduire de l'eau en son hostel de Luxembourg. Nous n'en dirons rien icy, parce que le fontainier qui en a les clefs n'y estoit pas.

(\ ) Fuenzeldagne qui toujours perd, jamais ne gagne.

Le la", nous apprismes que les troupes que monsieur le Prince avoit envoyées au-delà de la Somme s'en estant retournées à leur gros avec un • assez bon butin , y avoient esté dépouillées par leurs gens mesmes, qui pour avoir part au gasteau, avoient donné dessus , et couché par terre le commandant du party.

Le i3^y nousfusmes nous pourmener en carrosse avec monsieur et madame de Longschamps au boys de Boulogne, ayant fait dessein le iour auparavant d'y aller iouér sur l'herbe. Comme nous estions à Chaillot, qui est à la portée d'un mousquet du boysy nous y mismes tous pied à terre pour chercher un pâtissier et pour y faire aprester quelque chose pour la collation : ce qui fut le bonheur d'un pauvre cbartier, qui ayant sa charrette fu- • rieusement chargée de pierres , en descendant la pente de la montagne, qui est assez rude, son cheval de derrière s'abattit : il auroitsans doute crevé sous son harnois et les timons Tauroient estranglé si nous ne fussions accourus pour l'ayder à desteller son cheval et à relever sa charrette sous laquelle ce pauvre animal estoit accablé : il demeura longtemps par terre sans se pouvoir relever, en ronflant de mesme comme il n'en pouvoit plus. Nous le croyons desia mort ; mais le char« tier lui donna cinq ou six grands coups de fouet, qui le firent relever aussi viste que s'il n'eust fait que dormir, ce qui nous estonna fort. Nous allasmes à pied jusqu'au logis du pâtissier, à qui nous commandasmes de faire une bonne tarte de

948 VOTÀGE A PARIS.

verius et quelques gasteaux, que no us vinsmes manger à nostre retour après avoir ioué quelque temps derrière un buisson , sur le quarreau de nostre carrosse, et c'est ainsi que nous passasmes nostre iournée aux deviens du S' de Bronel, car il perdit son argent et fut encore obligé de payer la collation .

Le i4*, parce qu'il avoit beaucoup pieu et qu'il fadsoit fort crotté, nous demeurasmes au logis à attendre nos lettres, que nous reçeusmes sur les cinq ou six heures du soir. On y marquoit que le S' d'Opdam estoit parti de la Haye pour s'embarquer et se mettre en mer au premier vent, mais qu'on ne sçavoit pas à quel dessein. Que les deux filles du viscoiBte de Mancheau s'alloient marier avec les comtes de Wittenstein qui sont deux germains, et portent aussi le mesme nom. Nous en avons veu icy l'un dans Facademie du S*^ de Yeaux; c'est un gentilhomme qui a bien appris ses exercices, et qui en mérite d'autant plus de louange que c'est une chose assez rare en ceux de sa nation que d'estre fort adroits.

IjC 1 5', nous allasmes rendre visite, avec l'abbé de Ghassan qui nous estoit venu voir le matin, an comte de Rochefort. Nostre couzin de la Platte avoit lié une estroicte amitié avec ce ienne seigneur à Rome et à Venise. Il est de la maison de Rohan et fils de madame de Montbazon (i), qui a passé pour la plus belle de toute

(1) Marie de Bretagne, fille du marquis d'Avaugonr, comte de

AOUT 4 657. Sf»

la France. Le duc de Montbazon Fespousa sur ce que voyant que le prince de Guemené son fils n'avoit point d'enfant, il appréhendent que sa maison restast sans héritier. Il en a eu deux filles et ce fils qui possède belles qualitez, et qui s'en sert fort à propos. Il nous fit de grandes civilitez et Youloit sçavoir à toute force nostre logis ponr nous rendre visite. Il nous dit que la Cour estoit encore à Sedan, où elle tenoit conseil sur de nouveaux desseins, et qu on disoit qu'on alloit assiéger Du nkerque, pour satisËiire à ce dont on est convenu avec le Protecteur à qui elle doit estre ; et pour cet effet on veut que la flotte d'Angleterre soit tout au long de la coste de Flandres, en estât dy débarquer quinze à seize mille hommes, et de se tenir avec ses vaisseaux à la rade pour la bloquer par mer. Mais il y en a qui asseurent avec plus d'apparence qu'on n'entreprendra que quelque petit siège, et que ce sera encore dans le Luxembourg ou aux environs ; et ce qui le persuade est qu'on a fait venir à Sedan quantité de munitions.

De là nous allasmes rendre visite au S^ de Harcourt que nous treuvasmes occupé à examiner une carte généalogique de M. le duc de Beurnonville (i) qui laluyavoit envoyée. Il s'attache fort

Vertus, célèbre par ses aventures et par Téclat d'une beauté que Tallemant a contestée. Née en 4612, mariée en 4 628 à Hercules de Rohan, duc de Montbazon ; morte en 4657,

(1) Il fut envoyé par la Cour, en 4652, à Paris, pour y méni^er

à cet estude et aussi il y a si bien réussi qu^il passe maintenant pour un des plus célèbres et fameux hérauts d'armes de toute la France. Il nous dit qu'il estoit guéri de Testât de langueur auquel il estoit par les eaux de ce moine, dont nous avons parlé cy devant, qu'il loue extrêmement et qu'il boit encore tous lesiours.

Le i6*, le S' d'Haucourt nous vint voir comme nous estions sur le poinct de monter en carrosse : il nou^ dit que monsieur le mareschal de Turenne avec toutes ses troupes, qu'il a trouvé de quinze à seize mille hommes effectifs, estoit en marche , mais qu'on ne sçavoit à quel dessein , dont il estoit fort aise, parce qu'elles luy ont bruslé toutes les maisons de la terre dont il porte le nom, et ruiné son moulin, si bien qu'il est fort incommodé et presque désolé par les armées. Il esperoit que les troupes du mareschal de la Ferté delogeroient aussi bientost de son voysiuage , pour aller ioindre celles de monsieur de Turenne, car si elles restoient à incommoder ses paysans ou la récolte, il craignoit de ne pas tirer un sol de son bien. Il nous dit aussi qu'on avoit donné le gouvernement de Montmedy à un nommé Vendy qui fait travailler nuict et iour à reparer les bresches et à remettre le plus viste qu'il peut la place en defence. Par une lettre du S"* Stuppa, capitaine aux Gardes -Suisses,

sa rentrée en nouant des intelligences avec les colonels et capitaines de la garnison. « G'étoit un Flamand dont on n'avoit guère entendu parler avant cela. » {Mémoires de la duchesse de Nemours, 3" partie).

AbUT 4 657. 224

nous apprismes qu'on avoit treuvé dans la ville douze cents grenades, vingt-un milliers de plomb, trente-un milliers de poudre, cent bombes, vingtsix pièces de canon, quantité de mousquets, picques et autres munitions de guerre. On peut iuger par là que la place ne se seroit pas rendue si tost si le gouverneur n'eust esté tué. Des qu'il fut parti, nous allasmes rendre une lettre du S*^ de Sommelsdeyck au S' de Molines. Nous treuvasmes qu'il avoit changé de logis et nous eusmes de la peine à le treuver ; mais à la fin après avoir demandé et redemandé, on nous le monstra. Nous y apprismes l'arrivée de Mademoiselle (i) en cette ville ; elle loge au Luxembourg et y sera quelques iours, après quoy elle s'en ira aux eaux de Forges et de là à Champigny, pour revenir icy au commencement de l'hyver. On dit que lorsqu'elle vist le Roy, S. M. luy dit : « Ma couzine, i'ayme mieux vous voir icy qu'à la porte Saint-Antoine, où vous animiez mes suiets contre moy. » Sur quoy le Cardinal prit la parole et dit : «c Mademoiselle, Mademoiselle, le Roy se souvient de loin, et & M. a la mémoire bonne. » Mais cecy semble un peu fabuleux, d'autant qu'on ne parle point de la response que fit Mademoiselle, qui a la langue fort bien pendue, et qui n'auroit pas manqué de repartie ; outre que ç'auroit esté un mauvais compliment, pour la pre-

(4) Duchesse de Montpensier, fille de Monsieur^ Gaston d'Orléans, frère de Louis XIU, née en 4627. Célèbre par le rôle qu*el!e joua dans les troubles de la Fronde^ et par son attachement pour le duc de Lauzun qu'elle épousa secrètement. Morte en 4693.

%n VOYAGE A PARIS.

miere entreTue, d'aller rompre si brusquement en visière à une personne qui venoit se soumettre et qu'on a eu tant de peine à ramener à son devoir. Le Cardinal est trop sensé pour permettre que le Boy luy eust fait un mauvais accueil^ et bien qu'il n'en eust pas esté l'autbeur ou l'en auroit tousiours soupçonné : mais nous sommes en un siècle où chacun fait parler les Grands à sa fantaisie. Ce ne sont pas les plus affectionnés à la prospérité du Roy qui en usent ainsi, mais quelques esprits inquiets et bourrus qui au lieu d esteindre le feu taschent de l'allumer.

De là nous fusmes chercher le S' de Gentillot qui estoit revenu de la Cour, où le S' de Thou l'avoit envoyé pour y obtenir la ratificatian (i). Nous le treuva&mes qui iouoit avec son lieutenant au verkier, et comme il se fait feste des grands em-* ploys et qu'il passionne de passer pour homme d'estati nous luy demandasmes d'abord s'il nous apportoit la paix ou la guerre ; mais il ne nous respondit rien 9 ce qui fit que nous tnsistasmes, et qu'il nous dit que ce ne seroit pas luy qui porteroit

(4 ) Lientenaiit oakmel an serrioe de Hollande, M. de Genlilbt, qai avait servi dans les Mousquetaires du roi, était de Bordeaux* C'était un de ces agenssans caractère officiel comme Mazarin en employait qnelquifois, et il entretenait une correspondance d^inrormations avec le cardinal, qui ne dédaignait pas de lui transmettre des directions. M. de Gentillot avait eu quelque part au rétablissement des bonnes relations entre la France et les Pays-Bas, et M. de Thou qui en parle cwnme d'un « liomme plein de chaleur et de lèie pour les « intérêts de la France, » l'envoya à Pu'îs, avec ses dépêches, pour danser daa renseignements et hâter la ratification de l'arrangement qall veMÎt de condnre avec le gouvernement des Etats.

cette bonne nouvelle à Messieurs les Estats, mais monsieur le Rhingrave, adioustant qu'il Tamesme sollicité et prié de la leur portw, le voyant sur le poînd départir pour Maestricht; et qu'il n'avoît pas voulu empescher qu'on ne prist une voye si seure «t plus prompte que la sienne pour une despesche de si grande conséquence , puisqu'il estoit comme nécessité de passer par icy pour une petite affaire qu'il y avoit.

Nous sçaviofis desia qu'on en aroit chargé mon* sieur le Rfaingrave (i), qui y a beaucoup plus con>tribué que le S' de GentiUot qui n'en est guère content ; mais pour ne le pas faire paroistre, de peur qu'il ne fust mocqué d'avoir battu le buisson pendant qu'un autre y prenoit le gibbier, il allégua cette raison que nous avons dite. Nous vismes bien neantmoins qu'il en estoit un peu picqué, car il nous entretint froidement sur cette matière, disant qu'il avoit treuvé une très bonne disposition en l'esprit du Roy et de ses ministres de bien vivre avec nous, mais qu'en nos quartiers on cornoit la guerre et on se laissoit emporter à troubler le re« pos naissant par les ordres qu'on avoit donnés de ne point trafiquer en ce royaume.

Il nous demanda des nouvelles du S*^ d'Oiideyck

(4) La coopération officieuse du RhijQj;râveest également attestée par la correspondance de M. de Thou et celle du cardinal. « Le sieur de Gentillot m'a apporté vos despèches ; il m*a entretenu en destall de toutes choses, comme a Caict aussy tous ces iours M. le Bhingrave; et il ne m'a pas esté difficile de leur faire toucher au doigt ({ue les intentions du Roy estoient toutes sincères. » (Dépêche de Mazarin à M* de Xhou.}

et nous luy dismes qu'il estoit malade et dans un tel estât qu'il n'avoit pas un sol pour avoir du pain. Il advoûa que c'estoit une grande cruauté à un père et une mère de laisser ainsi périr un fils qui peut se repentir et valoir quelque chose^ bien qu'il ait le premier tort, adioustant qu'il avoit parlé avant son départ à son père et à sa mère en sa faveur, mais que la mère est plus inflexible et bien plus rude que le père, car elle n'en veut ouïr parler en aucune façon, si bien qu'il n'a rien pu effectuer pour Oudeyck qui garde le lict depuis quinze iours et qui auroit grandement besoin qu'on l'assistast. Il nous dit aussi que les plus grands amis du S' de Beverweert (i) ont intercédé pour luy, mais qu'il leur iura qu'il ne le reconnaissoit plus pour son fils, et qu'il ne lui laissoit par son testament qu'une petite pension pour sa subsistance, parce qu'il ne mérite pas qu'il le traitte comme ses autres enfants, outre qu'il ne seroit pas capable de gouverner le bien qu'il luy laisseroit. De là nous allasmes chercher le S^ Brasset, que nous treuvasmes avec le S' des Champs qui se levoit pour s'en aller comme nous entrions. Le S*^ de

(\) On trouve dans un mémoire de M. Chanut les détails suivants sur ce personnage, qui était fils naturel du prince Maurice de Nassau.

a M. de Beverweert est une personne de beaucoup d'esprit, fort estimé par les gens de guerre pour sçavoir fort bien les ordres et s'en acquitter avec grande vigilance. Eslant fils du prince Maurice, il s'est attaché à la maison d'Orange et à la princesse Royalle qui se gouverne en quelque chose par ses conseils. Il est ennemy déclaré de madame la princesse douairière et du prince Guillaume son gendre. {Mémoire secret ùe M. Chanut, du 9 mars 4 657).

Brasset nous ayant fait asseoir nous dit qu'il alloit vendre tous ses meubles et aussi son carrosse et ses chevaux, d'autant qu'il estoit obligé de vivre avec plus de mesnàge, ayant fait un effort pour marier sa fille. Il se plaignit à nous de ce que le Roy ne luy payoist point ses arrérages bien loin de reconnoistre ses longs et bons services de quelque gratification (i). Le bon homme nous parla avec assez de confiance de ses petites affaires, et que pour tant plus se resserrer il avoit loué deux chambres chez un de ses amis : ses enfants luy onttousiours donné beaucoup de peine, et son aisné qui s'estoit le mieux ménagé commençoit à luy estre le plus à charge, luy demandant de l'argent pour l'employer à entretenir sa fainéantise, qu'il dit l'avoir empesché iusques icy de rien faire dans le monde.

Le 17®, ayants fait nos lettres de bonne heure pour aller ouïr le Te Deum de la prise de Montmedy, comme nous estions prests à sortir, madame de Longschamps nous envoya demander si nous avions envie de nous pourmener avec elle. Nous aimasmes mieux rompre nostre premier dessein que de perdre l'occasion de iouïr de son agréable compagnie, et l'allasmes aussi tost prendre en carrosse. Mais à peine y estions-nous montés que nostre cocher nous mit en hazard d'avoir bras et iambes cassés, et le carrosse d'estre brisé, car estant saoul et ne nous en estant pas apperceus il

(4) Voir la note au bas de la page 38.

Sm VOYAGE A PARIS.

nous accrocha tellement aux roues d'une charrette chargée de grosses pierres de taille qu4I fallut plus de douze hommes pour nous en dépêtrer. Nous quittasmes aussi tost le carrosse, et nous estant mis à causer en une boutique nous fismes encore quelques petites emplettes avec madame de Longschamps pour son fils, et ainsi nous passasmes Tapres disnée.

Le ï 8% ayants fait monter en nostre chambre nostre cocher, nous voulusmes luy donner son congé, mais nous venant prier à mains ioinctes de le vouloir retenir, nous promettant qu'il n'y retourneroit de sa vie, et que c'estoit ses parents qui luy avoient fait commettre cette faute, nous le luy pardonnasmes. Estants en l'académie, le S' Herbert y eust un malheur par la bestise d'un nouveau palefrenier, qui ne sçavoit pas qu'entre les chevaux qu'il pansoit, il y en avoit un qui ne se laissoit monter que dans l'escurie, tellement que l'ayant amené dehors, le S' Herbert tirant ses bottes et ne prenant pas garde que l'autre le luy avoit desia amené , en roçeust un grand coup de pied à la cuisse qui le fit renverser et le ietta à quatre pas de luy, sans qu'il en fust blessé et qu'il eust autre mal que celuy d'un nerf foulé à la main sur laquelle il tomba; cette cheute l'altéra neantmoins de telle sorte qu'il en tomba en une défaillance, ce qui luy obligea de se mettre sur le lict de l'un de nos amis nommé le chevalier de Grancé, pour reprendre ses esprits. Nous luy donnasmes du vin pour le faire revenir. Il demeura une demy-heure

CD cet estât, au bout de laquelle il vînt monter ses trois chevaux. Il fust heureux d'en avoir esté quitte à si bon marché, car s'il eust esté plus éloigné du cheval il eust couru risque d^avoir la cuisse fracassée.

L'apres disnée le sieur des Champs nous vint voir qui nous entretint fort longtemps du sieur de Gentillot, et entre autres d'une chose qui luy estoit arrivée à la Cour. C'est que se treuvant au disner du Roy, et comme tout estoit servy, il se lava avec les autres qui dévoient se mettre à table avec S. M., qui ayant apperçeu son peu de respect, en fat surprise et se retira : tout le monde commença à s'entreregarder, voyant que le Roy s'estoit ainsi retiré. Il le fit afin de donner temps à Gentillot de reconnoistre sa faute et ne le point faire rougir en présence de toute sa Cour, le considérant comme une personne que son ambassadeur luy avoit envoyée pour solliciter la ratification du traité qu'il avoit fait avec nostre Estât. Partant il le fit advertir tout doucement que ce n'estoit pas la coustume que l'on se mist à table avec luy sans qu'il l'eust invité. En effet le Roy estant en campagne mange souvent en compagnie, mais ce n'est que avec ceux à qui ik fait dire de se mettre à table avec luy, car il n'y est pas comme simple gênerai de son armée, et il ne tient pas table à tons venants. Il fut fort surpris qu'il s'estoit oublié et que sa présomption l'avoit trompé. Pour ne le pas faire esclatter, le S^ de Gentillot se retira doucement de la foule. Il nous dit aussi qu'on luy avoit

if» YOTAGB A PARIS.

escrit que le crédit de madame Stanhop et du S' de Heemveliedt (i) auprès de madame la Princesse royale estoit beaucoup ammoiudry, et que dans peu de temps on pourroit bien entendre qu'ils auroient esté disgraciés.

Le 19*, nous employasmes toute la matinée à lire un presche, parce que nous n'avions pu aller à Charenton, d'autant qu'un de nos chevaux morveux boitoit. Nous passasmes l'apres disnée avec monsieur et madame de Longschamps, où après avoir un peu ioué, on nous présenta un grand bassin rempli de bons et beaux fruicts , que la marquise de Gouville leur parente leur avoit envoyés de sa maison de la campagne à sept lieues d'icy ; nous en mangeasmes nostre bonne part, et beusmes de fort bon vin, pour en corriger la crudité. Apres avoir coUationné nous reprismes le iea, et le continuasmes jusques àhuit heures, sans grande perte ni d'un costé ni d'autre. A nostre retour au logis, nous vismes une plaisante farce par les fenestres de nostre chambre qui regardent sur une petite rué où on la ioûoit, mais aux despens d'un pauvre misérable, qui reçeust tant de coups de baston et sur la teste et par tout le corps que c'est merveille s'il n'en est resté estropié de quelque membre. Celuy qui les luy donnoit estoit un

(1) On lit dans une dépêche de M. Chanut du 41 décembre 1663 : « Le S' de Heemveliedt et M. de Beverweert sont tout le conseil de la Princesse royale. » M. de Heemveliedt était étendant de la maison de la princesse. — Madame Stanhop, anglaisi, i6tait la femme de M. de Heemveliedt.

homme de fort bonne mine, qui avoit Tespée au costé et la plume sur le chapeau. Apres avoir assouvi sa colère, il le laissa plus mort que vif et se retira sans dire mot. Nous fismes demander par un de nos laquays pourquoy on l'avoit ainsi frotté, il nous vint dire qu'on disoit que le battu avoit tiré un pistolet de sa poche et luy en avoit voulu donner, et qu'il avoit faict faux feu, et qu'on le croyoit filoux.

Le 30*, nous fusmes atf palais avec le S' de Bru* nel pour acheter quelques livres que nostre couzin de la Flatte luy a demandés, mais comme on les tenoit trop chers, nous retournasmes au logis sans avoir rien fait. Le S*" Herbert qui avoit soupe ce soir là chez un de ses amis,. nommé le S' Blanche, en se retirant heurta contre une grosse pierre de taille qui le fist tresbucher au milieu de la rue, et pour surcroist de malheur il tomba sur la mesme main qu'il portoit en escharpe de son coup de cheval. Il s'en releva fort crotté, et ce second accident altéra de telle sorte sa santé qu'il en eust la fièvre le lendemain.

Le 21*, nous apprismes par nos lettres le différend qui avoit esté entre les deux ambassadeurs de France et d'Espagne, qui s' estant rencontrés au Cours, avoient esté près de deux heures à disputer à qui reculeroit et se cederoit le pas. On y accourut de toutes parts, et par l'intervention de quelques-uns de nos Estats, et nommément des S" de Bèverweert, de Meroode, et du Pensionnaire de Witte, qui se pourmenoient au Voorhout, on con-

vînt qu*on en romproit la barrière, pour y donner l'entrée à celuy d'Espagne, qui en tenant la droitte, à la mode de son pays^ creut avoir satisfait à Thonneur de son Roy. Celuy de France a suiet d'estre content, puisqu'il a gardé le rang de son maistre, en faisant faire place à celuy d'Espagne pour continuer son chemin (i).

On nous manda de plus qu'on avoit receu la ratification du trailté du S** de Thou, et que monsieur le Rhingrave, gouverneur de Maestricht, Tavoit envoyée, et qu'elle s'estoit treuvée tout à fait en bonne forme, et avoit autant satisfait nostre Republique qu'elle l'avoit peu esté auparavant, parce qu'on avoit semblé la vouloir rompre. On adioustoit que le S' de Tho'u l'avoit bien fait valoir en son audience, et qu'il ne reste plus qu'à monstrer son adresse au renouvellement d'alliance et au traitté de marine que l'on doit faire.

Le ^3®, le S' de Gentillot nous vint voir et nous dit que les Espagnols pour secourir Alexandrie

(4) M. de Thou n*avait pas seulement obéi, dans cette occasion, à un sentiment de susceptibilité personnelle; il s'était conformé aux instructions de son gouvernement. On attachait alors une importance extrême à ces questions de préséance, comme on peut en juger par ce passage des instructions données à M. Chanut, lors do son dépari pour la Haye : « La rencontre d'un ambassadeur d'Espagne au mesme lieu luy fera penser plus attentivement à la dignité de Sa Majesté, pour laquelle il n'y a point d'extrémités auxquelles il ne se doive exposer plustost que de souffrir que le ministre d'Espagne introduise aucune chose dont il puisse tirer l'avantage d'égalité de rang. »

M. de Thou rendit un compte très détaillé de toutes les circonstances de cette querelle d'étiquette (Voir son curieux rapport n' IV de V Appendice),

avoient donné du costé de la Bormidai au quartier du duc de Modene, mais que le lieutenant gênerai Bay$ avoit si bien soustenu l'attaque, que, après y avoir esté tué, ses gens avoient repoussé vigoureusement les ennemis, qui se sont retirés après avoir perdu huit à neuf cents hommes, et entre autres le lieutenant gênerai Strozzi qui est demeuré percé de neuf coups d'espée. Âpres cette tentative, qui leur a si mal reiîssi, ils se sont campés à une lieiie des lignes, si bien qu'on croit qu'ils ont le dessein de bazarder un second combat. Il n'y a eu que les Allemands qu'a amenés le gênerai Henckefort, qui ayent donné à cette fois, et ils se plaignent d'avoir esté tres«mal secondez des Espagnols et des Italiens. Cependant ils ont fait glisser dans la place ce fameux ingénieur Béret ta qui a tant taillé de la besogne aux François lorsqu'ils assiegeoient Valence ; et pour monstrer qu'il n'a pas oublié son mestier, dès qu'il y a esté il a fait faire une sortie en laquelle ceux de la ville ont ruiné une bonne partie de la tranchée des François, où le marquis Ville, qui la commandoit ce iour là et y fit très bien, fut blessé à la teste, et le lendemain on le transporta à Turin pour l'y faire panser.

Comme il prenoit congé de nous, et que nous le conduisions iusques à la porte, nous y treuvasmes le S' d'Haucourt qui monta avec nous : il nous apprist qu'un party de Rocroy avoit enlevé trois procureurs : deux du Parlement et l'autre du Chastetelet. Us estoient allés se pourmener avec leurs femmes à Vincennes et ils rencontrèrent quelques ^

»% VOrAGB A PARIS.

cavaliers qui venants tout droit à eux, les prirent et les mirent en crouppe. Leurs femmes qui estoient au desespoir de voir ainsi emmener leurs marys, offrirent de payer sur l'heure 2 000 livres, mais ils n'en voulurent point, disants que ce n'estoit pas pour l'argent qu'ils les enlevoient et s'en allèrent ainsi sans leur en donner d'autres raisons. Ils n'eurent pas faict deux cents pas qu'ils rencontrèrent un gentilhomme qu'ils arresterent aussy prisonnier, mais il leur dit d'abord : ce Messieurs, ie suis un pauvre gentilhomme et ie n'ay ni charge ni employ ; vous ne tirerez rien de moy, ie ne suis point de ces richards de Paris : vous vous ferez découvrir, car vous ne pouvez passer qu'à un coup de mpusquet de ma maison ou de celles de mes amis et de mes parents, qui d'abord monteront à cheval pour me recourre. C'est pourquoy ie vous supplie de me laisser aller. » Sur quoy le commandant du party dit : « Monsieur, si nous vous laissons aller, vous n'aurez pas fait cent pas que vous tomberez entre les mains d'une autre troupe^ mais pour éviter qu'on ne vous tourmente plus, tenez, voilà mon estuy que vous donnerez au comman* dant et luy direz que c'est le marquis de la Frette qui vous l'a donné et qui luy ordonne qu'on vous laisse passer. » — U congédia ainsi ce gentilhomme, qui n'eust pas fait cent pas qu'effectivement il tomba dans une embuscade , et l'estuy du marquis de la Frette luy servit à s.'en tirer. Monsieur le Prince a fait prendre ces personnes parce qu'on a pris quatre de ses cavaliers, qu'on

a roués en Grève comme voleurs de grands cheminSy ce qui l'a tellement picqué qu'on croit qu'il fera le mesme traitement à ces pauvres procureurs pour venger par là la mort de ses cavaliers qui se défendirent si bien qu'avant qu'on les pust prendre ils couchèrent par terre cinq ou six archers. Il nous dit aussi qu'on a résolu au Conseil du Roy, pour empescher les courses des ennemis aux environs de Paris, de faire des redoutes sur toutes les adveniîes et d'y entretenir deux mille hommes.

Ce mesme iour, sur le soir, nous envoyasmes à la Charité l'un de nos laquays nommé Baspaulme, afin qu'il y fust pansé d'un mal presque incurable. On creust d'abord qu'il estoit travaillé des hemorrhoïdes, mais on reconnut enfin que c'estoit un abcès qu'on perça. On ' traite merveilleusement bien ces maux à la Charité, parce qu'on y a Janot qui est un tres-habile chirurgien.

Le :24*, nous escrivismes en Hollande, et comn^e la maladie du S' Herbert augmentoit, on manda encore deux médecins, àsçavoir le S' de Lemonom, médecin du duc de Longueville , et le S*^ Meniot (i) pour consulter avec le S*" du Four qui l'avoit assisté dès le commencement de son mal. Ils furent d'advis qu'on eust recours à la saignée qu'il apprehendoit fort, craignant qu'elle luy diminuast ses forces ; mais elle luy estoit nécessaire

(4) Le médecin MeDJot était protestant. Il était de la société de madame de Sablé qui l'avait mis en relations avec Pascal. (Voir la lettre de Pascal à madame de Sablé, tom. 1, p. 56 des Pensées, fragments et lettres de Biaise Pascal. Paris, 48i4.)

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pour abbattre le feu de la 6evre, car ils craignoient qu'ayant passé le troisième iour sans s'estre reiglée, elle devint quarte, à cause de la constitution du malade, qui est tout à fait melancholique. Us dirent aussi que toutes ces petites sueurs qu'il a eiies dès le commencement, estoient des marques d'une longue et fascheuse maladie, et qu'il falloit par la seignée et des aposemes laxatifs et rafraîchissants qu'ils lijy ordonnèrent, tascher de dimi' nûer ces grandes chaleurs, qui l'accabloient et l'empeschoient de dormir et presque de respirer. Cependant le S' de Bruncl recommença à faire ses lettres, d'autant que les médecins l'avoient asseuré ; mais son repos fust bien tost troublé, car sur les dix à onze heures de la nuict luy faisant raccommoder son lict, et l'ayant enveloppé dans une couverte devant le feu, iusques à ce que tout fust adiusté, il ne voulut pas se coucher et commença à tenir des estranges discours, disant qu'il vouloit mourir et qu'on l'empeschoit, et mille autres propos de mauvais augure. Le voyant à ces termes, il envoya nostre laqiiays, qui attendoit les lettres, nous esveiller, et nous pria de venir en sa chambre parce qu'il ne sçavoit comment l'obliger à se recoucher. Nous nous levasmes d'abord et le treuvasmes devant le feu qui se tourmentoit d'une pensée qu'il avoit de ne pouvoir pas estre sauvé et qu'il devoit mourir sans qu'il pust subsister devant le jugement de Dieu. Nous taschasmesde luy faire perdre cette imagination et luy dismes qu'après l'avoir mis au lict il se treuveroit mieux. Il s'y

laissa conduire moitié par raison moitié par force, car il nous le fallut prendre par les pieds et par la teste pour Ty mettre. Il n'y fust pas qu'il demanda son coffre, et nous pria de sortir de sa chambre, voulant parler en particulier au sieur de Brunel ; nous n'en fusmes pas si tost sortis, qu'on nous vint rappeller et dire qu'il commençoit à entrer en resverie, et en effet nous le vismes bien, car il ne tenoit point d'autres discours que ceux que nous avons dit et nous commandoit tousiours de prier. Nous mandasmes d'abord le S' de Ficquefoord, et le priasmes de nous assister. Nous envoyasmes ensuite deux laquais, l'un pour chercher les trois médecins et le chirurgien nommé Soubarant qui l'avoit tousiours servi, etil'autre pour aller quérir l'un des ministres, nOTnmé le S' Gâche. Il refusa de venir, d'autant qu'il ne connoissoit point lelaquays qu'on luy envoyoit. Pour ne le pas laisser sans la consolation d'avoir un ministre, le S' de Spyck qui s'estoit habillé monta à cheval et le fut prier de venir. Il luy fit mille excuses de ce qu'il n'estoit pas venu avec le laquays , disant qu'on leur pourroit faire quelque frasque s'ils sortoient la nuict avec des personnes qu'ils ne connoissent pas bien , et qu'ils ne se hazardoient pas si à la légère. Le ministre estant donc venu, il commença à examiner le malade touchant les articles de sa foy dont il rendit fort bonne raison, et rayant un peu exhorté à songer que cette vie terrestre n'cstoit rien au prix de celle du royaume des Cieux, qui lui estoit préparée , il fit une très

belle et très dévote prière. Apres qu'il Teust achevée, voyant qu'il n'y avoit plus rien à faire, il nous souhaitta le bon iour, recommandant le pauvre malade à la miséricorde de Dieu.

Le aS*, à l'aube du iour, le ministre, s'en estant allé, le S^ Herbert ne nous demanda autre chose que de faire continuellement des prières pour luy, en quoy leS^ de Brunel le satisfit beaucoup, et luy en ayant fait une grande quantité, il le supplia de vouloir un peu essayer de dormir, le repos luy estant fort nécessaire, n'en ayant eu depuis trois iours. S'estant ainsi fort bien préparé à la mort, la fièvre commença à redoubler, et le fit entrer en une frénésie si grande et si excessive, que comme il n'avoit aupamvant parlé que de Dieu, il ne parlait que du diaolt, criant qu'il estoit damné, que la miséricorde de Dieu s'estoit retirée de luy, que l'enfer luy estoit préparé, qu'une légion de diables estoit en son corps , qui le tourmentoit et qui le trainoit par la chambre. Il profera cent mille autres discours qui faisoient frémir. Pour y remédier, on luy fit la saignée au pied, qui avoit été ordonnée. Le chirurgien pour mieux prendre son temps ne l'avoit point quitté, et luy rasa aussi la teste, afin de luy appliquer des poulets tous vifs coupés en deux, pour attirer la grande chaleur du cerveau. On eust grande peine à le raser, car il ne faisoit que se débattre des pieds et des mains pour y résister, et ne vouloit point le souffrir, croyant et mesme disant qu'on le vouloit tuer. En suite il nous supplioit, que comme il yoyoit bien qu'on le

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vouloit assassiner, on Iny donnast une douce morty en luy ouvrant une artère, et qu'on le laissast ainsi mourir, ou bien on luy mist une es-» pée en main, et qu'il se tuëroit soy mesme. Nous en vinsmes pourtant à bout, et luy ayant rasé le sommet de la teste, on luy appliqua ces poulets qui firent un assez bon effet, mais pourtant pas ' si grand qu'on Tavoit souhaité ; c'est pourquoy les médecins ordonnèrent qu'on le saignast au bras, ce qui fut fait, et qu'on lui remist d'autres poulets : tout cela luy profitoit fort peu et ne faisoit aucunement cesser sa frénésie; ce qui fit qu'on luy deslia encore le bras auquel on l'avoit saigné, pour le mettre fort bas^ et luy attirer tout ce sang bouillant qui luy envoyoit ces fumées à la teste. Mais comme on ne voyoit aucun amendement en son transport, on manda un ministre, le S' Drelincourt, qui luy fit la prière. Sa frénésie ne laissa pas d'excéder iusques à un tel poinct, qu'il demanda ses habits et se voulust lever. Nous avions assez de peine à sept ou huit que nous estions de le tenir au lict pendant tous ces efforts.

Nous avons oublié de dire qu'en 2^ heures de temps il n'avoit rien voulu prendre pour se nourrir, et avoit renversé, brisé et cassé tout ce qu'on luy avoit présenté. Les médecins estants revenus entre le soir, luy ordonnèrent des ventouses et le S' Meniot accorda au S' de Brunel de rester auprès de luy toute la nuict pour le veiller, et lui faire appliquer à propos les ventouses. U fallut luy tenir bras, iambes et tout le corps pour les luy appli-

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quer ; mais on ne les luy eust pas appliquées qu'on en vist un bon effet, car sa fureur cessa tout d'un coup et il commença à dormir. On luy avoit tiré ce iour là près de trente onces de sang, et sans cela, parlant humainement, il seroit mort. On le veilla toute la nuict, mais il dormit paisiblement.

Le :26*, à la poincte du iour, iLdemanda à boire et à manger, ce qui nous donna une assez grande ioye, le croyants sauvé. Les médecins mesmes nous dirent qu'ils avoient à présent autant d'espérance et plus de sa santé, qu'ils avoient eu de crainte, le iour précèdent, de sa mort : la fièvre neantmoins ne le quitta pas, mais au contraire s'augmenta : ce qui fit qu'on lui ordonna encore une saignée et deux heures après un lavement, dont il se treuva fort bien. Il parla ce iour là avec grande raison et n'extravagua plus. Il se souvint de ce qu'il avoit blasphémé pendant sa frénésie, dont il eust un si grand regret qu'il nous dit que nous avions eu grand tort de ne luy avoir point fermé la bouche, sçachant qu'il s'estoitsi bien préparé à la mort, et nous tint un discours qui nous mit les larmes aux yeux. Tout ce qui le faschoit le plus estoit qu'il n'avoit pas fait la Cène, disant que s'il pouvoit reschapper de sa maladie, il ne manquerait pas de la faire, et de mener bien un autre train de vie qu'il n'avoit fait cy devant, ayant une vraye repentance de ses péchés et en demandant pardon à Dieu. Nous ne fusmes pas au presclie pour ne le point abandonner, mais nous donnasmes un billet à un de nos amis, pour le faire recommander aux

prières de l'Église. U demanda continuellement à boire, se sentant le corps tout aride et bruslé des tourments du iour précèdent. Le S' de Ficquefoord a eu un soin particulier de luy et Ta assisté de tout ce qu*il avoit en sa maison, nous offrant de le veiller, dont nous le remerciasmes fort, ayants assez de monde. Il nous envoya pourtant son valet de chambre, et il vint luy mesme de tems en tems cinq ou six fois le iour demander des nouvelles de sa santé.

Le 27^ et le 28*, il demeura tousiours au mesme estât, et nous gardasmes ces deux iours le logis pour l'assister, bien que nous fussions invités à la tentative du S^ de Gillier qui devoit se faire recevoir conseiller au Parlement.

Le 29®, pendant que nous estions à l'académie, le S^ de Mortaigne eust querelle avec le chevalier de la Frette ; et faute d'espées ils se battirent à coups de gaules et à coups de poings, et se frottèrent de la bonne façon. Le S*" del Campe y accourut, les sépara à grands coups de chambrière , et envoya le dernier au cachot. A nostre retour nous receusmes nos lettres, que nous n'avions pu avoir le iour auparavant, par lesquelles on nous marquoit que l'ambassadeur de France, en reiouïssance de la prise de Montmedy et de la ratification du traitté entre son roy et nos Estats, avoit invité à souper Messieurs les Estais Generanx en corps et les avoit magnifiquement et superbement traités. Il avoit fait ranger devant sa maison quantité de tonneaux poicés en forme de pyra-

mide, qu'on alluma sur le soir, pendant qu'au bruict du canon et des mousquetades, des violons, des trompettes et des tymbales, on beuvoit les santés de leurs Maiestés et de Messieurs les Estats (i). Comme nous estions occupés à lire toutes ces belles choses, on nous vint dire qu'il y avoit deux prestres qui vouloient voir le S^ Herbert sur un advis, qu'ils asseuroient qu'on leur avoit donné, qu'il les avoit demandés. Nous le leur niasmes fortement, et nous nous opposasmes à leur dessein leur disant qu'il n'y avoit iamais songé. Ils opiniastroient pourtant qu'il avoit dit que s'il ne changeoit de religion, il seroit damné, que celle qu'il avoit iusques icy professée ne valoit rien, et qu'il vouloit mourir catholique romain ; et nous dirent mille faussetez de cette nature, et voulurent mesme nous pousser et entrer par force en la chambre du malade. Le S' de Brunel commença à se

(4) M. deBrienne, écrivant au chancelier pour lui demander de tenir la main à l'exécution des édita qui levaient le séquestre mis sur les navires et les marchandises des Pays-Bas, parle de cette fête et y voit un motif de plus pour qu'une juste satisfaction soit accordée à ce pays: « Certes, dit-il, les dernières lettres de M. de Thou nous convyeut d'avoir en considération les subjects de Messieurs les Estats dont les députés ont assisté à un festin et à un feu de joye fait par M. l'ambassadeur au sujet de la prise de Montmedy, et le peuple en a témoigné beaucoup de rejouyssance, auquel il n*a pas déplu de boire du vin que deux fontaines ont versé pendant plus de six heures. Je ne vous aurois pas mandé cette particularité n'estoit qu'elle fait quelque chose au sujet dont il est question ; et il est certain qu'il fault ou perdre pour tousiours les Estats ou adoucir les mécontentements dont ils sont pleins. C'est une republique si opposée à nos ennemis, et qui est l'ouvrage de cette monarchie, qu'elle semble ne pouvoir estre ny négligée ny abandonnée. » (Dépèche du 3 septembre).

fascher, et leur dit qu'ils estoient de mechaotes gens et des perturbateurs du repos de toute l'Europe ; et que tandis qu'il y auroit des prestres et de telles sortes de gens qui ne cherchoient que sedition, la chrestienté seroit en trouble, et que devant Dieu ils n'en pourroient avoir pardon. Pour flatter le S' de Brunel, ils disoient qu'il estoit un fort bonneste bomme, et qu'ils ne croyoient pas qu'il eust cette opinion d'eux, tascbants tousiours d'entrer ; ce qui fit que nous les menaçasmes de les ietter du baut en bas des degrez. S'appercevants que nous prenions feu et que nous nous mettions en colère, ils s'en allèrent et advertirent le commissaire du quartier, et luy soufflèrent cent faussetez aux oreilles ; ce qui fit qu'il nous vint voir à l'instant, nous demandant ce que c'estoit ; s'il estoit vray que nous avions refusé et mesmement cbassé les prestres, le malade les ayant demandés. Nous luy accordasmes le premier, mais pour l'autrékious luy dismes que personne n'en avoit demandé, et que le pauvre affligé n'y avoit songé de sa vie. Il pria le S' de Brunel de vouloir aller treuver le lieutenant civil, pour luy expliquer toute l'affaire : ce qu'il fit et parla au dit lieutenant civil qui luy dit qu'il vieudroit luy mesme voir le malade, comme il fit ; et luy ayant demandé s'il estoit vray qu'il avoit demandé des prestres pour se convertir, il respondit que non et qu'il vouloit vivre et mourir en la religion qu'il avoit tousiours professée, et qu'il n'avoit eu iamais la moindre pensée de cbanger.

Le lieutenant civil lui dit : ce Mais Monsieur, peut-

n% VOYAGE A PARIS.

estre qu'on vous fkit parler ainsi. — Non, répondit-il. Monsieur, ie ne prétends pas de changer de religion, ni d'admettre aucun prestre. » IkT le lieutenant civil donques se retira, et comme il fut hors de la chambre, nous luy fismes une petite harangue que nous nous estonnions fort de Tinsulte et de Tinsolence de ces prestres ; qu'on establissoit par là en France une espèce d'inquisition, qu'en nostre pays nous laissions mourir le monde en sa religion, qu'on ne les venoit pas troubler lorsqu'ils estoient aux abbois, et que nous nous estonnions que nous, qui ne dépendions pas du Roy estant estrangers, fussions inquiétés de la sorte ; mais que nous ne manquerions pas d'en advertir Messieurs les Estats, afin qu'on s'en plaignist au Roy. Il haussa les espaules, et nous parla fort civilement, disant que ces prestres avoient eu advis qu'on les avoit demandés. Nous luy dismes que nous vou» lions sçîf^ir qui estoient ceux qui avoient avancé une telle fausseté, et en tirer iustice. Il nous dit que nous n'avions qu'à faire faire une requeste, et qu'il ne manqueroit pas à y avoir esgard. Le S** Drelincourt fit encore à son départ la prière, voyant le malade bien bas et ne croyant pas quMl passast la nuict.

Le 3o*, le S' Herbert expira sur le midy, treizième iour de sa maladie, pieusement et fort résolu, recevant les bonnes exhortations et prières du S' Drelincourt et les nostres avec une ardeur et constance non pareilles. Il conserva le iugement iusques à un demi-quart d'heure avant sa mort; il

AOUT 1657. %ê$

confirma ses légats de son propre mouvement, el ayant dit qu'il prioit ses tuteurs de reconnoistre le S' de Brunel de quatre mille francs, son valet La Rivière de deux cents livres, etc., iladiousta qu'il donnoit cinq cents livres aux pauvres de cette ^lise. Il les voulut mettre par escrit, mais le S' de Brunel et nous tous l'en empeschasmes, afin qu'il De se troublast point l'esprit, disants que le S** de Ficquefoord et quelques autres qui y estoient pre* sents, serviraient avec nous de temoings, pour pou^ voir rendre valide ce qu'il avoit voulu escrire, et nous luy promismes de faire sçavoir sa volonté à messieurs ses tuteurs et héritiers. Il se laissa ainsi contenter. On voit par là ce que c'est de l'homme^ et qu'on ne doit pas se glorifier ni de ses forces, ni de sa ieunesse, car quand cette heure est venue, il n'y a personne qui y puisse résister. Nous en sommes tellement touchés que nous ne le sçau* rions estre davantage pour un de nos frères, aussi l'aimions-nous comme s'il Teust esté, car il avoit des qualités qui nous y obligeoient, outre que nous avions esté eslevés ensemble une bonne partie de notre bas aage au collège, où l'on contracte cette forte amitié qui ne finit qu'avec la vie. Sa mort a pu mettre fin aux devoirs de celle que nous luy portions, mais elle n'en mettra iamais au souvenir que nous aurons de sa vertu et de son mérite.

Le 3i', nous le fismes enterrer sur les six heures du soir, au cimetière de ceux de la religion, du fauxbourg Saint-Germain. AT notre ambassadeur

141 YOTAGE A PARIS.

et tous nos amis j assistèrent, et il y eust une assez belle compagnie.

Le i^^s^tembre, avant que d'aller à Tacademiei nous fîismes dire adieu aux S*^' de Gentillot, Keppel etMarbay quipartoient ce iour mesme pour retourner en Hollande. L'a près disnée nous rendismes visite au sieur de Ficquefoord ^pour le remercier delà peine qu'il avoit prise de nous assister pendant la maladie et iusques à la mort du pauvre S' Herbert.Ilnousdit que le siège d'Alexandrie estoit levé, faute d'infanterie, et que les François en quittant le camp y avoient mis le feu. Nous apprismes aussi de luy, que Saint-Venant s'estoit rendu à M' de Turenne, et qu'en suite il avoit secouru Ardres; mais que Bouteville avec quelques troupes de M'IePrince, luy avoit pris4oo charrettes de bagage. Le gouverneur de la Fere, nommé Cyron, créature de M. le cardinal, à qui il avait donné le commandement du convoy, en luy défendant de faire aucune halte, fut cause de ce malheur : car n'estant qu'à une lieue du camp de M. de Turenne, il fit balte et prit le devant avec les meilleures troupes du convoy, pour porter la nouvelle que tout estoit en seureté; mais pendant qu'il la donnoit, il en vint une qui portoit que tout estoit perdu, et que les troupes de Bouteville, ayant eu le temps de ioindre le bagage, avoient donné dessus, pris ce qu'il y avoit de meilleur, et mis le feu au reste. Sur cet advis M^ de Turenne commanda en toute diligence à sa cavalerie de monter à cheval pour leur

faire quitter la proye, mais ce fust trop tard, car ils avoient desia gaigné le devant et il n*y avoit pas moyen de les atteindre. Il envoya incontinent après Cyron prisonnier à la Cour, pour lui faire faire sonprocez, parce qu'il avait contrevenu au commandement de son gênerai. En quoy certes il luy fit service, car les officiers estoient si outrés contre luy, à cause de la perte qu'ils avoient faite que peut-estre ils lui auroient faict mauvais party, s'ils n'eussent veu qu'on le vouloit chasticr. Il nous dit aussi que le mareschal de l'Hospital estoit parti pour Noyon , avec les nouveaux eschevins pour y prester serment de fidélité au Roy.

Le 2®, ayant esté le matin à Charenton, en fiacre que nous avions loué pour toute la iournée, nous revinsmes disner à Paris, pour nous divertir l'apres disnée à la pourmenade. Comme nous estions à table, le cocher nous fit dire qu'il ne pouvoit point mener, à cause que l'un de ses chevaux estoit malade, en quoy il nous mentit; mais parce que c'estoit un iour de dimanche, et qu'il avoit loué son carrosse à quelqu'un il inventa cette defaite. La difficulté de treuver un autre carrosse, à cause qu'aux iours de feste il y a peine d'en avoir, fit que nous fusmes à pied chercher les S" des Champs, d'Alone et Moulines, mais ne les ayant pas treuvés, nous revinsmes au logis où le S' de Manse vint nous tesmoigner la part qu'il prenoit en notre affliction, et qu'il avoit esté fort surpris de cette triste nouvelle, d'autant plus qu'il n'avoit rien appris de la maladie duS^ Herbert. Il nous ra«

S<6 TOYAQE À PARIS*

conta qu'il s'estoit passé depuis peu une vilaine action et tout à fait noire au fauxbourg Saint-Germain : c'est que deux amis, aagés de 2^ à 25 ans^ dont l'un estoit fils d'un président de Bourdeaux, et l'autre d'un advocat au Parlement de Paris, ayants ioûé une bon ne partie de la nuict ensemble et le fils du président ayant retenu l'autre à cou* cher avec luy, il se leva de grand matin, et par frénésie ou par despit d'avoir perdu son argent, prist son Cousteau et en donna cinq ou six grands coups au fils du président^ qui se sentant ainsi traité cria deux ou trois fois au meurtre. Â ce bruict ceux de la maison accoururent, et le treuvant en un si pitoyable estât menèrent l'autre en prison : le fils du président mourut cinq iours après sa blessure, et on travaille à faire son procez à cet enragé d'ami, et à résoudre de quelle mort on doit le faire mourir, d'autant qu'il a confessé d'avoir tué du monde de la mesme façon.

Le 3*, les S" de Moulines et de Brasset le fils nous vinrent voir, et après les premiers compliments de regrets, qu'ils nous firent sur la mort de nostre amy, en changeant de matière , ils nous dirent que la Reyne d'Angleterre estoit partie pour Bourbon afin d'y prendre les eaux pour recouvra sa santé. Il y en a plusieurs qui l'y regaignent plustost par la bonne compagnie, qui s'y treuve en une saison fort agréable, que par la qualité de l'eau, tellement que par le divertissement de Tune et l'imagination de l'autre, on se fait plus que si l'on prenait toutes les médecines du monde ; outre

que la diète et le bon régime qu'on y observe, contribuent beaucoup à se bien porter. Ils nous apprirent aussi que la Reyne de Suéde seroit en peu de iours icy, et que pour y paroistre elle y avoit desia fait faire la plus belle livrée du monde, et entre autres cent casaques de gardes en broderie, dont chacune avec Thabit cousteroit près de mille francs. Du commencement elle les a voulus vert brun, disantque de toutes les livrées il n y en avoit point qui lui eust plus agréé que celle de M' d'£spernon, qui est de cette couleur. Mais par ce caprice qui luy est si naturel, elle a desia changé d'advis et veut une livrée violette et d'evesque. Je ne sçay si c'est pour mieux faire icy sa cour à la mitre (i), et en obtenir une bonne pension et qui supplée à ce où ne peut atteindre la sienne de Suéde.

Le 4°> nous rendismes visite au S' de Ficquefbord, nostre voisin. Il nous apprit que le Protecteur insistoit fort à ce que cette couronne fist quelque siège par mer, et principalement celuy de Dunquerque qui luy doit appartenir selon le traité; et que la France voyant la faute qu'elle avoit faite en le promettant, commence à avoir horreur de cette entreprise, d'autant que donnant ainsi pied aux Anglois au deçà de la mer, elle peut en recevoir un iour très grand dommage. Pour remédier à ce grand inconvénient, elle court hazard de se brouiller avec l'Angleterre ; pourtant elleauroit fort envie

M) Allusion au cardinal Mazarin.

Si8 V OTAGE A PARIS.

de se bien réunir avec la Hollande qui doit aussi appréhender un tel voisinage.

Ce mestne iour le comte Charles, cadet de M' le Rhingrave, nous vint voir et dire adieu k mesme temps, car il n'estoit venu icy que pour quelques affaires , et estant arrivé le soir auparavant, devoit partir le lendemain. C'est un gentilhomme dont la seconde veuê ne fait point rabattre de la bonne opinion qu'on en a conçeue en la première, et il nous semble mesme qu'il acquiert tous les iours et de l'esprit et de l'estime. Il nous raconta forces nouvelles du siège de Montmedy, combien on y avoit tué de monde, combien de- peines et de travaux on y avoit soufferts et comment ils avoient estez tourmentez des mouches, tant en leurs personnes, lorsque les viandes estoient sur la table, qu'en leurs chevaux, lorsqu'ils estoient en campagne. La vigoureuse défense des assiégés ne s'estant pas arrestée à ceux de la garnison, il nous dit qu'outre les paysants qui s'estoient ietté^ dedans, les femmes avoient fait des merveilles, ayant paru sur les remparts avec des mousquets pendant que les hommes dans les tranchées estoient aux mains avec les assiégeants. Il est fort bien auprès du mareschal de la Ferté, et est de dessein de passer l'hyver en cette ville où il fera sa cour sans doute de la belle manière.

Sur le soir nous visitasmes notre ambassadeur, et dans l'entretien il nous dit que Paris n'estoit point si grand qu'on le dit communément, adioustant qu'il avoit eu la curiosité de faire mesurer sa

longueur, de la porte Saint-Martin iusques à celle de Saint- Jacques, et qu'elle n'est que de 4 554 communs pas ; qu'il avoit fait compter les ieux de paulme, et qu'il n'y en avoit que 1 14 ; et quant aux habitants il croyoit qu'il en avoit environ 6oo ooo et 3o ooo maisons, ce qui est fort peu pour une si grande ville qu'est Paris. Le S*" Gâche, qui est l'un des ministres de Charenton et qui avoit assisté le S' Herbert, y estant survenu, nous changeasmes de discours, et lui racontasmes une droslerie qui nous es toit arrivée la nuict passée. C'est que ceux de noste haubergue, qui estoient tous catholiques, ayant esté faschez de ce que nous n'avions pas voulu admettre ces prestres qui avoient voulu voir le S*" Herbert, comme nous avons dit cy dessus, avoient entrepris de nous faire peur, heurtants de nuict à nos portes et y faisants quelque bruict. Nous creusmes d abord que c'estoient des voleurs : ce qui fit que nous estants levés, et ne sortants pourtant pas de nos chambres parce qu'il faisoit fort obscur, nous fermasmes nos portes à double tour. Dès que nous fusmes recouchés, on recommença à heurter, et bien que nous criassions : qui est là ? personne ne respondoit. Ce badinage dura iusques auiour.

Le 5^, le lendemain, sur ce que nous dismes à nostre hoste qu'il y avoit eii des voleurs la nuict, qui avoient voulu entrer de force en nos chambres en poussant les portes, il fit semblant d'en estre effrayé, et alla chercher par toute la maison, et n'ayant treuvé personnne, dit qu'il croyoit que c'estoit Tame du.defunct qui estoit revenue pour

demander qu'on lui fist dire des messes ; qu'il estoit mort de leur religion^ et que nous avions très mal fait d'avoir chassé les prestres, et que son âme nous viendroit bien souvent tourmenter. Voyants que c'estoient des choses apostées, nous fismes semblant de le croire pour attraper cette ame, et pour voir si elle ne sentiroit pas les , bons coups de baston que nous lui préparions. Mais ie crois qu'elle s'apperçeut de notre dessein, car nous estant couchésy et ayants mis auprès de nostre chevet de quoy la bien frotter, et laissé une chandelle allumée sous nostre cheminée pour voir quelle forme elle avoit, elle ne heurta qu'une fois à la porte : nous nous levasmes aussitost, et nous tenants près de la porte pour la laisser heurter la seconde, soit qu'elle eust apperçeula lumière, soit qu'elle nous eust entendu lever, elle ne revint plus ; et ainsi, sans faire dire messe, nous l'avons chassée.

Nous fusmes chez monsieur le Premier qui estoit arrivé icy le iour auparavant j il nous tesmoigna qu'il avoit esté touché de la mort du S*^ Herbert, et qu'il en avoit esté fort surpris, l'ayant apprise le iour mesme de son arrivée. Il nous dit qu'il estoit venu en cette ville pour quelque procez, et qu'il faisoit estât d'en partir en peu de iours. Il nous pria d'asseurer nos père et mère de ses très humbles services. En sortant nous treuvasmes le S** des Champs en l'escurie voyant panser un cheval qui avoit mal à la iambe. Il nous dit qu'il avoit mené ses chevaux anglois à la Cour, et que Sa Maiesté en avoit choisi les meilleurs. Il nous apprit

une assez bonne nouvelle, en nous asseurant que le S' de Heemveliedt estoitsur lepoinct d'estre disgracié et chassé de la cour de madame la princesse royale, par le moyen de la Reyne d'Angleterre, qui en faisoit de fortes instances, voyant que c'est un fourbe qui ne mérite pas d'estre traité d'autre façon . Sur lemidy nous receusmesnos lettres par lesquelles nous apprismes que la foudre estoit tombée à la Haye, et qu elle avoit abattu la tour de la maison deMaes où estoit logé l'ambassadeur de France. Ou nous escrivit aussi que madame de Dona la douairière estoit morte, et que le S^ d'Ameronges estoit de retour de son ambassade de Dannemarck.

L'apres disnée nous nous en allasmes pourmcner avec le S' de Brunel au Luxembourg, pour nous divertir et prendre l'air de ce beau iardin. Apres y avoir fait quelques tours nous nous assismes sur un banc où quatre à cinq personnes que nous ne connoissions point vinrent aussitost se mettre auprès de nous, estants de différente religion, profession et nation. Car quant à la religion, il y avoit des huguenots et des catholiques. Pour la profession il s'y treuvoit un advocat, un agent des affaires des marchands d'Angleterre, et un horloger de Paris. Pour la nation on y voyoit des Anglois, des Hollandois et des François^ si bien qu'on eust dit qu'on estoit en la barque de Deift, exceptez que ceux cy parloient avec plus de iugement et de raison que ne font d'ordinaire nos petits bourgeois. L' Anglois nommé MuUer estoit le plus sensé d'eux tous et qui avoit les plus grandes

S5St VOYAGE A PARIS.

corresppndaiices. Nous apprismes de luy que AT de Turenne, pour suppléer au besoing de l'argent qu'on ne luy pouvoit faire tenir seurement à Saint- Venant, avoit fait couper pour 3o ooo livres de sa vaisselle d'argent, et qu'il en avoit fait marquer les pièces d'une fleur de lys, et qu'il y en avoit de 1 5, 3o et 60 sols, qui ont esté distribuées aux Anglois qui commençoient à se mutiner. Quand on aura recouvré de l'autre argent, on reprendra ces pièces. Il nous dit aussi que quatre ou cinq capitaines du régiment des Gardes estant allés auprès de M' le cardinal pour avoir quelque recompense de ce qu'ils s'estoient si bien acquités de leur devoir dans le siège de Montmedy qu'ils en portoient encore les marques, il leur avoit respondu avec une mine sérieuse, qu'il estoit plus que raisonnable que des personnes de leur condition et de leur mérite, reçeussent quelque recompense, et que mettant la main à la poche, il avoit donné à chacun un escu d'or, dont ils avoient esté si honteux et si outrés qu'ils s'en estoient retournés en pestant contre l'avarice du ministre. Cependant la politique en est admirable, car par là il sait que personne ne luy viendra plus rien demander, de peur qu'il ne luy en arrive de mesme. Il nous dit aussi qu'on faisoit courir le bruict qu'il y avoit eu un combat entre les deux armées auprès du Catelet, mais qu'il sçavoit fort bien qu'il n'y avoit eu qu'une escarmouche entre les troupes du comte de Grandpré et celles de la garnison de Rocroy, dont il avoit défait et taillé en pièces 800 chevaux, et que le S' de

Montait, qui en est gouverneur et qui commandoit le party, ayant esté blessé en cette rencontre, s'estoit retiré en desordre et en grande haste dans la ville, et qu'il y avoit perdu beaucoup de ses officiers entre autres le chevalier de Foix. Il nous dit de plus qu'il avoit nouvelle d'Angleterre, que le Protecteur avoit donné ordre à sa flotte de suivre et d'observer les HoUandois, dès qu'ils seront en mer, et que au cas qu'ils attentent quelque chose contre les Portugais, où on croit qu'ils doivent aller , elle les charge. Nous apprismes aussi de luy que la Republique d'Angleterre estoit très mal satisfaite de cette Couronne, parce que M' le cardinal voudroit bien se dégager de ce qu'il a promis au Protecteur, et s'exempter de faire un siège maritime pour satisfaire au traité qui est qu'au cas qu'on prenne Dunquerque, il sera mis entre les mains des Anglois et qu'à la première campagne on s'attachera à Gravelines, ou à quelque autre place d'importance, qui sera pour les François suivant le convenu. L'ambassadeur Lockard presse fort la Cour et parle assez haut. Il s'est mesme laissé emporter à dire que son maistre ne trompe personne et qu'il prétend aussi qu'on ne le trompe pas, et que si on ne veult pas entreprendre ce siège, son maistre luy a commandé de demander le remboursement des frais qu'on a faits pour l'armement de la flotte depuis le i^' d'avril iusques au i^ de septembre, à raison de aSooo escus par ioùr, et qu'au cas qu'on luy refuse ce dédommagement, il treuvera bien moyen de se faire iustice.

S5I VOTAGB À PARIS.

Le 6*9 en revenant de chez madame de Longschamps, où nous avions passé Tapres disnée, nous rencontrasmes le S^ Dalonne qui nous dit qu'il avoit donné 4o pistoles au S"" d'Oudeyck par ordre du sieur de la Yillomer, pour luy feire faire des habits, et qu'il taschoit de luy en faire encore obtenir loo autres de sa grand'mere pour payer icy quelques petites debtes, et s'en retourner en Hollande avec le reste, comme il le luy a pro* mis : mais nous l'advertismes de ne luy faire rien toucher iusques à ce qu'il fust tout à £iiict prest à partir, qu'autrement il ne bougerait pas d'icy, et y resteroit pour y manger l'argent qu'on luy auroit mis entre les mains. Il nous respondit qu'il s'en doutoit bien, mais que quand il auroit reçeu l'argent, il Taccompagneroit iusques à Dieppe ou il le mettroit en un bon vaisseau , et qu'alors il lui donneroît ce qui resteroit de son argent, pensant que par ce moyen il Tempescheroit bien de iouèr aucun tour de ses fripponneries ordinaires.

Le 7®, au retour de Tacademie, le S' de Lorme nous vint voir, et nous dit que le cardinal Anihoine(i) estoit parti en grande diligence pour Rome, afin d'y estre lorsqu'on taillera le Pape de la pierre, qui s'en treuvant fort incommodé est resola

(4) Antonio Barberini, archevêque deRheims, neveu du pape Urbarn VIII qui Pavait fait cardinal en 4627. Il avait laissé à Rome une assez mauvaise réputation, c C*est une chose bien digne de la légèreté delà France, dit Olivier d^Ormesson (4645), de recevoir le cardinal Antoine auquel on enleva les armes de France avec ignominie il y a sept ou huit mois, comme a un traistre qui nonobstant

de se faire tailler pour la troisième fois ; et on croit que ce ne sera pas sans courre risque de la vie^ et ce cardinal ne voudroit pas estre absent en une telle conioncture. Il nous dit de plus que trois galères turques ayant fait descente sur la coste de Marseille, avment pillé quelques villages et emmené une galiotte.

H nous leut aussi quelques vers qu'on a faits sur la morale des Jésuites et sur la vie du clergé ; en voicy une copie :

Rondeau sur la morale des Jésuites.

Retirezrvous, péchez : l'adresse sans seconde De la fameuse troupe en Escobars féconde Nous laisse vos douceurs sans leur mortel venin; On les gquste sans crime, et ce nouveau chemin Mène sans peine au ciel, dans une paix profonde; L'Enfer y perd ses droicts, et si le diable en gronde On n'aura qu'à luy dire : Allez, esprit immonde, De par Boni, Sanchez, Castro, Gans, Tambomin,

Retire^vous*

\y ô Pères flatteurs, sot qui sur vous se fonde^ Car Vautheur incognu, qui par lettres vous fronde (i), De vostre politique a découvert le fin. Vos probabilités sont proches de leur fin :

qu*il en fast protecteur, en avoit abandonné les interests. » [Journal d^Ormesson, publié par M. Cbéruel, etc., U I*', p. 332.)

L8 cardinal Antoine avait rempli à Rome les fonctions de ProUt^ teur pour la France. (Voir dans VAppendioBj n^ V, en quoi consistaient ces fonctions.)

(4) Allusion aux Lettres prownciaUs de Pascal, qui acbevaient alors de paraître, sans que le public sût à qui les attribuer.

Oa en est revenu, cherchez un autre monde.

Retirez-vous (i).

Sur la uie du clergé.

Miramur cuius sint ordinis Praelati : in administratione bonorum agunt ut Laici, in perceptione decimarum ut Glerici, in ornatu vestium ut Mulieres : et tamen non laborant ut Laici^ non praedicant ut Clerici,' non parturiunt ut Mulieres : quia igitur nuUius sunt ordinis, ibunt ubi nuUus est ordo, sed sempitemus horror inhabitat.

Il ne se fut pas si tost en allé, que le S^ de Sainl-Nicolas, qui a esté en Hollande avec leS'Servien, nous vint apporter un secret fort excellent et esprouvé pour la pesche des truittes, que nous Tavions prié de nous donner. Il nous le dicta et nous fit promettre de n^en donner copie à personne^ parce que cela luy feroit quelque tort d*autant qu'on avoit donné un arrest en Dauphiné contre un gentilhomme, à qui il Tavoit donné, et qui là y avoit ruiné toute la pesche des truittes.

Secret pour la pesche des truittes, H faut prendre niusch 4 grains, civette 4 grains, ambre-gris 4 grains, et les bien incorporer ensemble, avec de la moelle d'héron masle. Âpres il faut prendre un quart d'once de la graisse du dit héron, tué en pleine lune, ou environ, parce qu^en ce temps-là il y a plus de moelle dans les cuisses du dit héron, que lorsque la lune est foible. Plus il faut prendre un quart d'once de chat, un quart d*once de Mommie

(4) Ce rondeau se trouve imprimé en tète des premières éditions des Provinciales.

du Levant et un quart d'once de graisse humaine. D faut bien incorporer le tout et y mesler une bonne pincée de sel bien menu, et garder cette paste ou mixtion dans une boite bien fermée, sans qu elle s'esvente, comme pourroit estre une botte de plomb, et on la pourra garder trois ans ainsi sans qu'elle se gaste. Pour s'en servir, faites chercher des vers de terre en quelque lieu humide qui soyent médiocres , car les gros ne sont pas bons à cet usage : laissez-les purger de leur terre dans un sachet, et lorsqu'ils ont ietté leur terre, mettez-les dans un autre sachet où il y aura de la mousse bien nette et bien lavée, où ils achèveront de se purger; et lorsqu'on voudra pescher, il faut avoir une petite boite de fer blanc et la frotter par dedans de la composition susdite, afin qu'elle eu prenne bien Todeur, et après mettre dans la ditte boite iusques à cinq ou six vers purgés, qui prendront cette odeur, puis en mettre un à l'hameçon et pescher selon l'art. Les tniittes y viendront avec ardeur pour prendre le dit hameçon, et pour estre prises. La verge de la ligne doit estre de douze à treize pieds de longueur et le filet de dix, qui doit estre de crin de cheval, bien subtilement entortillé. Il faut faire les hameçons des plus fines esguilles, et avant que les plier les faire rougir au feu, autrement elles se casseraient, et les plier après avec de petites pincettes, puis les remettre au feu, et les retremper bien rouges, puis leur faire prendre la couleur violette afifin qu'ils ne se cassent, et qu ils soient assez forts pour tirer toute truitte sans s'ouvrir.

Le 8®, après avoir esté à Charenton au catéchisme, parce que le iour auparavant nous n'avions pas esté à la préparation de la sainte Cène, à nostre retour nous fismes quelques tours au Palais-Royal avec le S' Gauthier, advocat au Conseil, que nous y treuvasmes. Nous nous y amusasmes

à regarder deux ou trois chiens qui nageoient après une cane qui, en se plongeant sous Teau lorsqu'ils estoient prests de la prendre, ioûa si souvent et les barbets et les spectateurs, que ceux-cy se lassèrent de voir le badinage et ceux-là de la poursuivre.

Le 9**, nous allasmesde grand matin àCharenton, pour y faire la sainte Cène. Le S^'de Speyck y communia aussi pour la première fois; et afin que nous peussions estre au second presche, nous y fismes apprester le disner. 11 fut très médiocre, bien que pour ce qu'il nous en cousta nous eussions sans doute fait bonne chère à Paris. Nous en revinsmes assez tard, et employasmes le reste de la iournée à lire quelques chapitres de la Sainte- Escriture.

Le lo*, nous demeurasmes toute la iournée au logis pour l'amour de la pluye, et nous aydasmes le S' de Brunel à faire revue de ses livres, et à les ranger sur des tablettes parce qu*il craignoit qu'ils se gastassent dans le coffre où il les avoit laissés enfermés depuis cinq ou six ans. Sur le soir le S' de Routes nous vint voir, qui nous dit que le matin on avoit pendu et ensuite bruslé un prestre breton. Il avoit esté condamné à ce supplice parce qu'il avoit eu de grandes privautez avec des religieuses. On nous dit de plus que pendant sa prison il n'avoit pas seulement confessé son crime, mais qu'il y avoit adiousté qu'il n'avoit pas esté seul à le commettre, queTarchevesque d'Auxerre avoit esté de la partie.

Le II®, le S' de Mortaigne nous vint voir, et nous dit que le marquis de Hauterive (t) ayant eu querelle chez madame de Marolles avec un de ses galants, nommé le S' de Martigny, s'estoit battu contre luy à cheval, et qu'il avoit eu de l'avantage au commencement; car Martigny ayant tiré ses pistolets et manqué son homme, en fut blessé de deux balles. A mesme temps Hauterive se ietta sur luy pour luy faire demander la vie ; mais Martigny luy disant qu'il estoit trop brave pour l'y obliger, et qu'il croyoit qu'il se battroit encore à pied con« tre luy, il fust si mal advisé que de tirer son autre pistolet en l'air et de mettre l'espée à la main. En cet estât il va à Martigny, mais la chance tourna, car celuy-ci ayant paré le coup qu'il luy portoit, il luy en donna un au petit ventre, dont on croit qu'il mourra, à cause que la lame de l'espée dont il a esté blessé.est si estroitte qu'on n'a pu sonder la playe pour sçavoir s'il y a quelques parties nobles d'offensées. Ce sera dommage s'il n'en eschappe pas, car il est tout à fait bon et honneste garçon. Nous l'avons fort cogneu, d'autant qu'il a appris à monter à cheval en nostre académie. Il est de l'une des meilleures maisons de Bourgogne, et des plus accommodées.

La dame chez laquelle ils prirent querelle, est veufve de ce brave S' de Marolles qui est mort gouverneur de Thionville. Il Tavoit espousée pour sa beauté. Elle n'est pas françoise, mais du pays de

(\) Probablcmeot le fils de celui dont il est question page 83.

Limbourg, de la maison de Rronenburg.Ce fut un grand bonheur pour elle et toute sa famille que le dit S*" de Marolles en devint amoureux, car ayant partie de ses biens aux environs de Thionville, elle en a peu iouïr avec autant d'advantage que si celte place n'avoit pas changé de maistre. Son mary en mourant luy a laissé un grand douaire; mais d'abord qu'il fut mort elle en usa mal en donnant carrière à son humeur coquette. Elle se relira à Metz, où elle vescut avec tant de privante avec un sieur Saint- Ange, fils d'un maistre d'armes de cette ville, que le mareschal de Schomberg, qui estoit alors à Metz luy fit dire de s'éloigner ou qu'il le feroit mettre hors de la ville. Il en partit, mais s'estant rendue icy , il l'y a gouvernée quelque temps fort insolemment et s'est enfin brouillé avec elle.

Nous receusmes le mesme soir nos lettres qui nous apprirent que le S' Houwaert, escuyer de la Princesse Royale, estant allé à Bruxelles pour ses affaires, y a eii une mauvaise rencontre, car une Angloise, nommée Barlow, qui a esté la maistresse du Roy d'Angleterre, ayant sceu qu'il y estoit, aposta un garçon de seize à dix-sept ans pour le guetter par les rues. Ce ieuue homme, dès qu'il le vit, ne marchanda point et luy donna un grand coup de poignard par derrière; sans doute c'est quelqu'un de ses galants dont elle a voulu se servir pour se venger de quelque affront qu'elle croit avoir receu de Houwaert : cependant la blessure en est si dangereuse que l'on desespère de sa vie.

Elles nous apprirent déplus que le roy de Dannemarck demandoit un secours d'hommes et d'argent à Messieurs les Estats, en déclarant que s'ils ne luy donnoient il ne pouvoit pas résister aux Suédois qui l'avoient desia si mal mené que toute son armée estoit à demy dissipée.

Le 1 3*, les S" de Ficquefoord et de Lorme nous vinrent voir pour apprendre quelques nouvelles de nous, d'autant que le premier n'en avoit point reçeu par cet ordinaire. Ils nous dirent que monsieur et madame de Saint-Geran avoient obtenu un arrest par lequel on leur adiugeoit et decla* roit pour fils légitime celuy que la Beaulieu disoit estre sien (i), à laquelle pourtant la Cour enioignoit de ne point desemparer, et d'avoir sa maison pour prison, iusques à ce qu*on eust mis fin à tout ce qui la concerne en cette affaire. Elle pourroit bien luy estre fort peu favorable, parce qu'on l'accuse de n'avoir pas seulement resserré l'enfant mais mesme de se l'estre approprié.

Ils nous apprirent aussi que la Seigneurie de Venise avoit remporté une grande victoire par mer, tout près des Dardanelles, qu'elle avoit coulé à fond trente-trois galères du Grand Seigneur, et en avoit pris treize et délivré huit cents esclaves chresliens. Us nous dirent de plus que les lettres d'Italie portoient qu'il estoit mort à Gennes de la peste plus de cent mille âmes, mais qu'elle commençoit à diminuer, parce qu'il y restoit si peu de monde

(4) Voir plus haut, fMiga 64.

26t VOYAGE A PARIS.

qu'elle n'avoit plus le moyen d'y faire si grand ravage. N'y ayant pas assez de monde pour enterrer les corps, on a esté obligé de les charger en des vaisseaux qu'on a laissés aller en mer au gré des vents iusques à ce que des ressorts, disposés exprès, en mettant le feu à la pouldre qu'on avoit destinée pour cet effect, lesfaisoient sauter eu l'air et treuver à ces pauvres corps leur sepullnre en l'eau. Ils ne furent pas si tost partis que le S*^ d'Oudeyck nous vint voir : il nous dit qu'il avoit reçeu les mille francs dont nous avons parlé cy dessus, et qu'il estoit prest à partir d'icy pour la Haye, sans dire adieu à ses créanciers, et qu'afin qu'ils ne se doutassent de rien et ne le peussent poursuivre en tout cas il se serviroit de chevaux de loiiage iusques à la seconde poste deRoiien, et en suite feroit toute sorte de diligence pour gaigner Dieppe et s'y embarquer, avant qu'ils le peussent ioindre. Il demeura à disner etsoupa avec nous.

Le i3% le S' de Haucourt nous vint voir et nous apprismes de luy que la Cour estoit allée à Metz pour s'approcher de l'Allemagne et y pouvoir negotier plus puissamment. Nous parlasmes ensuite du bruict qui couroit que l'Electeur de Braiidenbourg avoit accepté la neutralité avec le Roy de Pologne, du consentement de celuy de Suéde, et que le S' Servien estoit parti pour la Cour, les uns disants qu'il n'y avoit esté mandé que pour assister le premier ministre aux dehberations touchant les affaires d'Allemagne et aux despesches qu'il faut qu'il fasse en ce pays là, les autres que

c'est afin qu'au passage de Pignoranda, que le Roy d'Espagne envoyé en Allemagne pour l'élection de l'Empereur, il laboure avec luy et reprenne le traité de paix que le S' de Lionne avoit commencé à Madrid. L'apres disnée nous fusmes occupés à faire monter deux garnitures de plumesde lict. Elles sont neufVes et fort belles, et si l'on n'y est présent on ne fait point de scrupule de les changer. Nous les avons acheptées à fort bon marché, car le plumassier nous offre, pour les aigrettes seules, ce que les bouquets ont cousté : c'est une rencontre que nous avions faite, car autrement elles sont furieusement chères.

Le i4®, après avoir fait nos lettres de bonne heure, nous allasmes faire de petites emplettes pour le S*" d'Oudeyck qui avait disné avec nous : car, comme il s'estoit résolu de retourner en Hollande, et qu'il avoit touché de l'argent, il ne vouloit pas y retourner tout nud, en aussi mauvais equippage qu'il est.

Le i 5®, nous allasmes au marché aux chevaux avec le S' de Routes, pour tascher de nous défaire de notre cavalle morveuse : on en offrit au cocher qui y avoit esté avant nous une pistolle, mais comme il ne l'osa donner sans nous en avoir parlé, on ne la voulut plus prendre quand il y retourna. Voyants donc qu'il n'y avoit plus rien à faire, nous revinsmes au logis.

Le i6®, après que le S' d'Oudeyck nous eust interrompu toute la matinée nostre dévotion, et donné beaucoup de peine aux S" de Brunel et Da-

lonne qui ont pris soin de le faire partir d*icy, et de Tayder à s'en tirer, il prit enfin congé de nous, et nous luy prestames deux chevaux de selle pour aller iusques à Saint-Denys, parce qu'il n'en avoit peu treuver de louage le iour auparavant. Mais afin qu'il ne pust estre reconnu de ses créanciers, nous le fismes monter à cheval à la porte de derrière de nostre escurie, avec le S' de Routes, que nous avions prié de le vouloir conduire iusques audit ieu, et de luy faire prendre la poste pour Rouen. Ainsi partit Guillaume de Nassau (i), après avoir subsisté en France plus de dix huit moys, de sa propre industrie, sans avoir tiré un sol de son père. L'apres disnee, le S' de Saint-Nicolas nous vint voir et nous dit que le S' de Girardin (2) , qui est ce riche partisan que le S*" Barbezieres • Chemeraut avoit enlevé Testé dernier et amené au prince de Condé, étoit mort à Malines. On luy demandoit ] 00 000 livres pour sa rançon, et comme il estoit sur le point de s'accommoder avec Barbezieres de la somme qu'il devroit luy donner, celuy-cy fut pris, lorsque monsieur le Prince ietta le secours dans Cambray (3), et mené icy à la Bastille. On voulut

(1} M. d'Oudeyck était le petit-fils du prince Maurice de Nassau (voir page 2S4).

(2) Cet enlèvement avait eu lieu près de Paris. On trouve de curieux détails sur les suites de cette affaire dans les mémoires de M. de Gourville qui avait été chargé par Mazarin de négocier avec Barbezieres pour la fixation de la somme à lui payer comme rançon de Girardin ; celui-ci étant mort, cette négociation n'eut pas de suite.

(3) Turenne assiégeait alors Cambray qu'occupaient les Espagnols,

tout aussi tost Teschanger contre Girardin, mais monsieur le Prince fit response qu'il esperoit d'avoir en peu de temps des prisonniers contre lesquels il Teschangeroity mais qu'il ne rendroit pas Girardin à si bon marché, qui pouvoit luy payer une grosse rançon.

On nous communiqua à mesme temps un epigramme qu'on avoit fait durant la guerre civile sur le cardinal Mazarin, et un rondeau qu'on avoit fait sur la harangue que l'evesque de Montauban, choisi par le clergé pour cette belle action, avoit fait à l'honneur de madame de Manchini, sœur du cardinal, le iour des funérailles qui se firent aux Âugustins. Voicy la copie de l'un et de l'autre :

Epigramme sur le cardinal Mazarin.

Il est soldat, prestre et marchant.

En toute qualité meschant, Cent fois le iour il se deguiçe :

Il nous trouble comme soldat, Gomme marchand il vend l'Estat,

Et sans ordre il mange TÉglise.

Rondeau sur t Oraison funèbre de Madame de Manchini, prononcée par VÉ^esque de Mon^ tauban.

De vérité son discours est charmant :

Jamais prescheur avec tant d'ornement

et le prince de Condé parvint à introduire des secours dans la place sans autre perte que celle de trois prisonniers parmi lesquels fui Barbeziëres.

D*un très passé ne prosna la mémoire : Par ses beaux dits il nous Teut faire croire Que les vertus sont dans le monument, Bien que chacun sçait assez comme il ment. II nous le dit aussi naïvement, Que s'il avoit à conter une histoire De vérité.

Excusez-le, s'û ment si hardiment:

Ce qu'il eu fait c'est par commandement; Sa contraincte est tout à fait méritoire, Puisqu'en ce iour c'est chose bien notoire, Qu'il n'estoit pas en chaire asseurement De vérité.

Le S"" deCodure nous estant venu voir ce mesme iour, nous apprit qu'on avoit presché en François chez l'ambassadeur de Hollande, et qu'il y avoit eu deux missionnaires qui, pendant qu'on communioit et qu'on faisoit la prière, avoient tousiours esté teste nuê; mais lorsqu'on chantoit le cantique de Simeon, ils avoieut mis leur chapeau. Tout le monde en estant scandalisé on leur fit souvent signe qu'ils se découvrissent, mais ils demeurèrent tousiours en la mesme posture, iusques à ce qu'un honnestc homme le leur vint oster, et leur dit : a Messieurs, quand nous sommes en vos églises, nous n'y apportons point de scandale ; quand vous venez aux nostres faites en de mesme. »

Le 17®, le S"" Blanche nous vint dire adieu, estant sur le point d'entreprendre un voyage de cinq ou six sepmaines, avec le S** Choisival qui le mène à Tours dans son carrosse. Il est de dessein de parcou-

riren suite la pluspart des villes qui sont le long de la rivière de Loire. Il ne fut pas si tost sorty de chez nous que les créanciers du comte de Nassau, autrement le S' d'Oudeyck, nous vinrent demander de ses nouvelles. Il en a un assez bon nombre et entre autres un baigneur, qui est fort en vogue, nommé Frison ; il a logé chez luy cinq ou six mois, et il nous conta sa façon de vivre, et nous fusmes esionnés de ce qu'il nous asseura qu'il devoit plus de i5 ooo livres, et de ce qu'il a eu l'adresse de treuver tant de crédit. Il ne s'est pas seulement adressé aux marchands, mais aussi aux personnes de condition, et entre autres au duc de Navailles de qui il a eu des chevaux pour 200 pistoles. L'apres disnée nous fusmes avec le S*" de Brunel à l'académie du S"" d'Arnolfini, pour tascher de nous y défaire de notre cavalle morveuse, en la luy donnant en payement d'un mois, mais il ne la voulut pas : ce qui fit que nous la vendismes loo sols ce soir mesme à un escorcheur.

Le 18®, en revenant de la pourmenade des Thuilleries, nous vismes arriver Mademoiselle : le peuple tesmoigna tant de ioye de la revoir, que lorsqu'elle passa sur le Pont-Neuf peu s'en fallut qu'on ne laccompagnast d'acclamations. Aussi est-ce une princesse pour qui les Parisiens ont une affection particulière depuis les dernières guerres. Elle s'y mesnagea en vraye amazone du parti, et avec cette humeur populaire qu'elle tient de monsieur son père, elle fit autant que les autres qui estoient le plus avant dans la ligue contre la Cour. Elle vient

de voir le Roy et de se reconcilier avec leurs Maies* tez. Elle est logée au palais d'Orleaus, et y sera dix ou douze tours à prendre les bains, et elle s'en ira à Bloys voir monsieur son père, en allant exécuter son arrest pour Champigny. On croit qu'elle reviendra icy passer l'hy ver et augmenter les divertissements du carnaval.

Le 19*, avant que d'aller à Tacademie nous receusmes nos lettres, parce qu'on ne les avoit pas distribuées le soir auparavant. Elles nous apprirent que monsieur et madame d'Ossenberg estoient en» core à la Haye, et qu'ils n'en partiroient pas si tost à cause que la peste s'étoit renforcée à Wesel qui n'est qu'à deux lieues de leur maison. A nostre retour, le S"" Ficquefoord nous vint voir pour nous prier de luy prester nostre carrosse, parce que le sien estoit chez le charron. Il nous dit que la justice avoit mis les scellés chez Girardin, afin que ses héritiers ne fussent fraudés de rien de ce qu'il laissoit : et qu'on avoit eu ad vis de Turin, que le feu s'estant mis à la Vigne de madame de Savoye, n'avoit presque rien laissé de ce beau bastiment où elle se plaisoit tant à cause que l'air y est fort bon. Il est situé au delà du Po, sur un agréable costeau. L'apres disnée nous aliasmes iouér à la paulme et y employasmes le reste de la iournée.

Le 20^. le S' de Longschamps nous vint voir et demeura à disner avec nous. Pendant que nous estions à table , il survint un grand orage accompagné de tonnerre, d'esclairs et d'une fa*

rieuse pluye qui dura environ deux bon nés heures. Voyants donques qu'il n'y avoit pas moyen de sortir, nous nous mismes à iouër au berlan pour tuer le temps. Comme nous avions fait deux ou trois tours, le S' de Manse qui nous vint rendre visite se mit de la partie. Il nous dit que monsieur de Turenne avoit pris la Motthe-aux-Bois, qui est un chasteau dans l'Artois qu'on a fortifié ; il est à deux lieues de Saint-Venant. Les François l'ont rasé dès qu'ils l'ont pris, pour estendre la contribution de la place et n'entretenir pas tant de garnisons. Le gouverneur en est sorti avec la garnison qui estoit de quatre-vingts hommes, avec armes et bagages ; il a esté conduit à Aire. Il n'a défendu sa place que vingt-quatre heures, quoy qu'il l'eust pu tenir encore trois iours : aussi croit-on qu'il sera chastié aussi bien que celuy de Saint-Venant, nommé le S*^ de Lavergne à qui les Espagnols ont fait trancher la teste à Gand. Nous apprismes aussi de luy que le S' de Meule, officier de la Cour des Aydes, qui a un furieux dogue d'Angleterre, a esté en danger d'estre assommé et sa maison d'estre pillée, parce que ce chien s'estant ietté sur un porteur d'eau l'avoit à demy estranglé. Toute la rue s'en estant esmuê se disposoit à le maltraiter, et pour se retirer de ce mauvais pas, il commanda luy mesme qu'on tuast son chien .

Le 21*, nous fismes dresser un acte à un notaire en forme d'attestation des légats que le fû S' Herbert avoit faits, que nous signasmes tous, aussi bien

que ceux qui avoient esté présents en sa chambre lorsqu'il etoit aux aboys.

Le 22* nous demeurasmes au logis et travaillasmes à notre Journal, d'autant que nous n'y avions rien escrit depuis quelque temps.

Le 23*, nous leusmes un presche, à quoy nous employasmes toute la matinée. L'apres disnée, ayant fait le dessein de ne point sortir, nous en fusmes neantmoins empeschés par madame de Longschamps qui nous envoya un laquays pour nous demander si nous voulions y venir iouër chez elle. Nous y allasraes d'abord, aymants mieux passer le temps en bonne compagnie, que de demeurer renfermés dans une chambre.

Le 24*, on nous dit que M"" le chancellier avoit envoyé prier l'ambassadeur de Hollande qu'il ne fist dIus prescheren françois dans sa maison, d'autant que le concours de monde rendoit les assemblées grandes, que le peuple en murmuroit et disoit qu'on permettoit aux huguenots de faire leurs dévotions dans la ville mesme, et qu'il luy conseilloi t que, pour esviter le desordre qui pouvoit arriver, il ne fist prescher qu'en sa langue. L'ambassadeur luy fit respondre qu'il le remercioit fort du soing qu'il prenoit de sa personne, mais qu'il trouvoit fort estratîge qu'on le voulust erapescher de prescher chez soy en telle langue qu'il luy plairoit; et que si on vouloit limiter le droict de son ambassade de ce costé là , il en advertiroit Messieurs les Eslats ses maistres afin qu'ils fissent la mesme défense à l'ambassade de France

et ne Iiiy permissent pas de dire la messe en latin (i).

I^ 25*", après avoir passé quelques heures à faire des emplettes de quelques nippes que nous voulions envoyer en Hollande avec les hardes du S"" de Mortaigne, nous reçeusmes visite du S' de Gillier, qui nous dit que la reyne de Suéde estoit partie de Nevers pour se rendre en cette ville, et que l'ambassadeur Lockard estoit très mal satisfait du chancellier qui n'avoit pas exécuté les ordres de la Cour, qui portoient qu'on luy remettroit entre les mains

(4 ) Ce que rapportent les voyageurs est confirmé par la correspondance diplomatique du temps M. de Thou, sur Tordre contenu dans une lettre du roi du 27 septembre, porta plainte contre l'ambassadeur de Hollande et demanda aux Ëtats Généraux qu'il lui fût interdit de faire prêcher chez lui et dire des prières en français, et d'y faire célébrer des mariages, pratique qui était contraire àTusage observé par ses prédécesseurs, et avait Tinconvénient d'attirer la foule et de provoquer des désordres.

Il résulte d'une dépêche de M. de Thou qu'il fut fait droit à sa réclamation : « Je vous diray que ces Messieurs icy ont escrit à Moni^ieur leur ambassadeur de se comporter dans l'exercice de la religion qui se fait dans son logis de façon que Sa Majesté n'eust pfis lieu de s'en plaindre. Il a aussitôt mandé de par deçà un ministre hollandais pour prescher en sa langue, de sorte que je pense qu'à cet esgard il n'y aura plus aucun subject de plainte, et je pense qu'il a pu entrer là dedans quelque zèle des Pères de la Mission qui peuvent un peu exagérer les choses. Pour les catholiques qui sont dans ces provinces, ils n'ont jamais joui d'une si grande liberté, et je les exhorte autant que je puis d'en user avec retenue et discrétion affin de se la conserver. (Dépêche à M. de Brienne du 20 décembre 1657.)

Le gouvernement des Etats-Généraux interdisait, de son côté, aux catholiques du pays d'aller au service divin chez les ministres étrangers accrédités à la Haye (voir dans V Appendice n" VI, l'extrait d'une dépêche de M. Chanut, à ce sujet, et les instructions données à M. de Thou pour la conduite qu'il devait observer à l'égard des catholiques des Pays-Bas).

le fils dlnsequin que des Religieux avoient enlevé de sa maison, où il s'estoit réfugié du collège des Grassins où son père Ta mis depuis sa révolte, pour l'y faire instruire dans la religion catholique romaine à laquelle il a une répugnance entière (i) Les raisons que le chancellier apporte pour s'excuser de n'avoir pas suivi les ordres de la Cour, sont qu'il ne le peut qu'en suivant les ordres de la iustice, et que cette affaire ayant esté mise en délibération au Conseil du Roy, on y avoit résolu que l'on ne l'y remettroit pas purement et simplement, et que deux conseillers y assisteroient pour ouyr la relation que feroit ce ieune homme. Cependant il est à remarquer que ce chancellier est de la famille des Seguiers, qui a esté de tout temps fort contraire à ceux de la religion, et que pour ne pas démentir ceux dé sa race en une si belle passion, il leur fait tout le mal qu'il peut : et ayant la charge qu'il a il ne manque ni de pouvoir ni d'occasion de

leur nuire.

Nous apprismes ce mesme iour que le S*^ d'Avaugour, qui estoit ambassadeur de S. M. tres-

(4) Cette affaire, que lord Lockard avait prise fort à cœur, causa beaucoup d'ennui à Mazarin. Le comte d'Insequin, catholique, marié à une protestante, en avait eu un fils qu'elle avait détourné et placé dans l'hôtel même de Tambassadeur d'Angleterre ; le père à son tour avait enlevé son fils et l'avait confié au principal du collège des Grassins. Lord Lockard demanda que i'enfant lui fût rendu, menaçant de rompre ses relations, s'il n'était fait droit à sa réclamation. M. Pierre Clément donne sur cette affaire et la pjrt qu'y prit Colbert, des détails intéressants dans son travail intitulé : Colbert in^fmdant de Mazarin. — Voir la Revue Européenne du 15 mai 4861, tome XV, page ^0.

chresfienne auprès du Roy de Suéde , estoit mort à Lubeck, ce qui sans doute retardera fort raccommodement de ce Roy avec celuy de Dannemarck, parce qu'outre qu'il y devoit travailler puissamment, en ayant ordre de cette Cour, il estoit fort sçavant dans tous les interes.ts et les desmesiés de ces deux princes.

Ije 26^, avant que d'aller à l'académie, nous receusmes nos lettres. Elles nous apprirent qu'il avoit fait de si grandes pluyes en nos quartiers, que le pauvre paysan ne pouvoit ni labourer sa terre, ni faire ses semailles. On eust advis ce mesme iour que l'armée du mareschal de Turenne s'estoit saisie de Bourbourg, et qu'on y avoit laissé le S' de Schomberg pour y commander et en restablir les fortifications; et qu'au passage de la Coline on n'avoit point trouvé de résistance, les Espagnols ayant retiré leurs meilleures troupes dans les villes maritimes qu'ils apprebendent qu'on assiège avant la fin de la campagne. On eust aussi nouvelles que les troupes du Roy de Suéde avoient taillé en pièces un party de 1,800 bommes, que la ville deDantzic avoit envoyés avec deux pièces de canon et quantité d'outils, pour faire un logement sur la Vistule en dessein de s'en rendre par là la navigation plus libre. Cependant le Roy de Suéde estant entré dans le pais d'Holstein, et avancé iusques au païs de lutlandt, sans que les Danois luy ayent fait teste, y avoit assiégé Frederiksort, que le Roy de Dannemarck avoit fait fortifier, il y a quatre ou cinq ans, considérant que c'est un poste très important. On

nous dit de plus ce mesme iour, que la ville de Munster se defendoit tousiours très bien contre les troupes de son evesque et de ses alliés, qui la tiennent assiégée, et qu'elle ne veut entendre à aucun traité qui preiudicie tant soit peu à ses privilèges. Le 27% nous apprismes de l'abbé de Faget, qui loge en mesme haubergue que nous, que M' de Turenne, après avoir pris quelques petits forts sur la rivière de TAa, a envoyé le S' Talon en Angle* terre pour conférer avec le Protecteur touchant le siège de Dunquerque. Il nous dit de plus qu'il avoit veu une lettre de Londres, qui marquoit qu'on y faisoit courir le bruict que les vaisseaux qui estoient sortys de la rivière de Tamise dévoient débarquer dix à douze mille Anglois entre Mardik et Dunquerque, et qu'ils en vouloient faire le siège, demandant seulement que l'armée françoise tint la campagne pour les y favoriser, et qu'on leur donnast de la cavalerie pour les y ayder.

Le 28*, pendant que nous escrivions nos lettres, le sieur de Lorme nous vint voir. Il nous dit qu'on avoit puny les autheurs de la sédition qui estoit arrivée à Chaalons, et qu'on avoit découvert par leur confession mesme, qu'ils y avoient esté poussés par des riches marchands de la mesme ville sous prétexte du nouvel impost qui consistoil à dix sols d'augmentation sur chaque pièce de sarge, pour lever en deux ans 80 ou 100 mille livres à l'acquit des debtes de la ville : où il est à remarquer que ces marchands qui ne vouloient rien payer seront obligés de deslier leur bourse, puis-

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qu'on en a pris huit dont quelques uns seront punis par corps, et les autres mis à une amende qui pourra payer la meilleure partie de cette somme. Il nous apprit aussi que les eaux estoient tellement desbordées par les continuelles pluyes, que la rivière de Loire avoit emporté quantité de maisons et de bois, qui estoient sur ses bords, depuis Rouanne iusqu'à Orléans, et mesme que la ville de Monbrizon qui est la capitale du Forez en avoit esté deux iours inondée. Il nous dit de plus que le cardinal Anthoine avoit failly d'estre noyé avec son carrosse et ses gens, auprès de la Bresle, petite ville du Lyonnois, et qu'il n'en fust pas eschappé s'il n'eust esté promptement secouru des paysans.

Le 29*, nous receusmes une lettre de I^ondres du S"" de Marbay qui est avec le S' de Voorst. Elle nous apprit que l'ambassadeur de Messieurs les Estats leur avoit promis de leur faire voir le milord Protecteur, et qu'après cela ils repassoyent en Hollande, et fairoient le plus de diligence qu'ils pourroient, à cause de l'indisposition du S' de Keppel, père de ce gentilhomme, qu'on leur escrivoit estre en danger de ne vivre pas longtemps. Il nous marquoit de plus qu'on avoit faict descendre la Tamise à une barque, tendue de drap noir avec force escussons et banderoUes, où estoit le corps de l'admirai Blake (i) qu'on avoit ensuite enterré ma.'

(4) Né en 4599, mort le 47 août 4657. Improvisé chef d'escadre en 4649, sans avoir jamais commandé que des troupes de terre,

gnifiquement dans la chapelle de Henry VII (i), au bruict du canon et de l'escoppetterie, tant de vaisseaux qui y avoient moillé l'ancre, que de la bourgeoisie et de la milice qui estoient sous les armes ; que le Protecteur avec tout son conseil et tous les députez de la marine, outre quantité de personnes de condition, avoit assisté à cette cérémonie, et que tous généralement regrettoient fort la perte d'un si brave homme, et qui s'estoit si généreusement et avec tant de bonheur employé à agrandir cette Republique et à en faire valoir la puissance par mer.

L'apres disnée nous fusmes nous pourmener à pied, et en passant devant la maison de cet homme qui a treuvé le secret de raffiner si bien Testain qu'il puisse résister au feu, autant de temps que l'argent ou les autres métaux les plus difficiles k fondre, nous y entrasmes et treuvasmes que c'est une merveille de voir que dans un plat de son estain il en fait fondre un d'argent. Voilà un beau secret découvert, et qui faict desia que les personnes de condition se servent de sa vaisselle, qui couste moins et faict le mesme effet que celle d'argent, estant aussi belle, aussi légère et d'autant d'esclat. Il la vend cent sols la livre, quand ce sont des pièces où il y a peu de façon ; celles qui en ont beaucoup il les vend plus cher. C'est un

comme volontaire, il se plaça bientôt par ses talents et son intrépidité parmi les plus célèbres des marins anglais. , (4) L*abbaye de Westminster.

anglois qui est venu icy pour y debyter ce beau secret, et il ne faut pas douter qu'il ne s'y enrichisse dans peu de temps.

Le 3o*, comme nous avions leu un presche, Forestier nous vint dire adieu, estant sur son depart pour la Hollande. Il nous dit qu'en passant devant Noslre-Dame, il avoit veu dans le carrosse des gentilshommes de Mademoiselle le S' du Bret, beau frère du S' de Wimmenon, et qu'il en avoit esté fort estonné : et qu'ayant quelque petite affaire avec luy, il avoit suivy le carrosse iusques au Luxembourg où il avoit appris par un garde de cette princesse, qu'elle l'avoit gratifié de la charge de son escuyer; et ce par un assez ioly caprice, parce que ne voulant plus avoir de domestiques qui dépendent de la Cour, ou du duc d'Orléans son père, elle creut que celuy cy, qui luy avoit dit à Forges qu'il avoit tousiours servy en Hollande et ne connoissoit que trois personiies à Paris, estoit un de ceux qu'il luy falloit.

Ce mesme iour, pour tenir parole à madame de Longschamps, à qui nous avions promis de faire voir Meudon, qui est ce beau bastiment que le S' Servien (i) fait faire à trois lieues de cette ville, nous fîsmes loiier deux chevaux de carrosse Tapres disnée, qui estoient les plus belles liappelourdes du monde, car estants venus au pied du costeau où est cette belle maison , ils

(<) Abel Servien, dont il a été déjà parlé. Né à Grenoble en 4592 ; négociateur à la paix de Weslphalie, en 4648 ; surintendant des finances en 4653 ; mort en 4659.

S78 VOTÀGE A PARIS.

ne nous y purent pas monter, si bien que nous fusmes obligés de sortir du carrosse et d'aller tout doucement à pied. Nous arrivasmes enfin à la terrasse qui a pour le moins cinq ou six cents pas en quarré. Elle n'est pas encore achevée, mais il y fait travailler continuellement quantité de monde pour applanir et abattre le reste de Teminence qui Tempeschoit d'avoir une grande basse court et une belle avenue. Elle est soustenuê du costé de Paris d'une très haute muraille qui s'esleved'un lieu si bas et si enfoncé qu'il semble un précipice. De cette terrasse on a une veuë qui n'en a point d'égale pour sa beauté ni pour sa diversité qui est la mieux meslée qu'on se la puisse imaginer, car on voit la Seine serpenter en une agréable et riche plaine, une quantité incroyable de belles maisons et de grands villages, les uns dans des vallées, les autres sur de petits tertres, et le tout si bien placé qu'il semble qu'on ait devant les yeux un tableau fait à plaisir. Mais ce qui est le plus advantageux est qu'on en contemple à plein la plus vaste, la plus riche et la plus magnifique ville de la chrestienté.

Cette place sert d'avant-court, et au bout on trouve le corps de logis qu'on fait rabiller et rebastir à la moderne. Messieurs de Guyse, de qui le SVServien l'a achetée, l'ont creue une pièce assez achevée pour eux, mais elle ne Ta pas esté pour un surintendant, qui en change toute l'ordonnance, et du rond fait le quarré, et du haut le bas, et de l'eslevé l'applani. On y entre

par une basse court qui a sur la droicte et la gauche deux belles galeries voûtées par des pilliers de pierre de taille^qui servent de passage pour aller aux deux pavillons, ayant leur veuê sur la porte de l'entrée qui est au milieu d'un demi-croissant qui forme cette basse court. Apres l'avoir traversée,on rencontre au milieu du corps de logis une seconde grande porte sous un bastiment neuf, fait en forme de dôme percé, où il y a un beau vestibule et aux deux costés le grand d^ré de la maison : en le traversant on passe en un parterre. Quand ce degré sera achevé, il pourra passer pour un chef-d'œuvre de l'art, parce qu'il est soustenu en l'air sans noyau. C'est un ouvrage aussi hardy qu'on en puisse voir, et qui ne peut manquer d'estre merveilleux quand il sera achevé.

Au bout du parterre on treuve une statué* de bronze qui représente le rapt de Panthée par Mercure. La reine de Suéde en a fait présent au S' Servien (i), et affin que personne ne rignorast,ily a sur le piédestal, qui est de marbre blanc et noir, escrit en lettres dorées le nom de celle qui l'a donnée, ses tiltres et tout ce qu'une si belle libéralité peut produire d'éloges et de louanges : aussi la statue est à estimer, car elle est très bien faite , quoy qu'elle ne soit pas antique ni de celles à qui les

(1) Cette statue avait été apportée à la fin de 4653, sur un vaisseau qui transportait en France ce que la reine avait de plus précieax, S. M. ayant déjà arrêté sa résolution d'abdiquer et de quitter la Suède. (Voir dans V Appendice, n® VU, une curieuse dépêche de If. Ghanut sur ce sujet.)

années donnent le prix parmi les curieux, bien qu'elles n'en vaillent pas mieux en elles-mesmes. Un peu plus bas que ce parterre on en rencontre un autre plus enfoncé, età costé quelques pavillons imparfaits que le cardinal de Lorraine avoit fait bastir pour une retraite plus particulière. Il y a une belle grotte qui a esté ruinée par les guerres civiles : on travaille à la reparer, et elle le sera piutost qu'on ne luy pourra donner de l'eau ; on la doit tirer du grand bassin qui est au milieu du grand parterre, mais ce sera là la peine d'en treuver, car on n'a que celle d'une mare. De cet endroit on a la veuë sur le village, sur une vallée et sur un très-beau costeau, tellement que Ton diroit que la nature a rassemblé icy tout ce que la diversité des situations et des obiects peut faire voir de plus beau et de mieux agencé. Sur la droicte de tout ce bastiment que nous venons de représenter, il y a un grand bois auquel on monte par un degré d'environ une vingtaine de marches qui donnent assez à cognoistre qu'il est beaucoup pluseslevé que la maison. Il est tout contourné de murailles, et il s'en forme un beau parc où l'on voit quantité de longues et larges allées. On y en fait quelques nouvelles depuis qu'il est au S*" Servien ; et comme tout est trop petit pbur les immenses richesses d'un surintendant, il a fait aggrandir cet enclos d'environ une demi lieue de pays. Comme il a fait de grandes acquisitions et passé d'un costeau à l'autre, il a eu la commodité de faire deux beaux estangs en un vallon qu'y

forment ces deux petites eminences. A la pente du premier parterre qui regarde le village, il fait bastir de nouvelles orangeries, ne s'estant pas contenté des premières ; elles sont fort longues et couvertes de plomb, et iustement exposées au soleil levant. On nous dit qu'il avoit dessein de bastir au bout un petit pavillon pour sa retraite, quand il voudra estre tout à fait en son particulier, et que le dessus de l'orangerie luy servira de galerie. Enfin il asifortaugmentéTestenduë de cette terre, qu*elle est à présent de 20,000 livres de rente, et a tellement changé le bastiment et toutes ses dependances qu'on peut dire qu'il a enchery pardessus toute la magnificence de la maison de Guyse.

Ayant ainsi parcouru ce qu'il y avoit à voir, • nous retournasmes au carrosse, qui pendant tout ce temps avoit eu le loisir de monter : mais comme nous vismes que la descente estoit un peu rude, pour ne pas trop charger les chevaux qui l'estoient assez des femmes et de ceux qui leur tenoient com* pagnie, nous la descendismes à pied avec le S' de Longschamps et gaignasmes ainsi le devant, en esperauce de les rencontrer en chemin. Nous passasmes au travers de quelques vignes pour tascher d'y treuver quelques restes de raisin. Nous pensasmes plus à doubler le pas pour les atteindre qu'à poursuivre nostre chasse ; mais ne treuvants pas le carrosse, nous fusmes contraincts de retourner à pied à Paris, où nous arrivasmes sur les huit heures. Nous allasmes avec le S' de Longschamps nous reposer chez luy, et il nous y fit allumer

us YOTÂGE A PARIS.

quelques fagots , car il faisoit un aussi grand froid que si Ton eust esté en hyver. Cependant il estoit nuict close^ et nous ne voyions point arriver le carrosse, ce qui nous mit en grande peine, car comme nous perdions patience et que nous estions prests à souper d'une espaule de mouton rostie, avec une estuvée de concombres et de champi* gnons, nous entendismes le bruict d^un carrosse qiii venoit de loin, et ayants mis le nez à la fenestre, nous vismes que c'estoit le nostre qui revenoit avec tout son monde, les trois laquays marchoient devant avec une vieille lanterne et deux torches de paille qui leur servoient de flambeau. Ils nous racontèrent leurs aventures : que le carrosse avoit esté embourbé longtemps dans un chemin creux où les chevaux qui ne valoient pas grande chose pour l'en tirer, cassèrent le timon, et que pour le faire raccommoder^ ilsavoient esté obligés d'aller à pied iusques au village de Meudon. Us s'est oient divisez en deux bandes, car le S' de Speyck et madame de Longschamps voyants le carrosse embourbé, avoient pris le devant, et le S' de Brunel et mademoiselle le Tellier estoient restés à mettre ordre au débris. L'ayant fait et ne scachant où nous reioindre, ils treuverent en passant par Issi madame de Longschamps et le S** de Speyck, qui avoient fait apprester une fricassée de poulets pour les attendre avec plus de patience. Apres qu'ils leur eurent aydé à manger, on parla des moyens de gaigner Paris, et comme la clarté estoit nécessaire, on prit une lanterne d'un homme

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qui en demanda d'abord trente sols, mais à la fin il la donna à quinze, à condition qu'il la viendroit reprendre le lendemain. Ils se mirent ainsi en chemin avec cette lanterne et une botte de paille dont ils firent des torches, qui les esclairerent depuis ce village iusqu'à Paris, c*est-à-dire durant deux bonnes lieues, et de plus il en resta assez pour nous conduire au logis , où nous retournasmes sur les onze heures , après avoir pris congé de monsieur et de madame de I^ongschamps qui devoit partir le lendemain par la voye du coche de Diion , y voulant faire ses couches auprès de madame sa mère. Comme nous estions auprès de la porte Dauphine à attendre qu'on nous l'ouvrist, il y eust quelqu'un d'une maison voisine qui s'estant levé pour verser son pot de chambre, nous le ietta à demi sur la teste, car nous estions à la portière et iustement du costé qu'il falloitpour en estre un peu arrousés.

Le I*' d'octobre, à l'issue* du disner, le S*" de Lorme nous vint voir, et nous dit qu'il avoit sçeu que le S' d'Oudeyck avoit esté au Havre, et qu'il y avoit touché les 1^5 livres dont on lui avoit faict donner une lettre de change, et qu^au lieu de retourner en Hollande, il s'estoit embarqué pour l'Angleterre. Il nous apprist de plus qu*il avoit parlé au S' du Bret et qu'il luy avoit conté de quelle façon Mademoiselle l'avoit pris pour son escuyer : c'est qu'estant à Forges, lorsque cette princesse y estoit, il luy fut faire la révérence, et

continua deux ou trois ioui's à luy faire sa cour. Elle luy demanda un iour s'il avoit quelque attachement, et si sa famille ou quelque employ qu'il eust le retenoit en sa province ? Il respondit que ni Tun ni l'autre ne l'empeschoit point de s'en absenter ; mais qu'il avoit toujours esté en Hollande, et ne connoisssoit que peu de monde en France, et qu'à Paris il n'avoit que deux ou trois habitudes. Ce discours pleust si fort à Mademoiselle, qu^ayant dessein de changer son train, et d'avoir du monde qui ne dependist ni de la Cour, ni de Monsieur son père, elle lui dit : vous avez à choisir, ou de vous attacher à ma Cour, et ie vous donneray pension, ou de traiter avec le S' de la Tour de la charge de mon escuyer. Le S' du Bret ne voulant pas estre à elle par une simple pension, ni débourser une grosse somme pour estre son escuyer, fut si heureux que Mademoiselle ordonna qu'il donneroit au S' de la Tour 10,000 escus ; et pour ayder du Bret à treuver une telle somme, elle promit d'en payer 10,000 livres. C'est ainsi qu'il

s'est acquis cette belle charge, qui luy vaut 10 à 12,000 livres de rente, car il y a 2,000 escus d'appointement, et les entrées des pages ne luy valent guère moins; un carrosse à son commandement, la disposition entière de Tescurie, bouche en Cour, pour luy et ses valets sont aussi des advantages fort considérables ; ioinct qu'estant bien dans l'esprit de cette princesse, il est en passe de faire fortune, et de mettre sa femme auprès d'elle en qualité de dame d'honneur.

Apres qu*il fut party, nous nous allasmes pourmener pour voir le nouvel appartement d'esté y qu'on f'aict pour la Reyne, consistant en cinq ou six chambres de plein pied, les lambris y sont en voûte tous parsemés d'or et enrichis de quantité de beaux tableaux. Il respond sur le parterre qui a un beau iect d'eau au milieu et quantité d'orangers tout au tour. Tout au long du costé de la rivière est cette belle terrasse, pavée de pierre de taille blanche, que la Reyne a fait achever et continuer depuis peu.

De là, nous allasmes à la galerie d'en bas, qui €St d'environ sept cents pas et aussi grande que celle d'en haut. Les plus excellents artisans de l'Europe y travaillent, et c'est le Roy qui les y loge. Henry IV l'avoit destinée pour des Flamands etHollandois qu'il y vouloit attirer, à cause qu'ils sont d'ordinaire plus propres et plus industrieux que ceux des autres nations. Devant chaque porte il y a un cscriteau du nom du maistre qui y demeure. Ayant rencontré celle d'un homme qui s'appelle Du Pont, nous y entrasmes pour voir une espèce de tapisserie qu'il nomme façon de Turquie, parce qu'elle en approche fort, mais est bien plus belle : les figures y sont si bien représentées, et les couleurs si bien couchées que le pinceau d'un excellent peintre ne sçauroit mieux faire. Il nous monstra quelques pourtraits qu'il avoitfaicts, entre autres ceux des trois Roysqui vinrent saluer nostre Seigneur, deux ou trois paysages et un bouquet à fleurs. Nous les prismes de prim'abord

S86 VOYÀGBA PARIS.

pour des tableaux de véritable peinture, et fusmes longtemps en celte imagination ; mais nous en estants approchés de plus près, nous vismes enfin que tout estoit faict de laine. Le père de cet excellent ouvrier en apporta le secret de Perse, où il avoit passé quelques années, et ce fut luy qui en establit la facture de la Savonnerie (i), où quantité de petits enfants sont entretenus avec un insigne advantage du public, parce qu'outre qu'on les empesche de gueuser, on faict fleurir un art qui n'est n'est guère connu en l'Europe qu'en cet endroict. Ce maistre pourtant s'est en réservé la délicatesse et la perfection , et il a faict les plus belles pièces. Quand nous y fusmes il avoit deux apprentis qui travailloient à un tapis de pied : ils avoient une toile pendue en long, et le patron du dessin audessus de leur teste : ils regardent tousiours à ce patron, et avec desbobilles où il y a des laines de toutes les couleurs qu'il leur en faut, ils forment les figures de ce qu'ils veulent représenter. Dès qu'ils ont fait une centaine de poincts, ils prennent un fer denté, avec lequel ils serrent leur ouvrage; après ils le tondent pour le rendre égal, et ils font cela d'une vitesse incroyable.

De là, nous allasmes à Timprimerie royale, fondée par Louys XIII , qui est aussi dans la

(4) Sur le quai de Billy^ au bas da Chaillot. Cétait one « manufacture royale d'ouvrages façon de Perse et à la turque. » Elle fut établie en 4 604 par Pierre du Pont, à qui Henri TV en avait concédé le privilège. Du Pont et son sucreisenr^ Simon Lourdet, obtinrent des leltrOd de noblesse de Louis XIII, en récompense de leurs travaux.

OCTOBRE U57. Wl

galerie du Louvre. Il y a cinq grandes salles voûtées de plein pied, dans l'une desquelles il y a cinq presses où l'on imprime les livres; les autres ne servent qu'à faire seicher les feuilles, et à garder les livres imprimés. Il y a de plus la chambre de composition y qui est au-dessus de celle de Fimprimerie» On n'y travailloit pas comme en celle d'en bas où les presses rouloient sur quelques feuilles de l'Histoire By sa ntine(i). Cette impression passe pour la plus grosse et la plus belle de toute la France. MMechancellier en est le directeur, et c'est par sa permission que les livres s'y impriment. Les Cramoisys (2) ont le soing de faire les achapts des papiers, et les avances des autres frais, et de débiter les exemplaires dont il faut qu'ils rendent compte au bout de l'an ; et leurs profits distraits, le reste est pour l'entretien de l'imprimerie.

Le 2^^ nous employasmes l'apres disnée à sortir nos habits d'hyver du coffre et à les faire raiuster, parce qu'il avoit si fort gelé les nuicts précédentes, que nous estions obligés de faire du feu le matin et le soir pour nous garantir du froid, qui surprit bien du monde en une saison qu'on est encore habillé à la légère.

Le 3% nous fusmes louer à la paume, et à nostre retour au logis nous y treuvasmes les S^' Stoupa et

(4) Corpus scriptorum historiœ BysanHnœ. Cette vaste collection des historiens byaantins forme 36 volumes in-f», qui furent imprimés de 4644 à 4744.

(2) Les frères Sébastien et Claude Cramoisy , imprimeurs 0t libraires renommés de ce temps.

de risle avec le S^ de Briinel. I^ premier venoit de l'armée pour quelque petite affaire qu'il a icy, et est de dessein d y retourner bientost. Le second y est arrivé en poste du pais de Vaux pour des interests de famille. Il nous apprit que le comte de Dona (i), gouverneur d'Orange, avoit achepté la baronie de Coppet et la terre dePrangau^ près de Genève, et que Messieurs de Berne, de qui elle relevé ne luy ont fait grâce des los et vente, mais Font fort caressé et traité d'Excellence ^ et luy ont donné la droicte au festin qu ils luy ont fait. Ces deux terres luy coustent 200,000 livres, et Ton tient que le S' de Ferracieres, son beau-père, luy en a fourni 100,000, et madame la douairière les 100,000 autres. Leur situation est très belle, et elles valent 8 à 9,000 livres de rente. Le S** de Balthasar en avoit offert 10,000 livres de plus; mais dès qu^il sçeut qu'il avoit enchéri sur le marché du S' cle Dona qui est son amy, il ne voulut pas passer jjIus avant, et retira la parole qu'il en avoit fait porter au baron de Coppet.

Nous receusmes ce mesme iour nos lettres, par lesquelles on nous advertissoit de l'embarquement de nos chevaux, et que le S' de Serooskercke estoit de retour au païs; elles nous apprirent de plus que M*^ et madame d'Ossemberg estoient partis de la Haye et que mademoiselle de Speyck avoit eu per-

(1] Le comte de Dona était neveu de la princesse douairière d'Orangp. La principauté d'Orange, dans le Comlat-Vcnaissin, appartenait alors à la maison de Nassau ; elle fut réunie au Dauphiné en47U.

mission de les accompagner et de demeurer un mois avec eux. On nous marquoit aussi que Messieurs des Estats de Hollande avoienl résolu d'envoyer des desputez à Tevesque de Munster pour tascher de Taccommoder avec cette ville qu*il tetenoit assiégée ; et que pour donner plus de poids à leur entremise, ils avoient fait avancer de ce costé là trente cornettes de cavalerie et quelque infanterie, et envoyé ordre au Rhingrave de les aller commander.

Le 4*"? l'abbé de Ghassan nous vint voir et nous dit que la Cour avoit envoyé ordre au lieutenant criminel de transporter de la Bastille au Chastelet le S' de Barbezieres et de luy faire ensuite son procez, d*où l'on iugeoit qu*il estoit perdu, et qu'en le punissant de sa dernière action, on alloit mettre en exécution l'arrest qui le condamne à la mort pour l'enlèvement de la sœur du S' de la Basiniere (i).

Le S"*, après avoir fait nos lettres, le S' de Codure nous apprit que François Barbezieres Chemeraut, prévenu et déféré en iuslice pour plusieurs crimes énormes par luy commis, en ayant esté deuêment atteint et convaincu mesme d'avoir, depuis qu'il estoit prisonnier au chasteau de la Bastille, escrit

(t] II est parlé plus haut du Sieur de lu Bafinicre, page 57. « Il avait <^pousé, dit Saint-Simon, mademoiselle de Barbesières- Ghémerault, fille d'honneur de la reine. » Barbezieres ayant enlevé mademoiselle de la Basinière, l'avait emmcné<i à Stcany, dit Gouryille, et l'avait épousée. On lui fit un premier procès de ce chef aprôs Vavoir pris à Cambray et ramené à Paris.

une lettre à monsieur le Prince, qui a esté interceptée par laquelle il luy donnoit advis de ne pas relascher Girardin pour les 40jOoo livres qu'il avoit offerts, parce qu'il en tireroit 60,000 escus de W le cardinal désirant la liberté de cet homme, pour s'en servir en quelques affaires de conséquence, âvoit esté condamné par sentence du lieutenant criminel et presidial du Chastelet, à avoir la teste tranchée en Grève : ce qui fut exécuté ce mesme iour sur les quatre heures. Le bourreau n'ayant sçeu luy trancher la teste du premier coup, et luy en ayant donné plus de seize, fut enfin contrainct de se servir de ses valets qui avoient des haches pour l'achever. Le peuple murmura longtemps de le voir aussi souffrir, et n'eust esté la garde de deux cents mousquetaires de la Bastille qu'on avoit mise autour de l'eschaffaut, outre les archers, le bourreau eust couru risque d'estre maltraité. Apres l'exécution ses gens prirent le corps et l'ayant enveloppé dans un drap blanc avec du sable et du son, le mirent dans un carrosse qui l'emmena escorté de quelques soldats pour empescher le desordre, car la foule estoit très grande, et quantité de personnesde condition assistèrent à ce triste spectacle.

Le 6*, le S*" Dalone nous apprit que M' de Turenne, après avoir laissé quelques troupes à Bourbourg sous le S' de Schomberg, pour travailler à ses fortifications, estoit parti le 28** du mois passé du camp de Wate, ayant fait prendre à chaque fantassin une fascine, et s' estoit rendu devant Mardick où

il avoit en mesme temps fait planter les palissades et commencer les lignes, et qu'on avoit ouvert la tranchée dès le lendemain, pendant que les Aoglois qui estoienten mer taschoient d'entrer dans le canal j et n'attendoient que le vent et la marée. Ceux de la garnison avoient mis le feu au bas fort, de crainte que les François y fissent quelque logement advantageux^ et paroissoient d'autant plus résolus à se défendre, qu'outre que le fort est très bien muni de gens et de toutes les choses nécessaires à soustenir un siège, l'armée espagnole estoit aux environs de Dunquerque, et à la veuë de celle desFrançois, n'y ayant qu'un canal entre deux, de façon qu'elles se canoonoient l'une l'autre.

Le 7*, après avoir fait «ostre dévotion au logis, Tabbé Faget nous donna à lire une lettre qu*un gentilhomme avoit escrite de Rome à un sien amy, sur les affaires de la Diète de Francfort, par où il monstroit que, parce que Ton ne devoifc pas élire un empereur de la maison d'Autriche et que ceux qui pretendoient à cette dignité n'estoient pas capables de s'y faire bien valoir, on devoit choisir le Roy de France. Ensuite il s'estend sur toutes les qualitezde ce grand monarque^ et dit qu'il semble d'estre ce prince parfait dont toute l'antiquité ne nous a tracé que l'idée : car sa taille est belle et bien formée, sa beauté n'a rien de la mollessse, ni de l'affectation ; sa présence est maiestueuse et agréable ; sa façon de s'habiller est noble, et tout ce qu'il porte le pare; sa santé est forte et robuste ^

S9t VOYAGE A PARIS.

il souffre la fatigue ; il aime les exercices du corps ; il est plus sage et plus ari*esté que ne le porte son aage; il n'a que de très bonnes habitudes et de très raisonnables sentiments; il est capable et intelligent, mais qui ne présume de son sens, ni ne s'obstine à le défendre ; au contraire, il se rend volontiers à la raison ; il reçoit aisément conseil ; il escouteavec plaisir, et il ne parle qu'à propos; il n'est ni cruel ni altier, mais humain et très sociable ; il n'a d'inclination que pour le bien, et naturellement il abhorre le mal ; il est libéral sans prodigalité ; il est brave et courageux sans ostentation, et son génie le porte asseurement aux armes, mais sans férocité, puisque d'ailleurs il ayme quand il est temps le bal, la musique, les comédies, et les autres honnestes divertissements, les prenant par principe de générosité et de gloire, et pour un ornement de la grandeur royale, laquelle ilsçaitbien faire principalement consister à pouvoir et sçavoir défendre son royaume de ses ennemis et à secourir ses alliés.

Le 8", estants sortis avec le marquis de Cadillac, et le S' d'Escouville, pour leur ayder à achepter des bouquets de plumes noires, nous apprismes d'eux que Mardick estoit pris, et que 800 soldats s'y estoient rendus à discrétion, et avoient esté faits prisonniers de guerre, mais que le gouverneur avec 200 officiers reformés avoit fait composition. Ils nous dirent de plus que les lettres du S' de Comminges marquoient qu'il avoit enfin conclu le traité avec le Portugal, et qu'il porte qu'il

donnera dix millions au Roy son maistre pour les troupes qu'il luy doit envoyer pour résister aux Castillans ; qu'il en payera 1 5,ooo livres contents, et de trois mois en trois mois 600,000, iusques à ce que la somme soit entièrement acquittée. Mais peut estre qu il ne voudra pas exécuter ce traité à présent qu'il se treuve moins pressé, car le S"^ de Reede de Renswoude , gentilhomme envoyé de la part de Messieurs les Estats auprès du roy d'Espagne, à Madrid, nous marque par une des siennes, qu'on s'y résout de ne plus faire le principal effort du costé du Portugal, et qu'on en tire toutes les troupes pour les faire marcher en Catalogne où les François estoient en posture, bien qu'ils n'y ayent qu'une armée très faible, d'emporter quelque place déconsidération, les Catalans, qui ont encore le cœurfrauçois, estants disposés à les favoriser, si l'on n'y envoyoit plus de monde pour les tenir en crainte et les en empescher.

Le 9®, estants demeurés au logis, nous apprismes du S*" de Brunel que l'ambassadeur Lockard estoit parti en grande diligence pour l'Angleterre. Les uns disent que c'est pour représenter au Protecteur les raisons des François pour s'excuser du siège de Dunquerque ; les autres que c'est pour faire gouster à son maistre la proposition qu'il leur a faite, qui est qu'il veut entreprendre ce siège avec les 6,000 Anglois qui sont de l'armée de Flandres, pourveu que les François luy donnent 4,000 chevaux, et s'obligent à garder seulement la campagne pour battre l'estrade, et empescher le

secours; et de payer tous les despens, au cas qu'il n'y réussisse pas. Il nous monstra déplus une lettre qu'il avoit reçeuë d'Espagne, qui marquoit qu'à l'imitation de cette Cour, on y avoit défendu toutes les sortes d'estoffes d'or et d'argent, comme aussi les dentelles et passements de la mesme matière, aussi bien que celles de soye noire ; toutefois avec cette reserve qu'il seroit permis aux femmes seules d'en porter à leurs mantelines. Sur le soir arriva i'escoutette de Speyck : il avoit laissé les chevaux à Beaumont avec un homme de Gorcnm, qui estoit venu avec luy de Hollande pour voir le païs. Il l'avoit chargé de les conduire iusques à Saint-Denys, pendant qu'il prenoit le devant pournous en donner la nouvelle et chercher nostre logis, dont il avoit perdu l'adresse. Par bonheur il rencontra en chemin le marquis de Chasteauneuf, fils du S' deHauterive, qui revenoit de l'armée avec les S" du Payant et Backx qui parlants flamand luy enseignèrent nostre haubergue : sans cette heureuse rencontre, il se seroit trouvé fort embarrassé dans cette grande ville, ne sçachant pas la langue, et s'en venant ainsi au hazard chercher nostre logis.

Le lo®, l'un de nous monta de grand matin à cheval avec I'escoutette pour aller à Saint-Denys, où les chevaux avoient couchés. Nous revinsmes sur les onze heures et les fismes passer en reveuë en nostre court, et les treuvasmes en si bon estât qu'on n'auroit pas dit qu'ils eussent esté cinq tours sur mer dans un petit batteau r!e aS tonneaux,

OÙ ils avoient esté fort pressés. A nostre retour nous treuvasmes nos lettres. Elles nous apprirent que la bande des comédiens dufù S. A. le prince d'Orange, avoit obtenu permission de la cour de Hollande, de diverlir tout cet hy ver le beau monde de la Haye. £t que Messieurs les Estats avoient envoyé des patentes à 32 compagnies de cavalerie, avec ordre à M*" le Rhingrave , gouverneur de Mastricht, de les aller commander, et à autant d'infanterie avec un pareil ordre au S*" de Winberge, colonnel et gouverneur de Bois-le-Duc, pour marcher vers la frontière de Juliers afin d'y appuyer la deputation qu'ils avoient faite à l'evesque de Muns* ter, pour le disposera un accommodement avec la ville qu'il tenoit assiégée, et qu'au cas qu'il refusast d'accepter les Estais pour arbitres du différend, ils esîoient résolus de la prendre en leur protection et d'y envoyer ces troupes pour la secourir.

Le 11% api es avoir esté en ville à pied avec le S"" de Brunel pour y faire quelques emplettes, nous rencontrasmessurlePont-Neuf, en revenant au logis, le S*" Gautier qui nous dit qu'il avoit veu une lettre de Londres, qui portoit que le Protecteur y avoit fait tuer et saler 3,ooo bœufs pour les envoyer aux troupes qu'il a en Flandres, et qu'il avoit fait embarquer 4>ooo fantassins et quantité de canons, d'outils, et d'autres munitions de guerre : d'où l'on iuge qu'il veut à toute force entreprendre le siège de Dunquerque, et qu'il le pourra d'autant plu« facilement que les François luy ont cédé Mardick, avec les i4 pièces de canons de fonte qu'ils y ont

treuvées. Il nous dit aussi qu'on avoit envoyé à la Bastille et à Vincen nés quantité d'officiers qu'on avoit fait prisonniers au combat de Silleri près de Rocroy, et que la Cour avoit depesché icy un courrier pour luy apporter les'pieces du procez deBarbezieres-Chemeraut, afin qu'elle pust faire voir à Dom Juan d'Autriche qu'il avoit esté condamné à mort avec toute sorte de iustice, et qu'il n'estoit pas vray prisonnier de guerre.Nousapprismesde plus qu'on avoit transporté de la Bastille au Chastelet le S' de MaroUes, et qu'on luy faisoit son procez pour avoir favorisé et donné retraite aux coureurs de Rocroy en sa maison de campagne.

Le i4% apresavoirleu le matin quelques chapitres du Nouveau Testament, nous allasmes voir le S' de Ryswick, et après y avoir esté une grosse heure nous revinsmes au logis où nous apprismes que le fils du S' de Vieux-Maison, nommé Sapponnet, avec lequel nous avions logé quelque temps en l'hostel de Montpellier, estoit mort des blessures qu'il avoit reçeuës devant Montmedy. Le père en aura esté fort affligé, car outre qu'il luy vouloit faire espouser une sienne niepce, nommée mademoiselle de Sainte-Colombe qui a 20,000 livres de rente, c'estoit un ieune gentilhomme très bien fait, sage, posé, et qui avoit de fort belles qualitez pour se faire valoir et pousser sa fortune.

Le 1 5*, le S' de Lorme nous envoya demander par son laquays si nous voulions iouér au piquet, et qu'il viendroit passer l'apres disnée avec nous. Gomme il faisoit fort mauvais temps, et qu'il n'es-

toit pas possible d'aller rendre visite à quelqu'un , nous respondismes que nous en estions très aises et que nous Tattendions de pied ferme.

Le i6*, en revenants de chez le plumassier, où nous avions fait monter nos bouquets de plumes, nous fusmes obligés de demeurer au bout du Pont- Neuf, parce qu'il y avoit une grande foule de monde qui y estoit accourue pour voir pendre un voleur qui avoit dérobé pour 10,000 livres en vaisselle d'argent chez M' de Vendosme, et qui avoit fait encore plusieurs autres vols dans Paris. Il nous estoit impossible de la pouvoir fendre, si bien que ce fust presque par contrainte que nous vismes ce triste spectacle.

Le 17®, avant que d'aller à Tacademie, nous receusmes nos lettres ; elles nous apprirent l'arrivée des S"d'Oudeyck et de Voorst. On nous marquoit aussi que les Estats de Hollande s'estoient séparez, et avoient résolu trois choses : Tune de rappeler l'infanterie qui est à Dantzic ; l'autre de prester 3oo,ooo livres à cette ville ; et la troisième de subvenir par un prest de 600,000 livres au roy de Dannemarck, et que la ville d'Amsterdam fairoit les advances des deniers, à quoy elle tesmoignoit n'avoir pas grande disposition. On nous marquoit de plus que le roy de Suéde (j) s'estoit embarqué sur sa flotte pour aller combattre celle du roy de Dannemarck (2), ou

(I) Ciiarles-Gustave^ cousin de la reine Christine, qui monta sur le tiôno en 4654, par suite de Tabdication de cette reine.

(^) Frédéric III, né en 1609, mort en 4670. Il fut assiégé dans Copenhai^ue, en 4658, parle roi de Suède.

tm VOYAGE A PARIS.

pour mettre pied k terre en quelque isle de ce royauoie là.

Le t8*, nous allasmes dire adieu au S*^ Félix, trésorier en la généralité de Marseille, que nous apprismes avoir esté à nostre logis pour prendre congé de nous. C'est un homme qui a de belles lumières et qui est très obligeant, car lorsque nostre couzin de la Platte passa par sa ville (i), il luy fit toutes les civilitez imaginables.

Le 20', nous allasmes au Palais pour y achepter des droites : ce sont de certains collets qui ont pardevant une cravate, faite comme celles des hommes, et qu'on lie avec un ruban de couleur de feu. Les femmes les portent avec leurs iusteaucorps-à-la- Christine et leurs tocques de plumes. On nous monstra de plus des assortiments entiers pour femme, de crespon iaune ; et on s'en sert de mesme que de la gaze blanche et de la toile de soye.

Le 21% ayant cherché les S" de Hauterive, Gha* nut, Brasset, de Manse et Beringhen, que nous ne treuvasmes pas, nous allasmes faire un tour aux Thuileries, afin de laisser un peu reposer nos chevaux neufs. De là nous allasmes au Cours où il n y avoit pas grand monde, si bien que nous nous retirasmes de bonne heure, et allasmes repasser devant le logis du S*" Brasset pour luy souliaiter toute sorte de bonheur en son notivel establissemeut. Il nous dit que leS^ Chanut Tavoit fait prier d'assis* ter à la cérémonie de la profession de sa fille qui se

(4) En se rendant dltalie en Espagne, en 4654.

rendoit religieuse au couvent des sœurs Cordelières.

A nostre retour au logis, nous apprîsmes qu'un petit batteau revenant de Charenton rempli de inonde avoit esté renversé par un cable que le bat* telier n'avoit pas évité, le brouillard l'ayant empesché de le voir, et que deux ou trois personnes s'estoient noyées, et qu'on avoit repescbé une femme auprès du Pont-Marie, qui toute morte qu'elle estoit tenoit ses pseaumes à la main (i).

On nous dit de plus que le S' de Bouteville, ayant esté adverti que quelques officiers anglois avoient accoustumé de se pourmener sur le sable devant Mardick, s'estoit meslé parmi eux et ayant chargé Tescharpe blanche, avoit esté pris pour un officier de W de Turenne. Sur ce preiugé il les mena peu à peu en s'enlretenant avec eux, iusques au lieu où estoit l'embuscade, et les avoit faits prisonniers et conduits à Dunquerque.

Le 22®, nous sortismes avec le S' de Rodet , pour rendre visite à madame de la Grange, femme

(1) Tallemant des Réaux parle de cet accident à propos d'un sermon du ministre Drelincourt : a 11 y a quelques années, dil-il, qu'un batteau plein de fidèles péril auprès du moulin de Charenton. Le petit bonhomme, qui se trouva le premier à prescher, prit exprès le texte de la tour de Siloé et dit, entre autres belles choses, que ce malheur estoit plus grand que l'incendie du temple qui fust bruslé à la mort de M. du Maine (*j ; car en cette aventure plusieurs temples du Seigneur avoient esté détruits. Pour plaire aux parents des defuncts, il fit imprimer ce sermon avec une lettre au marquis de Pardaillan dont les deux fils, parce que le carrosse s'estoit rompu , s'estoient mis dans ce batteau et y avoient esté noyez. »

(*) Henry d« Lorraine, duc de Mayenne, tué devant MonUuban, en 1021.

d'un président aux requestes du Palais ; mais elle estoit encore à la campagne. Il avoit fait cette cognoissance à Bourbon, et il nous la vouloit donner, d'autant que c'est une femme d'esprit, ieune et très bien faite. Delà, nous allasmes voir madame Roger qui nous dit que M' le procureur gênerai avoit fait dresser une histoire particulière de la Lorrainepar un chanoine de Verdun, quiy adiouste une recherche très exacte de la généalogie de toutes les bonnes maisons de ce pais là et de leurs alliances. CequiTa obligé de travailler à cet ouvrage, est comme il sçait qu'il est arrivé en ce duché beaucoup de choses remarquables et qui méritent d'estre mises en lumière, et que ceux du pais ont esté assez négligents, et s'en sont rapportés aux auteurs qui en ont fait mention par cy par là en leurs histoires de France.

Ayants ainsi fini la conversation, nous fusmes demander madame de Messi, qui est une dame de fort bonne condition, et où l'on voit les meilleures compagniesde tout Paris : ce n'est pas tant pourl'amour d'elle qui est fort aagée qu'elles s'y treuvent, que pour sa fille, la comtesse de Concressant (i), qui est une dame très bien faite, et qui loge avec sa mère. Nous fusmes si malheureux que de ne l'y treuver pas, car elle estoit à la campagne. Cette bonne dame nous fit mille civilitez et caresses dès que le S' de Rodet nous eust fait connoistre. Elle

(4) Femme de Joseph d'Angennes, marquis de Poigny, comte do Concressant.

nous dit qu*elle n'estoit pas en bonne intelligence avec le marquis de Poigny qui a espousé sa cadette, et qu'il vouloit luy faire rendre compte des biens de fù son mari, dont elle avoit eu raduiinîstration depuis son decez. Par où Ton voit que d'ordinaire les plus grandes maisons et les plus accommodées sont celles où il y a le moins d'union, surtout quand il s'agit du mien et du tien qui sont la vraye pomme de discorde de ce monde. De là, en revenant au logis nous fusmes demander le S*" du Boys , conseiller de la Grand'chambre , pour le prier de dilïerer de deux iours le rapport du procez d'un de nos amis, le S" des Routes ; ce qu'il nous accorda honnestemeut et de fort bonne grâce.

Len3*, nous prismes le S' duBreuil pour nostre maistre de danse. Il enseigne bien, prend peine, et nous promit de nous donner leçon cinq fois la sepmaine, bien que les autres ne veuilent la donner que trois. Nous fusmes ensuite à la maison de madame Coutturier , mais nous apprismes qu'elle n'estoit pas encore de retour de Bourbon. De là nous fusmes rendre visite à madame Polfour, quia une fort iolie fille, mais elle estoit à la campagne avec sa tante, ce qui fit que nous n'y demeurasmes pas longtemps. A la sortie nous fusmes voir madame la marquise de Belleval. Elle s'est retirée en un couvent nommé Nostre-Dame-de»Bon- Secours, parce qu'elle est très mal avec madame sa mère et avec son mari, à qui on a tranché la teste en effigie pour s'estre battu en dnêl, et dont on a

3da VOYAGE A PARIS.

confisqué son bien qui valoit plus desS^ooo livres de rente. Nousluy parlasmes au travers des grilles^ car bien qu'elle ne soit pas religieuse, parce qu'elle est dans un couvent elle est obligée de faire comme les autres. C'est une des plus belles et spirituelles femmes qui soient à Paris, outre qu'elle est de très bonne maison. Nous j demeurasmes le reste de la iournée iusqiies à ce qu'une religieuse luy vint dire de la part de l'abbesse, qu'elle se devoit retirer.

Ce mesme soir nous receusmes nos lettres qui nous apprirent que mesdames les princesses d'Orange sont en mésintelligence touchant le deuil de la princesse de Landtsbergue, sœur du fù prince Frédéric Henry. I^a Royale veut que le prince sou fils en prenne le deuil, et la douairière dit qu'il est trop ieune et qu'il n'est besoin de l'habiller d'une couleur si triste. Elle en use delà sorte pour se venger de ce que la Royale bien loin de prendre le noir et de le faire prendre au prince après la mort de madame de Dona, sœur de la princesse douairière,' la vint voir avec son fils en habits de couleurs fort gayes et qu'on eut dit qu'elle avoit choisis exprès.

X Le 25% nous fusmes rendre visite à madame de Longuet, femme d'un trésorier de l'extraordinaire des guerres. Elle a esté autrefois belle, bien qu'elle ne soit pas d'un aage fort avancé. C'est une dame qui possède de belles qualitez, car elle est fort obligeante et civile ; outre qu'elle est d'une taille fort advantageuse, elle a la voix ravissante, et on voit

OCTOBRE 4 657. 30a

souvent chez elle Lambert, ce fameux musicien (i). Sa maison est richement meublée, et des plus propres que Ton voye : carie plancher qui est de marquetterie y est si luisant qu*on a de la peine à s*y tenir. Nous y vismes aussi quantité de belles peintures des plus excellents maistres de ce siècle.

Delà, nous fusmes voir madame TAdvocat qui est la femme d'un maistre aux Comptes : nous U treuvasmes sur son Met où elle s'esloit mise pour recevoir ses visites avec moins de contrainte, au* tant que pour se mieux délasser des fatigues du voyage de Bourbon, dont il y avoit fort peu qu'elle estoit de retour. C'est une dame qui fournit bien à la conversation et qui reçoit le monde de Jbrt bonne grâce. Elle a deux grandes filles qui, sans hyperbole, sont les plus belles personnes que nous ayonsencore veuës, et les mieux eslevées. Et comme c'est dans l'ordre qu'à la première visite on s'adresse tousioursà la mère, et que d'ordinaire l'on s'attache rarement aux filles, nous ne les entretinsmes point ; mais nous eusmes bien de la peine à nous en empescher, et à ne pas contrevenir à la coustume, estants auprès de deux si 'belles personnes. Par bonheur nous fusmes délivrés de cette contrainte par une dame du quartier, qui vint don-

(4) Michel Lambert, né à YiTonne près de Poitiers, en 4640, mort à Paris en 4696; beau-père du célèbre LuUi. Celait un excellent homme qui promettait à tout le monde , mais qui ne venait jamais. Boileau a immortalisé son nom en le citant dans sa troifiièflEie satire :

« Noos n*ivoiM, in^a-^lt dit» ni Lambert, ni Molière; Mais puisque Je tous Yois, Je me Uens trop cornent. •

304 \OYAGE A PARIS.

ncr la bienvenue à sa voisine. Pendant qu'elles se firent des compliments de part et d'autre, nous uoi:s glissasmes vers ses filles, laissants les femmes avec leS''de Rodet à la ruelle, qui racontèrent tout co qui leur estoit arrivé pendant leur voyage, et se demandèrent des nouvelles de ceux qui avoientesté à Bourbon du temps qu'ils y estoient. Nous ne perdismes rien au change, et vismes bien que la première naissance n'avoit pas mal esté aidée de la seconde, car elles ne sont pas moins advantagées d'esprit que de corps : si bien que nous eusmes une conversation fort agréable que nous fusmes contraincts de quitter pour ne point passer pour des personnes qui ne cognoissoient pas quand elles ont esté assez longtemps en un lieu.

Nous estants donc retirés d'une si belle compagnie, nous fusmes chez madame Cotentin, qui est la femme d'un conseiller au grand conseil : c'est une dame qui entretient fort bien la compagnie qui la vient voir, mais sa grossesse l'empesche d'y employer tout son esprit ; elle l'incommode si fort qu'elle est obligée d'en garder le lict. Après que nous lui eusmes fait notre compliment, son mari survint, qui est tout à faithonneste homme. Il nous receut fort bien, et comme il aime la chasse, et a équipage de chevaux et de chiens, il nous promit de nous faire advertir de la première qu'il feroit pour en vouloir estre, et de nous pourvoir de chevaux.

Ce mesme soir, après souper, nous allasmes veiller chez madame de T^schot, qui est une dame de nostre voisinage très bien faite, et qui a infini-

ment d'esprit, et fort propre à faire le bec à im

ieiine homme. Elle est fort coquette, et aime fort

qu'on la cagiole. Ette fait mesnie quelques fois les

advances, quand elle voit qu'on tombe sur d'autres

ignent de la galanterie. Enfin

par son humeur eiiioùée, et

qui est fort raffinée, rasseure-

s de tous les hommes, car elle

atiere à un chacun selon son

>ir fait nos lettres de bonne heure, nous allasmesvoir madame de Belleval. Il y avoit deux ou trois ioiirs que nous luy avions promis de la venir prendre pour la pourmenade. Mais son abbesse ne luy avoil pas voulu donner la permission de sortir : si bien que nous fusmes obligés de passer avecellel'apres disnéeau parloir. Elle nous pria fort de nous enquérir s'il n'y auroit pas quelque dame de condition et de bonne réputation, qui la voulust prendre en pension chez elle, parce que outre que ce couvent est trop esloigné de son homme d'affaires, elle a trop de peine à obtenir la permission de sortir, ce qui nuit souvent à ses affaires, car elle demande par provision qu'on luy assigne deux mille livres de pension sur le bien de son mari,en attendant qu'elle ait obtenu que nonobstant la confiscation on la laisse iouïr de tout son bien.

Le 37*, nous fusmes au marché avec le S'' de Rodet qui y vouloit acheter deux chevaux pour son voyage; mais nous n'y treuvasraes rien qui luy pust

S06 VOTAGE A PARIS.

servir, et en nous retirant, ce qiii fut fort tard, nous allasmes rendre visite à M' et à madame Masclary, qui sont deux bonnes personnes et de nostre religion ; le mari est secrétaire du Roy. Us nous firent beaucoup de caresses et nous y passasmes le reste de la iournée, car il estoit trop tard pour faire d'autres visites.

Le aS* nous allasmes à Charenton à six chevaux, ce qui reiissit assez bien pour la première fois que nous mismes tout nostre attelage ensemble. Le S' Daillé nous fit un fort beau presche et de grande édification. A nostre retour, nous treuvasmes que le S' de Rodet, qui estoit resté à Paris pour quelques petites affaires, y avoit fait une partie de pourmenade pour Tapres disnée, avec mesdames de Leschot et de Fougeray. Nous leur donnasmes la collation, mais elle ne nous cousta que trente sols, car passant devant un pâtissier, l'envie leur prist de manger des pâtés de requeste et des petits choux, qui est une espèce de friandise semblable à nos oU* koecken.

Le 29*, nous fusmes demander mesdames Cout^ turier, Saint-Albin, Montauban et la marquise de Rosenbeau, mais ne les ayants pas treuvées, nous allasmes rendre visite à la marquise de Bellangreville : c'est une dame du Dauphiné qui est icy pour un procez ; son mari est un homme d'esprit, et qui nous fit beaucoup de caresses.

Le 3o', nous fusmes rendre visite à madame de Lorme; elles'estoil fait saigner ce iour-là, à cause d'une douleur de teste dont elle estoit attaquée,

depuis son retour de la campagne. Elle estoit au coin de son feu avec madame de Saint- Albin qui Testoit venue voir pour la divertir : certes c'est une femme qui a l'esprit vif et agréable ; elle a esté mariée au fils du président Pourroy, de Grenoble. Il luy fit longtemps l'amour, et après de grandes recherches l'espousa sans en donner advis à ses plus proches et en eust un enfant. Le père l'ayant appris en fust fort faschéy intenta procez à la fille et à ses parents, et tascha de persuader à son fils de l'abandonner. De prim'abord il refusa de le faire, d'autant qu'il en estoit fort amoureux, mais à la fin s'estant laissé fleschir par les raisons et par les menaces de son père, il se ioinct à luy et playde contre sa femme. Enfin contre tout droit il obtient un arrest au Parlement de Toulouse, par lequel le mariage est déclaré nul, et Pourroy condamné à luy donner dix mille livres pour ioos dommages et interests et pour l'entretien de sa fille. Aussitost après cet arrest le père va à Lyon, y marie son fils à une fille du S' Yidau et par là oste tout moyen au S' le Sage de se pourvoir au conseil et demander un autre Parlement ; parce qu'on loy dit que si en un autre Parlement on declaroit le mariage de sa fille bon, il falloit couper la teste à SainUAlbin qui se trouveroit avoir deux femmes.

Nous fusmes sur le soir chez le S' de Ficquefoord,. et y apprismes que Messieurs les Estats avoient augmenté les gages à l'ambassadeur de Hollande de 5,ooo livres, et qu'ils luy en donnoient :30,ooo, qui en feront environ 26,000 ou ia6,ooo de

cette uiounoye, et que mesme pour plus grande gratification, ils luy avoient accordé le payement de son voyage de Boiirdeaux selon la teneur de ses comptes.

Le 31*", nous receusmes nos lettres qui nous apprirent que le S*^ de Sommelrdyck et plusieurs autres hauts officiers ont eu ordre de Messieurs les Estats de se treuver avec leurs compagnies à Grol, qui est le rendez-vous gênerai des troupes qu'ils envoyent au secours de la ville de Munster, qui est encore assiégée par son evesque ; mais on croit ou qu'il lèvera le siège, ou qu'il s'accommodera avant qu'elles y arrivent, et qu'elles ne serviront que d'espouvantail à un prestre. On a donné le commandement de ce petit camp à M. le Rhingrave, sur ce qu'on a recognu que le prince Guilleaume, gouverneur de Frise, ne se soucioit guère de cet employ. Ce secours est composé de 5o compagnies de cavalerie et de 89 d'infanterie, et a 12 pièces d'artillerie.

Nous allasmes l'apres disnée voir madame Roger qui nous apprit que la sœur de madame de Messi estoit aux abbois. Elle nous dit de plus, qu'il couroit un bruict que le prince Ferdinand, fils du prince François (i), estoit promis avec la segnora Hortenzia, niepce du cardinal, et que le prince de Salm qui est fort proche parent de la maison de Lorraine, avoit esté invité aux nopces

(4] François Il> duc de Lorraine. — Hortense Mancini épousa, en 4664 y le duc de la Meilleraye. Voir la note au bas de la page 52.

qui se doivent célébrer icy cet hy ver. £n nous retirant, la roue du devant du carrosse se rompit, et nous eusmes grand peine à regaigner le logis, en estants fort éloignés : un mareschal nous voyant en cette perplexité, et ayant oûy la bestise d*un charron, qui ne nous vouioit pas louer une roue mais la vendre bien cher, nous fit la faveur de nous prester des cordes et d'aider nostre cocher à relever le carrosse, à tourner la roue et à la lier, si bien que nous arrivasmes à sauveté au logis, après avoir esté plus d'une heure et demi à attendre qu'on remediast à nostre malheur. Nous y treuvasmes le S*^ de Lorme qui iouoit au piquet avec le S' Speyck, et nous estant rois de la partie, nous l'obligeasmes à souper avec nous et le fismes ramener en carrosse à son logis.

Le 1^ de novembre, nous fusmes rendre visite à la veufvre du S' d'Osson, qui est de la maison de Haucourt, tante de la fille du fù S' de Haucourt dit d'Aumale(i), qui est avec elle : c'est une demoiselle qui est belle, bien faite et fort spirituelle : avec tous ces advantages, elle a celuy que l'on prise le plus en ce temps, car on la tient riche de 5o,ooo escus en fonds de terre. Elle est desia promise avec

(1) Daniel d'Âumale, sieur d'Haucourt, ancien sous-gouverneur du prince de Condé. It était mort en 4654, laissant deux filles à qui madame de Longueville faisait une pension. Celle dont il est ici question et qu*on appelait mademoiselle d'Aumale, était une pri" cieuse des plus distinguées. Elle épousa plus tard le maréchal de Schomberg.

310 yOTAGB À PÀKI&

son cousin, fils de madame d'Osson, qui a sceu fort bien mesnager cette affaire pour ne pas laisser sortir le bien de la maison. On nous y fit beaucoup de caresses^ et surtout lorsqu'ils apprirent du S' de Rodet que, outre que le S' d'Haucourt d'à présent a espousé une de nos parentes^ nous estions nepveux du S^ de Sommelrdjck, de qui le S^ de Villamoul, qui est cousin germain de cette dame^ £ait profession d'estre fort serviteur et ami. Nous passasmes le reste de nostre après disnée chez madame d'Arnolphini, qui a trois grandes filles assez bien faites. C'est la femme d'un escuyer qui a le haras du Roy. Il a mesme enseigné Sa Maiesté k monter à cheval. Sa femme a esté une grande despensiere et loueuse, et qui a mis ses affaires fort en arrière, outre que le malheur les a tousiours persécutés. Il y a quelque temps qu'un mal contagieux se mit en son escurie, et qu'il perdit plus de cent mille escus en chevaux, si bien que présentement ib sont chargés d'une prodigieuse quantité d'enfants et accablés de beaucoup de debtes. Nous y apprismes qu'on avoit mis en prison cinq ou dix gentilshommes qui s'estoient battus eu la rué, parce que, comme on les vouloit séparer, ils s'estoient iettés sur les bourgeois et en avoieut blessé quelques uns.

Le 2^^ après avoir achevé nos lettres, nous allasmes rendre visite à madame Polfour sous Tespe* rance d'y rencontrer sa fille qui a infiniment d'espiit ; mais nous apprismes de sa mère qu'elle estoit encore à la campagne avec sa tante. Son pere

NOVEMBRE 4 657. dH

nous dit que la princesse de Conti (i) estoit arrivée €o tette ville 9 et saos la bonne escorte qu'elle avoit, elle auroit couru risque d'estre emmeoée prisonnière à Bruxelles ou à Anvers ; car on luy avoit dressé trois ou quatre embuscades, et mesme le prince de Condé , son beau - frère , avoit donné ordre à la garnison de Rocroy d'envoyer plusieurs sur le chemin par où elle devoit passer. De là nous allasmes voir madame de Belleval, où après avoir demeuré iusques à la brune nous nous retirasmes de peur d'estre volés, d'autant qu'elle demeure dans un lieu fort escarté où logent d'or» dinaire les filoux. Estants revenus au logis, nous allasmes encore causer chez madame de Leschot, iusques à Theure de souper. Nous y treuvasmes l'abbé le Geay, bastard du fù président le Geay, qui se rend assidu auprès d'elle pour gaigner ses bonnes grâces pendant l'absence du mari qui est allé à Lyon pour quelques affaires. U nous dit que les François faisoient travailler à un canal d'Ardres à Bourbourg, et qu'ils restablissoient le vieux ca«> Bal de Bourbourg à Mardick, que les Espagnols avoient destruict, afin qu'ils puissent plus commo* dément pourvoir en tout temps ces deux places de toutes sortes de vivres et munitions de guerre.

Le 3*, ayant appris du S' Brasset qui nous es* toit venu visiter que nostre ambassadeur estoit £oH malade, et que depuis trois ou quatre sep*

(4) Une nièce de Mazam, qai avait épousé le prînoe de Cîoiiti, Mro puîné 4ia sraad Condé.

34i VOYAGE A PAKIS.

maines en ça il avoit esté fort iocommodé d'une defluxion qui luy estoit tombée sur les espaules et sur l'espine du dos, si aspre et si corrosive qu*elle avoit fait escuarre en quelques endroits, nous fusmes témoigner à son fils la part que nous prenions en son affliction. Il nous dit dans l'entretien que le laquays du S' d'Oudeyck estant arrivé avec son maistre à Rotterdam, luy avoit volé quarante livres et un habit que madame de Mecheler luy avoit envoyé, affin qu'il ne parust pas à la Haye si mal en ordre qu'il estoit parti d'icy : par où l'on voit qu'ayant appris avec ce bon maistre à filouter, il luy a voulu monstrer qu'il n'avoit pas mal profité; il s'en estoit revenu icy se faire soldat aux gardes.

Le 5*, le S' de Riswick nous vint voir, et nous prier de Taider à acheter un chappeau et des plumes de la couleur de la garniture qu'il avoit fait mettre à son habit. Il nous dit que le duc de Simmern s'estoit logé dans l'académie du S' d'Ârnolfini, où il est; mais qu'il ne cherche guère sa compagnie, parce que la moindre fréquentation avec ce ieune seigneur est la meilleure pour ceux qui veulent profiter, puisque, outre qu'il est fort adonné au vin et qu'il se saoule souvent, il aime tellement le ieu qu*il y passe des nuicts entières sans se lasser. Il veut passer pour simple comte, mais il est trop connu des Allemands qui se rendent en foule dans cette académie, et qui croiroient luy faire grand tort en ne le traitant pas d'altesse. Le train qull a n'est pas excessif, mais

NOVEMBRE 4 6t>7. aU

assez ioly, oonsistant en un gouvernear, un gentilhomme, deux pages, un valet de chambre et deux laquays.

Le Roy et toute sa cour revint sur le soir en cette ville, après avoir passé tout Testé et une partie de l'automne à aller partout où le besoin de ses affaires le portoit. Ainsi il passa de la Fere à Sedan et à Stenay pour donner chaleur au siège deMontmedy ; et dés que cette place eust capitulé, il vint àPeronne pour faire réussir celuy de . Saint* Venant, et comme il vist son armée en estât de ne rien craindre de l'ennemie, il s'en retourna du costé de la I^orraine, et a esté quelque temps à Metz à donner ordre à ce qui est de cette frontière, à bien asseurer le gouvernement de Metz à M' le cardinal, et à negolier du costé de l'Allemagne en cette belle conioncture où elle doit s'élire un chef. Voilà ' donc ce ieune monarque de retour en sa capitale, tout triomphant et glorieux, ayant pris deux assez bonnes places en Flandres : Montmedy et Saint- Venant, et enlevé Mardick aux Espagnols, et fait fortifier Bourbourg.

Ce mesme iour mourut le fils unique du fù duc de Chastillon : par où cette illustre branche de la maison de Coligny a fini au monde peu de temps après qu^elle avoit fini d'estre de la vraye Église par la révolte du père de celuy qui vient d'expirer, qui fust tué assez malheureusement et mal à propos à l'attaque de Charenton, et à la veuê du tem* pie où les vérités de Dieu luy avoient esté si sou- .vent preschées avec si peu de profit, puisqu'U en

au VOYAGE AFÂRI&

avoil abandoDiié la profession par des considéra* tkHis mondaines. La comtesse de la Suze (f ), sa sœur, s'est aussi révoltée depuis peu, mais elle mené une vie si descriée, qu'il ne faut pas s'estonner si l'esprit de Dieu l'a abandonnée* Elle dent estre héritière de tous les biens de cette maison avec la duchesse de Montbelliard son autre sœur, qui en recueillera apparemment toute la succession puisque la comtesse de la Suze n'a point d'enlants : les biens pourtant n'en sont pas fort grands, puis* que c'est une maison qui atousiours esté plus riche en honneurs qu'en revenus. Ainsi il n*y a plus icj de descendants de ce grand admirai de ChastiU Ion (a), la terreur de ses ennemis, que Tenvie et la faction firent périr, et que tous les siècles compteront parmi les héros du passé.

(4) Henriette de Coligny, comtesse de !a Suze, née à Paris en 4648, était fille de Gaspard de Coiigny, duc de Ghastillon, maréchal de France, qui fut tué devant Charenton en 4640. Hlle épousa en secondes noces le comte de la Suze, de la maison des comtes de Champagne. Son mari était fort jaloux, elle belle et fort mondaine ; aile mit tout en œuvre pour se séparer de lui, et commença par abjurer le protestantisme, ce qui fit dire à la reine Christine . a qu^elle avait quitté sa religion pourne voir son mari ni dans ce monde ni dans l'autre. » Plus tard elle obtint Tannulation de son mariage par arrêt du Parlement. — Madame de la Suze comptait parmi ses amies la célèbre Ninon de Lenclos, et fut vantée par la plupart des poè'tes de son temps ; elle a composé ellemême des poésies qui ne manquent ni de grâce ni de sentiment. Bile mourut en 4673.

(5) Gaspard de Chatillon, sire deColigny, né en 4547, fils du maréchal de France du même nom. Fait amiral par Henri II, ea 4552. Élevé dans la religion catholique, il avait embrassé la réforme protestante; il périt dans le massacre de la Saint-Barthélémy en 1672.

Le 6% nous f usines rendre visite à madame CouN turier. C'est une petite femme qui a le bout du nez rouge, mais qui est autrement fort bien faite et d*une iolie taille. Elle est de fort bonne humeur et d'un entretien- agréable. Elle nous dit que M' le prince de Harcourt (i), qui avoit esté aux eaux de Bourbon, estoit si bas, que tous les médecins desesperoient de sa vie.

De là nous allasmes chercher le S' de Champfleury : c'est un gentilhomme de Dauphiné de fort bonne maison* Il a esté lieutenant du Roy dans Porto-Longone, et Ta défendu en dernier lieu contre les Espagnols ; mais enfin ayant esté obligé par di- Terses raisons de rendre la ville, il se retira en sa province, où le duc de TEsdiguieres, qui en est gouverneur, le considérant de mérite et de nais* sauce, le choisit pour gouverneur de ses deux fils. Nous apprismes de luy que le duc d'Elbeuf estoit mort, et que ces iours passés on avoit ioûé un ioly trait à un riche banquier : au milieu de la rue eu pleiniouretà la veuê de tout le monde, il fut enlevé par des gens contrefaisants les archers,qui luy dirent qu'il falloit qu'il allast en prison au Chastelet. On creut qu'on l'y traiooit pour ses debtes, et personne ne s'en esmeut. Ainsi estant sous le pouvoir de ces £iux archers, ils le lient, et le penent au fauxbourg Saint-Ântlioine où ils luy disent, que s'il ne leur faisoit compter sur-le-champ 5o,ooo francs, ils le Meneroientà Rocroy. La dessus il leur dit : ccMes-

<4) €l»rtei. d« LonraiiM, {ttince d'Haranrt, pois doc cTElbeuf.

sieurs, ie vous donneray un billet pour les aller recevoirchezmoy^si quelqu'un qui vous soitaffidé veut aller les prendre de ma femme. » Il y en eu&t un assez hardy pour se charger de la commission. Il y va, et la femme d'abord se met en estât de treuver cet argent ; mais pendant qu'elle y travaille, Tespouvante prend ce gaillard qui se iette à ses pieds, luy demande pardon et luy déclare le tout. La dessus elle mande de véritables archers qui vont prendre ces faux, délivrent son mary, et mènent ces canailles au Chastelet, où on leur fait leur procezet d'où ils ne sortiront que pour estre conduits au gibet.

I^ "f^ nous reçeusmes nos lettres qui nous apprirent que le S*" de Thou avoit acheté la maison du prince Guillaume qui est au Poote, en ayant payé 32,ooo livres. On nous marquoit de plus que le siège de la ville de Munster avoit esté levé par accommodement, et que son evesque luy avoit accordé des conditions fort advantageuses, voyant que nos troupes se mettoient en campagne pour la secourir et la maintenir dans ses privilèges. Cependant on peut dire que c'a esté au seul bruict de nos armes qu'il s'est radouci, puisque les provinces et les villes particulières, et surtout Overyssel et Gueldre a voient si laal obéi aux ordres de l'Estat, qu'elles n'avoient pas laissé sortir les garnisons, alléguants qu'elles estoient bien adverties que ce ne seroit qu'une courvée inutile et que l'evesque s'accommoderoit : par où l'on voit l'effect d'un vray libertinage où l'on examine les commande-

ments des supérieurs avant que de les exécuter. L*apres disnée nous fusmes rendre visite à ma* dame de Lorme. Nousy treuvasmes madame Saint- Albin et les S" de Turcan et Linieres (i) qui est ce bel esprit qui escrit contre les académies. Nous y apprismesque les ennemis ayants assemblé toutes leurs troupes, avoient, la nuict du 2 au 3, donné un assaut gênerai à Mardick, et s'estoient d'abord rendus maistres de la contrescarpe, nonobstant la bonne résistance de ceux du dedans ; mais sur un faux bruict que Tarmée de Rr de Tarenne estoit en marche pour leur couper le chemin, ils se retirèrent fort confusément dans les villes circonvoisines, laissants beaucoup de morts sur la place, et abandonnants toutes leurs grenades, eschelles, fascines et autres outils propres et servants à une escalade. En cette rencontre les Ânglois se sont acquis beaucoup d'honneur et de réputation, car ce sont eux qui ont soustenu l'attaque, qui a duré huit heures avec une opiniastreté qui peut-estre seroit venue à bout de son dessein, si le iour et le bruict de l'aproche du secours ne l'eust empeschée de le poursuivre. Le roy d'Angleterre et le duc d'Yorck son frère, ont esté les principaux chefs de cette entreprise. Monsieur le Prince ne s'y est pas treuvé; les uns disent qu'il n'a pas voulu se risquer si légèrement, prévoyant qu'il avoit une armée vie-

il) François Payot de Linieres, poète satirique, né à Paris en 4628. Très-désordonné dans sa vie, it mourut dans la misère, en 4704, à Senlis où it s*était retiré. On Tavait surnommé V athée et Vldiot de Senlis^ à cause de son impiété.

torieuse et très ptrissante sur les bras ; les autres, que c'a esté pour ne point faire ombre à la vaillance de ce roy et de son frère; mais il est très constant qu'il estFautheur de l'entreprise et qu'il Fa conseillée, et que pour en couvrir le dessein, il avoit fait mettre dans toutes les gazettes qu'il estoit fort malade et qu'on l'avoit transporté dans un brancard de Dunquerque il Bruxelles.

Le 8*9 ne pouvants pas sortir en carrosse, parce que nostre cocher avoit cassé le timon le iour auparavant, nous allasmes passer nostre soirée chez madame de Ficquefoord. Elle nous dit que tous les gros et riches marchands de Paris avoient establi une banque de tout ce que l'on peut imagi* ner, et que chacun y avoit quelque chose de sa marchandise. On dit qu'il y en a pour trois millions : chaque billet couste un escu, et afin qu'il n'y ait point de fraude, le lieutenant civil assisté de douze des plus principaux bourgeois de cette ville, a une clef du lieu où on les a mis et d'où on les tire.

Le io% nous fusmes voir le S' Cotantin, qui ayant fait dessein d'aller au marché aux chevaux pour y acheter quelques coureurs, nous pria de l'y vouloir mener, ce que nous fismes, mais nous n'y en treuvasmes pas un qui luy pleust; aussy faisoit-il si mauvais temps qu'on n'y avoit pas amené les plus beaux.

Le 1 1*, estants à Charenton, il y enst une femme, qui un peu avant le presche, vint dire au S' de Speyck de la part de madame des Reaux qu'elle le

prÎQÎt de vouloir présenter un enfant au baptesme avec mademoiselle d^ Letan sa nîepce, ce qu'il accepta, mats comme elle ne luy avoit pas dit pour quand ce seroit, ou quepeut-estreil ne Tavoît oui, estant un peu surpris de ce qu'on ne l'en avoit pas adverty le iour auparavant, il fut chercher madame des Reaux à la sortie du temple, pour estre mieux esclaircy de cette affaire. Il ne la rencontra pas, et Ton nous dit qu'on croyoit qu'elle s'en esloit allée à RuUy, ce qui nous obligea d'y passer, mais ne l'y ayant pas treuvée, nous rcvinsmes tout droit à Paris, et laissasmes un laquays audit Rully pour sçavoir au iuste ce qu'elle luy avoit fait dire au presche. Apres y avoir attendu quelque temps, la sœur de madame des Reaux y arriva, avec une par^ rie de la famille, et luy dit que le père de l'enfant en viend roi t prier le S' de Speyck l'apres disnée ; ce qu'il fit, et !uy apprit que c'estoit pour jeudi au matin; tellement qu'il sera parrain à cette fois, bien qu'une autre il s'en soit excusé au suisse de l'ambassadeur, qui le vint prier de tenir son enfant au baptesme avec la fille du dit ambassadeur.

Sur le soir le Rhingrave nous vint voir, estant arrivé le iour auparavant de l'armée, qu'il avoit laissé campée à Rumingen entre Ardres et Bourbourg. Il nous dit qu'il avoit esté ce iour là à Vincennes prendre congé du Roy, et qu'il en venoit faire de mesme de nous autres, devant partir le lendemain pour Mastricht, et y passer cinq ou six semaines auprès de ses père et mère, et ensuite retourner icy le plus viste qu'il luy seroit possible pour y iouïr des

3te VOYAGE A PARIS.

divertissements du carnaval. Il a Beat nne assez heureuse campagne^ et a eu un assez ioti employ, M' de Turenne luy ayant donné à commander 4oo hommes, pour les ietter dans Landrecy sur Tadvis qu'on avoit eu que les ennemis avoient dessein de Tassieger.

Le lendemain lâ*, après estre revenus de l'académie, nous fusmes rendre visite à Sf le Rhingrave, et le voyant occupé à faire quelques petites emplettes, nous ne la fismes pas longue, et luy dismes adieu, espérants de le revoir hientost en cette ville. L'apres disnée nous allasmes voir le S' Gleser en l'académie de du Plessis ; il nous dit que le S' des Loges s'estoit battu le iour auparavant en duel contre un gascon, mais qu'il avoit eu l'advantage et luy avoit donné deux grands coups d'espée au ventre; et qu'ils avoient conceu un^ telle haine l'un contre l'autre, que si on ne les eust séparés, ils se seroient tuez tous deux. Nous fusmes ensuite chercher le S' de Riswick en son académie, et nous y apprismes que le pauvre S' d'Arnolfini (i) venoit d'expirer, ce qui mettra toute sa maison à la besasse, car il laisse treize enfants, peu de biens et beaucoup de debtes. Il estoit natif de Lucques en Italie, et avoit succédé au S' de Beniamin en l'hostel d'O, où il tenoit académie. Sa fortune a esté diverse et fort agitée par l'envie des austres escuyers. Il estoit en estât de faire quelque chose à présent qu'il avoit enseigné le Roy, et qu'il estoit protégé par le car-

(4) Voir plus haut, page 43.

dinal Mazarin qui vouloît le favoriser du haras du Roy, qui luy auroit valu 10,000 livres de rente.

Le 1 3*, nous fusmes rendre visite à madame de Saint- Armant. Nous apprismesque le 10* du courant, la reyne de Suéde (i) ayant fait venir dans sa chambre le comte de Monaldeschi, natif d'Orvieto, en Italie, qui luy servoit d'intendant de sa maison, elle luy monstra une lettre, et luy demanda s'il ne cognoissoit point cette escriture ; il respondit qu'oui et que c'estoit la sienne. Pour mal mettre dans son esprit le comte de Santinelli, natif de Pesaro, au duché d'Urbin, il avoit escrit et supposé diverses lettres , adressées à la reyne, comme si elles luy estoient escrites par des personnes amies de la réputation de cette Maiesté vagabonde. On y circonstantioit certains faits que personne ne pou* voit sçavoir qu'elle et Santinelli. Cette fourberie pensa faire disgracier SantinelU qui protestant etiu* rant qu'il n'en avoitiamais rien dit à personne, espîa si bien Monaldeschi^ son compétiteur, qu'il descouvrit que c'estoit luy qui luy ioiioit ce mauvais tour. Il en advertit la reyne, et l'asseura que ces lettres estoient de son invention et de sa main. Elle le fit venir en sa chambre, et luy ayant fait lire la lettre interceptée, et voyant qu'il blesmissoit, elle luy dit : «c Certes ie vois que vous ne vous portez pas bien, car vous palissez trop, et vous pourriez bien mourir. » Elle le fit ensuite entrer dans la ga-

(4) Christine, reine de Suède, née ie 8 décembre 4626, avait abdiqué en 4654. Elle mourut à Rome, le 49 avril 4689, à Tâge de 63 ans.

SI

lerie des Cerfs du palais de Fontainebleau, l'y enferma, et aVstant saisie de tous les papiers qui estoient dans ses cassettes, elle envoya Santinelli luy dire qu'il n'eust qu'à se préparera la mort, et qu'elle ne luy bailloit qu'une heure pour se confesser.

Monaldeschi fut fort estonné d'entendre une si brieve sentence et demanda qu'on luy donnast au moins un iour pour se préparer à bien mourir ; mais il ne put l'obtenir, et le confesseur luy dit : ff ne songez qu'à vostre conscience, car le temps s'escoule desia ; » et après qu'il se fut confessé, Santinelli son ennemi vint le percer de coups, et fit la plus lasche action qui se soit iamais faite ; et ainsi un Italien expédia Vautre par ordre d'une forcenée, et dont la lubricité, qui est mère de tous les desordres, fait connoistre qu'elle n'a iamais eu de véritable vertu, ni de beaux sentiments, puisque par cette action elle a tesmoigné qu'ayant fait fauSi bon à Dieu, elle ne se soucioit guère de le faire à son honneur. Apres avoir quitté les François qui l'avoient gouvernée en Suéde, avant qu'on l'eust obligée à quitter sa couronne, elle se donna aux Espagnols, et ses amours pour ceux cy finirent des qu'elle fut en Italie : elles luy ont duré iusques à ce qu'elle a esté en France, où elle vient de s'en défaire avec éclat, et ie ne sçay si à présent elle ne médite point de sçavoir combien valent les £scofr> sois, les Anglois et mesme les Arminiens.

Comme nous en sommes icy, l'on nous communique une relation italienne de cette belle action, que Marco-Antonio Conti,romain, grand amy d'On-

NOVEMBRE 4 657. 3ta

dedeï qui fut envoyé k cette reine aussitost qu'elle eust donné advis à la Cour de la tragédie qu'elle venoit de iouêr, a composée sur le récit mesme qu'Ondedeï luy en a fait. Bien qu'il traite ce suiet avec la souplesse ordinaire à ceux de sa nation, il est aisé de voir qu'il le dépeint assez vivement, bien qu'avec paroles de respect. Voicy copie de la dite relation.

Relation de Marco Antonio Conti touchant la mort de Monaldeschi (i).

La Regina di Suecia, ammirabile in questo secolo eper le virtù deiraDimo, délie quali dalla natura è stata con larga mano arrichita, e per le scienze con incessanti fatighe acquistate, dalle quali si è si beu servita ch'ha saputo cangiare un caduco regno terreno col céleste eterno, se ne passô già due anni sono da Fiandra, dove per qualche tempo era dimorata, in Italia per dover rinovare, si corne fece, la professione délia fede cattoUca alii piedi del sommo Pontefice in Roma, con una numerosa corte composta quasi tutta de Spagnuoli, dei quali il principale che la reg« geva, era il Duca deQa Cueva col titoîo di Maggiordomo

(4} Traàwiiondela relation de Marco-Antonio Conti, touchant

la mort de Monaldeschi,

La reine de Suède, admirable en ce siècle et par les qualités de rame dont ta nature Ta enrichie à pleines mains, et par les sciences dont elle avait acquis la connaissance par des travaux incessants, vertus et sciences dont elle s'est si bien servie qu'elle a su changer la royauté fragile de la terre contre Tempire éternel du ciel, se ren dit, il y a déjà deux ans, de Flandre où elle était restée quelque temps, en Italie pour renouveler, comme elle Ta fait, la profession de la foi catholique, aux pieds du Souverain-Pontife à Rome. Elle était accompagnée d'une cour nombreuse composée presque toute d'Espagnols, dont le premier et le directeur était le duc de la Cueva,

Maggiore, e la Duchessa sua moglie con quello di prima Dama, tralasciando il Conte Pimentelli che Y accompa* gnaya in qualità d' ambasciatore del Re Gattolico, o più tosto per spiare i di lei andamenti. Ayvedutasi la saggia Regina ch' i Spagnuoli esercitando la lor natura non men superba cheavida, arrogandosi maggior autoritàdi quella che le conveniva, e nel comando, e nell* amministrazione degreffe(ti reali de quali con ingordigia e rapacità, a lor TOglia disponevano, perliberarsene cominciô adintrodurre al suo serviggio Italiani, de quali a poco a poco rinovô la sua corte ; fra questi yi fu il Conte Santinelli e il Marchese Monaldeschi, Y uno e l' altro sudditi délia Chiesa. Il primo délia cittàdi Pesaro, nel Stato d*Urbino, e 1* altro di quella d' Oryieto, nella Proyincia detta delPatrimonio ; ambedue, e per anticanobiltàe per proprie qualità yirtuose, degni di seryire una tal Regina. Al Monaldeschi fu data r incumbenza dell' amministrazione délia casa, e per le di lui mani passaya tutt' il danaro ; e al Santinelli quella di Mastro di Caméra, con apparenza d' esser il più favorito Fra questidue Cavallieri nacque grandissima emulatione,

avec le titre de majordome ; la duchesse sa femme avait celui de première dame. Le comte Pimentel l'accompagnait en qualité d'ambassadeur du roi catholique, ou plutôt pour surveiller ses démarches. La prudente reine ayant vu que les Espagnols, suivant leur caractère non moins superbe qu'avide, s'arrogeaient une autorité plus grande qu'il ne convenait, et dans le commandement et dans l'administration de ses biens royaux dont ils disposaient à leur volonté avec avidité et rapacité, commença pour s'en délivrer à faire entrer à son service des Italiens avec lesquels peu à peu elle renouvela sa cour. Parmi ceux-ci étaient le comte Santinelli et le marquis Monaldeschi, l'un et l'autre sujets de l'Ëglise.Le premier, de la ville de Pesaro, dans l'Etat d'Urbino, et l'autre de celle d'Orvieto, dans la province dite du Patrimoine; tous deux, et par leur ancienne noblesse et par leurs belles qualités personnelles, dignes do servir une telle reine. La charge de Tadministration de la maison fut donnée à Monaldeschi, et tout l'argent passait par ses mains; et à Santinelli celle de premier chambellan, élant en apparence le favori préféré.

e cominciarono a perseguitarsi entrambo ^ ma il Santinelli per moite parti che lo rendeTano amabile, pervenne in qualche grado di gratia maggiore appresso laRegina ; e era anche pià amato nella di lei corte , e per il contrario odiato il Monaldeschi dalla maggior parte, mentre lutte le sfere inferiori regolano il lor moto dal primo mobile: il che aocresceva maggiormente nel petto del Monaldeschi 1* odio e Femulatione verso il Santinelli, e deve ben credersi che se l'mio vegliava, l'altro non dormiva; ma molto più il Monaldeschi che scorgeva il suo emulo assai avanzato e sempre più avanzarsi nella gratia délia Patrona; e perô andavacontinuamentepensando al modo di scavalcarlo non tralasciando mezzi per arriyar a questo suo intento, che doveva al fine condurlo ad un infeUce morte.

HayeYa havuto notitia non si sa in che modo, d' alcune cose molto secrète e pregiuditiali o alla fama o alF inteteresse di Stato délia Regina, che questa poteva pensare non esser note que al Conte, e che quando mai se fossero sapute altri, la Regina non havria potuto incolpame che il Conte e in tal modo pigUarlo in odio. Dell' opportunità di

r Une très-grande jalousie naquit entre ces deux cavaliers, et ils ne tardèrent pas à se persécuter Tun l'autre. Mais Santinelli, par beaucoup de raisons qui le rendaient aimable, parvint à un degré de faveur plus grand auprès de la reine ; il était aussi plus aimé à la cour, et au contraire Monaldeschi était détesté par le plus grand nombre, tous les inférieurs réglant leurs sentiments sur celui d'en haut, ce qui augmentait dans le cœur de Monaldeschi la haine et la jalousie envers Sanlinelli ; et o^ doit bien penser que si Tun veillait, j l'autre ne dormait pas : mais surtout Monaldeschi qui voyait son rivai s'avancer de plus en plus dans la faveur de la souveraine ; il songeait donc continuellement au moyen de le supplanter, ne perdant aucune occasion pour arriver à son but, qui devait le conduire à la fin à une mort malheureuse

Il avait eu connaissance, on ne sait comment, deplusieurs choses très-secrètes et préjudiciables ou à la réputation de la reine ou à l'intérêt d'Etat, etqueS. M. pouvait penser n'être'connues que du comte, en sorte que si elles étaient jamais sues par d'autres, la reine n'aurait pu en accuser que le cemte et ainsi le prendre en haine. Monaldeschi

questo mezzo pensé servirsi il Monaldeschi per far cadere il suo competitx)re. Onde finse e fece^crivere alcune lettere, figurando che yenissero da Roma e d'altre parti d'Italia alla Regina medesima, alla quale da persone supposte, e pero incognite, con finto zelo verso di quella^ era avvertita délia notizia che si haveTa délie cose secrète ; e la Regina pensando, che solo il Conte 1* haveva potuto rivelare, e che questo non fosse stato fedele e secreto, Thavesse disgratiato : corne con effetto dubitô e per quanto dicono ne fece qualche passaggio sensato seco. Ma questo sapendo di certo non esser stato egli autore d' haverle publicate, ne accertô con caldissime e ferme attestationi la sdegnata Regina appresso la quale trovô credito, si corne per avanti vi haveva ritrovata gratia, e fù giudicato chèque sta potesse esser stata opéra del Monaldeschi per far cadere il Conte, e fù applicato il modo di scoprirne il vero, tantQ più che si sapeva non solo Todio intestino che questo nudriva contro il Santinelli, ma che havendo quasi perso il dovuto rispetto verso la Patrona scioglieva ben spesso la lingua in non dovuti accenti ; essendosi fatte V altre dili*

pensa à mettre à profit cette circonstance pour faire tomber son cornpétiteur.En conséquence, il imagina et fit écrire plusieurs lettres qui étaient adressées de Rome et d'autres parties de Tltalie à la reine ellemême par des personnes supposées et inconnues, où avec un zèle simulé envers elle, elle était avertie de la connaissance qu'on avait de ces chose^s secrètes ; et la reine pensant que le comte seul avait pu les révéler, et qu'il n'avait été ni fidèle ni discret, l'aurait disgracié. Mais elle conçut des doutes, et lui communiqua, ditK)n, quel« ques passages de cette correspondance ; et celui-ci sachant bien ne pas être l'auteur de cette divulgation^ en donna l'assurance à la reine indignée, dans les termes les plus chaleureux et les plus nets, et il retrouva son crédit après être rentré en gràce.On jugea que cette manœuvre pouvait avoir été ourdie par Monaldeschi, pour faire tomber le comte, et on chercha le moyen de découvrir la vérité, d'autant plus que l'on savait non-seulement la haine intérieure que celui-^â nourrissait contre Santiuelli, mais qu'ayant presque perdu le respect dû à la souveraine, il se laissait aller à tenir des propos inconvenants. Ayant fait des démarches auprès de celui qui avait fait

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genze cod chi aveva havuto parte in far capitare le supposte lettere alla Regina, questo confessé non /enir altrimenti d'Italia» ma esser opéra del Monaldeschi.

Si era havuto di ciô qualche sentore da un suo coofi* dente, eprese ad ayertirlo, persuadendolo che se contenisse e che lasciasse libero Tarbitrio délia Regina agradir chi più gl'andasse a genio, essendo il fayor dei Principi momentaneo, chi non sta sempre coUocato nell' istesso soggetto, il che poteva maggiormente credersi nel sesso femineo, che ^antunque aile volte per sforzo di natura alcune habbia del maschile, ad ogni modo la medesima natura non le traaforma del tutto che non sian donne, corne con la flemma e prudenza havria potuto sperare il Monaldeschi, o pure lasciar il servitio per Uberarsi affatto da questa passione ; persuadeudoU anco che haveudo penetrato che in caméra Layesse diverse scriuure e lettere che Y havesse o abbru» giate, o levate, o consegnatele a lui perche Y havria portate in luogo dove non sariano state trovate. Ma l'infelice che non volse prestar fede a i saggi ricordi dell* amico f& forzato à suo malgrado credere ad un infelice nuntio del*

parvenir les prétendues lettres adressées à la reine, celui-ci confessa qu'elles ne venaient pas dltalie, mais qu'elles étaient l'œuvre de Monaldeschi.

Un sien confident avait eu connaissance de ses projets et il tenta de lui persuader de se contenir, et de laisser toute liberté à la reiae d^agréer celui qui lui conviendrait le mieux; la faveur des princas étant passagère et n'étant pas toujours fixée sur le même objet, oe qui pouvait surtout être vrai du sexe féminin « car bien que parfois fly en ait qui, par un effort de la nature, aient quelque chose du masculiUi cette nature cependant ne les transforme pas si complet tement qu'elles ne restent femmes ; qu'ainsi avec de la modération et da la prudence Monaldeschi pouvait espérer^ ou bien quitter le service delà reine pour s'afEranchir de cette paasion. li essaya eft outre de le persuader de pénétrer dans une chambre où il y avait divers papiers et lettres, de les brûler, ou de les enlever, ou les loi confier pour las placer en un lieu où ils ne seraient jamais trouvés* Maïs le malheureux^ cpû ae pouvail pas prêter cooisnoe aux SKges avis de cet ami, fut lorcé bien mal^luîA ajouter foi an

1 * immico ch* andà a denuatiarli Y inevitabil morte, cht poco apresso andô a presentarli col ferro ignudo.

Dimora la Regina doppo il suo ritomo in Francia nel Real Palazzo di Fontanableo i n leghe lungi da Pareggi. In qaesto medesimo sabbato, mattina dieci del corrente, si fece chiamar in caméra Monaldeschî, quale intrato se lo chiuse, e con maestà regale, e con concetd pieni di sapere mostrandosi informata cU tutti i suoi maneggi e artificii per giettar à terra il Santinelli, io strinse si ch*il meschino o non seppe o non yoke negarli, il tutto confessando ; non si sa per6 se la Regina à ciô Thavesse indotto con promessa di perdono sotto la real parola.

Doppo di che e nel medesimo instante facendo, dalla •tanza entrarlo nella galeria detta dei Gervi, doye di sua mano serratolo sen' andô inoonlinenti aile di lui stanze, dove si piglio tutte le scritture e le lettere dalle quali non e dubio, che trovasse yerificato quanto dal Monaldeschi gVera stato spontaneamente confessato, e dayantaggio il che si crede da quello che immediatamente, ma con poca oonsideradone segui: poichè nella medesima galeria nella

mei^ger funeste de son ennemi, venant lui annoncer la mort inévitable qui bientôt après se présenta à lui avec une épée nue.

La reine demeurait depuis son retour en France, au Palais-Royal de Fontainebleau, à douze lieues de Paris. Ce samedi même, au matin, 4 0 du courant, elle fit appeler dans sa chambre Monaldeschi. Quand il fut entré elle renferma, et avec une majesté royale et dans un discours plein d'habileté, se montrant informée de tousses manèges et artifices pour renverser Santinelli, le pressa tellement, que le malheureux ou ne sut ou ne voulut pas nier, et confessa tout. On ne sait pas si la reine ne l'y avait pas engagé par une promesse de pardon sous la parole royale.

Après cela et dans le môme instant, le faisant entrer de la chambre dans la galerie dite des Cerfs, où elle l'enferma de sa main, elle s'en alla incontinent dans les appartements de Monaldeschi, où elle prit tous les papiers et les lettres par lesquels se trouva vérifié ce que Monaldeschi avait confessé lui-môme, et en outre ce que peut faire supposer ce qui suivit inunédiatement, mais sans grand exattuio. £n effet, dans la môme galerie où peu de temps avant avait été

quale poco di anzi haTeva ferrato il Monaldeschi, fît maiidato il Santinelliy col sua camerata, non in forma di ca« valieri, per farlo mentire di quanto falsamente haveva detto, scritto, e operato ; ma più tosto di sicarii : questi fattiseli aTanti gli disse il Conte che pensasse ail* anima sua, perche ira un'hora doyeva morire. Ognun puo da se stesso considerare quanto li fosse duro tal nuntio, apportatoli dal suo inimico» Ad ogni modo facendo délia nécessita yirtù, si ridusse in chiederlo in gratia, che gl'havesse dato tempo tutta la notte per potersi meglio rassignarsi à Dio : li iu replicato dal Santinelli non esservi altro tempo ch'un hora, e che si yolera confessarsi, li saria stato mandato il confessore. E perche il Monaldeschi si difiCundeva in parole per prolongar yita, gl* altri impatienti non puotendo Bof&ir più lungo indugio cominciorno à ferirlo di colpi mortaliy à quaïi il Monaldeschi non fece atto alcuno di resistenza e si ridusse à chiedersi il confessore; e introdottoli il capellano del Falazzo e fatta la confessione sa* cramentale ed apena finita, lo finirono d* occidere cou stoccate, senza ch' il meschino facesse alcun segno di re-

enfermé Monaldeschi, Santinelli fut envoyé avec ses gens, mais non comme des gentilshommes pour lui donner un démenti de ce qu*il avait faussement dit, écrit et fait ; mais plutôt comme des assassins. D dit au comte de penser à son âme, parce que dans une heure il devait mourir. Chacun peut de soi-même comprendre combien lui fut cruelle une telle nouvelle apportée par son ennemi. Cependant faisant de la nécessité vertu, il s'abaissa à lui demander en grâce qu'il lui accordât toute la nuit, pour pouvoir se mieux résigner à la volonté de Dieu ; Santinelli lui répondit qu'il n'aurait pas d'autre temps qu'une heure, et que s'il voulait se confesser, le confesseur lui serait envoyé ; et comme Monaldeischi s'étendait en paroles pour prolonger sa vie, les autres impatients ne pouvant souffrir un plus long délai, commencèrent à le frapper de coups mortels, auxquels Monaldeschi ne fit aucune résistance et se borna à demander le confesseur. On introduisit le chapelain du Palais (*), et il fit la confession sacramentelle ; à peine était^Ue terminée qu'ils achevô-

(*) Le ptre Le Bel, auteur d'une relation de la mort de Monaldeschi. (Voir la note an bas de la page SU.)

3ao VOYAGE A PARIS.

sentunento. Non si sa se la Regina fosse à vista di si horrendo spettacolo o pure stasse dentro la stanza dove poco d* anzi V bavera sentito , e da quella fatto 1* entrar nella galeria.

Il giom appresso, chi fïi la domenicâ, la Regina maodo un suo cavalière à dame parte aile Maestà del Rè e Regina e àSuaEminenza acciè questa havesse la giusta causa ch'à ciô l'haveva mossa e resone capaci le Maestà loro, perche non havessero appresasinistramente (juest' attione attentata nel loro regno e palazzo reale.

n Cardinale spedl un suo più intrinseco il lunedi alla Regina facendoli dire che non haveva ardito di dirlo à Sua Maestà, non sapendo corne fosse stato per appren* derlo. In che si nota molto la prudenza e destrezza del Cardinale, che sebene non e dubio cb'il RèTbabbi saputo ad ogni modo vuol farlo professare di non baverne havuto notitia per non obligarlo à sentirsene offeso, o pure di non curarsi del poco rîspetto portatoli con essersi fatto assassinare dentro le stanze del suo palazzo reale un cavalière quantunque fosse stato meritevole di cento mord, e con

rent de le tuer avec des poignards, sans que l'infortuné fit aucun signe de ressentiment. On ne sait pas si la reine fut témoin d'un si horrible spectacle, ou si elle resta dans la chambre où peu de temps avant elle Tavait interrogé, et d'où elle l'avait fait entrer dans sa galerie.

Le lendemain, qui était dimanche, la reine envoya un de ses gentilshommes pour donner connaissance de ce qui s'était passé à Leurs Majestés le roi et la reine^ et au Cardinal afin que Son Emi-* nence sût la juste cause qui l'y avait poussée, et pour empêcher que Leurs Majestés n'apprissent pas d'une manière fâcheuse œt acte accompli dans leur royaume et dans leur palais royal.

Le Cardinal envoya le lundi à la reine un de ses plus intimes, pour lui annoncer qu'il n'avait pas osé en informer Sa Majesté, ne sachant comment s'y prendre pour le faire. En quoi on remarque beaucoup la prudence et l'habileté du Cardinal qui, bien qu'il n'y a pas de doute que le roi avait tout su, voulut faire croire (jpi'il n*en avait p&s eu connaissance, pour ne pas l'obliger à s'en trouver oftesé et à ne pas se montrer blessé du peu de respect qu'on lui

modo tanto imperioso; che come suo servitore li consigliava ch* addossasse tutta la colpa al i^antinelli e sua camerata e che havessero commesso questo occesso senza sua pardcîpazioiie, e che la Regina per maggiormente testi<moniarlo glliaTesse subito mandati yia; perché havria procurato d' oprare che Sua Maestà si fosse appagata di questa dechiarazione, altrimenti non havesse aspettato ch' il Rè fosse andatoinFontanableo à vederla come già hareya TÎsoluto.

La persona mandata da Sua Eminenza giunse in Fontanableo il martedi e fatto Y imbasciata alla Regina. Questa disse haverlo ella ordinato e giustifico le cause molto urgenti ch*à ci6 rhai^evano mossa, ma ch'ad ogni modo perche cosi comandava il Rè, tenendo ch' il consiglio dato dal Gar^ dinale fosse ordine reale, gV havria mandati via : sicome d'indi à nol molto montati su le poste partirono.

Non si deve dare Y arbitrio in giudicareT attione d' ima Regina di tanto sapere, ne se si habbi fatto bene o maie, o ecceduto nel modo, nel tempo, nel luogo, e se col chiu* der bocca con la meritata morte ad un mendace ch' ha

avait porté, faisant assassiner dans les appartements de son royal palais un gentilhomme, quand même il eût mérité cent fois la mort, et d'une façon si cavalière; que comme son serviteur, il lui conseillait de rejeter toute la faute sur Santinelli et son entourage, et de dire qu'ils avaient coinmis cet assassinat sans sa participation, et que la reine, pour le mieux prouver, les avait de suite renvoyés, et qu'ainsi il ferait en sorte que Sa Majesté fût satisfaite de cette déclaration ; autrement elle ne pouvait pas espérer que le roi vint à Fontaiuebleau lavoir, comme il Tavait résolu auparavant.

La personne envoyée par Son Eminence arriva à Fontainebleau le mardi, et s'acquitta de sa mission auprès de la reine. Celle-ci répondit qu'elle avait tout ordonné, et exposa les raisons très-urgentes qui l'y avaient poussée ; mais que cependant puisque le roi l'ordonnait ainsi, considérant le conseil donné par leCardinal comm^ un ordre royal, elle allait les renvoyer; et en effet, peu de tempe après ils montèrent sur des chevaux de poste et partirent.

On ne doit pas se permettre de juger l'action d'une reine de tant de savoir, ni si elle a fait bien ou mal, ou manqué dans la manière.

falsamente parlato, possa haverla in pregiuditio délia sua fama aperta al mondo tutto, anco per i futuri secoli ; perche se per giusdficar Y atdone yorra farli un processo estragiuditiale contro un defîintx), chi non sa che simil sorte di prooessi (atti dopo morte d'un incolpato, quantunque ne diffamato di enormi delitti, non ritrovano fede appresso r universalità. Ma chi il Santinelti per altro cayaliere, e per nascità, e par yalore, e per virtù qualificato, e di molta stima^non habbi fatto in ciô attione degna délia sua professione, è facile à giudicarlo perche (juand* anche fosse stato, non solo sotto la Patronanza, ma sotto 1* assoluto dominio e giurisdittionediquestaRegina nel suo regno, e che dalla medesima U fosse stato espressamente comman<dato, egli doveva ben si obedirla, ma non in qualità di sicario e masnadiere, ma di cavalière, con pigliarsi al Monaldeschi non inferiore à lui di antica nobUtà e d* altro per la mano e diratoselo in disparte fuor del palazzo, e mentirlo di quanto hayeya falsamente detto, e con la spada in mano, e col yalore confermarli la mentita giustificando in tal modo la yerità senza nota d'infamia ; e il mondo non

dans le temps, dans le lieu, et si d'avoir fermé la bouche par une mort méritée à un menteur qui a faussement parlé, peut causer un préjudice à sa réputation connue de tout le monde et même des siècles futurs ; car si pour justifier cette action, elle voulait faire un procès extrajudiciaire contre un défunt, qui ne sait que des procès de cette espèce, faits après la mort d'un accusé^ quoique coupable de crimes énormes, ne retrouvent plus de créance auprès de la généralité des hommes. Mais que Santinelli, d'ailleurs gentilhomme et distingué par la naissance et par la valeur et par un grand mérite^ et très-estimé, n'ait pas fait en cela une action digne de sa position, c'est facile àjuger, parce que quand môme il eût été non-seulement sous la protection, mais sous l'autorité absolue de la juridiction de cette reinedans son royaume, et qu'elle-même lui eût expressément ordonné, il devait lui obéir, mais non en qualité d'assassin et de brigand ; et comme un gentilhomme, prendre par la main Monaldeschi son égal par l'ancienneté de la noblesse et d'autres qualités, et l'entratner hors du palais^! lui démentir ce qu'il avait faussement dit, et avec l'épée en main et avec courage lui prouver son mensonge, établissant de

havria che dire contro di lui, e molto meno contro la Regina, alla quale anche non sariano mancati modi più pro* pordonati alla sua somma prudenza e sapere, quando da sestessa gVhayesseregolati, potendosi castigar Finfamia altrui senz* ombreggiar la propria reputazione. Accresce quella del Sandnelli la codardia ch'in ciô ha mostrata per* che ha manifestato non bastarli Y animo eseguir il corn* mandamento délia Regina conforma cavalierescay mentre ha Toluto associare la sua vita con quella di assassino con modo tanto biasmevole (i).

Aux considérations de cet Italien , sur la lascheté d'un homme de sa nation, on peut adiouster qu'il falloit en estre pour se laisser employer à une si infâme action qu'a commise le Santinelli. Aussi, remarque-'t-on, que lorsque Henri m voulut se défaire du duc de Guyse, il commanda au S' de Gril* Ion de le tuer. Il Tavoit choisi pour cette exécution

cette façon la vérité, sans se couvrir d'infamie ; et le monde n'aurait rien à dire contre lui, et encore bien moins contre la reine à laquçlle^ du reste, n'auraient pas manqué des moyens plus proportionnés à sa grande prudence et à son habileté, et qu'elle aurait réglés elle-même, pouvant ainsi châtier l'infamie d'autrui sans obscurcir sa propre réputation. Celle de Santinelli s'accroît de la lâcheté qu'il a montrée dans cet événement, parce qu'il a manifesté qu'il ne lui suffisait pas d'exécuter le commandement de la reine d'une manière chevaleresque, mais qu'il a voulu assimiler sa vie à celle d'un assassin, et d'une manière si blâmable.

(1) Cette relation complète sur plusieurs points, notamment sur ce qui se passa entre la reine Christine et Mazarin, après l'événement, le récit du Père Le Bel, supérieur du couvent des Malhurins de Fontainebleau, qui avait été obligé d'assister à ce drame afTreux. Ce récit, qui a pour titre : Relation de la mort du marquis de Monadclschi, grand écuyer de la reine Chisiine , se trouve imprimé dans le tome IV des Pièces intéressantes et peu connues, et aussi dans le tome K de la Description de Fontainebleau, par l'abbé Guilbert. 4734.2 vol. in-1 2.

Monaldeschi fut enterré dans l'église d'Âvon ; à l'entrée, au pied

parce qu'il sçavoit que le duc de Guyse luy avoit donné quelque suiet den*estrepas son serviteur; mais Grillon refusa d'accepter une telle commissioDi et dit au Roy que si Sa Maiesté vouloit il appelleroitle duc de Guyse en duel et fer oit son possible pour l'y faire périr, mais que de l'assassiner il ne pouvoit s'y résoudre.

Son procédé fut loué de tout le monde, bien que ce fust le commandement d'un souverain à son subiect et pour le rendre exécuteur de ses ordres contre un autre sien subiect : au lieuqu'icy c'est un domestique qui, pour plaire à sa maistresse, se porte à commettre un assassinat, et fait pis que le bourreau en exécutant un homme à qui on n'a point fait le procez, et que sa partie condamne à la mort dans la chaleur de sa passion, ce qui n'est pas mesme permis aux souverains puisque les loix veulent qu'ils fassent accuser pardevant des juges ceux qu'ils croyent criminels, pour les avoir offensés, et s*en efetre pris, ou à leur personne ou à leur

du bénitier, se trouve une petite pierre noire sur laquelle sont gravés ces mots :

Ct-git

UONADBS-

Une autre pierre , moins ancienne, porte l'épitaphe suivante : Le samedi 40 novembre 4657, àb h, 3/4 du soir, ont été déposés près du bénitier, les restes du marquis de Monaldeschi, grand écuyer de la reine Christine de Suéde, mis à mort dans la galerie des Cerfs du château de Fontainebleau à 3 h, 3/4 du soir.

Non loin de cette tombe de sinistre mémoire se trouvent celles de Bezout et de Daubenton , dont le souvenir ramène le visiteur à des impressions plus calmes.

Estât. Mais depuis que cette reyne a quitté Dieu et la religion dans laquelle elle est née, la pluspart de ses actions n'ont esté que des devoyements de prudence et des contraires de tout ce que Ton a voit dit d'elle de merveilleux et de grand.

Le i4*» nous apprismes par nos lettres que les . Suédois avoient reçeu quelque eschec, mais peu considérable, en Tisle de Schoonen, et qu'en revanche ils achevoient de se rendre maistres du pais de lutlandt et de Holstein pendant que leur Roy faisoit son possible en Pomeranie pour y assembler des forces capables de s'opposer aux Polonois qui y vouloîent entrer pour faire une diversion advantageuse aux Danois.

Nous fusmes voir Tapres dîsnée mademoiselle de Senonville, fille d'esprit, et qui a esté de tout temps fort attachée à la maison de Lorraine. Elle nous dit que le mariage du prince Ferdinand avec la segnora Ortensia (i) ne se fairoit point qu'on n'eust rendu à ce prince la Lorraine ; et que c'estoit par où son père vouloit que Ton commençast.

Le i5®, le sieur de Speyck nous mena voir madame des Reaux que nous n'avions pas encore saluée. Il faut advouër que c'est une personne fort agréable, qui reçoit civilement le monde, et leur fait fort bon accueil. Il ne faut pas s'estonner que nostre couzin de la Platte eust tant d'estime pour elle, car elle la mérite fort bien, et lasoustient avec

0) HortenaeMancini, la quatrième nièce de Mazarin, qui épousa en 4664 le duc de La Meilleraye (voir page 62). Morte à U)ndre3 en

esprit : elle en a beaucoup et est sans doute fort propre à ayder un ieune homme à former le sien, ayant toute la vivacité et toute la douceur qu'on peut souhaiter en une personne de sa sorte. Nous y passâmes une couple d'heures, pendant lesquelles mesdames Tallemant (i) et de la Sablière (2) y survin* rent : la dernière est fort bien faite et elle est d'une humeur fort eniouêe. Nous fusmes ensuite rendre visite à madame de Saint-Pont : c'est une dame de nostre voysiuage, dont la beauté fait tout l'agrément, car on ne treuve pas en sa conversation cet esprit délicat et adroict qui se rencontrant ioinct à cet advantage de la nature , en rehausse le prix et en rend les charmes plus puissants. Elle a pourtant esté si heureuse que d'avoir donné dans la veué d'un homme de condition qui Ta espousée et qui, ayant sceu qu'elle avoit esté un peu coquette, l'eclaire de si près qu'il ne luy laisse que la volonté de vivre de la manière qu'elle vivoit avant qu'il fust son mari ; et afin qu'elle ne treuve pas cette contraincte rude, il luy permet de iouër tout autant qu'elle veut. Elle aime fort le ieu, et ayant moyen de satisfaire cette passion, elle est moins emportée pour la galanterie.

Le 1 7*, nous allasmes voir madame de Belleval ,

(4) Probablement la femme de Pierre Tallemant, sieur de Boisneau, maître d'hôtel du roi, demi-frère de Tallemant des Réaux.

(2) Madame Rambouillet de la Sablière^ une des femmes les plus distinguées du xvu* siècle, dont le nom est devenu inséparable de celui de La Fontaine, son ami, qui reçut chez elle l'hospitalité pen* dant vingt années.

f»wt luy rçadr^ quelque» papiers qu'el.e avoit biuUés au S' de Rodel» qui uous ep avoit priés, ^}a XkQW 4it que madame la comtesse de Caravas esr toit arrivée en cette ville, et qu'elle s'estoit logée ohes W de Sourdis son oncle, en dessein d'y passer une bonne partie de l'byver. Nous apprisnxes ce mesme iour que l'aispé du fù duc de Bouillon avoit donné 936,000 livrer de la charge de grand ebainbellan, que M^ le duc de Guyse exerçoit depuis la mort du duc de loyeuse son frère ; et que parce qu'on prétend qu'il épousera une des niepces de M^ le cardinal (i), il a esté préféré au duc de Lpngueville qui en offrait un million pour son ÛU-

I^ 18% nous allasmes à Charenton, où le S^ de Speyck présenta un enfant au baptesme avec made- ' moiselle de Letan. L'apres disnée nous fusmes voir madame de Ficquefoord, où nous passasmes toute uostre soirée. Elle nous dit que le S' de Benserade estant venu voir la reyne de Suéde avec une mine triste et sérieuse, elle luy avoit demandé ce qu'il avoit le voyant ainsi hors de sa belle humeur, et le prenant par la main Favoit mené au mesme lieu où elle avoit fait tuer Monaldeschi, et luy avoit raconté toute cette belle action : après en avoir achevé l'histoire, elle luy dit : a N'avez vous pas a peur que ie ne vous traite de mesme! » Sur quoy haussant les espaules, il se retira assez confus et surpris de ce narré et de ce compliment.

Le 19^, nousfusmes rendre visiteà madame Coût-

(\) Le duc de Bouillon épousa en effets en 466SI, Marie-Anna Manclni^ nièce de Mazarin, née en \ 649«

338 VOYAGE A PAR ï S.

turier, que nous treuvasmes occupée à faire tendre toutes ses chambres de meubles d'hyver, comme font ordinairement les bonnes mesnageres, pour conserver leurs beaux ameublements^ à cause que le feu les gaste. Comme nous vinsmes à parler de lalotherie et des belles choses qu'on y estale, elle nous dit qu'elle n y avoit pas trouvé cette beauté qu'on publie, et qu'il n'y avoit que les poincts qui luy pleussent, car quant aux pierreries, qu'elle en avoit de bien phis belles, et après avoir ouvert un petit cabinet, qui estoit au chevet de son lict, elle en tira une layette, où il y avoit pour environ 80,000 livres en biious qu'elle nous monstra. Elle avoit raison de le dire, car en effet nous y vismes un beau collier de perles de 20,000 livres, avec une paire de pendants d'oreilles avec les boucles, qui ne valoient guère moins, et encore quelques pièces de prix. De là nous allasmes voir madame de Lorme, qui nous dit que madame la comtesse de Mailly ayant surpris un billet doux du comte de la Serre à mademoiselle de Caravas sa fille, dont il estoit devenu amoureux, Tavoit maltraitée, et que la fille despitée de la rigueur de sa mère, avoit fait venir un beau matin une chaise, et s'en estoit allée à son insçeu, sans qu'elle ait pu découvrir où elle est. On fait courir le bruict qu'elle s'est retirée chez une madame de Barneville, qui mené une vie fort' infâme et scandaleuse quoy qu'elle soit parente de monsieur le Premier.

Le 20*, le sieur de Lemonom ayant esté en nostre logis nous demander, et tesmoigné qu'il avoit

quelque chose à nous dire, nous le fusmes voir, et dans l'entretien nous appriscnes de luy, que le Roy avoit commandé à ses mousquetaires de se pourvoir de chevaux gris, voulant que toute la compagnie en fust montée, et qu'ils eussent la queue longue. Il nous parla ensuite de quelques terres bien basties et de bon revenu qu'on pouvoit avoir à assez bon marché, entre autres de la Fresnaye auprès d'Es» tampes, qui est en beaux droicts et qu'on pourroit avoir pour 100,000 livres, bien qu'elle vaille plus de 5,000 francs de rente.

Le 21* y nous fusmes rendre visite à madame d*OssoQ, où nous treuvasmes madame de Ruvigny , femme du député de ceux de la religion reformée. Elles nous dirent qu'elles avoient appris d'un Augustin, qui ne faisoit que de sortir, qu'il avoit esté en Suéde en habit de séculier, et que la reyne Christine y avoit de ce temps là changé en secret de religion, et qu'il l'avoit confessée ; lorsqu'elle fut à Rome en faire profession au pied du pape, il la rebaptisa et luy donna le nom d'Alexandra, et par l'action qu'elle vient de commettre, elle a monstre qu'elle ne veut pas seulement ressembler de nom à ce grand roy de Macédoine, dont est tiré le sien, et que s'il sçeust faire mourir Clitus, elle a sçeu faire égorger Monaldeschi, enyvrée de saco- 1ère aussi hienqueV autre estait f^inotortus et ira {i).

(4) En proie à Vivresse et à la colère. Cette citation estempruo* tée à ces vers d'Horace :

... Arcanum neque tu scrutaberis iUius unquam, Commissamqiie teges, et vino torras et ira.

[Bpitt ad totlhim )

MO VOYAae À PARIS.

l^ 3a% nom fiwxm voir monsieur M madame de Gara^ms, qui f^toiaoi de retour en cet^ ville depuîa cîpq ou six iour», ausfû gays et auasi ioyeux que iamais, Us uous diceut que partout où ils avoieat esté^ ils avoieut eu de la satisfaction en leurs aSia^ires 9t principalement en celles de la ba* ronia de Saint «I/>up, et que pour s'en mettre en possession f ils enalloient prendre le bail iudiciaire. 1k pasaeront icy rhyver» et ont loue la maison du ix^mte de Montresor» au Maraia, k la mè neufve

Saint-LouyS) et cherchent partout des meubla à aobater. Us se veulant absolument ruiner, au moins en prennent^ils lechemiui s'i^ne sont icy que pour leurplaisirt où les riches s'incommodentia'iU n'ont point d'autre but, Us receui^nt pendant que nous y eations mille escua de madame de Saint-U»up ( j )> et nous dirent qu'elle leur en devoit bien davan* tage, et qu'ils estoient #i heui^ux que de na devoir rien à personne. Si cela est et qu'il dure, le« voyla bien et cette petite femme sera fort satisfaicte de eon filtre de comte^se.ËUe va faire parade de la parenté de son mari, qui l'oblige k prendre le dauU de la mort du duc d'Ëlbeuf.

I^ Roy partit ce iour me«mc d*icy pour aller

coucher à ViUeroy en dcMein d'all»r voir le lendemain la reyne de 3uede à Fontainebleau, On dit qu'il ne luy parl«ra da rien et que la viaite ne sara

que d'une petite demi heure.

(4) On troaye dans les Mémoires de GourviUe des détails assez piquante sar celle dame, qui offrait un singulier mélange de dévotion et d'intriaue.

NOVBMBRB 4 667. 341

Li 14^9 ii*àyântt pM treavé miwdames dêCaratfti •t dis Rtaut àu logts^ nous Atstnes passer toute hOÂtre âpres distiée chet fcnadatti« deSAin^AnuMM^ où nooi «usmet une âsims bdllo et ogreabfe €on ferftatiott. On M fiiit 4 faim des eontes de ta fèyne de âuede^ tst il y «âil un abbé qui pArmy les w^ tr&iragÂnted de tetti priiiMste nous en radonin une qui «si tout à Mt bigéarr^ t t&'èÈt qu'en une tille d'Italie elle detn&nda ce qu'il y a voit de plus beau ei de plu§ iremarquable à voir ; on lut dit que o'e^loit un lion qui estoit epouventablement grande et qu'on ne le pouvoit Tôir que de haut en bas^ tant il estoit furieut. Elle y alla^ et y estant menée par beaueoup de personnes de qualité, et entre autres un hotnme qtti lui avoit tesmoigné beaucoup d'attachement, elle luy demanda i^on chappeau qu'il luy présenta avec beaucoup de civilité ; elle le prends le iette dans la caverne du lion, et luy dit qu'elle avoit tant ouy parler de sa bra«- YOure et de son courage, qu'elle luy donnoit le moyen d'en donner des preuves. Le gentilhomme tout estonné de ce procédé, alla treuver le gardeur du lion, et lui demanda comment il pourroit approcher cette beste. ^^ Il luy repondit qu'il vestist une robe de toile blanche^ et tinst un morceau de viande d'une main ei de l'autre une dague, et que si le lion le caressoit, il luy presentast le pi^mier, et s'il rugissoit, il se servist du dernier. Le gentil homme alla en cet équipage dans la caverne, treuva le lion de bonne humeur, et luy présentant la chair» reprit aon cbappeau et s'en alla à cette inhumaine

reyne, et luy dit qu'il avoit exécuté son commandément, et qu'il ne demandoit plus rien que la permission dé se retirer d'auprès d'elle, après luy avoir tesmoigné qu'il avoit esté assez téméraire que de bazarder sa vie pour luy plaire ; et que si sa hardiesse avoit égalé son caprice, il ne desiroit plus d'estre réduit à la nécessité de luy donner de si sottes marques d'un courage qu'il devoit mieux mesnager, puisqu'elle l'exposoit à si bon marché. Voila comme un chacun débite tout ce qu'il sçait de celte reyne que le Roy vient de visiter à Fontainebleau, car on s'est enfin résolu à la cour de dissimuler cette exécution qu'elle y a fait faire : en quoy l'on voit que les princes ne sont pas comme le reste des hommes ; ils appreuvent les actions les uns des autres en public, bien que souvent ils les condamnent en particulier. On ne srait pas bien ce qui s'est passé en cette entreveuë. Ce qu'on en publie, est qu'elle n'a duré qu'une heure, que la reyne vint recevoir le Roy dans la court du chasteau, et qu'après les premiers compliments^ elle se mit à exagérer les avantages que S. M. avoit rem portés cette campagne en Flandres. On adiouste, mais ie croys qu'on le veut deviner, que dans une conversation secrète cette reyne dit au Roy , quelle estoit fort faschée de ce qui s'estoit passé en sa maison, mais qu elle avoit eu de iustes causes de se défaire de Monaldeschi, et que si elle avoit £ailly, elle estoit preste de se ielter à ses pieds pour luy en demander pardon. On veut que le Roy luy Wt respondu qu'il ne doutoit point qu'elle n'en

eust iuste raison. La response estant ambiguë donne suiet au monde de la rapporter à l'action ou au pardon .

Le 25% à nostre retour de Charenton, nous fusroes visiter le S" de Moulines, qui avoit fait reproche à un de nos laquays de ce qu'il avoit esté bien malade, et que nous n'avions point envoyé sçavoir de ses nouvelles. Nous le treuvasmes délivré de sa goutte, et dans Tentretien jentre autres contes qu'il nous fit du S' d'Aubigné (i) qui avoit esté à Henry IIII, il nous dit qui:in iour ayant reçeu pour présent de ce prince un tableau, il en fit ce quatrain* :

Ce prince est d*estrange nature; Je ne sçay quel diable Ta fait, Pour qu'il recompense en peinture Ceux qui le servent en effet.

Le 26% nous fusmes voir madame de Saint- Armant; nous y apprismes qu'on avait pourveule comte de Soissons de la charge de colonel gênerai des Suisses, et que les officiers de ce corps l'en estoient allés complimenter et luy rendre leurs premiers devoirs. Cet employ est l'un des plus beaux de la couronne et qui donne un grand crédit à celuy qui en est pourveu ; car il commande gène* ralement à tous ceux de cette nation qui sont au

(1) Théodore Agrippa d'Aubigné, né en 4550, favori d'Henri IV et dévoué à sa cause ; il demeura cependant zélé calviniste, et se retira à Genève où il mourut en 4630. Il avait un esprit caustique et original. On sait qu'il fut le grand-père de madame de Mainteiion.

service du Roy^ pourvoit à toutes les charges ) et du temps qu'il y en avoit près de So^ooo, il estoit encore d'une plus grande esteuduë. A pr^e^nt il n*y en a qtie deux régiments : celuy des gardes et le régiment de Pfeiffer ; mais le reVehu de ia eharge ti'en est pas diminué et ta tousiours à 80 ou too mille francs.

Le ii^*, nous fusmes tendre visite à madame de fielleval^ qui nous demanda deft nouvelles du monde et ce qu'on y faisoit. Elle est dans Un eôu<>> tent si reculé^ et où Ton voit si peu de persoûûeè^ qu'elle est très aise d'en apprendre quelque cho^e dès qu'elle reçoit des visites de ceux qui sçavent ce qui s'y passe. Nous voulusmes d'abord luy conter l'histoire de mademoiselle de Garavas, comme une pièce extraordinaire et de la plus ftraische date. Nous ne l'eusmes pas commencée, qu'elle nous fit signe du doigt de ne parler pas si haut, en disant tout bas : elle est icy, mais, ie Vous prie, ne laissez pas de me dire de quelle manière on en parle. Nous la luy racontasmes de la façon qùé nous Tarons touchée cy dessus. £l)e nous respôndit t 6U lui Met tort, cardes qu'elle a quitté &a mère elle s'est retirée icy, et quant au billet dunt OU parlé, c'est UUfe lettre que quelqu'une de ses amies luy avdit escritte, et Tayant laissée sur sa table, le comte de là Serre la treuva, Touvrit, et y voyant quatre ou cinq doigts de papier vuide au bas, le remplit d'un ccmipliment et recacheta la lettre. La mère q^ai est ialouse de sa fille, d'autant qu^elle àyme cet homme, et craint que sa fille ne luy fasse prendue

\è change^ prend la lettre, fô lit, et à demy enragée, Yà tout droit à sa fille, qui retenoit de la rille, et ôommencë à la battre, à luy donner cent coups de pieds et à luy deschirer sa coiffe en Teschevelatit. Mesdames de Barneville et de Saint^'Simon, qui estoietit présentes à cette comédie, taschoient de ramener la mère à la raison et d'appâiser la fille, qui toute désolée fit son paequet le lendemaiti de grand matin et )ie Tint réfugier dans ce cou* vent, d'où là mère, se repentant de ce qu'elle en a si mal usé, tasche de la retirer par belles paroles.

Nous la vismes un moment après au parloir, l^lê a beaucoup d'e&prit, danse fort bien, et a là taillé fort avantageuse; de beauté elle n'en a que fQ|l peu et autant qu'il en faut pour faire que l'a* gffetnent qui luy vient d'ailleurs n'ait rien de choquant.

Le *iS^i nous reçeusmes nos lettres, et on nous y ttiarquoit un grand advantage que Uôstre Estât venoit de recevoir, et qu'il sembioit que Dieu luy êust envoyé pour thastier l'orgueil et la trahison des Portugais eti nostrè endroict. Car en suite de la confereucë pour l'aiustément des affaires du Brasil, que nous avions envoyé rechercher dans Lisbonne mesme par des commisisaires que nostre admirai y avoit mis à terre, nt>sdits commissaires suivant l'ordre de l'Estat, voyant qti'on ne pouvoit point s'accommoder, avoient déclaré là guerre auîc Portugais, et estoient revenus au bord de nosire admird. Là il fol délibéré ce que l'on auroit à hiti^j el s'il (bUoit attendre la flotte du Brasil, qu'on

avoit appris devoir arriver dans le mois par un batteau d'advis qu'on avoit intercepté, ou s'en retourner au païs, les provisions commençant à manquer. Au conseil de guerre, qui en fut tenu après que nostre admirai s'estoit éloigné de trente lieues de la rivière de Lisbonne, il fut conclu qu'on s'en retourneroit au païs ; et comme on estoit sur le poinct de se mettre à la voile pour en prendre la route, on vit paroistre la flotte portugaise : on luy alla à la rencontre, on la char^gea, et sans beaucoup de difficulté on en prist ou on en dissipa la pluspart des vaisseaux :ce n'en estoit pour* tant qu'une esquadre composée de trente six vaisseaux, et celuy qui commande les cinq prises qui sont arrivées au Texel, et qui en ont apporté la nouvelle, rapporte que l'on attendoit l'autre eHadre qui est composé de 44 vaisseaux. Il ne doutoit point qu'elle ne tombast entre les mains de nos gens, parcequ'elle ne sçavoit point qu'ils l'attendissent.

On tient que toute cette flotte porte près de ao millions, tant en 5o,ooo caisses de sucre dont elle est chargée, qu'en autres denrées. Voilà ce qu'on eu a sceu par ce commandant, qui ayant esté séparé du gros parle mauvais temps, et contrainct de relascher au païs, ne pouvoit rien dire de plus touchant cette rencontre dont on attend le détail par quelque envoyé de la part de l'admirai.

L'apres disnée decemesme iour M. le cardinal partit d'icy, pour aller recevoir la reine de Suéde

en une belle maison, nommée Petit-Bourg (i), où il la doit traiter et résoudre avec elle si elle viendra icv ou si elle ira ailleurs. On fait bien toutes les démonstrations de l'y vouloir recevoir, mais en effet on n'a guère d'envie qu'elle y vienne. M. le cardinal a bien fait préparer sa maison pour Vy loger, mais selon lebruict commun il luy est allé au-devant pour la dissuader d'y venir. Comme il ne manque pas d'adresse, il pourra aisément luy protester qu'il le passionneroit et qu'il s'estoit préparé à luy faire le meilleur accueil qu'il auroit pu, mais que pour diverses raisons il ne sçavoit pas si elle ne devroit point prendre une autre resolution. Quoy qu'il en soit de l'intention qu'il a, la mine qu'il fait de la vouloir loger nous a donné occasion devoir tous ses beaux meubles, qui sont richement, estallez en son palais (!i).Tout le bas apartement est presque orné de statues si bien choisies et si excellentes, que l'on diroit qu'il ne leur manque que la parole ; aussi sont elles de grand prix, et on nous en monstra une qui représente la Clémence en une femme qui serre son petit enfant entre ses bras,

(4) On lit dans une lettre de Tambassadeur de Ho)lande à Paris, en date du 7 décembre 4657 :

a La royne Christine de Suéde a esté visitée de M. le Cardin»', et le Roy luy a faict un présent de 42,000 pistoles. On lient que la dite reyne ne viendra pas icy à Paris, mais qu'elle ira à Bourg .s jusques à ce que les eaues qui sont débordées presque partout !o royaume seront diminuées, pour poursuivre alors son voyage (!r Provence. Son Éraincnce a traité fort magnifiquement la reync i\ Pclit-Bourg à la maison de Vevesque de Langres. »

(2) Ce palais, qui était Tancien hôtel Tubeuf, est aujourd'hui, comme oq sait, la Bibliothèque impériale ou de la rue Richelieu,

%ê» VOTAOB A PARIS.

qui est itieslimable^ bien qu'elle n'Ait cDusté que t6 mille escusJ Toutes les autres sont aussi de prix. Geluy d'en haut est tendu des plus belles et plus fines tapisseries et brocards d'or et d'argent que Ton sçauroit voir ; outre quantité de cabinets dû toute sorte de matière^ et autres raretez que la vanité fait estimer parmi les grands. Il y a une table de marbre au milieu d'une sale^ qui est la plus belle chose du monde, enchâssée d'or et de pierres précieuses ; elle est si polie, si égale et si luisante^ qu'elle pourroit servir de miroir au besoin. Il y en a encore une autre de la mesme estofïé, où les fleurs sont si artistement représentées avec leurs vrayes couleurs toutes de marbre, qu'un peintre ne les sçauroit mieux contrefaire avec son pineèau.

Nous vismes ensuite une galerie où toutes les rtretes des Indes sont estallées ; elle est tendue d'un brocard verd d'or et d'argent. Il y a deux tapis de pied dont chacun est presque une fois aussi long que la grande galerie du sieur de Sommelrdeyck. Pour la conclusion de toutes ces merveilles» on nous mena dans une chambre où de prim'abord on ne sçait ce que Ton voit, la veuë se trouvant toute offusquée des grandes richesses qu'on a mises au iour pour recevoir Tin* comparable Christine, ce grand prodige du siècle, et qui Test encore depuis sa dernière action, cette magnanime et légale façon de se defaira de ses domestiques. On n'y voit qu'or ei argent, et c^esl une chose d'assez dure digestion aux bons François de voir que ce ministre à tiré touies les plus belles

mppm du Lquvi^ çp sa maison ; car il 9e sert du lict sur lequel la Reine accoucha du Rpy, qui est develoux cramoisi, doublé de brocard si pleip de broderie que l'on n'en voit pas le fond ; le dais^ les «ieges et les tapi^i de table sont de mesme, Il a coiiaté pour le moins 60,000 livres.

Le i" décembre, il arriva icy up courrier qui apporta une lettre du duc d'Ënghien, fils unique du prince de Condé, au ^ieurGuenaud, médecin de ee prince. Il liiy marqupit que son père 9e treuvant à l'extrémité, il le supplioit de se rendre en diligence à Gand pour l'assister (i). Guenaud fut chez M. le Tellier pour demander un passeport; mais avant que de le lui accorder il en voulut donner advis à M* le cardinal qui estant entré ep la chambre du Roy, luy dit que M. le Prince se treuvant dangereusement malade, avoit mandé i»on médecin, et que s'il plaisoit à S. M., il iroit promptement auprès de luy pour l'assister* J^e Roy hesista et dit que puisque le Prince s'estait si longtemps passé de ce médecin, il pourroit bien s'en passer en cette rencontre, qu'il est rebelle et a les armes à la main contre son Souverain. IMdessus M. le cardinal vit occasion de faire un acte de générosité, et dit au Roy que M. le Prince ayant

(4) On Ut dans une Icltre adressée de Paris, le 7 décembre, au gouvernement des Pays-Bas : « M. le duc de Longueville a envoyé en diligence à Gbent quelques médecins et maistrés bien expers en la chirurgie, à cause que M. le prince de Condé s'y trouve extrêmement malade : ce sont les personnes qui avoient accoustumé de traitter Son Altesse icy en France. »

l'honneur de liiy appartenir, luy devoit estre cher et considérable, et qu'il ne devoit pas s'arrester à ce qu'il estoit hors de son devoir, puisqu en celte urgente nécessité, il falloit tout oublier pour conserver un si grand homme; adioustant, dît-on, qu'il estoit nécessaire à l'Estat, et que mesme si S. M. pouvoitse passer de son premier médecin,

auroit treuvé bon qu'on le luy envoyast. On expédia ensuite le passeport, et on ne permit pas seulement au médecin d'y aller, mais on voulut que Dalencé, chirurgien ordinaire du Roy, l'accompagnast.

Le lendemain 2", il arriva un autre courrier qui assura que ce Prince estoit aux abois; mais on eust bientost nouvelle après que Guenaud s'estoit rendu auprès de luy, qu'il luy avoit appliqué des remèdes et qu'il esperoit de le guérir. Comme on a permis à MM. les prince de Conly et duc de Lougueville d'y envoyer tous les iours des courriers et d'en recevoir, on sçait tout ce qu'il a dit pendant son grand mal ; il manda d'abord la princesse sa femme et le duc d'Enghien son fils, les exhorta de retourner en France, de se soumettre au Roy, recommandant à son fils de ne iamais rien faire d'indigne de son rang, et de ne prendre iamais les armes contre son Souverain. On adiouste qu'il tinst le mesme langage aux François qui estoient dans sa chambre. Les Espagnols ont sceu son repentir, et n'en sont guère contents; non plus que de la déclaration que firent les gouverneuis de Rocroy et du Catelet, lorsque Don Juaa les fit

sommer de reconnoistre ses ordres, car ils protestèrent que s'il venoit faute de Sr le prince de Condé, ils ne reconnoistroient que ceux du ducd'Enghien.

Ce mesme iour nous fusmes au presche chez nostre ambassadeur à cause du mauvais temps. Le fils de Lotiusqui est nouvellement arrivé de Hollande, y fit son premier sermon. Il estoit assez estudié, mais il ne le recita guère bien et il estoit aisé à voir que c'en estoit un de son père, qu'il avoit appris par cœur, car il hesitoit par fois et cherchoit la suite de ses périodes, et s'y mesprenoit souvent. L'apres disnée nous fusmes pour faire quelques visites, mais nous ne treuvasmes personne : aussi n'avions nous pas sçeu que c'estoit le premier dimanche de l'Advent, que les papistes ont en une particulière considération et ne manquent guère ni le sermon, ni les vespres.

Le 3% on nous dit que le cardinal estoit revenu le iour auparavant de Petit- Bourg, et qu'il avoit esté si content de sa negotiation avec la reine Christine, qu'après qu'elle l'eust quitté pour retournera Fontainebleau, il monta à cheval et s'en vint icy au galop. Il ne fut pas arrivé au Louvre, que montant à son apartement, et y rencontrant Ondedeï, il luy dit : Habhiamo guadagnato la battaglia^ laregina non ci venra (i). En effet il eu livra presque une pour la persuader de n'y point venir. Il luy représenta que Paris est une grande ville où il n'y a ni ordre, ni moyen d'y en

(I ) « Nous avonS; gagné la bataille ; la reine ne nous viendra pas.»

mettre ; que cette grande diversité de personnes de toutes conditions faisoit qu'on n'y respectoit pree» que personne : que le Roy et luy apprehendoient, qu'elle n'y aurait pas la satisfaction qu'ils souhaitoient ) et notamment après l'action qu'elle venait de commettre^ qui avoit ouvert la bouche à tant de monde, et qui sans doute Texposeroit au mea^ pris et à la haine de la pluspart des eonscieneieux qui blasmoient et detestoient oe procédé ; que pavi* tant il estoit obligé de la prier de se vouloir plus de bi^n à soy mesme que de se commettre à Tin* disoretion commune de ce grand peuple, et d'espargner au Roy la peine qu'il tireroit de ne la pouvoir pas faire respecter, comme il sçait qu'il y est obligé à cause de sa qualité et de ses mérites.

Toutes ses belles raisons ne persuadèrent pas la reyne qu'elle ne deust pas venir icy, mais la rebutèrent, voyant bien qu'on ne l'y vouloit pas ; et elle tesmoigna qu'elle s'appercevoit bien de l'intention de la cour et du premier ministre. Mesme on dit qu'elle s'escria plusieurs fois : « Quoy ! Tob souffrira bien à Paris plus de deux mille Allemands, et on fera difficulté d'y recevoir une ancienne alliée! »

La Reyne Afere qui a des aversions pour tout ce qui choque le cardinal, tesmoigna plusieurs fois qu'on fist ce que l'on pourroit pour l'empescher de venir icy, et que si elle y venoit, elle ne la veiroit point, ayant de l'horreur pour sa personne et pour sa façon de vivre depuis l'assassinat qu'elle avoit fait faire dans la maison du Roy. Ce discours donne

siiîet de parler aux médisants, et de dire qu'elle avoit raison de vouloir du mal à Christine, puisqu'elle avoit plus osé en ce royaume qu'elle qui y a esté régente et mère du Souverain, et qui n'a iamais fait mourir aucun de ceux qui ofit mal parlé d'elle : aussi si elle Teust voulu faire, elle auroit estendu sa vengeance sur une bonne partie de cette ville et de ce royaume, où pendant sa régence et mesme après on a escrit et chanté d'estranges choses d'elle et du cardinal.

Le 4^, on nous dit que le 2*" du courant on avoit fait partir 8o mousquetaires du Roy, et autant de gardes de M' le cardinal pour s'aller ietter dans Mardick sur l'appréhension qu'on avoit que les ennemis ne l'attaquassent une seconde fois; tous les advis de Flandres portants que Don Juan et les autres chefs d'Espagne estoient à Ypre avec les députés des quatre membres de Flandres, pour y adviser aux moyens de reprendre cette place. Il leur sera pourtant difficile d'y réussir parce qu'elle est en si bon estât, et si bien munie, qu'ils seroient obligés d'y faire un siège formel, ce qui ruineroit leur armée ; outre que celle de France qui est sur la frontière y accourra incontinent, et les obligera d'en déloger lorsqu'ils s'y seront engagés. Le S" de Bats, gouverneur dii S*" de Manchini et lieutenant desdits mousquetaires, y a esté envoyé pour les commander.

Ije 5*, nous apprismes que l'on avoit préparé icy un ioly escrit pour en régaler la reyne Christine, si elleyfust venue. Il devoil porter pour tiltre:

364 YOTâGE a paris.

La Métempsycose de la rejme Christine. On y eust veu quantité de iolies choses, et entre autres belles âmes qu'elle avoit eues, on Itiy donnoit celle de Semiramis, qui setravestissoit si bien, et qui tantost homme, tantost femme ioùoit tousiours des siennes et surtout lorsque faisant appeller iusques à des simples soldats pour coucher avec elle, elle les faisoit poignarder au relever, de peur qu'ils ne s'en vantassent. I^ dernière ame qu'on luy donne estcelle do laMathurine, cette gentille folie de la vieille cour (i). Mais à présent qu'elle ne viendra point, cet escrit sera supprimé. M' lecardinal ayant fait dire à Tautheur de la laisser aller en paix. Si elle fnsl venue on l'auroit publié pour l'obliger a quitter un lieu où on la depeignoit de ses plus vives couleurs.

Le 6*, nous reçeusmos nos lettres, où Ton nous confirmoit bien que nostre admirai avoit rencontré la flotte portugaise, mais qu'il n'en avoit pris que quelques vaisseaux, les plus grands et plus richement chargés s'estant sauvés et ajant gaigné les ports de Portugal. Cependant tout ce que l'on en dit ne se fonde que sur le bruict, et on attend d'en sçavoir la vérité au retour de nostre admirai qui a ordre d'estre au pays au iS* de ce mois.

Le 9', on nous dit que la comtesse de Mondeiu, femme du gouverneur d'Arras, qui pour quelque

{{] La '^our de Marie de Médicis. « CeUe Mathurine, dit Tallerrent deâ R<^dax, avoit esléf >IIe, puis guéiie^ mai:> non pas parfiii'einent. Ele gaigna du bien et laissa un fîls qui a esté un adtiiï-aljie loueur de luth; on Tappeloit B!anc-Rccher. »

mauvais traictement qu'elle pretendoit avoir reçu de son marii l'avoit abandonné, avoit esté condamnée à l'aller reioindre. L'occasion de cet arrest fut que la Cour, ayant fait solliciter ce comte de quelque chose qu'elle desiroit tie luy, il s'en estoit excusé sur ce qu'on luy retenoit sa femme. Pour l*y obliger, le Roy ordonna à son Conseil de revoir le procez ; ce qui fut fait, et i'arrest du Parlement, qui luy donnoit la permission de se séparer de son mari de corps et de biens, fut cassé, et ordonné qu'elle l'iroit reioindre ; et pour l'y obliger sans delay, on adioustaque 80 archers l'y escorteroient et qu'elle y seroit menée pieds et poings liés : ce qui a esté fait auiourd'huy, et dans peu de temps nous sçaurons que son mari, qui est un maistre homme, luy aura fait une réception toute telle qu'elle la mérite.

Le 10®, on fit partir d'icy le reste des mousquetaires pour se rendre à Calais, sur le soupçon qu'on avoit que les Espagnols avoient dessein d'attaquer Mardick. Mesme afin que Son Eminence fîst voir qu'elle n'y vouloit espargner personne, elle voulut que son nepveu de Manchini, qui en est capitaine, les allast commander : et afin que cette compagnie, qu'on veutestre une pépinière de braves, soit plus forte et plus considérée, le Roy l'augmenta de dix, et Ta mise à i3o hommes.

Le II®, on eust ici ad vis que la reyne d'Espagne (1) estoit accouchée d'un fils, et que le roy en

(\) Marie-Anne d'Autriche, fille unique de l'empereur Fer-

aVoit escrit à la Reyne sa sœur (i), liiy ayant des* peschéun Allemand qui après avoir esté régalé en cette Cour d'un beau diamant, avoit passé outre pour porter une si bonne nouvelle en Flandres et en Allemagne. La naissance de ce prince tant attendu et tant désiré, arrestera toutes les espérances et les visées des grands d'Espagne, qui regardoientdesia ce royaume comme la peau du lyon, qu'ils se dévoient partager ; et au sens de plusieurs, il sera l'alcyon qui calmera ces grandes tempestes de guerre qui régnent depuis si longtemps entre ces deux couronnes. Le S' deReede nousmarquoit aussi, par sa dernière de Madrid, que don Luis de Haro, favori du roi et premier ministre, avoit marié sa fille avec le duc de la Niebla, fils du duc de Médina Sidonia. Par cette alliance, ce seigneur aura la liberté de sortir de Yalladolid où il avoit esté renfermé depuisle soulèvement des Portugais, à cause que la reyne de Portugal est sa sœur, et qu'on lesoupçonnoit d'intelligence avec elle.

Le 12^, on nous vola un manteau de pluye que nous avions quitté dans nostre chambre à nostre retour de Tacademie, sans que nous ayons pu descouvrir qui c'a esté.

Le i3% monsieur de Turenne retourna de sa campagne, qu'il avoit finie par la prisedeMardyck, qu'il avoit appris estre en si bon estât qu'il n'y avoit rien à craindre.

dinand III , mariée à son oncle Philippe IV, roi d'£spa{;ne , en 4649.

(4) Anne d^Aulriche.

Le ib^y on nous dit que la duchesse de Roque** laureestoit morte, après estrc accouchée d'une fille qui ne l'a survescuc que de deux heures. C'est grand dommage de cette dame, car elle passoit pour la plus belle de la Cour. Elle estoit fille du comte de Lude, qui avoit esté gouverneur de M. le duc d'Orléans. M. de Roquelaure l'avoit espousée autant pour sa beauté que pour ses biens, et en. estoit si ialoux qu'il lui avoit presque interdit de voir le monde- Le 16'', la comtesse de Soissons, l'une desManchiniet niepce du cardinal, accoucha d'un fils, et on en tesmoigna uncioye extraordinaire à la Cour; et afin que celle de l'accouchée ne fust troublée que de la douleur qu'elle en sentoit, on luy cela la mort de la duchesse de Roquelaure, sa bonne amie. Mais, comme si ce mois estoit fatal aux belles de la Cour, on nous dit que la comtesse d'Olone estoit en danger de perdre une iambe pour une fluxion qui s'y est iettée et où l'on apprehendoit la gangrené.

Le 17% sur l'ad vis qu'on eust icyque les £spagnols marchoient du costé deMardick en intention de l'assiéger, nonobstant la rigueur de la saison et que la place est très bien munie de monde et de toutes sortes de provisions, ou manda M. de Turenne au Ix)uvre, où le Roy luy fit connoistre qu'il estoit nécessaire qu'il retournast sur la frontière, et qu'il y ramassast toute l'armée pour marcher au secours de la place. Il est parti à ce matin pour cet effect. Cependant ou ne croit pas qu'elle

358 VOTAGB A PARIS.

soit en danger, et que les ennemis réussissent en leur dessein : parce qu*on asseiire que, outre que les fortifications y sont en bon estât et qu'il y a près de 3,000 hommes en garnison, les Anglois ont dans le canal vingt vaisseaux, sur lesquels il y a 2,000 soldats des vieilles bandes du Protecteur, qui aussi^ tost se ietteront dans la place ; ioinct que le mareS' chai d*A limon t, gouverneur de Boulogne, s'est rendu dans la place pour donner ordre à tout, et que les Anglois, qui sont au Fort-de-Bois, incommoderont fort les assiégeants qui, d*autre costé, dans ce pais de sable, n*ayantque peu de matériaux pour butter et presque point de fourrage pour leur cavalerie, auront beaucoup à pastir en cette saison. Aussi croit-on qu'ils n'entreprennent ce siège que pour contenter les quatre membres de Flandres, et les obliger à fournir l'argent qu'ils offrent pour l'armée, si on l'empldye à reprendre cette place.

' Le 1 8*, nous sceusmes que madame de Mondeiu estoit arrivée à Arras et qu'elle y avoitesté mieux reçeué et traictée qu'elle ne l'avoit espéré.

Le 19% le Roy fut au palais, pour y faire enregistrer la déclaration contre les Jansénistes et accepter la bulle du Pape qui les condamne. On parle fort diversement de cette action, et on la trruve si hors d'exemple qu'on croit que la passion particulière du ministre en a esté le principal motif. On soupçonne qu'il l'a fait pour deux considérations : la première pour se bien maintenir à Rome et gaigner l'esprit du Pape qui souhaitoit

avec ardeur que Ton fist valoir sa bulle ; la seconde pour ruiner le Port-Royal et tous ceux qui sont du sentiment de ceux qui s'y sont retirez, et qu'on nomme Jansénistes. Ce qui fait qu'on leuren veut, est qu'ils sont foFt amis du cardinal de Retz, et qu'on croit que c'est une faction qu'il a dedans TEstat : iusques là qu'on soupçonne que pendant l'assemblée du clergé, ce sont eux qui ont escrit en sa faveur, qui ont fait tenir de ses lettres et quelquesfois si frais»ches qu'on a presque esté persuadé à la Cour qu'il estoit à Paris caché parmi eux. Voilà ce qu'on croit estre la cause secrète et intérieure de cette affaire. Il ne faut point douter que les Jésuites n'ayent esté l'extérieure, et qu'ils n'ayent sollicité avec vigueur len régis t rement de la bulle et de la déclaration. Le Père Ânnat, qui est de leur ordre et qui est confesseur du Roy, y a employé toute sa ruse et toute celle de son ordre. Avant que le Roy se rendist au palais, pour y tenir son lict de justice à une si belle occasion, selon la constumc ses gardes se saisirent de toutes les avenuëide l'isle. On en voyoit tout le long des quays, dès le milieu du Pont-Neuf iusques au palais ; les cent-suisses et les gardes du corps estoieut dans le palais mesme aux portes et aux degrez,et le capitaine des gardes s'en esloit, des le grand matin, fait donner toutes les clefs. Le Roy y vint surlessix heuresetfut rcçeuàraccoustumée. Tous les grands de la Cour, le duc d'Aniou et Son Enutîencc raccouipagnoient. M. le chancelier fut celuy qui parla à la compagnie, et il chancela se

treiivant embarrassé clans sa harangue. M. de Nésmond (i), qui est le chef du parlement en attendant qu'on luy donne un premier président, le releva et prit la parole : et comme il tasche de suivre tous les mouvements de la Cour, parce qu'il prétend à la charge, il conclud à tout ce que souhaitoit le Roy. Il fut suivi de tous ceux qui parlèrent et il n'y en eust pas un qui ne pristbien garde à ce qu'il disoit de peur d'estre couché sur le papier rouge, s'il s'efforçoit de garder en pi'esonce du Roy la liberté des suffrages. Il y eut pourtant un président qui parla un peu hardiment et qui eust esté suivi, si le Roy n'y eust esté présent. On verra ce qui. se fera après ces festes, et si ces Messieurs se contenteront d'enregistrer purement et simplement cette déclaration et cette bulle, sans faire des reuionstrances.

Jje 20*, après avoir assez cherché à nous défaire de nos chevaux surnuméraires nous en conclusmes enfin le marché à 680 livres de la couple : ce fut le fils du S*^ Poncet, maistre des requestes, qui les acheta. Le courtier qui nous lesfit vendre le trompa et nous aussi, car il luy fit accroire qu'ils coustoient 730 livres, et en mit dans sa bourse 5o.

Le 21% nous reçeusmes nos lettres, et y apprismes le retour de noslre admirai, et que les quinze prises, qu'il avoit faites sur les Portugais, n'estoient estimées qu'à un million et demi, ce qui n'est pas capable de payer les frais de nostre armement qui

(4) F. Th. Guillaume de Nesmond, sieur deComberau, fait conseiller au Parlement en 1649, puis président à mortier. Mort en 4693.

DËCBMBRB 4 657. 361

nous revient près de 3,5oo,ooo livres. On nous marquoit de plus, que le landrgrave de Hesse estant à la chasse et rampant après un sanglier, avoit esté pris à la noirceur de son chapeau pour la beste mesme par un arquebusier qui avoit fait une décharge sur luy, et Tavoit blessé tout au long de l'espaule, mais que le coup n'estoit pas dangereux, et qu'on esperoit qu'il en seroit bientost guéri.

Le 22^, nous apprismes qu'enfin la rey ne Christine partoit de Fontainebleau et qu'ayant dressé un leste train de douze gentilshommes, seize pages, vingt valets de pied, vingt-quatre suisses, elle devoit prendre le chemin deBourges(i). Elle aura de la peine à se bien divertir en une ville champestre comme celle-là, si elle ne fait ce que M' d'Orléans entreprend àBlois : qui est, que ne pouvant avoir favorables les influences de cette Cour, il s'en va chercher celles du ciel. Il fait dresser une butte, tertre ou montagne, comme on voudra l'appeller, au plus haut de son jardin ; il vent la mettre à quarante toises de hautcni*, et quand ce bel ouvrage sera achevé, il veut de ce lieu (plus eslevé que la Tour delà Magie de l'ïlostel de Soissons et mesme que celle de fiabel) contempler les astres, estudier leurs aspects, et voirs'ils ne luy promettent rien de plus favorable à Tadvenir, que n'a esté insques

(I) On lit dans une dépèrhe de rambassadeiir des Pays Bas : « Le iO décembre 4657, partit tie Foniainebl 'au la reine Christine de Suéde pour passer ces Testes à Boiirfros. Elle avoit tout richement paré selon sa condition, avec un train de lioiizo gentiishommHs, seize pavées, vingt valets de pied, vingt-quatre suisses de ses cardes, n

icy le cours de sa vie. En quoy il faut s'estonner de rinciination de ce prince^ qui après avoir si longtemps rampé sur la terre à la recherche de ses simples, change toutd*un coup, et ne veut plus connoistre d'autres tulipes, ni d'autres anémones que les estoiles et ces beaux corps lumineux, qu'il nomme des fleurs d'or et dont le lustre ne s'efface point. Il a àBlois un grand astrologue qu'il a pris auprès de soy, et s'il ne peut pas travailler à corriger le gouvernement, il va au moins corriger les aimanacs et les ephemerides, et l'on le nomme desia icy le lustinien de Tastrologie.

Le23% on nous dit en une conversation, qu'on ne preparoit point de ballet à la Cour,' et qu'on croyoit que c'estoit par mesnage qu'on s'y sevroit de ce divertissement, M*" le cardinal voulant que tout ce que l'on employoit en musiciens et en baladins, se mette à faire un fond pour achever le bastiment du Louvre. En effet on assure que l'on a desia tant ramassé de ces petites espargnes^queTon treuve que l'on en pourra faire ini fond de 3oo,ooo livres tous les ans, qui serviront à un si beau dessein. On en destine 100,000 liv. pour les officiers et 200,000 liv. pour les ouvriers et architectes, tellement qu'en peu de temps on n'entrera plus par cette vilaine porte qui fit dire un gros mot à un ambassadeur, lorsqn'estant entré dans la court, et ayant admiré la belle façade du grand corps de logis, il se tourna et voyant la deformité qui luy estoit opposée, il s'en mocqna et dit : « Zest d'inie telle entrée! elle seroit uieilleure pour une

prison que pour la maison d'un si grand prince. »

Le 24*, il vint icy advis qu'il estoit arrivé un grand malheur à Bourdeanx, et qui avoit ruiné une partie de la ville. C'est que comme un homme pas* soit par un grand vent sur le pont du fossé de la ville avec un rechaut à ta main, il fut porté quelques bluëttes de feu dans le magazin aux poudres qui tout aussitost sautèrent et enlevèrent toute la maison de Ville, les jurats et quelques echevins qui y estoient assemblés. On dit que ce malheur est grand et que, outre quantité de personnes qui y sont peries, il y a plus de 8o maisons toutes fracassées : celle des Jésuites et leur collège ont esté de la partie, et après deux sièges consécutifs qu'a soufferts cette ville pendant les dernières guerres, elle n 'avoit point besoin de ce mauvais coup dont elle aura peine de se relever.

Le S' de Ficquefoord nous donna au matin à desieuner, et nous fit manger des huistres, du fromage et du beurre de Hollande, et boire du vin blanc si fort et si insolent qu'il donne à la teste aussitost qu'il esl dans l'eslomac. I^e iour d'auparavant il avoit disné avec nous chez le S' del Campe nostre escuyerqui nous traita splendidement.

Le aS^j nous fusmes à Charenton : c'estoit le iour de Noël, et il fit si beau, et le temps estoit si pur et si peu froid, que l'on eust creu d'estre au mois de may, si l'on n'enst veu les arbres sans feuilles et la campagne sans verdure.

Le 26*, on nous dit que la rpyne de Suéde alloit tout droict en Provence. Un bruict court qu'elle

364 VOYAGB A PARIS.

sera à Toulon iusques à ce que rarmement qu'on y fait soit prest, et quVUe doit aller en Italie pour y conquérir le royaume de Naples. Le chevalier Paul est parti d*icy avec ordre de faire promptement equipper 8 vaisseaux. Les Anglois en fourni*ront quelques-uns pour cette entreprise, et M. de Guyse y sera employé en qualité de lieutenant-général de cette reyne. Il partit hier pour Fontainebleau, où il hiy est allé dire adieu et tesmoigner qu'il tient à honneur de combattre sous une si grande amazone , et pour laquelle il souhaiteroit d*estre un Alexandre. Certes s'il estoit un Jason, elle pourroit estre sa Medée, mais il est à craindre qu'entre eux deux ils ne prendront iamais de toison d'or, et que ce seront de pauvres Argonautes, s'ils s'embarquent pour cette grande expédition. Cependant il est vray et tout asseuré qu'il y a de grands mescontentemens en tout ce paîs-là; que la noblesse et le peuple sont unis ; et que ces bandits dont on parle sont appuyés et doivent eslre la raesche de la révolte qu'on tient estre sur le poiîit de s'y allumer.

Le 27*, l'abbé de Manchini, uepveu de Son Etninence, eust un accident assez drosle, et qui luy pourroit bien couster la vie. En badinant et se ioùant avec de ieunes seigneurs, qui sont au collège de Clermont, ils commencèrent à se berner, et en bernant ce pauvre abbé, le bout de la couverture eschappant à l'un, il tomba par terre, et il en a une si grande blessure à la teste, que quand il renifle, le sang luy sort par le haut. Il l'a fallu

trépaner et Ton ne sçait s'il en eschappera. M. le Cardinal en est fort affligé, car il l'aime tendre* ment, à cause qu'il promet beaucoup et, a de la vivacité et de Tesprit. On dit que ce fut le fils du comte d'Harcourt qui lascha la couverture; et comme son père n'est guère bien avec ce premier ministre, si ame si ieune estoir capable d*un dessein de vengeance, on pourroit croire qu'il y en auroit eu en cette rencontre.

I-e ^8®, le Roy estant à Yincennes , Mons' le Cardinal voulut gager avec luy qu'en cinq heures de temps il ne tuéroit pas loo lapins ; ce qui luy donna de l'exercice , car l'ayant entrepris , il fit tant qu'il en tua 112.

Le 29*, le S' de Saint-Pont nous apprit que dans un entretien au Louvre, où quelques seigneurs se railloient, il y en avoit un qui estoitdemeuré court, ce qui avoit obligé l'autre de respondre pour luy, et de dire ce qu'il eust deu répliquer. Celuylà reprit qu'il le trou voit fort éveillé, et celuy-cy qu'il le iugeoit fort endormi. De là il se forma une cabale des Es^eillés et des Endormis. Toute la ieunesse de la Cour prit parti, et s'euroolla sous ces deux noms. Le prince de Marsillac (1), bien que fort éveillé et lorl gentil, se fit chef des Endormis, et le comte de Soissons (2), qui ne l'est guère, prit le

(t) Fils du duc de la Rochefoucauld, Fauteur des Maximes,

(%) On a vu plus haut (pa^es 49 et 75) qu'il avait épousé la deuxième nièce du cardinal Ma/^rin. Il fut coionel-générnl des Suisses, gouverneur de Champagne et lieuienant-général. Fils de Thomas-François de Savoie^ il tenait le titre de comte de Soissons

866 VOTAGB A PARIS.

parti des Eveillés. La cabale en estoit venue à ce point; qu'un homme n'y osoit plus parler, s'il n'estoit ou Eveillé ou Endormi : car dès qu'il n'estoit d'aucune de ces deux bandes, il estoit drappé de toutes les deux , et quand il avoit pris parti, il estoit incessamment contrepointé du parli contraire, mais avoit cet advantage qu'il estoit appuyé de sa cabale. Pour empescher une plus grande division , le Roy a esté obligé de défendre qu'on ne parlast plus de ces noms factieux et de cabales sous de grieves peines. Et pour tesmoigner au prince de Marsillac combien peu il estoit content de ce qu'il s'estoit rendu chef de parti, il ne le prist point dans son carrosse un iour qu'il se presentoit pour y entrer.

Le 3o*, nous fusmes à Charenton et y pârticipasmes à la Saiute-Cene. On n'y fit ce iour-là qu'une action, à cause que cette église n'a que trois pas* teurs qui sont fort surchargés, l'embarras de la vocation du S' Morus (i) qu'on ne sçait encore si Ton

du chef de sa mère Marie de Bourbon, 611e et héritière de Charles de Bouilxm, comle de Soissons, prince du sang, fiU plus jeune de Louis I, prince de Condé. Né à Chambéry en 4633. Mort en 4673.

(4) 1! a déjà été parlé de M. Morus, page 444. On voit par la correspondance de M de ThO'i quM fut retenu en Hoiln^de par ordre du roi : « J'ay esté extrèmeroenl surpris iravoi' trouvé le S' Morus, piofes-eur et mmistie, sur le point de s'en retourner en France engagé par de g andes promesses de ceux de ( harenton puur aller prescher en leur éj^lisc. Je luy ay dit qu'il ne debvoit point s en retourner en France sans un ordre et une permission particulière de Sa Majesté, et que j'avois escrit à la Court qu'il puuvoit ^ervir leKoy dans la ville d'Amsterdam. Je ne croyois point qu'on eust agréabe qu'il retourn.ist en France. C'est pouiquoy je V0U9 prie de dire à M. de Ravigny qu'il advertisse ces Messieurs de

aura ou s'il ne viendra pas , faisant qu'on n'en a pas un quatrième.

A uostre retour, nous treuvasmes qu'on avoit icy nouvelles que M. le Prince se porloit mieux, qu'il se disposoit à aller à Bruxelles pour changer d'air, et que madame la princesse estoit retournée à Malines. De plus on nous communiqua ce sonnet, qui avoit esté fait sur la maladie de ce prince, et sur la générosité que M. le Cardinal avoit tesmoignée en cette rencontre :

Quoy ! ce Prince dont la valeur Parut tant de fois triomphante, Et par qui TRspagne tremblante Retarde son dernier malheur,

Sous une mortelle douleur Fait voir sa vertu languissante, £t de la parque menaçante, Âtteud r incertaine fureur !

Jnle (i), à cette triste nouvelle, Ton ame si grande et si belle Plaint cet ennemi valeureux !

Charenton qu'ils ne sollicitent point le dit S' Morus pour aller chez eux et (|ue le Uoy pour ses ronsi.lérat'ons particulières dé-ire qu'il demeure ou il est... » [Dépêche è M. de Bnenne, du 7 ft^vrier 4658). Il résulte d'une autre ué échn du 21 mars 1658, que M. Morus avait été alors empluyé par M. de Thou dans une mission necrèle. « En cette occasion, comme en toutes autres, dit Tambassadeur, il a tesmo gné le zèle et ralfection qu'il a pour sa patrie et pour son Roy. »

(I) Prénom de Mazarin.

Ainsi Jule (i) de qui l*espée Sousmit l'univers à ses vœux, Pleuroit le destin de Pompée.

Le 3i% nous apprismes que M. de Turenne, suivant Tordre qu'il en avoit reçeu de la Cour, avoit cassé tous les capitaines qui ne s'estoient pas présentés pour l'assister, lorsque les ennemis menaçoientMardick, et que leurs troupes ont esté in» corporées aux vieux régiments : s'ils veulent servir la campagne prochaine, il faudra qu'il lèvent des compagnies à leurs despens.

Le i" de janvier i658, il arriva un courrier à M. le Cardinal qui luy fit rapport de Testât auquel estoit Mardick, et qui Iny dit franchement qu'on n'avoit point travaillé aux fortifications de la sorte qu'il le croyoit, et qu'il y avoit des endroicts tout a fait ouverts et qu'on ne pou voit espérer de défendre cette place que par la forte garnison de 3,ooo1ioqv mes qui y est. Cela a fait qu'on a envoyé ordre au mareschal de Turenne de faire avancer toute la cavalerie entre Bourbourg et Mardick, pour éviter quelque surprise pendant cette gelée.

Le 2*, on ne parloit en la plupart des compagnies que d'une lotterie que le duc d'Aniou, la comtesse de Soissons et mademoiselle de Yilleroy ont dressée à l'imitation de la grande. On dit qu'elle est composée de beaux biioux et de riches pierre- Ci) Jules-César.

rie», qui donnent envie à plusieurs de la Cour d'y mettre leur argent. On adiouste que M. d'Âniou n'y a mis que i5,ooo livres, et que M. le Cardinal en a fourni 5o;ooo. Ce qui a fait dire en riant k la Reine que Son Eminence estoit plus riche que son fils.

Le 3*, nous receusmes nos lettres, par lesquelles nous apprismes que la princesse Louyse , fille de la reyne de Bohême, la nuict du 20^ de décembre, s'en estoit fuite de la maison de sa mère, sans en avoir emporté ni ses pierreries , ni ses habits , ni amené aucune de ses filles. Cet accident troubla toute cette Cour, et après avoir bien cherché dans sa chambre, on y treuva une lettre par laquelle elle demandoit pardon à la Reine, et que sa conscience l'obligeant d'embrasser la religion romaine, elle avoit esté contrainte de se retirer de la sorte. La princesse d'Oxolder l'a beaucoup aydée à venir à bout de ce dessein, qui apparemment a eu un tout autre mouvement que celui d'un pur zèle, car on sçait de quelle façon elle a autrefois vescu, et l'on soupçonne que la Rocque, cy-devant capitaine des Gardes du prince de Condé , avoit eu quelques entretiens fort secrets avec cette princesse et qu'il estoit parti de la Haye le iour d'auparavant sa fuite (i).

(4) Le départ de cette princesse et sa conversion au catholicisme firent beaucoup de sensation à La Haye ; les ministres protestan.8 en prirent occasion pour réclamer contre la tolérance dont jouissalent les catholiques en Hollande, et le gouvernement des Pays- Bas s'en montra lui-même fort ému. M. de Thou en parle tout au

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L'apres disnée nons fiismes voir la bibliothèque de M. le Cardinal, qui est fort belle, bien qu'elle ait ressenty le malheur de la guerre civile, et que fia cruauté n'ait pas mesme épargné ce temple des muses^ puisque pour la vente qu'on en fit publiquement, il y a quantité d'exemplaires qui en ont esté éclipsés (i). Il est vray que par les soins du

bng dans sa correspondance: « Messieurs les Estats, écrit-il, prennent cette aiïaire à cœur. Ils ont ce matin arresté un gentilhomme françois, nommé de Bocage, qui est cousin du sieur de la Roque, qui a esté cy-devant capitaine des gardes de M. le Prince, pour ce qu'avant hyer au soir qui estoit la ■veille de la retraitte de fa princesse, on prétend qu'il lui porta une lettre, et le dit S' de la Roque qui estoit depuis peu revena de France estoit party la veille de ce lieu sans que Ton sache où il est allé.

« L'on me donna hier advis que de chez l'ambassadeur

d^Espagne l'on avoit fait publier dans le peuple que c'estoit moy qui avois mesnagé cette conversion.... ; mais je pense que je n'auray pas de peine à le destromper de ce bruict, pour ce qu'il n'est pas vray et que je n'ai pas esté assez heureux d'avoir part à ce bon oeuvre. — ... Ge qui est bien véritable est que depuis deux moys l'on a recognu en elle une profonde et secrète melancholie, comme d'une personne qui a quelque combat dans l'esprit et qui médite quelque resolution extraordinaire. L'on m'a dist aussy que Monsieur Chanut avoit dans son séjour icy recognu des dispositions portées au dessein qu'elle vient d'exécuter. » (DépéAe de M. de Thou à M. de Brienne, du 20 décembre 4657).

(4) Un arrêt du Parlement du 29 décembre 4654 avait déclaré Mazarin et ses adhérents criminels de lèse-majesté, mis la tète du cardinal à prix, ordonné la vente de tous ses biens, et statué que sur le produit de cette vente, et par préférence, il serait prélevé une somme de 450,000 livres pour récompenser ceux qui le livreraient à la justice, mort ou vif. C'est en vertu de cet arrêt et de celui qui fut rendu le 24 juillet 4652, que la bibliothèque de Mazarin fut vendue en détail^ le Parlement n'ayant pas voulu qu'elle le fût en bloc, de crainte que le cardinal ne la fît racheter par un prêtenom.

Cette bibliothèque était la plus complète qu'il y eût alors en Europe. Ce fut la première qui fut rendue publique. Par son testament du 6 mars 4651 , Mazarin en régla le service à perpétuité en y

S' de la Potterie qui en est à présent le bibliothéquaire, on en a recouvré une bonne partie, et il travaille encore tous les iours à la rendre plus complète. Elle est dans une grande galerie , qui a pour le moins 1 5o pas de longueur et qui est bien esclairée. Il nous dit^qu'il y avoit plus de cent mille différents autheurs, qui sont rangés par ordre selon leurs facultez, sur des tablettes qui sont faites en forme d'armoires , soustenuês par des piliers de charpenterie, canelés et fort bien taillés. On voit à droite tous les imprimés ; et à gauche quantité de manuscripts grecs, hébreux, chaldeens, syriaques, latins et de beaucoup d'autres langues. La reyne de Suéde en avoit eu une bonne partie, mais après le retour de Son Eminence et son restablissement, elle les luy a rendus (i). Tous ces livres ne sont pas des mieux reliés, parce que comme il y manque quantité de tosmes des œuvres des autheurs qui y sont, on tasche de les retrouver, pour

affectant une rente considérable. Quelques années plus tard !• cardinal eut la pensée de fonder un collège destiné aux jeunes gens des pays récemment annexés à la France, et où sa bibliothèque serait déposée (Voir sur ce sujet, daiis Tappendice n^ viii, une lettre de M. de Thou du 7 mars 4658). —Ce collège, dit des Quatre-Nations ^ est aujourd'hui le palais de Tlnstitut, où se trouve, comme chacun sait^ la Bibliothèque Mazarine,

(1) On lit dans une lettre de M. Ghanut au cardinal, datée de la Haye, le 8 octobre 4654 :

a La reine de Suède me dit qu'elle se tenoit fort obligée de la manière dont elle sçait que Votre Eminence traitte sa personne en toutes occasions, et elle me pria d*excuser le retardement arrivé à la délivrance des manuscripts qu'elle a destiné de faire remettre en Votre Eminence. »

Voir aussi dans V Appendice, n« vu, la lettre de M. Ghanut au cardinal » du 44 décembre 4653.

372 VOYAGB A PARIS.

les faire ensuite tous relier d'une mesme façon. Le dessein en est fort beau, et certainement si Ton le poursuit , on en fera la plus belle bibliothèque de toute l'Europe. On nous y monstra un livre de parchemin de deux doigts d'espaisseur, dans lequel on a peint en mignaturele^plus rares poissons de rivière et de mer et une bonne quantité de coquilles. On l'estime mille pistoles, et effectivement le peintre qui y a travaillé les avoit bien méritées, car tout y est représenté au vif et au naturel , et à mesme temps qu'on y iette les yeux , on admire

son ouvrage.

En nous retirant nous allasmes voir Tescurie. Elle est au-dessous de la bibliothèque, bien voûtée de plus de 3oo pas de longueur. Tout y est fort propre et bien entretenu. Elle peut passer pour une des plus belles de tout le royaume, mais elle n'est pas des mieux garnies, et on voit bien que celuy a qui elle est ne se pique pas de cavalcade , de tournois ny de combats.

Le 4*, nous escrivismes nos lettres le matin, et Tapresdisnée nous allasmes voir la marquise de la Fayette (i)> q"^ ^^^ ^^g^^ ^^"^ nostre voisinage chez le S' de Saint-Pont, son oncle : c'est une femme de grand esprit et de grande réputation, où une fois du iour on voit la pluspart des polis et des biendi-

(4) Magdeleine Pioche de la Vergne, née en 1634, avait été mariée en 4655 à Françoi8.Motier, comte de La Fayette. Son père avait été maréchal de camp et gouverneur du Havre. Auteur de nombreux romans et d'une Histoire d'Henriette d'Angleterre, madame de la Fayette occupe un des premiers rangs parmi les femmes illustres du xvii« siècle. Morte en 4693.

sants de cette ville. Elle a esté fort estimée, lorsqu'elle estoit fille, et qu'on la nommoit mademoiselle de la Yergne, et elle ne l'est pas moins à présent qu'elle est mariée. Enfin c'est une des preiieuses du plus haut rang et de la plus grande volée.

Le 5*, nous fusmes voir l'appartement de M. le cardinal, qui est au Louvre. Il n'est pas fort grand ni richement meublé. Tout ce qu'il y a de plus beau sont deux petits cabinets, qui sont à la chambre où il couche. Nous y entrasmes par le moyen du S' Marco Antonio Conty, qui connoissoit le valet de la garderobbe de Son Éminence, qui est aussi italien. Nous y vismes de fort beaux tableaux, et entre autres choses rares il nous monstra une grande coupe de nacre, d'un grand prix, et richement enchâssée en or, et fort artistement ouvragée. De là nous passasmes par une galerie où nous vismes le pourtrait de l'Infante de Portugal, que le peintre Nocret (i), que l'on y avoit envoyé exprès, en a rapporté. Il est certainement beau, et si l'original est de mesme, on peut asseurer qu'il est capable de donner de l'amour à un grand monarque et à le bien divertir. C'est une belle brune et on nous dit

(4) M. deThou, dépèche adressée de la Haye, le 4«rmars 4658, à M- de Brienne, cite Nocret en même temps que Le Brun, comme devant être chargé de faire le portrait du roi.

« Je vous supplie aussy de vous souvenir du portraict de Sa Majesté dont on fera icy bien des copies, et comme il n'y a que des mains les plus sçavantes qui doibvent travailler à cet ouvrage, il faudroit qu'il fust de la main des Sieurs Le Brun ou Nocret^ et qu'ensuitte on en fist graver quelque belle taille-douce par Nanteuil, qui est admirable pour la ressemblance. Je vous prie aussy dévoua ressouvenir de la médaille de Sa Majesté. »

qu'on le fil voir au Roy auprès de celuy de l'Infante d'Espagne qui est blonde, et que Bautru(i) luy dit que celle-cy n'avoit que les cheveux dorés, mais que l'autre avoit tout le corps farcy de millions. Nous y vismes de plus ses deux frères et la reyne régente leur mère, comme aussi beaucoup d'autres pourtraits de personnes illustres.

Le 6", nous fusmes à Charenton où M^ de Turenne qui estoit nouvellement revenu de sa campagne, fit aussi sa dévotion. Nous y apprismes que la mort de Tabbé de Manchini avoit si fort touché M' le cardinal, qu'il s'en estoit retiré à Vincennes pour ne pas se treuver dans son affliction àlafeste desRoys. Le Roy l'y fut voir et le consoler. On dit que Son Eminence regrette si fort cenepveu, sur lequel il fondoit toute son espérance, qu'il en reçeut tres-mal les Jésuites en la visite qu'ils luy rendirent, leur disant qu'il ne les pouvoit voir de bon œil depuis que leur ayant fié tout ce qu'il avoit de plus cher au monde, ils le luy avoient si mal gardé.

Le 7*, il arriva icy une plaisante affaire. Un homme de condition s'estant fait chartreux, après avoir esté dans le monde iusques à Taage de 35 à 4o ans, mesme après y avoir porté les armes et avoir esté capitaine de cavalerie, se réduisit à cette vie austère, et y vescut deux ans dans une sévérité si grande, que le Père prefect l'en reprenoit sou-

(4) Né à Angers en 4588, mort en 4665, ambassadeur en Espagne et en Angleterre. Bel esprit et diseur de bons mots, il fut un des premiers membres de TAcadémie française.

ventetluy disoit qu'il en faisoit trop et plus que ne portoit leur Ordre j mais il soustenoit tousiours qu'il n'en faisoit pas assez, et qu'ayant esté si grand pécheur ; il falloit qu'il rachetas t le temps perdu et qu'il travaillast à son salut. Ayant ainsy gaigné l'opinion de tout le couvent qui le croyoit un beat, il s'est advisé depuis quelques iours de le fourber. Il feignit une lettre d'un sien frère qui luy marquoit que se devant marier, il le supplioit de luy acheter des ioyaux et des estoffes de prix. Il porte la lettre au prefect, et luy dit qu'estant entièrement séquestré des affaires de ce monde, il ne pouvoit se mesler de ces emplettes. Le Père luy respondit que la religion n'esteignoit pas les offices de bon parent, mais les recommandoit, et luy fit prendre resolution de s'y laisser employer et tascher à contenter son frère. Il fait venir au couvent tout ce qu'il y avoit de plus rare chez Bidal, et de plus pretieux chez les orfèvres ; et ayant ramassé pour 3o ou 4o mille francs en biioux, sous prétexte de les faire voir à des personnes qui s'y entendissent, il s'est évadé avec un homme qui le venoit voir souvent en carrosse, sans que l'on sçache ce qu'il est devenu. Cependant Bidal et les autres ont attaqué le couvent et le plaident , disants que c'est à la considération de l'Ordre qu'ils y ont laissé leurs marchandises et que c'est à luy aies leur payer. Cette fripponnerie est d'autant plus remarquable qu'elle est arrivée à un Ordre qui s'est tousiours si bien maintenu en son entier qu'il n'a point eu besoin de reforme, et

n'a point fait parler de soy comme les autres.

On dit de plus, qu'il y a quelques iours qu'il s'est sauvé un autre moine de ce mesme couvent, qu on nomme le docteur Baillet ; mais par un autre mouvement, car on tient qu'il est allé à Genève se faire de nostre religion, et que c'est par un principe purement bon, et par une vraye connoissance des erreurs de l'Église romaine.

Le 8% nous fusmes voir le S' d'Hauterive, qui de iour à autre devient plus sourd et plus caduc. Pendant qu'on luy parle, il est comme assoupi et abattu de sommeil. Il ne laisse pas d'aller souvent se pourmener en sa maison de campagne qui s'appelle Montrouge, et d'y faire bastir. C'estoit cy devant un vieux chasteau tout ruiné et peu logeable; mais depuis qu'il y a fait travailler, etioindre deux pavillons à ce grand corps irregulier, il Ta si bien accommodé et si aggrandi qu'un roy y pourroit à présent loger à son aise. Il a ce bastiment si fort à cœur, que pour le faire advancer, et donner à entendre aux entrepreneurs de la façon qu'il le veut, il y a passé presque tout l'esté dernier. Il nous dit qu'il est réduit à se faire porter en siège, et qu'il a perdu en six semaines ou deux mois vingt chevaux, qui luy sont morts d'une maladie qui règne fort en cette ville et qu'on nomme mal de teste ; et bien qu'il ne soit pas si communicatif, ni si contagieux que la morve, il ne laisse pas d'estre fort dangereux, et Ton voit d'ordinaire que ceux qui en sont atteints n'en eschappent guère. Pendant le peu de seiour que le Roy fit l'esté der-

nier à Metz, il y en mourut de ce mesme mal plus de 3oo. En nostre particulier, nous avons ressenti des effects de ce mesme malheur, car de ceux que Ton nous a envoyés de Hollande, il y en a un qui en est mort en quinze iours, bien qu'on y ait apporté tous les soins et tous les remèdes imagina* blés pour l'en sauver.

Le 9®, il nous vint des visites de trois ou quatre provinces de nos quartiers, de Gueldre, de Hollande et de Zeelande, par le moyen des S" Blanche, Gleser et Reygersberghe. On eust dit qu'ils s'estoient donné le mot pour se treuver tous ensemble chez nous : et afin que nous flamandisassions plus amplement, leS'Lamirey survint aussy. Ennuyés d'avoir si mal employé une partie de l'apresdinée, nous en fusmes profiter l'autre chez madame de Saint- Armant ; nous y passasmes notre soirée, tant la compagnie de mademoiselle sa fille est agréable et divertissante ; nous nous en retirasmes sur les 7 heures, et en chemin faisant il y eut un fer qui commença à clocher à Tun de nos chevaux. Le cocher s'en estant apperçeu descendit et y remit deux ou trois clous, mais comme il voulut remonter, les chevaux prirent l'espouvante, s'enfuirent à toute bride, et fracassèrent quelques bancs et sièges qui estoient devant une boutique, où pour s'en faire payer, l'on retint le manteau de nostre cocher. Il y eut un de nos laquays renversé et qui l'eschappa belle, mais cet accident servira à luy apprendre à saisir la bride des chevaux des que le cocher descend, comme cent fois on le leur a commandé.

378 VOYAGB A PARIS.

Le io*y il arriva icy une action assez tragique. Les héritiers de Hoeust ont recueilly cette succession avec assez de mésintelligence, et ont plaidé longtemps. Il y en a eu un, nommé Beck, qui s'est tousiours plaint de ce qu'on ne luy donnoit pas la part qu'il en devoit avoir. Enfin ils se sont accom* modes ; mais comme les S^ de La Croix , Heilsbergh et Fabrice estoient venus visiter ce Beck, on ne sçait sur quoy ni comment Beck empoignant un pillon, en donna un si. furieux coup à La Croix, qu'il] uy en fracassa la teste. Il traita de mesme Heilsbergh, et tous deux tombèrent à ses pieds à demi morts. Fabrice à ce beau traitement prend la fuite et les abandonne. L'hoste des Trois Mores j où tout cecy s'est passé, y accourt, et Beckluy porte un coup qui le iette par terre et luy oste le moyen de secourir les autres. D'autre monde y accourt, et Beck ayant esté poussé dans une petite chambre à costé de la cuisine, où il avoit si bien ioiîé du pillon , se tue soy-mesme en se donnant un coup de Cousteau au ventre et en s'esgorgeant. La iustice fust aussitost appelée : on fait des informations, le corps est porté au Chastelet, et les biens de Beck ont esté confisqués. Le Roy en a gratifié le chevalier de Gramont. La Croix est en danger de vie, et il l'a fallu trépaner. Ferrand, qui est l'hoste, n'est en de guère meilleurs termes, et s'ils meurent la iustice et leurs vefves emporteront une bonne partie du bien.

Tout cecy donne assez de peine à MT Tambassa-

deur, qui demande le corps de Beck (i). On dit à présent au Louvre, qu'il ne faut que deux ou trois HoUandois pour destruire tout le genre humain , et qu'avec un pilion ils feroient autant d'exécutions queSamson avec la mâchoire d'asne. Ce Beck estoitunyvrogneetun lasche, et avoit donné un coup d'espée en traitre au S' Blanche de Nimmeghen, pour une dispute touchant l'héritage. Enfin depuis la mort du bon homme Hoeust, ce grand bien qu'il avoit amassé n'a causé que de la division, et il semble que c'est une pomme de discorde pour tous ses proches.

Le II*, nous sçeumes que l'électeur de Saxe avoit icy deux envoyés qui luy font faire un bel esquipage, pour paroistre à la Diétte de Francfort, qu'on luy brode vingt gonfanons de trompettes, qu'on luy fait faire vingl trompettes d'argent, qu'on luy a acheté des chappeaux et des plumes pour 4o,ooo livres, et qu'on luy fait un carrosse de 18,000 livres.

Ce mesme iour le prince Edouard partit d'icy pour aller au-devant de la princesse Louyse sa sœur, qui estoit arrivée à Peronne. Elle doit se retirer à Chaillot, au couvent que la reine d'Angleterre y a fondé (2). La reyne de France luy don-

(1) Voir dans YAppendicef n° viii, des extraits de la correspondance diplomatique qui eut lieu à ce sujet.

(2) Henriette de France, fille de Henri IV et veuve de Charles I*', roi d'Angleterre, acquit la terre de Chaillot en 4654, et y fonda le couvent de la Visitation de Sainte-Marie. C'est dans Téglise de ce couvent que Bossuet prononça TOraison funèbre d'Henriette en

nera une pension de :2yOoo escus. Là elle estudiera la vie du couvent, et si elle s'y peut accommoder, on la pourra avec le temps pourvoir de quelque bonne abbaye.

Le 12®, il se forma divers raisonnements sur l'advis qu'on eut que les Electeurs de Saxe et de Brandenbourg avoient résolu en leur entreveuê de presser l'élection d'un Empereur, et qu'ils tesmoignoient d'estre entièrement portez de continuer cette dignité à la maison d'Autriche. Les plus spéculatifs^ en examinant ce que la France faisoit et pour la paix entre les deux couronnes et pour ce demeslé de l'Empire, tomboient dans ce sentiment que 'ni l'un ni l'autre n'estoient ni du but , ni de la passion du Conseil, et qu'il estoit rempli de trop habiles gens pour ne pas faire ^ tousiours semblant de souhaiter avec ardeur le premier, pendant qu'ils ont un moyen infaillyble de n'y point parvenir, en l'alliance faite avec Cromwel ; et qu'ils n'ont pour l'autre que la simple démonstration et les offices qu'ils sçavent bien n'estre que l'intermède de la pièce, à laquelle il faut d'autres parties et d'autres actes pour estre représentée avec succès. En effet, on n'oublie rien quant à l'extérieur pour faire croire que l'on veut la paix, mais on n'avance rien au dedans et dans le particulier , de tout ce qui peut la faire naistre. C'est un traict de la politique du premier ministre que d'avoir fait ligue avec l'Angleterre ; car par là il a arresté toutes les pensées qu'on pouvoit avoir dans le Conseil de la traitter tout de bon : des qu'on y en parle, on a

peur que le Protecteur ne le sçache, et que s'en appercevant, il ne donne du change et ne dise aux Espagnols : ne la faites pas^ et ie me ioindray à vous. Tellement qu'on iuge que tout ira bien entre le Protecteur et le Cardinal^ parce qu'ils sont dans les mesmes interests. On veut qu'ils soient aussi dans les mesmes sentimens pour ce qui est de l'élection d'un Empereur qui ne soit pas de la maison d'Autriche : on fera tant d'ofiQcesique l'on pourra pour faire croire qu'on le veut empescher, maison n'employeraquefaiblementle seul et unique moyen d'en faire choisir un autre, qui est de donner de l'argent, estant très-certain qu'avec quatre millions on auroit la voix de quatre Electeurs. Mais on serait fort fasché que ce prétexte manquast en Allemagne , et qu'on n'y eust pas touiours moyen de mettre de la division entre le chef et les membres de cette vaste province , en faisant peur à ceux-cy du pouvoir de celuy-là, ce qui leur manqueroit si l'Empire passoit à une autre mai* son : tellement que c'est icy une opinion assés commune, qu'en apparence l'on y fait tout ce que l'on peut pour la paix que Ton ne veut pas, et qu'en effet les Espagnols la voudroient sans en faire semblant. Aussi bien qu'en apparence on veut les éloigner de l'Empire, qu'on souhaite qu'ils retiennent afin qu'ils servent touiours d'espouvantail à ceux qui autrement pourroient nuire.

Le 1 3% il courut un bruict qu'on avoit fait un traitté avec l'Electeur Palatin, par lequel on lui donnoit le gouvernement de l'Alsace avec 200,000

escusde pensioo, et qu'on le £Edsoit gênerai (]e Tarmée qu'on veut entretenir en Allemagne ce printempSy et que moyennant cela il doit recevoir garnison Françoise dans Frankenthal et donner sa voir k TElecteur de Bavière, qui luy rendra le premier Electorat qu'il luy a enlevé. On adioustoit qu'en conséquence et conformité de ce traitté, M. de Gramont estoit allé en Bavière pour traitter aVec cet Electeur de luy faire escheoir la dignité impe*»' riale, et qu'on croyoit d'y réussir, d'autant que sa femme qui est de la maison de Savoye l'y avoit disposé : mais qu'on l'a treuvé tout cbangé, et que par les conseils de sa mère et du comte de Curtz, il a tesmoigné qu'il aimoit mieux estre riche Electeur que pauvre empereur. On assure qu'il en arriva hier un courrier à M. le Cardinal, et on veut qu'il en ait fait partir un à ce matin avec de nouveaux ordres.

Le i4*, on continuoit de parler de l'affaire de Naples avec plus de particularitez que iamais. Nous avons un italien à nosti^ table qui, sans que nous luy ayons donné la torture, nous en a confessé quelque chose. On ne sçauroit croire combien il se plaint de l'esprit évaporé et peu secret de cette nation. Le Cardinal, avec tout son artifice et son adresse, n'y peut apporter du remède : tout luy eschappe dès qu'il s'ouvre à quelqu'un, et il tient pour une chose fatale au bonheur de cette entreprise, que le duc de Guyse se soit iamais meslé des affaires de ces pauvres peuples. Il ne sçait d'où il peut venir qu'il le rencontre en tout ce qu'il traitte

sur ce suiet. La reine Christine y est aussy meslée bien avant, et on veut qu'elle ait 1,200 escus à y employer : les uns disent qu'elle les prend à Venise des trois millions qu'elle y avoit remis pour ce grand coup, avant son abdication de la couronne : les autres que la France les luy fournira, et que le roy de Suéde les comptera sur ce qu'on luy fournit de par deçà. Toutes les coniectures qu'on a de ce dessein sont appuyées par les grands apprests qu'elle fait faire icy de richefe nippes, et d'un grand équipage, et de ce que l'on a mandé en haste le duc de Casientovo , napolitain de la maison des Caraffes, de Normandie où il estoit en une terre nommée Chasteauvilain, que le Roy luy adonnée. U est bien allé à Fontainebleau sous prétexte d y estre grand maistre d'hostel de la reine Christine ; mais on sçait qu'en effet il n'y est allé que pour y y conférer avec elle, et qu'ensuite il revient icy faire son rapport et donner «es avis.

Le i5*, le pape s'eschauffoit fort pour la liberté des deux evesques que le comte de Castriglio, viceroy de Naples, avoit fait prisonniers sous prétexte d'intelligence avec les bandits et avec les François. On apprit de plus que l'année d'Italie estoit dans le ModenoiSi et qu'au commencement du prin*temps il en devoit passer deux mille chevaux à Naples, et qu'elle estoit sur le point d'entrer dans le Mantuan, si le duc de Mantouë ne fournissoit pas les 1,200 mille livres que celuy de Modene luy demandoit pour qu'il ne pille pas son pais. Mais on croit que pour éviter ce malheur, le Mantuan

renvoyera icy son argent pour traitter avec cette

Cour.

Le i6', il passa icy un espagnol de la maison de Lîganés, nommé Mexia, qui s*en va en Flandres pour y estre intendant des finances. Sa femme vist la Reine qui l'entretint longtemps de l'Espagne, de la paix et de Madrit.

Le 1 7^, l'accident qui esloit arrivé à un marchand qui s'en retournoit chez soy après avoir vendu de la marchandise en cette ville, servit d'entretien en la plupart des compagnies que nous vismes. Un peu au delà du bois de Boulogne il rencontra des voleurs qui le despouillèrent et qui furent tentés de le tuer; mais à force de prières, il en obtint la vie ; et ils s'advisèrent d'un assez ioly moyen pour avoir temps de se sauver avant qu'il peust les déférer et les faire suivre : c'est qu'ayants eventré le cheval qu'il montoit, ils l'y enfermèrent en reioignant les peaux et les sanglant si bien, qu'il ne pouvoit s'en tirer. En ce pitoyable estât, il eust recours aux plaintes et aux cris, et un courrier en passant par là fut effrayé d'entendre cette lamentable voix et de ne pouvoir descouvrir d'où elle venoit : s'estant enfin approché de ce cheval, son estonnement redoubla d'entendre qu'elle en sortoit. Il fit aussitost mettre pied k terre à son postillon, et après qu'ils eurent lasché les sangles qui lioient le ventre du cheval , ils en virent sortir ce pauvre homme tout nud et en plus mauvais desarroy que ceux qui sortirent de celui de Troye. Il leur raconta son malheur, et le postillon l'ayant ac-

commode de son caleçon et de son manteau, ils le menèrent à Saint-Cloud et furent si heureux qu'ils allèrent descendre au logis où estoient ces voleurs* et le courrier ayant prié l'hostesse de luy faire treuver quelque meschant habit pour ramener à Paris ce pauvre homme qui y en acheteroit un autre, elle luy dit qu'il y avoit en une chambre haute des messieurs qui en avoient un à vendre. Là dessus elle le leur va demander et l'apporte au courrier. Le marchand reconnut tout aussi tost que c'estoit le sien , ce qui fit que le courrier envoya son postillon en cette ville pour en advertir le prevost de Flsle, et cependant fit investir Thostellerie j et quand le prevost fut arrivé, on prit deux de ces voleurs , les autres s'estant fait tuer en se défendant. Ils sont en prison et dans peu de iours on les exécutera.

Le 18% nous fismes responses aux lettres que nous avions reçues de Hollande par lesquelles nous avions appris 2 que le S' des Minières (i), cy-devant maior en la garnison de Philipsbourg, et qui est à présent au roy de Suéde , estoit parti de La Haye pour s'en aller à Paris où il est envoyé de la part de son maistre : c'est un homme d'esprit et de iugement, et qui l'y servira bien dans la negotiation dont il est chargé; qu'on ne doutoit presque

(4) On voit dans la correspondance de M, Chanut que le cardinal l'avait envoyé en Suède en 4656 : « M. des Minières a passé icy cette semaine allant en Suède, où il m'a fait entendre sans me le dire ouvertement qu'il est envoyé par Votre Eminence. J'ai tasché de luy rendre les offices et luy donner les meilleurs advis que je pouYois pour son voyage, » (La Haye, 4 8 ma» 4 6W.}

386 YOYAGB A PARIS.

plus que l'Empire ne retombast en la maison d'Autriche, parce qu'on ne treuvoit pas un prince dans tout l'Empire qui voulust accepter et qui fust propre à soustenir cette dignité y et que les Electeurs de Saxe et de Braudenbourg , pour s'exempter des ravages de la guerre, avoient fait ligue , et qu'on croyoit qu'elle tendoit à ayder le roy de Hongrie de leur voix et empescher les Suédois d'entreprendre avec succès quelque chose en Allemagne; que 4^ Espagnols estoient plus en peine de bien pourvoir les villes de Gravelines et de Saint-Omer, que de se préparer à reprendre Mardick, qu'ils sçavent estre si bien muni qu'ils ne pourroient l'attaquer qu'avec une grande perte de monde et sans espérance d'y réussir; que les États- Généraux avoient osté à la princesse d'Oxolder le pouvoir de faire le magistrat en sa ville de Bergue sur le Soom, pour la chastier des mauvais conseils qu'il paroist par ses lettres qu'elle a donnés à la princesse Louyse, et de son ingratitude tant envers la reine de Bohême qu'envers la maison d'Orange, à laquelle elle a intenté un procez sur de légers fondements; que leS** de Nieupoort (i) avoit fait le rapport de sa negotiation en Angleterre , et qu'à mesme temps les ambassadeurs, qui y conclurent nostre honteuse paix , avoient pris cette occasion d'y livrer leur iournal, afin de se mettre hors de reproche par un agreement et par un remerciement de l'Assemblée ; mais que l'opposition de la Ze*

(0 Aoabassadeur de Hollande auprès de Cromwell.

lande, Frise et Groningue avoit empesché qu'il ne s'en estoient pu descharger comme ils Tavoient minuté.

Le 19', il y eust grand régal, grand bal et belle comédie chez le duc de TEsdiguieres (i). H traita six belles dames et entrç autres la vefve du marquis de Sevigny (2) , à qui l'on dit qu'il en veut. La salle estoit éclairée de 36 lustres de cristal de 12 bougies chacun, et toutes les chambres très proprement et richement ornées. Le Roy fut à l'heure du bal, masqué à la portugaise aussi bien que Monsieur, et quelques autres seigneurs de la Cour. S. M. menoit mademoiselle d'Argencourt, et Monsieur la petite et gentille Rivière Bonœil. Les autres furent les chevaliers d'honneur de mesdames de Navailles , de Comminges et de la fameuse mademoiselle du Fouillon. Au sortir dii Louvre on délibéra où l'on iroil auparavant faire monstre des habits , et Monsieur dit qu'il falloit aller chez Mademoiselle ; mais le Roy voulust qu'on allastchez la comtesse de Soissons, disant qu'il ne vouloit point passer le pont : ce qui fust aussi tost remarqué. W de TEsdiguieres reçeut fort bien cette belle bande portugaise, qui ne sentoit point du tout la synagogue, et lui donna une superbe collation . Elle ne fust pas finie, et le roy estoit à peine

(4) Fiancois-BouQîaîiuci de Bonne, cooile de Stult, pui» de Cre« quy, duc de FEsdiguières, gouverneur du Dauphiné. Né en 4600« mort en \ 677.

(2) Madame de Sévigné, auteur des Lettres qui ont pris place parmi les meilleurs ouvrages du grand siècle. On dirait îndifférepi" ment Sévigng oti Sévigné,

sorti qu'on commença à iouër des mains et à piller tout, iusques là que Ton asseure qu'il fallust remettre quatre ou cinq fois de la bougie aux lustres et qu'il en cousta pour ce seul article plus de loo pistoles à ]Vr de TEsdiguieres.

L« ao% le S*" de Bninel receut trois lettres à la fois du S' de Reede qui est à Madrid , par lesquelles il luy marquoit que le i3* de décembre on y avoit baptisé le prince ; et que le roy ayant fait distribuer les bassins de cérémonie entre les ducs de Médina, de las Torres et d'Alba, l'Amirauté de Gastille et le duc de Vejar, et ce dernier ne s'y estant pas rendu à temps, S. M. commanda au connestable de Gastille de prendre sa place , mais il respondit qu'il n'estoit pas homme à estre employé/?or falta de otros (i). Sur le champ le roy commanda qu'il s'en retournast en exil , d'où il avoit esté rappelle à cause de la naissance du prince et il enioignist à deux alcades de ne le point abandonner qu'il ne fust à quelques heuës de la ville^ Pour achever la cérémonie, on commanda au comte d'C^nate de suppléer à l'absence dudit duc de Vejar, ce qu'il fit en disant : QuandoelRey manda^ varrer y fregar (a). Le prince fut ensuite baptisé par le cardinal de Toledo, et eust toute cette kyrielle de noms : Philippe, Prospéra, Joseph, Francesco, Ignacio, Antonio, Miguel, Luis, Isidovo^ Idelphonso, Buenaventura , Domingo, Ramon, Diego , Victor,

(4) A défaut des wOre».

(^ n faudrait balayer et icwrer, H h roi Vordonnaiit.

Le 21^ y on nous communiqua ce sixain qui a esté fait sur la mort de Tabbé de Manchini. On Ta treuvé assez ioli et plein d'esprit, bien qu'un peu picquant.

Epigramme.

Quand Dieu nous veut Êdre sçaToir, Secrettement nostre devoir, Les enfents ont part au mystère :

Aussi des marmots sans aveu Ont berné nostre ministère, Dans la personne d'un nepTeu.

Le i22*, le S'' de Longchamps, escuyer de W le duc d'Aniou, nous raconta de quelle façon Fromanteau s'est bien mis auprès de madame de Beauvais (1)9 a gaignéses bonnes grâces et est devenu son galant. Comme il ne sçavoit où donner de la teste, il fit connoissance avec un abbé qui gouvernoit cette dame ; il s'attascha à luy et fit si bien que par son moyen mesme il entreprit sur sa conquête; car après qu'il l'eust produit et qu'il luy eust donné accès auprès de Margot (c'est ainsi qu'on nomme cette femme de chambre de laReyne), il travailla si heureusement à s'en faire aimer, qu'il y réussit, et l'a enfin emporté par dessus le pauvre abbé, qui une autre fois sera plus advisé que de se fier à aucun ami en fait d'amour et de galanterie d'interest. Depuis alors on voit Fromenteau chez le Roy, chez la Reyne, et chez M'' le Cardinal aussi

(4) Première femme de chambre de la reine Anne d'Autriche.

avant et aussi bien veu que la plus part de ceux qui y sont des premiers et de la plus secretle in- I

trigue. Mesme il est en espérance d'avoir un régiment de cavalerie, la campagne prochaine ; et afin qu'il y puisse mieux parvenir, et qu'on ne dise pas hautement que c'est la seule Beauvais qui l'y a porté et qui le luy a fait donner^ il est allé se ietter dans Mardick avec tous les volontaires et tous les braves de la Cour. Il est vray qu*il en peut estre de retour, puisqu'on asseure qu'entre Calais et îcy l'on a treuvé des relais pour luy, que cette bonne dame y a envoyez. Elle luy entretient un carrosse à quatre chevaux et trois laquays.

Le 23% nous vismes un fort beau ioyau et de grand prix que la reyne d'Espagne fait faire icy. Il est en forme de boite de diamant et a au milieu un Jésus et une Vierge. On dit que c'est pour en faire présent à Nostre-Dame-de-Lorette, en reconnois- / sance de son heureux accouchement qu'elle croit avoir obtenu par les prières de cette rejme du ciel. Nous sceusmes ce mesme iour, qu'enfin le Parlement avoit donné un arrest en faveur du Corps des marchands de cette ville, par lequel la grande lotterie estoit défendue^ et ordonné à ceux qui Tavoient entreprise de rendre l'argent aux particuliers sans leur en retenir un sol. Aussi a-t-on affiché auiourd'huy que tous ceux qui y ont mis quelque chose ayent à se présenter entre cy et le mois de fébvrier pour le retirer.

Nous apprismes de plus que le corps de Beck avoit esté salé et qu'on le gardoit au Chastelet pour

en faire iastice exemplaire, et le trainer par la ville au cas qu'il soit bien avéré qu'il se soit tué soi-mesme, comme il n'en faut point douter. Le pauvre La Croii , nepveu du fû Hoeust, est mort du coup de pillon qu'il luy avoit donné^ ce qui diminiiera les biens de la confiscation qui a esté donnée au chevalier de Gramont, car il faudra dédommager la vefve, et la justice en mangera une bonne partie et les parents en cacheront le plus qu'ils en pourront. On publie, mais avec peu de vraysemblance, que sur ce que le chevalier de Gramont se plaignit au Roy de ce que l'ambassadeur de Hollande faisoit son possible pour Tempescher de iouir de la dite confiscation, S. M. dit qu'elle s'estonnoit fort qu'il s'en meslast et qu'elle entendoit qu'il ne traittast que ce qui estoit de sa charge, sans s'amuser à luy disputer ses droicts*

Le ^4*> nous apprismes qu'il y avoit quelques iours qu'on avoit ioûé un assez ioU tour à l'un des plus habiles chirurgiens de cette ville. Une dame Testant allé voir, luy dit qu'elle n'avoit qu'un fils, qui luy estoit extrêmement cher et qu'elle souhaitoit fort de conserver, et que cependant ce malheureux menoit une vie qui la tenoit en de continuelles appréhensions de le 'perdre : qu'il estoit iour et nuict avec des femmes de ioye^ que mesme éUe croyoit qu'il estoit desia atteint de quelque galanterie, qu'elle avoit fait son possible pour le descouvrir et l'en £iire guérir, mais que ce débauché en reiettoit le discours et nioit tout ; qu'elle avoit une grâce a luy demander, à sçavoir qu'il

392 \OYAGE A PARIS.

voulust bien examiner ce garçon et tirer de luy confession de son incommodité, afin qu'il le pust |

guérir. Le chirurgien luy promit d'y' travailler, et qu'elle le luy envoyast le lendemain au matin sur les 9 à lo heures, et qu^il Tattendroit et l'exami* neroitdela bonne façon. Le iourde l'assignation venu, cette femme se levé de bon matin, et s'en va chez un marchand de la rue aux Fers, qu'elle sçavoit estre des intimes amis de ce chirurgien, et luy dit qu'il se marioit, et qu'il luy avoit donné ordre de luy choisir les plus belles estoffes qu'il eust pour des meubles et pour des habits. Le marchand dit que ce seroit avec ioye qu'il luy feroit voir ce qu'il avoit de plus beau et de plus propre. Elle choisit, et enfin levé des estoffes pour près de 5oo ecus. Quand cela fut fait, elle dit au marchand |

qu'elle n'avoit pas l'argent sur soy, mais que s'il luy plaisoit de luy donner un de ses valets, il recevroit le payement de W le chirurgien, et aideroit à sa servante à porter les estoffes. Il s'y accorde et comme ils arrivent à la maison du chirurgien, la dame demande aux compagnons de boutique, si le maistrey est; ils respondent qu'ouy, et qu'il estoit à sa chambre à l'attendre, sur quoy elle fait laisser dans la boutique les estoffes au valet du marchand et luy dit de monter en haut. Pendant qu'il y monte elle et sa servante reprennent lesdites estoffes •et s'en vont.

Le valet ne fiit pas en la chambre du chirurgien, que ce bon homme^ après avoir reçeu son salut, commence à le regarder et à luy dire qu'il

JANyiER 4 658. 393

luy treuvoit mauvaise couleur, qu'asseurement il avoit quelque chose, et qu'avec luy qui estoit du mestier il nedevoitpas faire le fin. Le courtaut s'excuse, et dit que Dieu merci il se portoit bien, et qu'il oevenoit pas pour se faire traitter, mais pour avoir de l'argent. Le chirurgien le presse plus fortement et le veut amener à confession ; le courtaut s'en défend, et luy explique mieux pour» quoy il estoit là. Le chirurgien luy dit qu'il se railloit, et luy demande s'il n'estoit pas le fils unique d'une mère à laquelle il causoit beaucoup d'ennuypar ses débauches. Enfin ilss'esclaircissent l'un l'autre, et le chirurgien connaissant que cet homme estoit effectivement valet du marchand son ami, ils descendent en bas avec vitesse pour treuver ces femmes, mais elles avoient desemparé avec la marchandise. Le chirurgien nie qu'il se marie, et qu'il ait donné ordre qu'on luy acheté des estoffes, mais le marchand ne s'en contente pas, et dit qu'il ne les a pas seulement livrées sous son nom, mais que de plus elles ont esté portées en sa maison et mises dans sa boutique. Il s'intente procez, et il y a eu arrest qui les condamne à porter chacun sa part de la fripponnerie; tellement que le marchand y est pour ses 70 pistoles aussi bien que le chirurgien, qui est un bon vieux bon homme, qui n'a point de pensée de se marier.

Le 25*, ceux qui avoient reçeu des lettres d'Italie nous asseurerent que les divisions qui sont au Milanais entre les principaux chefs avoient faict que l'armée françoise avoit gaigné leModenois, sans que

BM YOTAGE A PARIS.

les Espagnols luy ayent disputé aucun passage ; que Trotti et Boromée qui sont les deux plus braves capitaines qu'ils ayent y estoient mescontents et avoient quitté leurs dxarges ; et qu'on attendoit le comte d'Ognate pour remédier à tous ces desordres, mais le S' de Reede, fils du S' de Reuswoude , escrit de Madrid qu'il n'en yeul point partir qu'il n'ait on million en main , en de bonnes lettres de change, afin qu'il ne s'y treuve sans argent, et en estât d'j perdre sa réputation, sans y restablir les affaires de son roy, qui sont assez délabrées et qui le seront encore encore plus si le duc de Mantouë est obligé de traitter et de s'accommoder, comme on croit qu'il en est en termes. Au moins sçait-on que l'armée françoise est arrivée tout auprès du Mantûan, qu'elle y doit prendre ses quartiers d'h}^ver, et que, bien qu'elle ne soit forli§que de 5 à 6 mille hommes, elle donne l'espouvante à tout le pais, estant composée de gens d'eslite.

Le :x6% on tint divers discours touchant le dessein de Naples. Ceux qui s'en mesloient, Êdsoient leur possible pour faire croire le contraire d^ ce qu'on en publioit. On sçeut pourtant qu'on avoit mandé le duc de Mercœur ( i) pour en conférer, qu'il seroit icy dans peu de iours, et que Von travaiUoit le plus que l'on pouvoit à ce que W de Guyse ne s'en meslast point. On apprit de plus qu'on j 'vouloit employer le comte de La Serre, en qualité.

(4) FOs de M. de Yenddme, mari éb fàfoée des nraoet de Ibi-

de lieuteuant-general, et que le chevalier Paul avoit esté envoyé en tous les ports de Normandie et de Bretagne; pour y assembler autant de vais* seaux qu'il y en trouveroit de propres poiu* servir à Tarmement proietté, qui doit estre de 3o vaisseaux et de 7 galères. Il se rencontroit pourtant des personnes bien sensées et instruictes des affaires, qui asseuroient que l'on n'en vouloit point à NapleS| et que l'on en faisoit courre le bruictpour mieux couvrir le dessein qu'on a d'attaquer Barcelone ou quelque place dans le destroict.

Ce mesmeiouril vint advis que le duc de Caudale revenoit de Catalogne avec une très belle escorte j car sur ce que le marquis de Monrevert estoit en campagne pour venger la mort du chevalier son frère, une partie de la noblesse d'Auvergne, quantité d'officiers, et bon nombre de ses amis l'accompagnent, et on dit qu'ils sont bien près de 4op, ce qui ne luy coustera pas peu, puisqu'apparemment il sera obligé de défrayer tout ce monde.

Le 27®, le mariage du comte de Guiche avec mademoiselle de Sully fut enfin consommé mercredy dernier. Le mardy il pensa se rompre sur ce que M' le chancelier ne vouloit y consentir, que la commission de maistre de camp des gardes ne fust remplie de son nom. On la luy avoit bien fait expédier, mais par une ruse on avoit laissé le nom en blanc. Sur cette difficulté, le comte qui est fort bardy alla droit s'en plaindre au Roy , qui d'abord , sans consulter Son Eminence, luy accorda qu'on y mist son nom en belle et bonne forme* Quand

AT le cardinal le sçeust, il en fit de grandes remons* trances au Roy, en luy représentant que promet* tant ainsi si librement, il se met toit en hazard d'estre surpris, et qu'accordant purement et simplement cette charge au comte qui est fort ieune, on couroit risque de la voir remplir à une personne qui y sera peut-estre peu propre. Le Roy, dit-on, reconnust sa faute et promit de n'aller point si viste à Tadvenir : et des le lendemain on l'amena à Vincennes, où il est encore et d'où l'on croit qu'il reviendra bien catéchisé, et pour cette rencontre et pour ses amours avec la petite Argencourt (i).

Ce comte de Guiche est un ioli esprit, mais malicieux et le plus corrompu de la Cour. On dit que dernièrement en un bal il prit le manchon d'une

dame, et s'amusa à y I^a courante finie, comme

elle revint et reprist son manchon, et qu'elle y

(I) Mademoiselle de tamothe-Ârgencourt était de Montpellier. Admise parmi les filles de la reine en 4 657, elle fut bientôt re* marquée par sa beauté, que Loret a célébrée dans sa Muse histo- |

rique :

Argencoort, autrement Lamothe, j

Pour qui maint amoureux sanglotte.

Incomparable en agrément Et qui danse fort Joliment.

{Muse du 2S (é?rler 165S.)

« Elle n'avait, dit madame de Motteville, ni une éclatante beauté, ni un esprit fort extraordinaire, mais toute sa personne était aimable. La peau n'était ni fort délicate ni fort blanche, mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds avec la noirceur de ses sourcils et le brun de son teint faisaient un mélange de douceur et de vivacité 8i agréable qu'il étoit difficile de se défendre de ses charmes. Sitôt <iu'elle fut admise À un petit jeu où le Roy se divertissoit quelquefois les soirs, U sentit une si violente passion pour elle que le

mist les mains elle fut toute honteuse et décontenancée d^y treuver On adiouste que la Reyne a

sçeu cette malice, et qu'elle en veut grand mal au comte, et travaille puissamment à le mettre mal dans l'esprit du Roy où il est fort bien et encore mieux en celuy du duc d'Aniou.

Le 28*, le comte de Roye nous vint voir et nous apprit que Chamarande, premier valet de chambre du Roy, avoiteu ordre de se retirer, et qu'on le luy avoit fait pressentir d'une assez iolie façon. On ioûoit au Louvre à un ieu nommé le Conseil^ qui est qu'à l'oreille on dit à son voisin le conseil que l'on donne à quelqu'un de la compagnie. Celuy à qui on l'a dit, le recite tout haut à la fin du ieu, et souvent il fait rire la compagnie, et celuy s'y treuve l'obiect de la raillerie de la satyre secrette, qu'il y pense le moins. En ce ieu on donna conseil à Chamarande d'en user autrement, de se retirer, et

ministre en fut inquiet. Le Roy un jour parla à mademoiselle de la Moibe comme un homme amoureux qui n'était plus sage ; il lui offrit même si elle vouloit l'aimer, qu'il résisteroit à la Reyne, sa mère, et au cardinal ; mais elle, n'ayant point voulu ou n'ayant osé entrer dans ses propositions, refusa tout ce qui pouvoit être contre son devoir. Le Roy gémit, soupira, mais enfin il vainquit (*). » Pour mademoiselle d'Ârgencourt, qui avait le cœur déjà pris par un autre attachement, sa mère obtint de la Reyne la permission de la mettre au couvent des Filles Sainte-Marie de Chaillot. Entrée sans vocation, mais non sans douleur dans cette maison, elle finit par se résigner, et devint une religieuse accomplie : cette touchante destinée ne semble-t-elle pas annoncer celle de mademoiselle de la^ Vallière, cette héroïne de la tendresse et de la pénitence, qui bien des années plus tard vint chercher un asile dans la même communauté, en attendant qu'elle cachât sa vie sous l'habit plus austèro des Carmélites?

n Vémolras de lutane de Uotterillei tome Y.

198 TOTAGB A PARIS.

d'aller faiire un tour chez soy, et voir sa femme. Anssitost il souhaita de sçavoir qui luy donnoît ce bon conseil ; et comme on luy eust dit que c estoit le Roy, il demanda des le soir mesme son congé, prist le lendemain la poste pourgaigner sa maison* On ne sçait pas encore le mouvement secret de cet eloignement^ mais il faut qu*il y ait anguille sous roche, et qu'il ait parlé trop Ubrement au Roy, ou qu'il Tait favorisé en ses amourettes avec TArgencourt, et que la Reyne et Son Eminence Tayent ainsi voulu éloigner. Il y en a qui croyent que madame de Beauvais, qui Ta porté à cette charge, luy a ioûé ce mauvais tour, pour y porter le S' de Fromanteau; mais il y a fort peu d'apparence.

Le 29% le S' de St-Romain nous vint voir, et dans l'entretien nous sçeusmes qu'on a fait des almanachs en Flandres, où Messieurs Fouquet et Servien sont représentez à une table servie de plats de pistoles, de louys et de quart d'escus, et M"" le Cardinal au haut bout, qui empesche le monde d*y manger et d'y toucher, l'envoyant à l'hospital.M' Le Tellier (i) tourne la broche, et tire de temps en temps quelques lardons d'or qu'il donne au Roy. Le 3o*, par nos lettres de Hollande nous apprismes que la religion avoit servi de prétexte à la fuite de la princesse Louy se et qu'effectivement elle ne s*estoit retirée que pour cacher ce qu*elle aprehendoit

(4) Michel LetelUer, qaî fbt successivement conseiller au grand conseil, maître des requêtes, ministre de la guerre, chancelier et garde des sceaux. Né en 4603, mort en 4685. Bossuel fit son oraison funèbre.

que le monde sçeust. La princesse d'Oxolder estoit arrivée à la Haye pour y descouvrir tout ce mystère, afin d'empescher qu'on la priyast du pou* voir d'eslire les consuls de Bergue sur le Soom. Elle avoit voulu parler à la reyne, mais n'avoit pu obtenir audience ; et on croyoit qu'elle seroit obligée de demander des commissaires aux Estais pour leur déclarer le tout et se iustifier.

Ce mesme iour il fut donné arrest au Chastelet , par lequel il fut ordonné que le corps de Beck seroit trainé par la ville, 'pour estre ensuite attasché au gibbet. On a longtemps disputé avant de prononcer cette sentence, et les juges ont esté assemblés plus de dix à douze heures de suite à examiner Tenqueste. U y a au reste de quoy s'estonner que trois grands corps, comme estoient la Croix , Heyleusbergh et Fabrice , n'ayent pas arresté ce furieux , après le premier coup , et il faut qu'il y ait eu et bien de la timidité, et bien de la lourdise en des personnes qui autrement ne passent pas pour impertinentes. Cependant ils observent le mesme ordre à mourir, qu'il observa à les frapper ; car la Croix est mort le premier, comme celui qui avoit reçeu le premier et le plus rude coup; et Heyleusbergh, qui avoit esté frappé ensuite , vient d'estre enterré, et Werrer , qu'on nomme icy Ferrand, a esté condamné et abandonné des médecins. Cet accident est extraordinaire, et n'en a guère de pareil dans l'histoire , et si le bonhomme Hœust eut laissé beaucoup d'héritiers comme Beck, il n'en auroit bientost aucun , puis-

400 VOrAGB A PARIS.

qu'ils se destruiseot ainsi les uns les autres. Heyleusbergh estoit du pais de Cleve , et passoit pour fort honneste homme: eu mourant il a légué lOyOoo livres à la femme et aux enfants de Werrer, pour les dédommager en partie de la perte qu'il voyait qu'ils alloient faire de leur père, qui devoit bientost le suivre.

Le 3i', les mousquetaires revindrent de Mardicky en cette ville, ce qu'on prend pour une marque asseurée, que l'on n'appréhende [plus que les Espagnols l'attaquent.

Le I. de février, la mort du duc de Caudale ietta la plus part de la Cour dans ime très grande affliction. Mais personne n'en a esté plus touché que ]Vr le Duc d'Aniou. Il l'aimoit tendrement, et dès que la nouvelle arriva qu'il ne vivoit plus , il se retira dans sa chambre et le pleura, disant qu'il avoit perdu le meilleur ami qu'il eust. Il en a pris le deuil , et fut hier voir le duc d'Espernon et monsieur de Metz. U mourut à Lyon^ dimanche dernier, d'un flux hépatique, accompagné d'une fievreassezviolente.il laisse 700,000 Uvres dedebtes, et asi bien ordonné qu'on ne fistrien perdre à ses créanciers , qu'on croit qu'ils auront tous contentement du père, dès qu'il pourra agir et se r'avoir de sa grande affliction. Voilà cette illustre maison apparemment finie , car le père est marié à une femme de qui il ne peut avoir des enfants. On parle de retirer sa fille du couvent, mais on doubte 8i on le pourra , parcequ'elle a pris l'habit et fait

son dernier vœu-. S'il se veut résoudre à iuy faire espouser le nepveu de rEminence , on croit que le Roy employera tout son pouvoir à Rome , afin que le Pape Iuy permette de se remettre au monde; et on parle desia que M' le cardinal consentira à ce qu'il prenne les noms et armes de la maison d'Espernon. Mais on croit que le père le porte trop hauty pour vouloir perpétuer sa maison par un moyen si bas. Les Nanons seront sans doute celles qui profiteront le plus de ce malheur ; et ce bon seigneur, qui les aime si tendrement, va verser à pleines mainâ ses richesses dans leur maison. Il avoit desia commencé à leur en faire bonne part dès le vivant de son fils, car ayant mis en vente Plassac, l'une de ses meilleures Seigneuries et l'une de ses plus belles maisons , il a fait que Saint-Quentin, capitaine de ses gardes ^ qui en a espousé une, Ta acheté pour la somme de 4oo,ooo livres; et afin que son fils ne s'en formalisast point, il fit treuver de l'argent au dit Saint-Quentin, sous sa caution. Il y a quelque temps que cette adresse fut descouverte à l'occasion de la compagnie colonelle des gardes , qui Iuy appartenoit, à cause de la mort du S*^ de Veine qui en estoit lieutenant colonel : aussitost il la donna à Saint- Quentin ^ quoy qu'on Iuy en eust recommandé plusieurs autres. La Reyne Iuy en parla, et Iuy dit qu'on s'estonnoit de ce qu'il faisoit tant pour Saint- Quentin. Il Iuy respondit: « Il m'a bien servi, Madame, et bien que ie sois le plus pauvre

gentilhomme de France^si ie ne le rendois riche de

quarante mille livres de rente avant ma mort , ie mourrois avec regret. »

Le 2'^j en une visite qu'on rendit à M^ le Duc de TEsdiguieres , on sceust qu à la Cour on a voit enchéri par dessus la façon ordinaire de £sdre des loteries^ et qu'on y en avoit fait où il n'y avoit pas un billet blanc, tous estants remplis de quelque chose , tellement que ce traffic se rendra asseuré et sans aucune tromperie. Chaque billet couste cinq pistoles, et on court risque d'en tirer de cent et de deux cents, mais aussi on est en hazard de n'en tirer que d'une, que de deux , que de trois, et ainsi des autres. Ce commerce fait qu'il y a tousiours grand monde chez le Roy et chez la Reyne.

Il y a quelque temps qu'à l'apartement de celle cyy madame d'Olonne eust une envie qui luy a causé beaucoup d'ennuy, et autant que soufflet qu'elle ait eu de sa vie. On croira d'abord qu'on parle de quelque chose de semblable à cette application de main, dont l'honora son mari aux eaux de Bourbon , mais ce n'est rien moins que cela. C'est qu'estant à la chambre de la Reyne, elle y devint amoureuse d'un beau soufflet d'ebeine, qu'elle y avoit auprès de son feu, garni d'argent, et d'une peau d'Espagne ou de la frangipane si bonne , que la chambre en estoit toute parfumée, dès qu'on commençoit à souffler le feu. Elle ne parloit que de ce souffler, elle n'avoit bonne contenance que lorsqu'elle le tenoit, et elle ne se chauffoit bien que lorsqu'elle s'en pouvoit servir pour

faire flamber le feu. On la nommoit la souffleuse de la Reyne et la soufflettée de son mari, et chacun s^esgayoit sur cette fascheuse rencontre de Bourbon, et sur cette agréable inclination pour le royal soufflet. Elle la porta à former le dessein de l'enlever ; et sans aprehender le crime de lèse Maiesté, elle en rechercha les moyens. Elle en parla au marquis de Yardes (i) qui tout aussitost se chargea d'en faire le rapt. Il en espie l'occasion , et un soir que la Reyne estoit fort attaschée à son ieu, il mist adroictement le soufflet sous son manteau, sortit de la chambre, et le porta à madame d'Olonne qui le reçeut avec ioye et avec transport. Mais il ne luy dura pas beaucoup , car elle sceust dans peu de temps qu'il y avoit grand bruict pour le soufflet, et que la Reyne le vouloit ravoir. On vint mesme le luy demander de sa part quelques iours après, sur ce qu'elle avoit eu advis qu'il luy avoit esté enlevé en sa faveur. Elle nia de l'avoir, mais sur ce que l'on persista à le demander, elle fut conseillée de le renvoyer; ce qu'elle a fait; et voilà l'histoire du soufflet, qui fait qu'on la nomme la femme au soufflet; et Vardes, le marquis qui ne vaut pas un clou à soufflet, en fait de larrecin .

Le 3% on enterra Ferrand, hoste de la Fille dAnverSy par où le trio de ceux que ce désespéré

(4) François René du Bec^ marquis de Vardes, comte du Horet. Louis XIY, dont il avait été le favori, Texiia de la cour à cause de ses intrigues. Il mourut peu de temps après être rentré en grâce, en 4688.

de Beck avoit si mal marqués fut malheureusement achevé. Ce mesme iourM' le Premier prist la peine de nous rendre visite, et de nous faire offre de nous advertir quand le Roy danseroit son ballet, de nous y faire entrer, et de nous y faire donner place.

Le 4% on sceust icy que l'armée d'Italie avoit establi ses quartiers d'hyver dans le Cremonois et dans le Mantùan, et quele secrétaire du duc de Mantouë, nommé Bellissani, y estoit arrivé pour traitter à ce que l'on croit, de l'accommodement de son maistre, bien que l'on public que c'est pour vendre à IVT le cardinal le duché de Nevers. On commença aussi de s'apercevoir par les discours de ceux qui se meslent des affaires de Naples qu'elles n'estoient plus guère en vigueur que dans l'imagination de la reyne de Suéde et de celle de ftT de Guyse (i) : l'application de cette Cour en estant une assez bonne preuve, puisqu'elle est toute du costé de l'Allemagne et aux affaires du nord : estant certain qu'entre les autres causes de la retraitle à Vincennes, la délibération des ordres que Ton envoyeroit aux ambassadeui^ à Francfort, a esté l'une des plus apparentes, puisqu'apres qu'on y eust tenu conseil, on envoya icy le comte de Brienne, pour leur expédier un courrier avec

(1) On lit dans une dépêche de l'ambassadeur de Hollande, Paris, 28 janvier 4628 : « M. le mareschal de Turenne a esté visiter, par ordre de la Cour, la reine Christine de Suède qui demeure toujours à Fontainebleau ; et après son retour, on y a envoyé M. Chanut, pour conférer sur l'instruction de la Cour avec la dite reine, au lieu de M. le duc de Guise qui autrement avoit esté destiné. »

de nouveaux ordres. Et comme Ton veut deviner sur touty il y en a qui asseurent qu'à cause qu'on a iugé qu'en cette rencontre la connexité des intérêts de la Pologne avec ceux du roy de Hongrie, estoit trop grande pour pouvoir espérer de les séparer, il n'estoit pas à propos d'y envoyer, à sçavoir en Pologne, M' de Gramont.

On veut de plus qu'au conseil de guerre, qui y fut tenu en suite, et où M' de Turenne fut appelle, il fut résolu d'armer puissamment du costé du Rhin, et qu'il ne falloit pas que le roy de Hongrie y parust avec des troupes pour intimider les alliés, sans que de ce costé l'on ne fist monstre d'une armée capable pour les rasseurer. Sur ce fondement on parle de restablir tous les capitaines des vieux corps, qui avoient estes cassés, de faire 4^000 dragons, et de faire partir le plus promptement qu'il se pourra le duc de Wurtemberg. Il vist hier le Roy et ensuite W le cardinal, qui le doit traitter, et luy faire toucher les sommes qu'on luy a promises pour ses apoinctements, afin qu'il puisse paroistre en gênerai d'armée. On publie de plus que le Palatin levé, et que Cologne est dans les interests de la France. Il se voit des lettres qui portent qu'à Munick, W de Gramont dit à l'electrice de Bavière que si S. M. n'avoit pu la faire reyne, elle vouloit travailler à la faire impératrice ; et qu'elle respondit que si elle en avoit la couronne, elle la mettroit aux pieds du Roy, et cent vies, si elle les avoit. Quoy qu'il en soit de tous ces bruicts, il est très certain que les meilleures testes de ce royaume ne furent iamais

406 YOTâGE â paris.

plus longtemps ensemble, qu'elles le sont depuis trois ou quatre iours.

W Servien disne fort souvent avec Son £mi» nence, et ensuite ils sont enfermés deux ou trois heures dans son cabinet. Avant hier comme ils etoient ensemble, ils donnèrent ordre qu'on leur amenast un courrier qui ne faisoit que d'arriver. Besemeau, capitaine des gardes de S. M., le fut quérir et l'amena en une estrange posture. Il n'avoit que des pantouffles aux pieds, un pantalon de chamois, et une chemisette de deux couleurs , blanche et rouge. En cet équipage il traversa toutes les chambres de W le cardinal pour arriver à son cabinet, et en passant au travers du monde, pour n'estre pas reconnu, il enfonçoit son chappeau, et en abaissoit les bords. Nous ne croirions pas cette droUerie, n'estoit que le S' des Minières nous a asseuré qu'elle est très vraye, et qu'il estoit à l'antichambre de Son Eminence lorsqu'on amena cet homme, et qu'il ne se peut imaginer qui il estoit, ni d'où il venoit.

De 5% le comte de Guiche fut receu mestre de camp du régiment des gardes. La cérémonie se fit hors de la ville, derrière les Incurables, où le régiment estant rangé en trois bataillons, le marquis de Fourvilles, lieutenant de la colonelle, représentant le ducd'Espernon, qui depuis l'affliction de la mort de son fils tient le lict, prit le comte de Guiche par la main et le mit à la teste dudit régiment, commandant aux soldats de le recognoistre pour leur mestre de camp, et de luy obéir en tout

FÉyRIERI658. 407

ce qu'il leur commanderoit. Us respondirent tous avec des voix d'acclamation et de yivat. Ce comte portoit ce iour là un iustaucorps de veloux noir si riche, que iamais on n'en a veu de plus beau ; la broderie dont il estoit tout couvert, n'estoit que d'or et d'argent traict; les boutons estoient de mesmeque ceux que l'on nomme icy à ferlusche ; il y avoit pourtant cette difFerence que ceux cy ne sont pas de soye, et que les autres sont d'or massif, mais si bien travaillés et ouvragés, que la main d'un peintre n'eut sçeu mieux réussir avec son pinceau^ que l'aiguille du brodeur Fa fail sur cette casaque : aussi a-t-elle cousté deux mille escus.

Le 6', nous reçeusmes nos lettres, par lesquelles on nous marquoit que l'ambassadeur d'Espagne avoit fait de grandes reiouissances pour la naissance du prince d'Espagne. Outre ce que l'on a accoustumé en ces occasions, qui est de traitter les plus apparents de l'Estat, de faire des feux de ioye, et de donner à boire au peuple par du vin que Ton fait couler en forme de fontaines, il y adiousta la libéralité de ietter de l'argent au peuple. Mais il fut si malheureux ^a cette rencontre, que celuy qu'il fit ietter se treim faux, et que le monde en murmura, disant qu'il ne falloit non plus se fier à Targent des Espagnols qu'à leurs paroles (i)- U

(4) Ce fait est mentionné dans la correspondance de M. de Thou. « J'envoye à Votre Éminence, écrit-il à Mazarin^ une inscription latine qui a esté faite par un homme qui est présentement dans ces provinces, et dont je fois mention dans la despeche de M. de

s*en excusa sur celuy qui Tavoit faict battre, mais il y a pourtant de sa faute, de n'avoir pas eu un homme afBdé en une occasion si importante.

Le 7*, nous apprismes par les lettres que le S' de Reede avoit escrites de Madrid au S' de Brunel, que le prince d'Espagne ne se portoit guère bien et que la ioye qu'on avoit eue de sa naissance, pourroit bien estre courte, puisque l'on craint qu'il ne vive pas longtemps ; que la première sortie que la reyne avoit faite après ses couches, avoit esté pour entendre messe, et que là elle avoit consacré son fils à Dieu. Nous ne sçavons quelle est cette cérémonie, ni comment tout s'y est passé, mais elle pourroit bien estre exaucée, et perdre en offrant, ce qu'elle souhaite tant de garder.

Le 8', il y eust grand bal chez le mareschal de l'Hospital, où le Roy et Monsieur vinrent en masque. Mademoiselle y parut aussi en ce mesme estât, avec quatre ou cinq femmes ou filles de sa suite. Les suisses du Roy qui estoient à la porte, n'ont iamais esté si insolents qu'ils le furent ce soir là; sur ce que Carnavalet s'estoit mis en colère contre eux de ce qu'ils laissoient entrer trop de monde, ils refusèrent la por^à tous ceux qui se presentoient. Il y eut mesoiMles dames parées et

Brienne (*), sur cette distribution de monnoye fausse que M. de Gamara a faite, ou à dessein ou par la faute de ses gens, le jour de son feude joye. Je l'ay jugée digne de luy pouvoir estre envoyée, et je m'assure que M. de Bautru dans la sévérité de son jugement ne la rebuttera pas. » (Dépêche du 7 février 4658.)

V) H. Morus, dont il est qnesUon plas baut, page ikU.

invitées^ qui furent obligées de s'en retourner. Cette confusion fit que nous nous retirasmes avec quantité d'autres personnes, qui estants entrées ressortirent, voyant que la sale n'estoit pas assez grande pour tant de monde, et qu'on n'y pouvoit estre qu'avec beaucoup d'incommodité, et sans aucun plaisir. Cependant on dit qu'il y fut magnifique pour le Roy et pour la Cour, car au milieu du bal on lui donna une superbe collation qui sous ce nom eut tout ce que peut avoir un beau et grand souper. Il y avoit des plats qui revenoient à quatre cents escus, et s'il faut ayder l'hyperbole et suivre le bruict commun, il en cousta ce soir là à M' de l'Hospital, pour une si belle feste, dix ou douze mille escus.

Le lendemain 9", M*" le chancelier enchérit sur toute cette profusion. Il donna un bal, où pour la quantité de lustres qu'il y avoit en sa sale, en sa galerie et en toutes ses chambres, on eust dit qu'il avoit voulu monstrer qu'il y avoit moyen de produire icy bas une lumière qui au milieu de la nuict pouvoit faire voir une clarté aussi grande que celle du soleil. Avant que le Roy yîarrivast, il recevoit lui-même les dames, les faisoit passer de la sale du bal en sa galerie, et de là en ses chambres, et à chacune en un endroicl il faisoit présenter des limons doux, en un autre des bassins où dans de beaux vases de porcelaine il y avoit de toutes sortes de confitures et de fruicts exquis, aussi bien que dans les bouteilles de tous les breuvages les plus agréables. Apres qu'il eust ainsi receu toutes les in-

4ie VOYAGE A PARIS.

vitéesy et qu^il leur eust fait parcoarir sa maison pour leur en faire voir toute la magnificence (i ), le bal se commença à l'arrivée du Roy. Sa Maiesté, comme de raison, dansa la première avec la princesse d'Angleterre, et ensuite Monsieur avec Mademoiselle. Tout j estoit extrêmement paré ; on n Y vist presque point de canons, la plupart des hommes de la Cour estoient en iartieres, et portoient.des habits de veloux noir plein. Celuy de Monsieur esblouîssoit la veué, il estoit tout couvert de perles et de diamants assemblés en forme de boutons à ferluche ou en broderie. Le marquis de Tardes estoit gentiment accommodé ; il avoit un pourpoint de satin couleur de chair, chargé d'une dentelle d'un gris si blanc qu'on eut dit qu'elle estoit d'ai^ent : les chausses estoient d'un veloux noir plein, [et chamarrées de la mesme dentelle, sous laquelle il y avoit du satin de la couleur du pourpoint. Tout cecy faisoit un assez bel effet et on iugea cet adiustement assez mignon, aussi bien que celuy du nouveau marié, le comte de Guicbe : il estoit aussi de veloux noir plein comme les autres, mais l'adiustement estoit tout de perles au

(4) Vh^UÀ du chancelier Séguier était situé entre les rues du Bouloi et de Grenelle-Saint-Honoré; il porta successivement les noms d'hôtel de Gondé, de Soissons et de Montpensier. Pierre Séguier en devint propriétaire en 4633 et y fit des agrandissements ecmsidérables. On y remarquait, dit M. Ghéruel H, une riche bibliothèque, une chapelle et des galeries que Simon Youet avait ornées de peintures. Au xvti* siècle, il prit le nom d'Hôtel des Fernies sous lequel il est encore connu aujourd'hui.

(*) IntrodncUon au Journal (VOlUvier d'Ormesson, page 113.

milieu d'une broderie de jés blanc, et de loin il s'en formoit un très bel esclat. A tous ces habits il y avoit de grandes iartières, qui en façon et en dentelles coustoient plus de cent escus ; et ce qui fut le plus surprenant , est que la pluspart des hommes avoient des gants garnis dedans et dehors, à la façon des femmes, et chargés de perles et de diamants cousus au ruban , pour ceux qui en aToient sur leurs habits.

Les femmes y parurent aussi dans un esclat extraordinaire ; mais celles qui estoient purement de la ville et des gens de robbe, y estoient aisément remarquées par la différence qu'il paroissoit aux yeux les moins délicats, qu'il y avoit entre elles et celles de la Cour. On eust dit à leur port et à leur air qu'elles n'en estoient que les filles de chambre. La femme du marquis de Yardes, qui est fille du président Nicolaï (i), fut de celles qu'on remarqua n'avoir pas encore acquis ce ie ne sçay quoy de grâce et d'entregent que donne la Cour et le grand monde.

On prit garde que pendant qu'on dansoit, le Boy entretint touiours la comtesse de Soissons, qui estoit auprès de luy. Cela pourtant n'empescha pas que la petite Argencourt ne luy fist un petit souris, toutes les fois qu'elle dansoit et qu'elle faisoit ime révérence à Sa Maiesté ; mais ce grand prince n'y correspondit iamais par le moindre mouvement

(4) Antoine Nicolaï, seigneur de Goussainville et dlvor, premier président de la Chambre des comptes de Paris, mort le 4« mars 4666.

de visage un peu favorable ; ce qui fait iuger qu'à présent que la comtesse de Soissons est relevée de couches , et plus grasse que iamais (car pour belle, elle ne l'est aucunement), elle retient et possède toutes ses affections. Pendant tout ce bal, Monsieur parut peu gay ; il estoit entre Mademoiselle et la Princesse d'Angleterre , et ne se peina guère à les entretenir : ce qui fit remarquer qu'il n 'estoit pas dans son élément, et que s'il eust esté auprès de madame de Gomminges, ou de quelque fille de la Reyne, il en auroit usé autrement. Au milieu du bal , on donna au Roy une magnifique collation de celles qu'on nomme ambiguës et qui peuvent passer pour des festins, où il ne manque rien, bien qu'ils ne soient qu'à un service. £n cette rencontre la feste fust un peu troublée, car le marquis de Coaslin, petit fils du chancelier (i), voulut disputer au comte de Guiche l'honneur de donner la serviette au Roi ; il se fondoit sur ce qu'il estoit comme fils de la maison , et que l'autre n'y estoit qu'allié. Le comte de Guiche l'emporta pourtant sur ce que c'estoit pour luy que se faisoit la feste, et que sans faire tort au marquis de Coaslin , il est en une autre considération que luy, tant à cause des mérites et grands services du mareschal de Gramont , son père, que pour ce qu'il vient d'estre reçeu

(4) Né de Pierre-César du Cambrent, marquis de Coaslin, colonel-général des Suisses, et de Madeleine Séguier qui épousa en secondes noces, en 4644, le chevalier de Boisdauphin, un des fîU de la marquise de Sablé.

à une charge qui luy donne rang à la Cour.

Le io% nous fusmes à la foire, et y vismes Monsieur, Mademoiselle et la comtesse de Soissons, qui y iouërent trois cents pis tôles en bagatelles.

Le II*, les ad vis de Flandres portoient de grandes plaintes contre les troupes de M' le prince de Condé, qui ont pillé et ravagé quantité de villages du Brabant où on les avoit logées en quartier d'hyver.

Le 12®, ritalien que nous avons à nostre table, et qui est le député de ceux avec lesquels cette Couronne a intelligence au royaume de Naples, s'en expliqua d'une façon qui fit iuger que le dessein n'en estoit guère moins qu'avorté. Il se plaignit de l'imprudence de ses confrères , mesme de la trahison de quelques uns qui en ont tant escrit et tant parlé, qu'ils ont donné moyen aux Espagnols d'en descouvrir la mine avant qu'elle fust preste à iouér. On ne laisse pas de continuer l'armement de Toulon , et d'asseurer que quelques vaisseaux Anglois le doivent ioindre. Le duc de Mercœur, qui doit venir en Cour pour s'y mieux instruire de ce que Ton veut faire de cette flotte, a eu ordre d'aller auparavant à Kismes pour y chastier les séditieux ; mais on croit que l'affaire sera accommodée avant qu'il ait assemblé assez de troupes pour leur faire du mal.

Le i3% le S' des Minières nous vint voir, et nous dit qu'il partiroit bientost pour la Hollande. Il a

enfin eu ses expéditions y et s'en va en pour les interests des couronnes de France et de Suéde. Bien que les ministres de celle cy veuillent £ûre aprehender à ceux de celle là, que le roy de Suéde se treuvera obligé de traitter avec la maison d'Âustriche si Ton ne l'assiste puissamment et promptement , et qu'ils publient que Slippenbach a esté envoyé au comte Curtz, chancelier de l'Empereur, pour conférer avec luy, on n'en veut rien croire icy et l'on tient tout ce discours pour une feinte.

Le i4*, le baron de Su, beamois, brave, beau et riche gentilhomme, fut tué pour un assez maigre suiet. Il logeoit avec une personne de condition, et se treuvant dans une sale commune, l'un voulust qu'on y fist du feu^ et l'autre ne le voulust pas. Le feu y ayant pourtant esté allumé, ils s'y chauffoient tous deux, et comme l'un voulust y ietter un fagot, l'autre ne le voulust pas, et la dessus ils se querelerent, sortirent, se rencontrèrent auprès de l'hostel de Soissons et s'y battirent. Le baron y fut tué, ayant reçeu un coup au travers du gosier et un autre tout au travers du cœur. Son corps fut porté par ordre de la justice au Chastelet.

Le lô"", nous sceusmes de bonne part que l'armement de Toulon reprenoit feu, et qu'on y avoit envoyé le chevalier de Folleville , avec ordre de le presser ; ce qui fait d'autant mieux croire que le dessein sur Naples n'est pas tout à fait eschoiié , puisqu'on y employé cet homme qui a esté l'un

FÉVRIER 4 6&8. i45

des principaux chefs de la dernière tentative qu'y fit le duc de Guyse (i).

Le 17®, le parlement donna arrest pkr lequel il fut ordonné que, suivant la rigueur des edicts, le corps du baron de Su seroit trainé par les rues, si{r une claye. Par où Ton voit qu'on ne pardonne plus en cette sorte de crimes; et si Ton en use tousiours de mesme, on pourra espérer qu'un mal qui avoit esté creu sans remède, sous tant de grands et sages rois, en aura treuvé un dans la ferme resolution qu'a prise celuy cy de punir sans exception tout ce qui aura la moindre apparence de duël.

Le i8', lesieur deSaponnet, qu'on nous avoit asseuré avoir esté tué devant Montmedy, nous vint voir* Nous ne pusmes d'abord nous imaginer que c'estoiHuy, et peu s'en fallut que nous le prissions pour quelque fantosme qui se venoit présenter à nos yeux ; mais il nous tira bientost de doute, en nous disant que s'il n'estoit pas mort , il en avoit couru grand risque, puisqu'il avoit esté si dangereusement blessé que les chirurgiens Favoient abandonné^ et que sur ce preiugé, on l'avoit fait passer pour mort.

Le 19% on résolut icy de faire partir la pluspart des compagnies des gardes^ François et Suisses ,

(4) Le duc de Guise, en 4647, avait pris une grande part à la révolte des Napolitains contre l'Espagne, et avait été mis à la tête de rinsurrection ; après avoir d'abord défait les troupes de Don Juan> il fut fait prisonnier et conduit en Espagne d'où il ne revint qu'en 4652.

pour les ietter dans Mardick et autres villes frontières, pour prendre la place de celles qui y sont et que l'on veut en tirer, afin qu'elles ayent temps et Jieu de se rafraischir. Dans le dessein qu'on a de mettre en campagne de bonne heure une belle et puissante armée, on parle de donner de l'argent aux officiers pour faire leurs recrues ; mais afin de les obliger à avoir tout leur monde effectif, on s'advise d'un assez ioli moyen et tout à fait de chicane, qui est d'obliger les officiers, par corps et devant notaire, d'avoir 5o hommes pour l'infanterie, et 3o pour la cavalerie.

Le 20*, le temps commença à se radoucir, après qu'une quinzaine de iours il avoit fait un si grand froid que de mémoire d'homme on n'en avoit senti un pareil. Aussi la Seine en a esté prise en trois ou quatre iours, et on a veu du monde qui l'a traversée d'un bord à l'autre en passant dessus la glace qui avait arresté son agréable cours. Les lettres d'Avignon portent que le Rhosne y a aussi esté pris, et que le Vice-legat en avoit passé le premier bras en carrosse. On escrit d'Amiens que les neiges y ont esté de la hauteur d'un homme; qu'il y cstoit tombé de la gresle d'une si horrible grosseur, que ceux qui en avoient esté frappés estoient morts ; que quantité de personnes, s'estant retirées dans une maison pour se sauver du grand débordement des eaux, y avoient esté noyées ; et qu'on y avoit veu de si espouvan tables esclairs et ouï un si effroyable bruict de tonnerre , qu'il sembloit qu'on fust à la fin du monde. Cependant ce froid

n^a pas esté seulement extrême, mais il a esté aussi malfaisant et mortel. Outre quantité de courriers qui en sont morts, on a nouvelles qu'un officier aux Gardes revenant de Mardick sur un brancard, dont son indisposition l'avoit obligé de se servir, estoit mort de froid en chemin où il fut abandonné par ses porteurs qui prirent Tespouvante de quelques cavaliers qu'ils croyoient estre un parti des ennemis. Il se nommoit Trassi, et est nepveu de celuy qui a servi de lieutenant-général.

Le 21*, Wr le Premier, pour s'acquiter de la promesse qu'il nous a^it faite de nous faire entrer et placer au grand ballet du Louvre, nous envoya le S' des Champs pour nous en renouveler l'offre dès le matin, et nous donner le rendez-vous au Petit- Bourbon sur les quatre heures du soir. Il est impossible de croire combien il y avoit d'embarras et de foule. Apres avoir passé diverses portes, toutes gardées, nous entrasmes enfin à la sale où on danse. Il nous fallut attendre près de trois heures, et c'est asseurement un assez maigre diver» tissement pour qui en a veu de pareils. Aussi est-il assez surprenant que le Roy y en treuve un si grand à le danser si souvent, car il semble qu'il s'en devroit lasser.

11 y a quelques entrées qui sont assez belles , mais il y en a aussi de fort mauvaises. Celle des Géants et des Nains est l'une des plus sottes; et des bonnes il n'y en a que celle des Baladins ridicules, qui véritablement par le grotesque des postures est tout à fait divertissante. Celle

des quarante mousquetaires , dont vingt entrent les premiers , font Teiiercice et ensuite attaquent une barricade, se battent contre vingt autres, et accordent leurs tambours, leurs fifres et le clique •> tisde leurs armes avec l'harmonie des violons, est sans doute Tune des meilleures. Celle des Maures et de la Princesse de Mauritanie est merveilleuse. On y voit cette Princesse qui est la fille de Ver pré, que nous avons eue en Hollande^ y faire admirer son adresse par une chacone qu'elle y danse si iustement qu'on diroit qu'elle est allée l'apreudre en Afrique, où elle a estée invent^. C'est la dernière entrée, et où il y a grand concert de voix et d'instruments de toutes sortes, et on peut dire qu'on Ta rangée ainsi à la fin pour ^u'on se retire sur un si bon mets et qu'on oublie tous les mauvais qu'on a servis.

Le lendemain 22% il y eust grand bal chez Monsieur et grande collation. On y vist quantité d'habits de veloux noir plein. Celuy du marquis fie Vardes fut le plus appreuvé; il estoit d'un pou)rpoint de moire aurore tout couvert de dentelli noires fort claires, et sur les chausses il y avoit del bandes aurores au costé et de la denteUe au-des* sus. Le comte de Moret y parut aiusté d'une manière qui n'agréa pas. U avoit un habit avec une dentelle grise, couleur de feu et noir, et le manteau doublé de panne couleur de feu. Cette bigarrure fut tout à fait condamnée et passa pour ridicule et rude. La pluspart des autres habits estoient ou de beau drap gris, avec des boutons à ferluche

FËYRIER 4658. 419

et de la guîppure, ou de belles vénitiennes. On en a à présent d'une nouvelle façon et tout à fait ad* mirable.

Le ^3®, on donna audience aux députez de nostre religion (i). Le S' des Fontaines, gentilhomme de Poictou , porta la parole. Le Roy les ouït à huis clos, afin qu'il ne semblast pas qu'ils eussent droit de deputation et qu'ils fissent un corps à part dans l'Estat. S. M. reçeut leurs cahiers et dit qu'elle entendoit que l'Edict de Nantes fust observé (a). On les a donnés à examiner au chancelier M' Seguier, et nonobstant sa haine invétérée contre les Reformés, il y verra qu'ils n'ont rien innové, et qu'on a faussement supposé qu'ils ayent £ait

(4) On lit dans une dépêche de ^ambassadeur de Hollande, datée de Paris le 8 mars 4658 :

ff Les députez des Esglises reformées de toutes les provinces de France ont enfin après une longue attente en cette ville obtenu du Roy leur audience, ou estants admis ils ont faict leur harangue et présenté leur cahyer qui consiste en quantité de plaintes de l'iDobservance et contravention de TÉdit de Nantes. S. M. les a bien receus et leur a faict promettre par la bouche de M. le chancelier l'observance du dit Edict et qu'il leur en feroit rendre justice, louant en outre leur fidélité qu'ils ont montrée durant les inconvénients du royaume et les admonestant d'y continuer et d'accroistre. La modération et sage conduitte de M' le cardinal y a beaucoup contribué, et on Testime fort. Les Estais de Languedoc estants présentement assemblés ont îcy envoyés des députez extraordinaii«s avec ordre de se ioindre à ceux de Nismes et de Lunel pour obtenir conjoinctement une amnistie générale de ce qui s'est naguère passé es dites villes touchant l'élection des consuls suivant les coustoines anciennes, et qu'estant accordé cela donnera beaucoup de repos tant à eux qu'aux autres provinces voisines. >

(â) Cet édit fut révoqué en 4685. On sait qu'il avait ét6reii4u par Henri IV en 4598, et qu'il reconnaissait aux protestants la liberté de leur culte et l'égalité des droits €Îviib«tp(i1it9qties.

bastir des temples qui ne soyent dans TEdict, puisque si on le suivoit , il en faudrait restablir une bonne quantité de ceux qu'on a démolis pendant la vie du feu Roy.

Le 24*) il n'y avoit presque compagnie où Ton ne parlast de Tarrivée de la reine de Suéde en cette ville (i) 9 mais si diversement, que quelques-uns, qui ne pénètrent pas fort avant dans les affaires de l'Estat, vouloient qu'elle n'y fust venue que pour voir le ballet du Roy, la foire et la grande Comédie italienne que la bande de cette nation a préparée, et où Ton verra ce qu'elle sçait faire en cette sorte de récréation, tant pour les machines que pour la musique. Mais ceux qui vont au sens mystique asseurent que le ballet, la foire et la comédie ne sont que le prétexte de la véritable raison qui l'amène icy, et que tout va à une conférence finale et de toute la cabale touchant l'entreprise de Naples ; et nous oserions en croire quelque chose, parce qu'on en remarque une espèce de preuve aux discours de nostre Italien, qui est le chef de l'intrigue estant député de la part de ceux qui gemis-

(4) On lit dans la correspondance de Tambassadeur de Hollande, Paris, ^^' mars 4658:

« La reyne Christine de Suéde arriva enfin de Fontainebleau en cette ville dimanche dernier et logea au Louvre, dans une grande partye de Tappartement de M' le cardinal. Le ballet du Roy fust remis pour cela jusques au lundy S5« et mercredy ensuitte fust encore donné un autre bal exprez chez M» de la Basignière, trésorier de Fespargne, ou le Roy, Monsieur, Mademoiselle et touts les autres grands delà court y vindrent en masque. La reyne Christine prend plaisir de voir les oomedyes, elle attend maintenant que la foire Saint-Germain soit finye. Elle fust lundy dernier en une longue cmiférence avec Son Eminence. »

sent en ce royaume*]à sous le ioug de rEspagne. Il est certain que l'on ne sçait comment adiuster les ducs de Guyse et de Mercœur pour cet employ, chacun d'eux prétendant d'y avoir droict ; et bien que Son Eminence fasse tout son possible pour en exclure le premier , elle ne peut ^n venir à bout. On fait des levées en toutes les villes du royaume, et l'on veut mettre les régiments de cavalerie à dix compagnies, afin qu'ils puissent former de bons escadrons.

Jje aS*, nous vismes rouer à la Croix-du-Tiroir deux de cette maudite race de Sarasins j qu'on nomme icy communément bohèmes. Us estoient douze qui voloient hardiment autour de cette ville, qui deroboient les petits enfants, qui enlevoient les calices des églises et qui faisoient mille maux de cette nature. On les a enfin pris, et après en avoir exécuté les plus coupables, on doit envoyer les autres aux galères.

Le a6% madame Fabert (i) fit voir icy une lettre de son mari qui port oit que durant douze heures on avoit veu à Sedan, à Metz, à Verdun et en quantité de places de la Lorraine, des comètes de diverses formes : les unes representoient des canons ardants et bruyants, les autres des tambours battans, quelques-unes des dragons, des verges et des fouets, le tout accompagné d'esclairs et de tonnerre. Le 7® du courant il a aussi fait icy de grands

(4) M. Fabert, fait maréchal de France en 4654, et mort en 4668, était gouverneur de Sedan.

aa VOYAGE A PARIS.

esclairs que plusieurs personnes asseurent d'avoir veu, et d'avoir oûy tonner en plein midy. La pro« gnostique ordinaire de tous ces fascheux signes n'est iamais advantageuse aux Estais ; puisque nunquam incurie micuU divus cometa.

Le 27*. Par Iç dégel il se forma icy un grand déluge y et la rivière déborda de telle façon que nos plus belles rues, les plus grandes et les plus fréquentées, comme sont celles de Saint-Martin , Saint-Denis, Saint-Antoine et plusieurs autres, furent remplies d'eau en beaucoup d'endroicls. On n'y peut aborder la pluspart des maisons qu'en bateau, et au lieu d'entrer par la porte, on est souvent obligé de passer par les fenestres.

Mais cette incommodité vient d'estre suivie d*un fort grand malheur, puisquela violence de l'eau enleva cette nuict une partie du Pont-Marie. Il servoit de passage à l'isle Nostre-Dame, et avoit sur les deux costez de belles maisons où demeuroient quantité d'artisans. Quelques arches se sont fendues en deux et sont tombées de telle façon et si nettement qu'on diroit qu'on a apporté de l'art à faire cette séparation : :22 maisons en sontperieset abismées dans l'eau avec un tel fracas et un tel bruict, que toute l'isle et tous les lieux circonvoisins en ont esté alarmés et croyoient estre enveloppés dans la ruine. Elle a surpris une partie de ceux qui habitent ce pont, et oja tient qu'il y a eu près de 1:20 personnes de submergées; et comme dans lès malheurs il arrive souvent quelque chose qui occupe ceux qui cherchent plus à s'en divertir qu'à

s'en affliger, on raconte qu'il y eust un gros clerc de notaire logé au bout du pont, dont la maison se fendit en deux et le lîct où il couchoit fut ietté dans la rué sans qu'il en sentist rien tant il dormoit profondement , qui fut tout estonné de se treuver à son réveil ainsi couché au milieu de la rue et de tant de ruines et de débris. L'accident du nouveau marié est plus moral , puisqu'il a ioinct en un mesme temps ce que cet ancien treuvoit de bon au mariage, le premier et le dernier iour. Il n'y avoit que deux ou trois heures qu'il estoit couché avec son épouse, et il fut obligé de se lever au bransle de son lict et de toute sa maison et de se sauver en chemise : sa chère moitié y est perie et il s'est treuvé vef et marié en moins d'une nuict.

Un carrosse de masques qui y passoit à l'heure de cette ruïne, et qui peut-estre l'avança de quelque moment, y est péri ; et, s'il faut en croire tout ce que Ton en dit , un autre carrosse qui le suivoit y treuva sépulture lorsqu'il cherchoit quelque bal pour son divertissement. Cet accident a tellement estonné tous les surpontîns, que ceux qui habitent le pont au Change ont tous desemparés. Le ff Bouilly nous a dit cette après disnée, en une visite qu41 nous a rendue, qu'un carrosse s'est abismé en la rue Saint-Denys, une cave qui estoit sous la rue s'estant enfoncée.

Le 28®, on fit voir pour la seconde fois le grand ballet à la reyne de Suéde en toute sa pompe, c'està-dire qu'il y eut ensuite grand bal et bonne colla-

4t4 VOYAGE A PARIS.

tion. Elle estoit assise à la droite de la Reyne, et à chaque fois que le Roy dansoit elle faisoit des exclamations et disoit tout haut qu'il ne se pouvoit rien de mieux. Elle loge au Louvre à Tapartement de W leCardinaly qui s'est retiré eu une chambre qu'il a au bout de sa galerie , c'est-à-dire fort à l'estroity afin qu'elle ait suiet de croire qu'on s'attend à ce qu'elle ne fasse icy grand seiour. Cependant elle s'y plaist fort et tesmoigne d'estre fort satisfaite des divertissemens de nostre carnaval.

Le 2^ de mars, la mort du marquis de Bellebrune^ gouverneur de Hesdin, l'une des meilleures places de l'Artois^ et à la prise de laquelle M^' de la Milleraye eust le baston de maréchal que le Roy lui donna sur la brèche, fit que le S' de laRivière(r ), qui en est lieutenant du Roy, envoya ici le S*^ de la Fargues, son beau-frère, qui est maior, pour en demander le gouvernement et représenter ses services.

La Fargues n'oublia rien de tout ce qui estoit des interests de son beau-frère et des siens, adioustant qu'au cas qu'on le voulust vendre, ils en donneroient cent mille escus, et que si l'on n'acceptoit cette offre et qu'on les voulust priver de l'honneur d'y servir aussi bien le Roy qu'aucun autre qu'on y pust mettre, on leur donnast trois cent mille escus de recompense, tant pour eux deux et la garnison que pour la vefve du défunt , qui avoit autrefois

(4) Voir la note au bas de la page 468.

acheté cette charge deux cent mille francs. La cour ne s'estant expliquée sur aucun des deux partis qu'on proposait, donna le gouvernement au comte de Moret. La Fargues en estant adverti , prit la poste et le devant^ et dès qu'il fut dans la place, travailla conionctement avec son beau-frère à gaigner la garnison (i) : s'en estant asseurés, ils ont traitté avec le mareschal d'Hocquincourt (p), qu'ils sçavoient estre mescontent, hardy et entreprenant. Il n'estoit qu'à quelques lieues de là, et ensuite de leur traitté , ils l'ont reçeu dans la place où il a porté :200,ooo livres, en a distribué une partie à la garnison, a refusé la porte au comte de Moret, et a escrit à W le Cardinal qu'il se ressouvienne que c'est luy qui l'a ramené en France, qu'il luy promist alors un bon gouvernement, qu'il a attendu longtemps qu'il luy tinst promesse, qu'il s'en presentoit une belle occasion, puisqu'il estoit dans Hesdin, et qu'il le prioit de luy en donner le gou-

(4) Ils demeurèrent maîtres de la place pendant deux années. Ce fut Olivier d'Ormesson, alors intendant de Picardie, qui fut chargé de les mettre à la raison, et en mars 4660 il fit rentrer la place sous Pautorité du roi. Loret en parle en ces termes dans sa Muze historique :

Et ce magistrat d'importance, Qoi da pays a l'intendance, D'Ormesson qui dans maint employ  dignement servy le Roy, Et fort prisé dans la contrée, Y fit samedy son entrée, De la part de Sa Majesté, Avec grande solennité.

(2) Charles de Mouchy, marquis d'Hocquincourt, maréchal de France en 4654, mort en 4658. Olivier d'Ormesson rapporte qu'il avait vendu en 4 643, sa charge de grand-prévôt de France à M. de Sourches, moyennant 430,000 livres.

Les sleors Fargaes et la RiTière,

L*an et l'autre gens de rapière,

Qal commandoient dedans Hesdin

Le soldat et le citadin.

Dont ils s'estoient rendus les maîtres;

En ont, dit-on, tiré leurs guestres,

Moyennant abolition

De crainte et de punition ;

m yOYAOB A PARIS.

▼ememeni, l'assearanl quHl le conserverait pour le service du Roy. Il est aisé à iuger quHl importe de beaucoup à Tauctorité du Roy qu'on ne se pourvoye ainsi de cette sorte d'employs. Mais on ne sçait encore quels remèdes on y apportera, Taffaire estant délicate et qu'il £aut manier doucement, de peur que ce mareschal n'appelle les Espagnols et M' le Prince, bien qu'on sçache qu'il a desia refusé de grandes et belles offres qu'ils luy ont fait faire. Aussi n'auroit-il iamais parmi eux: ce qu'il a icy. Sa femme et son fils se sont Tenus ietter aux pieds du Roy et protester qu'ils ne trempoient point dans cette entreprise : et pour en donner une marque asseurée, ils ont déclaré qu'il avoit icy 5oo,ooo livres chez divers particuliers, que la cour a arrestés et fait saisir. Il est pourtant incertain si Ton a treuvé toute cette somme, puisqu'on asseure qu'il en avoit tiré et mis à couvert la meilleure partie «

Le 3", il arriva icy un courrier du duc de Mantoue, qu'il y envoyé pour traitter d'accommodement, mais on ne luy veut pas accorder la neutralité qu'il demande, et puisqu'il a«pris les armes contre la France , on veut que pour estre bien avec elle, il tourne tout à fait casaque.

Cependant son pais se ruine de fond en comble, et les troupes françoises y iouïssent d'un riche quartier d'hyver. Us demandent à la ville de Mantouë mille escus par iour pour permettre qu'on luy porte ses nécessités : ce qui a fait qu'on a fermé toutes ses portes hors celle par où l'on va à

MARS I65S. m

Vérone. On asseure que l'on fera passer les Alpes à dix mille hommes de recreuës pour cette armée, et qu'elles commenceront à filer aussitost après Pasques.

Le 4*. Ayant fait ce iour-là quantité de visites sans avoir rencontré personne , nous fiismes chez W le Premier pour le remercier de ce qu'il nous avoit fait entrer au grand ballet. Nous ne l'entre^ tinsmes pas longtemps, parce que, outre qu'il est extraordinairement froid , il est dans un employ qui ne luy donne guère de loisir et qui ne lui permet pas de recevoir de longues visites de ses amis*

L'apres-soupée nous courusmes les bals, et fusmes à celuy de madame desReaux, qu'on n'a« voit pas encore commencé, et nous nous y treuvasmes pour y danser au bransle. Nous ne nous amuserons pas icy à descrire la beauté de madame des Reaux, mais nous dirons seulement qu'il n'y en avoit pas une qui luy fust comparable et qui eust plus d'esclat. Nous nous y divertismcs assez bien, et après nous en estre retirez, nous fusmes voir celuy du baron de Langlure, N'y ayant aucune connoissance, nous n'y dansasmes point, mais nous y vismes danser à des masques une entrée de ballet qui s'en acquittèrent si bien et avec tant d'adresse et de iustesse, qu'on peut asseurer qu'il n'y en avoit point au ballet royal qui la valust.

Le 5®, quiestoitle mardy-gras, nous fusmes, de mesmeque l'année passée, nous pourmenerau cours Saint-Antoine pour voir finir les folies du carnaval ; mais il y avoit une si horrible confusion de

iU VOYAGE A PARIS.

carrosses, et de plus de trois mille, que nous ne pusmes iamais gaigner la porte. Nous vismes pourtant quantité de masques tant à pied qu'en carrosse et à cheval, qui estoient assez gentiment aiustés. L'apres-soupée nous voulusmes courir les bals, mais comme nous estions sur le Pont-Neuf, une soupante se cassa au carrosse et nous empescha d'exécuter le dessein que nous avions pris. Ce soir*] à toute la Cour se partagea par bandes, et laReyne, le Roy, Monsieur, Mademoiselle et nostre reyne Christine furent chacun à part courre les bals. Son Eminence, qui a les gouttes et qui de Tautre costé n'a guère l'esprit libre depuis que le mareschal dHocquincourt s'est ietté dans Hesdin, garda le Louvre. On ne sçait pourtant s'il est véritablement malade : il y a bien de monde qui dit qu'il feint de l'estre pour obliger la reyne de Suéde à lui quitter au plus tost son apartement, le voyant ainsi reduict à l'estroict et incommodé. Mais elle ne s'en esmeut guère , et on ne croit pas qu'elle parte sitost. Cependant elle désole la Cour par ses façons de faire : quand l'envie l'en prend , elle descend à la chambre du Roy , va à celle de la Reyne et à celles de Monsieur et de Son Eminence sans les en faire advertir et à des heures si incommodes qu'ils en sont à la gesne. Elle les fait veiller toute la nuict, et comme elle dort peu ou point, elle se levé de si bon matin qu'elle ne leur donne pas le temps de dormir.

Le 6*, on nous dit qu'au bal de la Reyne, qui se dansa lundy dernier, il y avoit eu quelque picque

sur ce que Mademoiselle ne rendit point la cou* ranie à Monsieur. Il en tesmoigna du ressentiment et dit tout haut qu'il ne danseroit plus avec elle. On tient que Mademoiselle le fit pour se vanger de ce qu'au bransle Monsieur fit que mademoiselle Gourdon fut menée par le marquis de Frontenac, qui estant mal avec Mademoiselle à cause de sa femme, avoit tousiours eu ce respect pour elle de ne paroistre qu'à demy là où elle estoit, bien loin d'y danser. La reyne de Suéde n'y voulut point danser, bien que la Reyne eût grand envie de la voir en cet exercice , sur ce que l'on luy avoit dit la façon dont elle s'estoit acquittée chez le S^ de la Basiniere (i) : mais elle ne vint que tard au bal et se mist à table au moment qu'on luy fit sçavoir qu'on alloit commencer, et dit qu'elle y viendroit mais qu'elle ne danseroit point, ce qui deplust fort à la Reyne qui avoit espéré de s'en pouvoir divertir. Tout le monde y estoit paré assez bigarrement, et le marquis de Bellefond portoit un habit de veloux plein, avec des boutons à ferluche bleus, blancs et noirs.

Le 7®, nous fiismes chez madame de Lorme, où on nous dit que le Chartreux dont nous avons parlé ci-devant, qui avoit escroqué quantité de marchandises à divers artisans de cette ville, avoit esté fait prisonnier à Genève où il s'estoit sauvé avec tout ce] qu'il avoit volé sous pretei^te de

(4) Trésorier [dej l'Épargne , dont il a été parlé |plus haut. pag0 V7.

iao YOYAGB A PUIS.

fi'j conTertir; et qu'à la nequeste de ceux de œt Ordre, tjui avoient instamment prié messîeius de la religion de le leorncttre entre mains, il leur avoit esté livré. Ensuite de quoj ib Tont enlermé entre quatre murailles, condamné au pain et à l'eau, et à ne voir d'autre clarté que odle du feu et de la chandelle. U finira ainsi sa vie, estant une coustume parmy ceux de cet Ordre de punir de la sorte ceux qui ont violé leurs loix, et de Cacher pour iamais le criminel aux yeux du monde, afin que le crime s'oublie plus aisément.

Le 8*, nous fusmes vcûr le S' de Longschamps, qui, après nous avoir entretenu de plusieurs dro • leries et plaisantes rencontres qui se passoient à la Cour, nous raconta deux pièces que la r^ne de Suéde aroit iouées à deux demoiselles de la. Reyne, et dcMit la dernière la paya fort bien. La première fut qu 'en regardant fixement mjkdemoiselle de la Motfee-Argencourt, elle luy dit : Je vous tiens malheureuse avec tous vos attraits puisqu'une absence de huit iours vous a pu dérober la plus belle et la plus grande conqueste que vous puissiez iamais faire. Ce discours défit et décontenança tout à fait cette pauvre fille, qui n'eust point de bouche pour luy respondre au moment que tout le monde comprenant la poincte, rioit de la voir si interdite. Il n'est pas besoin que nous répétions icy que lorsque le Roy en estoit amoureux, on l'amena à à Vincennes d'où il revint tout à fait guéri de sa flamme, car nous en avons parlé cy<lessus. La seconde fust pour mademoiselle de Rivière Bonoeil,

MÀRS4 65S. 434

à laquelle die dit que si elle estoit monarque, elle luy sousmeltroit son diadème et la prendroit pour Fobiect de ses premières amours, et qu'elle seroit son inclination et sa bien-aimée. Mais cette petite rusée, sans se troubler , luy respondit tout haut qu'elle seroit fort malheureuse, parce qu'elle lui feroit bien voir du pais et la meneroit battant iusques au bout sans qu'elle se pust iamais vanter de rien*

Le 9* , on accorda un régiment au comte Frédéric, aisnè de M. le Rhingrave, et le Cardinal représenta au comte Charles , son frère, les raisons pour lesquelles il ne luy en pouvoit pas aussi donner un, et dit qu'il y avoit tant de troupes cassées et tant d'offîciers qui soUicitoient leur restablissement, que si on leur donnoit à chacun un régiment, cela feroit crier le monde ; ce qui tait qu'il servira encore cette campagne en qualité de capitaine de cavalerie, pour pouvoir à celle d'après prétendre à plus iuste titre un régiment.

Le lo®, nous fusmes b\i Louvre pour voir la reyne de Suéde, mais parce qu'elle s'estoit fait saigner et qu'elle s'estoit mise au lict, nous ne pusmes iouïr de sa veuê. Il y eust quantité de femmes qui y vinrent aussi pour la mesme curiosité , mais le duc de Castelnovo, son grand-escuyer , leur dit aussi bien qu'à nous qu'elle ne voyoit personne.

Le T i", nous retournasmes au Louvre pour tascher de voir la reyne de Suéde avant son départ. Nous fusmes plus heureux que le iour auparavant, car elle estoit visible et nous eusmes tout loisir de

la bien considérer. Elle n'avoit plus son habit de femme auquel elle s'estoit accommodée pendant son seiour en cette cour. Elle avoit repris un iiistaucorps de veloux noir garni partout de rubans, avec un drosle (qui est une espèce de cravate à la moresque), qui estoit lié d'un ruban de couleur de (eu. Elle portoit une toque de veloux avec des plumes noires ; elle estoit coiffée de ses propres cheveux qui sont fort blonds, mais assez courts et couppés comme ceux des hommes ; sa iuppe estoit d'une moire bleue avec une belle et grande broderie de soye guippée blanche et aurore. Elle est de petite taille assez ramassée ; elle a le visage parsemé de quelques grains de petite vérole, mais qui ne paroissent que de fort près; son teint est fort frais , sur lequel on voit un peu de rouge meslé, qui semble en voulçir relever Fesclat ; elle a le front large et les yeux gràyods et estincelants ; elle a un nez aquilin, qui estanTProportionné au visage ne luy sied pas mal ; elle a }i( bouche assez bien faite, les lèvres vermeilles et l^^^'^^ toutes gastées. Le menton luy descend un peu\° poincte et achevé de luy former le visage en ovaSf- ^^*^ ne pusmes remarquer qu'elle ait le corpsV ™^ basti qu'on le dit. Il est bien vrai qu'elle a l'e^"^^ droite un peu plus haute que la gauche, mais s\ ^° ne le sçavoit pas, on auroit de la peine à s'en apîp ^" cevoir : aussi tasche-t-elle de couvrir ce défaut

mieux qu'elle peut ; car pour treuver l'esgalité de s< espaulesy elle advance tousioursle pied droit, met main gauche au costé, et la droite sur son derrière.

r MARS 4 658. 433

Quand elle parle à quelqu'un, elle le regarde fixement et d'un œil si ouvert qu'il faut estre bien hardy pour soustenir longtemps sa veuë. Elle ne tint point de longs discours et parut ce iour-là tout à fait inquiète. Elle ne faisoit que courre d'un costé et d'autre dans sa chambre; et dans un moment on la voyoit au delà du balustre de son lict, auprès de sa cheminée, au coin du paravent, et aux vitres d'une fenestre, dire un mot à l'un, tirer l'autre à part, et faire paroistre une humeur dereiglée. Elle parle fort bon françois, en possède tout à fait l'accent, et dit parfois de belles choses, mais d'un ton de voix qui approche plus de celuy d'un homme que d'une femme. Quand quelqu'un luy vient faire la révérence elle luy en rend une de sa façon, qui est de moitié homme, moitié femme ; et quand elle marche, elle fait de certains pas en tournant qu'on peut nommer des passades en demi-volte, ou des coupés de maistre à danser.

Le lendemain 12*, elle partit, et rendit Uberta^ tem aulœ et lucem CardinaU (i), qui dès le lendemain se leva, ne se plaignit plus de la goutte, et s'en alla treuver le Roy à Yincennes, qui y estoit allé le matin. Pour ayuda de costa (a), ou plus tost pour affranchir le Louvre de la gesne à laquelle elle ténoit tout le monde, on luy a donné 62,000 escus. Elle ne sera que quelques iours à Fontainebleau et s'en ira avec le plus de diligence

(4) la Mhwiè à la cour et la lumière au Cardinal. (2) Pour VcUder dans ses dépenses.

131 VOTAGB A PARIS.

qu'elle pourra, en Provence où elle se doit embarquer pour de grands desseins (i).

Le 1 3^, nous eusmes une pourmenade au Luxembourg la plus belle du monde. La iournée estoit merveilleusement agréable, et de. celles que les dames demandent pour y estaler la magnificence de leurs iuppes. Nous y rencontrasmes ÎVP l*abbé de la Vieuville (2) y qui est tout autre qu'il n'est ou qu'il a esté, tant il a pris l'air et l'entregent de la profession qu'il a embrassée. Ses petits cheveux, son petit collet et sa mine dévote le déguisent plus qu'on ne le sçauroit croire. Il^nôu» fiit qu'il s'en alloit estre evesque de Rennes. Cet eveâ^ié^st le premier de toute la Bretagne, préside aux Estat^e la province, de mesme que W de Narbonne à ceux de Languedoc, et vaut a5 ou 3o mille livres de rente. Il l'a eu par accommodement avec le frère du mareschal de la Motte-Houdancourt, qui s'en est défait, c'est à dire qui l'a vendu ou troqué, n'ayant pu le remettre à aucun de ses proches qui sont tous trop iennes pour en estre pourvens. Le voila en un beau poste et il ne peut manquer de se faire considérer à la Cour à cause du crédit qu'il s'acquerra en cette province là, estant homme d'es-

(4) On lit dans la correspondance de rambassadeur de HoU lande, Paris, 2% inars46&& : « La reyne Christine de Suedo changea d'avis peu de temps avant son départ pour n*aller en Italie mais en Allemagne. Mais cette Cour ayant ordonné tons les préparatifs de son transport et lettres de change pour ritaiie, elle en a encore pris la route pour ces raisons, contre son intention, comme

la Cour le souhaittoit. »

(2) Il en est parlé plus haut, page 6, 81, U3, 165 et 909.

MARS 4658. gn

prit et d'intrigue. Afin qu'il fust à la teste de ce corps avec plus de maiesté, il luy faudroit un peu plus de barbe qu'il n'en a, mais elle ne luy veut pas venir. Bien qu'il ne soit pas bigot, il le veut paroistre estant avec ceux de son caractère ou avec ceux qu'il sçait estre fort attachez au roma«nisme. Il y a quelque temps que le S' de Saint'Ravy le rencontrant chez monsieur de Metz, luy tint un discours qui lui depleut extrêmement ; car en parlant du caresme, il luy demanda s'il le faisoit icy, luy qui en Hollande mangeoit de la chair le ven* dredy sainct ; il le nia fortement et dit en raillant à Saint-Ravy qu'il n'estoit pas seulement huguenot, mais de plus <!;alomniateur.

Le i4*Y nous apprismes par des lettres du S' de Reede qu'il avoit escrites au S' de Brunel, qu'il avoit fait un si horrible froid à Madrid, qu'il en estoit mort du monde dans les rues, et que tous les pauvres d'un certain hospital en estoient péris, et que du costé du Prado, on avoit treuvé des moines tous gelés qu'on n'a iamais pu faire revenir; tellement qu'il semble que le froid ait esté également grand par tout.

Le i6% nous fusmes yoir M' l'abbé de laVieuvllle pour le féliciter de ia nouvelle dignité d'evesque de Rennes, et luy tesmoigner la ioye que nous en avions, et que nous espérions qu'elle ne luy serviroit que d'un degré pour monter bientost à celle du chappeau cardinal (dont, pour vous dire la ve* rite, il se flatte fort). U nous remercia de la part que nous prenions à ses interests ; et ensuite nous

m VOYAGE Â PARIS.

changeasmes de discours, et nous le mismes sur le degast que le débordement des eaux avoit causé tout le long de cette rivière, qu'on fait monter à près de 5o millions.' Il nous dit qu'elle avoit creuë icy de 1 7 pieds, qu'elle avoit esté de 2 pieds plus haute que Tan du grand déluge, qui fut celuy de i652, et que tout le bas de sa maison avoit esté tellement inondé qu'on avoit esté contraint de faire la cuisine au premier estage. En nous retirant, nous passasmes à costé du Pont-Marie : il faut avouer que c'est un triste spectacle que de voir tant de bien et tant de monde de péris ; et nous n'eussions iamaispù nous imaginer que le débris fust si grand, et la misère si extrême qu'est celle de tous ces artisants qui y habitoient et outre leur petit avoir et leurs marchandises, y ayant perdu, qui son père, qui sa mère, qui ses frères, qui sa femme, qui ses enfans, et tous l'espoir de se relever iamais d'un si grand malheur, n'ont à présent pour retraite et pour refuge que l'hospital gênerai (i).

(4) Le débordement de la Seine avait causé de grands dommages, et notamment occasionné la chute d'une partie du Pont-Marie. Le Parlement de Paris, remplissant dans cette circonstance des fonctions qui aujourd'hui n'appartiendraient qu à l'autorité administrative, rendit deux arrêts, lés 2 et 49 mars 4658, pour prescrire les mesures que réclamaient les circonstances.On voit dans les considérants de ces arrêts que plusieurs personnes qui habitaient des maisons construites sur le Pont-Marie furent victimes de cette catastrophe; parmi eux était un des deux notaires qui habitaient dans ces maisons^ « La Gour (porte l'arrêt du 4 mars) a ordonné et ordonne que par les lieutenant civil et officiers du Cbastelet procèsverbal sera fait des minutes qui restent de celles qui estoyent ôsmaisons des dits notaires ; et que les prévôts des marchands et esdH^evlDS feront faire la visite de ce qui rest& du Pont-Marie et des autres ponts et quays de celte ville par experts et gens à ce con-

Le 17*, M' le Cardinal donna audience aux députez de la religion à Yincennes, et le fils du S** de Langle, ministre à Rouan, qui portait la parole, fut favorablement escouté, Son Eminence luy tesmoignant que le Roy estoit fort satisfait de ses suiets de la Religion, que luy Cardinal avait tousiours représenté à Sa Majesté leur fidélité, et qu'il voudroit leur faire connoistre qu'il les aime ab imo corde. Ce furent les mesmes mots, qui sont forts beaux, s'ils sont véritables.

Le 18% Ton continuoità s'entretenir si diversement de l'affaire de Hesdin, qu'on n'en peut rien escrire de certain. La pluspart du monde asseuroit pourtant que pour empescher le mareschal de Hocquincourt de faire une folie qui rompist les mesures de la campagne prochaine, on luy promettoit une bonne somme d'argent, et que pour retenir la Rivière et la Fargues dans la fidélité, on

naissant, dont seront dressés procès-verbaux... — Enjoint la dite Cour au dit lieutenant-civil et officiers du Chastelet et aux prevost des marchands et eschevins, de veiller à la conservation des dits ponts et quays, et de prendre les dits avis et mémoires qui leur seront baillés pour empescher à Taveoir les accidents qui ponrroient arriver et d'iceux faire rapport à la dite Cour pour y estre pourveu ainsi qu'il appartiendra, et ce< qui sera par eux fait et ordonné sera exécuté nonobstant oppositions ou appellations quelconques.**. »

Le prévost des marchands et leséchevins ayant demandé à rendre compte au Parlement de ce qu'ils avaient fait en exécution de Tarrètdu 4 mars^ la Cour rendit le 49 un second arrêt ordonnant qu^une assemblée générale, à laquelle deux de ses membres assisteraient, aurait lieu a pour aviser aux remèdes les plus convenables « pour empêcher les débordements de la rivière. » (Le texte do ces arrêts se trouve dans les archives manuscrites de la Cour de Cassation.)

483 VOTÂGB A PARIS. ^

leur avoit] envoyé coDiointement à tous deux les provisions du gouvernement. Garliery estretourné, et y porte des conditions advantageuses pour ces deux derniers, et asseurence de cent mille francs pour le dédommagement de la vefve de fû Bellebrune. Il y en a qui disent qu'on tasche d'exclure le mareschal du traitté ; et il faut bien qu'il y ait quelque espérance d'accommodement puisque les troupes n'ont plus ordre d'y avancer, et qu'on ne parle plus d'investir la place avec les 5o cornettes de cavalerie qui estoient commandées pour cet effet.

Le 19*, nostre ambassadeur eut audience de Son Eminence, et devoit encore le lendemain l'avoir du Roy. Les uns disent que c'est touchant les affaires de Portugal, les autres que c'est pour quelques vaisseaux que l'admirauté a déclarez de bonne prise; mais ce pourroit bien estre pour tous les deux ensemble. C'est, à ce que nous croyons, la première audience qu'il a eue depuis celle où il parla avec tant de chaleur, et par laquelle il se mit t

si mal en Cour.

Le ao'', le duc de Mercoeur arriva icy en poste, ayant rencontré à la Charité la reyne de Suéde, où elle luy avoit fait mille caresses, comme à celuy qui doit estre le lason de l'entreprise de Naples. Il est icy pour en conférer et en prendre les ordres.

Le 21*, on nous dit une chose assez plaisante de cette reyne. C'est que le iour avant son départ, elle voulut assister à l'assemblée de l'Académie française, et voir tous ces beaux esprits dont elle avoit tant ouy parler. Ils s'assemblèrent chez M' le chan-

celier (i); elle y fut ; on l'y harangua et on y traitta quelque matière selon Tordre accoustumé. Ensuite de quoy quelqu'un de ses plus confidents voulut sçavoir quel estoit son sentiment ; d'abord elle s'en excusa, disant qu'elle estoit si esclairée de tous costez qu'elle ne pouvoit pas dire un mot qui ne fîist aussitost rapporté. Mais estant encore plus pressée d'en dire sa pensée, elle la déclara, en asseurant que cette Académie estoit un beau lustre de cristal qui imitant par les lumières de ses bougies les rayons du soleil, et par son brillant celuy du diamant, n'en avoit ni la force, ni la solidité, et que parmi ces Messieurs elle ne voyoit que l'apparence et que l'escorce du sçavoir, sans y remarquer rien de la mouêlle et du vray suc : qu'il la falloit traitter comme les mystères des dieux anciens, où le secret estoit si nécessaire pour leur conserver de la vénération, et comme le palladium de Troye, et les anciles des Romains, dont les charmes et le pouvoir cessoient à mesme temps qu'ils estoient connus : qu'enfin c'estoit un ... de verre, dont l'esclat estoit grand et l'effet fort' petit ; et cita là dessus quelques vers de Juvenal, où il est parlé de vitreo Priapo (2) . Imaginez-

(4) L'Académie française, dont le chancelier Séguier fut protecteur après la mort du cardinal de Richelieu, siégea dans l'hôtel Séguier de 4642 à 4673, époque de la mort du chancelier.

(2) Voici le passage de Juvénal :

nie snperciliam madida falglne tactnm Oblica producit acu, pingitqae trementes AttoUens oculos ; vitreo bibit ille Priapo, Retlculamque comis aaratom ingentibns implet.

(Satire II, vers 95-96).

VOUS après cela en quelle catégorie elle va estre panny ces Messieurs. On dit qu'il n'y en a pas un qui ne voulust passer une esponge pardessus tout ce qu'il a dit à son advantage, et demander pardon à la postérité et aux lettres d'avoir voulu abuser de la crédulité de l'une, et de l'excellence des autres pour la reyne des folles et la folle des roys* Le 2i*y il nous arriva un monstre en copie, dont nous aurons bientost l'original. C'est un vray visage Chevremougne, qui n'est pas pourtant si laid, ni si affreux, qu'il ne se soit ireuvé des femmes à Nantes, qui l'ont demandé en mariage à AT de la Milleraye auquel il est venu de Madagascar.L'avdrice est en son dernier comble, et triomphe de l'amour et de tout ce qu'il y a de plus invincible. Celles qui le demandent ne le veulent avoir que pour courre le païs et le montrer pour de l'argent. Ce sera Sa Maiesté qui en disposera, puisqu'on dit que M' de la Milleraye le luy envoyé. Ne diroit-on pas, à le voir homme des espaules en bas et à considérer son col en trompe d'elephant, sa teste de chameau, composée de deux oreilles de renard, couverte d'un poil de barbet, et qui se finit par nn menton fait en bec de perroquet, que les fables des anciens n*ont pas esté tout à fait fables, et qu'il y a eu de véritables centaures qui ont pu donner occasion à ce que nous en ont dit les poètes. Enfin l'esprit humain ne se peut rien forger de si grotesque, que la nature ne puisse produire en un endroict ou en un autre, quand elle se veut iouér et quitter son vray but pour suivre son caprice.

Le 2i3% nous sçeusmes par les lettres d'Italie qu'il y avoit quelque temps que deux vieillards ayant débarqué à Reggio, au royaume de Naples, et marchants pieds et teste nuds, y preschpient la repentance, advertissant que le iour du iugement estoit proche, que Dieu avoit la main levée pour exterminer les hommes, qu'il falloit le mieux honorer qu'on ne le faisoit ; et crioient contre la corruption des mœurs et du service divin. On les laissa d'abord faire comme des personnes qu'on croyoit visionnaires ; mais voyant que par leur bonne vie et solide raisonnement ils attiroient le peuple, le magistrat les avoit fait prendre et interroger, et quand il leur avoit demandé d'où ils estoient, ils luy avoient dit de Galatie ; quel aage ils avoient, ils avoient respondu mille ans. On marque de plus que les Jésuites leur ont parlé en latin, en grec, en hébreu et en chaldeen, et qu'ils ont respondu en toutes ces langues ; qu'on les a voulu lier, et ce qui a estonné le monde est qu'en disant qu'ils n'estoient pas des méchants pour estre ainsi traittez, ils ont rompu leurs cordes, comme si elles eussent esté de papier, et brisé les chaisnes dont on voulut se servir ensuite, comme si elles eussent esté de verre. Le peuple voyant ces merveilles se mit à crier que c'estoient de véritables prophètes, et on n'osa les maltraiter ; 6n leur dit qu'on vouloit les piener à Rome, et ils respondirent qu'ils estoient contents d'y aller, et qu'ils n'estoient venus que pour cela.

Quelques-uns asseurent que ce sont des trem-

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bleurs ou quackers qui but tant travaillé l'Anglegleterre. On montre douze prophéties qu'ils ont prononcées sur les douze années qu'ils disent que doit encore durer le monde : en l'an 1661 il y doit avoir grande guerre ; en i663, il n'y doit avoir qu'une foy et qu'une religion ; et en 1670, le dernier jour de l'an doit estre le dernier du monde. Si cela est nous verrons les belles funérailles de l'univers, et Dieu veuille que nous soyons réservés pour en faire l'epitaphe.

Le 24% sur les advis qu'on eut à la Cour que les ennemis commençoient à se montrer à l'entour de Bourbourg et de Mar^ick, le Roy commanda à cinquante de ses mousquetaires et à cinquante gardes de W le cardinal de monter à cheval^ et de se rendre à la grande escurie, et les autres à celle de Son Eminence pour aller dès le soir mesme cou* cher à Saint*Deuis. Cet ordre précipité fait croire qu'on appréhende que l'une de ces deux places soit attaquée ; mais on vient de sçavoir que les ennemis ne se sont assemblés que pour ietter un convoy dans Gra vélines.

Le 25% on parloit icy aussi hautement du traitté de M' le Prince (i), que si l'on eusteu quelque certitude de son accommodement. On vouloit que le

(4) Le prince de Condé qui avait alors, comme on sait, le malheur de servir dans les Pays-Bas espagnols, ne fut admis à rentrer en France qu'en 4659, en conséquence du traité des Pyrénées. — Il avait été condamné k la peine de mort, comme coupable du crime de haute trahison , par arrêt du Parlement de Paris du 28 mars 4654. Tous les parlements de France rendirent un arrêt semblable.

Protecteur se portasfpour médiateur et oflrist d'estre caution de sa fidélité. On adioustoit, mais avec peu d'apparence, que c'estoit avec la participation des Espagnols, et que, soit pour la ialousie qu'ils voyent naistre entre Don Juan et luy, soit pour le grand empeschement qu'ils voyent qu'il apporte à la paix, ils consentoient à ce qu'il traittast à part; à condition pourtant de ne porter de trois ans les armes contre eux.

Le 26% on nous dit qu'il se proposoit icy deux mariages, dont peut estre il ne se fera pas un. L'arrivée du comte de Verrue de la part de Madame de Savoye en donna occasion. Le premier est du Roy avec la princesse Marguerite, dont il a fait quelque ouverture par la princesse de Carignan . Le second est du duc de Savoye avec l'aisnée du second lict de M' le duc d'Orléans. Il a esté à Blois pourvoir la demoiselle, sous prétexte d'y aller complimenter Leurs Altesses de la part de Madame de Savoye ; mais sur la proposition que M' le cardinal en a faite par lettre. M' d'Orléans s'en excuse, disant que sa fille est trop ieune, et que quand elle sera en aage il sera assez temps d'en parler.

Le 27% le placart que Messieurs les Estats ont fait publier contre le Portugal fut porté au cbancellier, et on iugea qu'il interessoit fort la France en cette clause qui porte que nos vaisseaux visiteront tous ceux qui iront à Lisbonne, et les arresteront et prendront s'il les treuvent chargés de marchandises appartenantes aux Portugais. Le conseil de l'admirauté a été assemblé pour ce

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suiety et pour voir quel remède on pourroit apporter au dommage qu'on en craint. L'on y a dressé quelques mémoires que Ton doit envoyer au S^'de Thou, sur lesquels il doit agir pour empescher l'exécution du dit placart. On croit qu'il a esté fait et dressé sur les advis du S' Boreel,qu'on ^

dit avoir autrefois tenu des discours qui le preu« vent assez, puisque le comte de Brienne a déclaré que souvent il luy a dit que si la France se servoit de la loy qui porte que la robbe d'ennemy fait saisir celle d'ami y on pourroit lui rendre le change en la guerre qu'on alloit commencer contre le Portugal . Cela n'aidera guère à le bien remettre en Cour : car bien que nous apprenions que M"" le cardinal l'entretint fort lorsqu'il y fut en conférence, et que nous sçachions qu'il a dit qu'il luy a fait beaucoup de caresses, il ne laisse pas d'en estre fort haï.

Deux heures après qu'il en fut sorti, ceiuy du Protecteur y entra, par où Ton iuge qu'il estoit mandé à cette heure là, afin que Son Eminence luy j

communiquast tout ce dont il avoit traitté avec le S^'Boreel. On asseure que la semaine passée on luy donna cent mille escus qu'il doit envoyer au Protecteur, et que c'est une somme qu'on lui preste ou qu'on luy advance sur ce que, ayant dissous le Parlement, il n'a pas moyen de lever tant d'argent qu'il luy en faut de besoin pour le commencement I

de la campagne. ]

Le 28% il nous vint une grande nouvelle, et qui avoit fort surpris nostre Estât. Elle contenoit l'accommodement des roys de Suéde et de Danemark,

à des conditions honteuses pour celuy cy et desavantageuses à nos Provinces (i). Elles portent que le roy de Danemark cède à perpétuité à la couronne de Suéde les Provinces de Schoonen, de Bleycke, de Halland et l'isle de Bornholm, et quelques balliages dans la Norvège ; promet de plus de ne faire aucune alliance que coniointement avec le roy de Suéde ; que les ennemis de l'un seront les ennemis de l'autre ; luy donne une forteresse sur le Sondt, et une portion de Timpost avec cette clause que tous les vaisseaux suédois passeront et repasseront le Sondt et le grand Belt sans rien payer et sans estre visités ; que les deux roys défendront le passage à toutes autres nations qui ne pourront avoir commerce que par leur permission. Le roy de Danemark s'oblige de plus à donner lo vaisseaux au roy de Suéde, 2,000 chevaux, 2,000 fantassins, et un million de rixdaelers. Il est vray que pour l'infanterie, le roy de Suéde ayant sçeu qu'elle estoit composée la pluspart de milice danoise, a relasché cet article et a diminué quelque chose du million ; maA en recompense il s'est fait donner deux villes dans le pais de Holstein pour son beaupère, à sçavoir celles de Dortheim et de Sleysvelt,

(4) La paix entre la Suède et le Danemark avait été signée le 127 février 4 658. Le gouvernement de Luuis XIV avait employé ses bons offices en faveur du roi de Suède, a Quoique cette paix, écrivait M. de Thou au cardinal Mazarin, paroisse être faite à des conditions bien rudes pour le Danemark, je vous diray neantmoins que nous n^avons pas subjet de nous en afQiger, puisqu'il est certain que cette cour-là a esté entièrement dans les interetz d'Espaigne. » (Dépèche du %\ mars 4658.)

dont les Danois luy cèdent la souyeraineté, et les luy laissent en propriété pour luy et les siens.

A ces conditions on en adiouste deux d^un effet moins durable et passager, qui portent que le roy de Suéde pourra demeurer dans le Danemark iusques au 12 du mois de may, durant lequel temps Sa Majesté danoise sera obligée de le défrayer, luy et toute son armée ; et de plus, que ce roy pourra emporter toute l'artillerie qui est dans les places qu'il a prises, et que les Danois seront obligés de luy fournir des chevaux et attirail pour les emmener. Le 29*. Ceux qui raisonnoient sur ce qui a pu obliger nostre Republique à pousser le roy de Danemark à déclarer la guerre à celuy de Suéde, disoient qu'ils ne pouvoient comprendre quelle a esté sa visée, puisqu'il leur semble que de quel costé fust la victoire, il n'y avoit rien de bon à attendre pour son commerce. Car, posons le cas, disoient-ils, que le Danois eust esté le victorieux, croit-on qu'il n'en fust pas devenu plus fier, et que n^ayant plus nen qui le contraignist dans la mer Baltique, il n'eust pas augmenH l'impost du Sondt, et n'eust pas voulu en profiter de plus qu'il ne fait, depuis qu'il l'a affermé aux HoUandois à un prix commode et médiocre pour se fortifier de leur alliance, et s'asseurer de leurs vaisseaux qui lui avoient fait tant de mal en l'invasion que Torstenson (i) fit en son païs. D'auti'e costé faisons le Sue- Il) Né en 4595, mort en 4 654, le général Torstenson est une de» grandes célébrités militaires de la Suède. Le roi Gustave QI a écrit son Ëloge.

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