OBSERVATIONS SÜR LE TRACÉ DU COURS DU DHIOLIBA , DE COUROUSSA
A SÉGO ET DJENNÉ,
Le tracé que je donne du cours du fleuve, de Gouroussa à Ségo, s’écarte des idées reçues jusqu’à présent^; et je dois justifier un changement aussi notable, en. le soumettant au jugement des géographes. En construisant les routes de M. Gaillié , je ne m’attendais pas à un tel résultat , ou plutôt je craignais de voir d’anciennes conjectures sur la position beaucoup plus occidentale du fleuve et des villes qu’il arrose , détruites par des observations positives , comme une illusion qui se dissipe au grand jour de la vérité. Il en a été autrement, et cette opinion était loin d’être une témérité. En effet, le fleuve se porte. d’abord droit au N. E. après Gouroussa, puis à l’E., et ensuite trèslong- temps au N., au lieu de se diriger à l’orient constamment, comme on le voit sur les cartes. Mais cette dernière direction, sur quoi est -elle appuyée? sur quels fondemens repose-t-elle ? Elle n’a d’autres motifs qu’une position arbitraire de Temboctou, beau-
(i) Il en est de même de Djenné à Temboctou.
200 REMARQUES
coup trop reculée à l’orient, beaucoup trop éloignée de l’embouchure du Sénégal. Sur les cartes les plus modernes , on a bien essayé de reporter cette position vers l’occident; on a senti qu’il fallait la rapprocher de rOcéan*; mais on l’a fait avancer d’une trop petite quantité , et sur le meme parallèle ou à-peu-près , au lieu d’avancer en même temps vers le N.
Si fon admettait l’objection que M. Gaillié a porté sa route par eau trop à fO. , alors il en résulterait que sa route de Temboctou à Fez aurait été portée trop à fE. : or, ces deux résultats s’excluent; car c’est la même construction de route , la même orientation qui conduit ici de Couroussa à Ségo, de Ségo à Temboctou, de Temboctou à Fez.
Une considération puissante, c’est que M. de Beau-
fort a fixé et assuré la position de la ville d’Elimané dans fE. de Bakel, par un très- grand nombre d’observations ; c’est la capitale actuelle du Kaarta. De là , on se rend journellement à Ségo ; le malheureux voyageur était même sur le point de s’y rendre , sans le dénuement causé par le pillage dont il fut victime , et qui le força de rebrousser chemin. Là , on lui dit que Ségo n’était qu’à dix jours; que la direction
(i) M. Walckenaer, comme je l’ai dit ailleurs, a été un des premiers à reconnaître la nécessité de ce changement. Voy. Becherckes etc. Voy. aussi tome II des Mémoires de La Société de géoijraidne , et son Bidlrtin ou Recueil pèriodûfiie.
d’Elimané sur Ségo était E. S. E. ; et que ces journées étaient des journées de chemin de pied. Mettons en œuvre ces données , et voyons si elles confirment Je cours du fleuve , tiré de l’itinéraire de M. Caillié.
Les journées de pied seront- elles estimées plus fortes que de vingt-un milles géographiques? cela est difficile à admettre : mais quand on les porterait à vingt-deux milles, et en ligne directe, ce seraient deux cent vingt milles en tout, qui, dans la direction cidessus, n’atteindraient pas le neuvième méridien O. de Paris.
Pendant que M. Caillié était à Kiébala, on lui a indiqué des distances et des directions sur Ségo , qui s’éloignent peu de la position résultant de celle d’Elimané dans le sens opposé; et si l’on portait ici le fleuve à l’E., comme on le voit dans toutes les cartes calquées sur celles des voyages de Park, il n’y aurait plus aucun accord entre ces deux espèces d’informations. Si, au contraire, on conserve ces données respectives, l’accord s’établit naturellement, et le cours du fleuve vers le N. se trouve confirmé.
De plus, la latitude de Ségo, quoique encore à observer, ne peut différer beaucoup de celle de Sami, qui est dans le voisinage : l’observation qu’y a faite Mungo-Park est de treize degrés dix- sept minutes , et peut-être est-elle un peu trop septentrionale. La position approximative de Ségo, résultant de données
REMARQUES
diverses, et que j’ai adoptée comme une moyenne, serait ainsi, latitude treize degrés, longitude neuf degrés 0.
Ségo, selon l’itinéraire, est orienté juste au N. magnétique de Badiarana , c’est-à-dire, N. vrai dix -sept degrés à l’O. Cette direction passe exactement par la position que j’assigne à Ségo , d’après l’observation de Sami par Mungo-Park.
Ségo est encore parfaitement orienté par la ligne N. N. 0. de la boussole partant de Saraclé^.
La direction duDbiolibâ , de Ségo à Jenné, 0. et E., et la position de Ségo, sont encore bien confirmées par une donnée fournie au voyageur à Bamba^. Ségo est à trois journées N. 0. de cet endroit; et le quatrième jour, à midi, on atteint la ville de Ségo (ce sont de grandes journées). La proportion de trois à quatre, ou plutôt trois à trois deux tiers , se trouve en effet sur le tracé que j’ai donné.
Enfin, il est dit ailleurs^ formellement que Ségo est à cinq jours vers fO. de Jenné; la nouvelle carte donne 0. i/4 S. 0. Toutes ces données, on le voit, coïncident bien; et quoiqu’elles n’aient pas l’autorité
(1) Tome II, pag. i55-i57 ci-dessus: le journal porte ici quatre jours de distance ; ce seraient des jours de douze lieues : il y a en réalité huit journées ordinaires (de i8* 7^) avec les contours.
(2) Tome II, page 167 ci-dessus.
(3) Ibid, page 216,
d’une seule bonne observation céleste, cependant il y a trop d’accord entre elles pour hasarder de déranger tout l’itinéraire du voyageur, et de porter la ville de Ségo, et avec elle tout le cours du fleuve, à deux ou trois degrés et plus vers l’orient , quand d’ailleurs il n’existe d’observation d’aucune espèce, ni géographique, ni astronomique, pour éloigner le fleuve et ses villes dans l’intérieur du continent.
La position de Djenné, les bras du fleuve qui l’entourent, sa situation dans une grande île à l’écart du Dhiolibâ , la branche qui se détache dans les environs de Ségo et rejoint le fleuve à Isaca, à quatre journées plus loin, sont autant de circonstances également neuves,* et qui modifient beaucoup les idées antérieures. En voyant cette complication de détails, on conçoit l’obscurité et les contradictions des récits des noirs, au sujet de Djenné; mais dès qu’on étudie attentivement et que l’on compare avec soin les différentes données , on parvient à se faire une idée assez nette de ces localités : le lecteur jugera si j’en suis venu à bout dans le cours de cet écrit et dans le tracé que je mets sous ses yeux. Il reste incontestablement une foule de choses à connaître sur cette double branche du Dhiolibâ , sur la véritable forme et la vraie étendue de fîle de Djenné, et sur sa double ou peut-être* triple communication avec les bras du fleuve; car chaque pas que fon fait dans la connais-
REMARQUES
20ll
sance de ce fleuve mystéldeux semble éloigner le but : ce n’est donc , à vrai dire , qu’une légère esquisse que j’ai osé figurer ; le temps rectifiera ces notions imparfaites; il complétera les observations de notre infatigable voyageur et l’on pourra juger de l’emploi que j’en ai fait. M. Caillié présume que file de Djenné a dix-huit milles de tour; cependant la construction de la route et l’ensemble de la carte me font penser que l’île a plus d’ étendue : je soupçonne aussi que l’on ne peut voir, de Djenné, la jonction de l’île avec la branche occidentale du fleuve , mais seulement sa jonction avec sa branche orientale; c’est une conséquence de la situation de Ségo à l’O. de Djenné. Je renvoie, au reste, aux observations de l’article suivant, pour ne pas prolonger ici cette discussion.
Je ne rechercherai pas non plus comment il se fait que Mungo-Park n’a pas eu connaissance d’un second bras du fleuve, quand il s’est rendu de Ségo à Silla. Je m’abstiendrai également d’entrer dans de nouveaux développemens sur le cours du Dhiolibâ à partir de Djenné. La relation fournit d’amples détails, non moins instructifs que neufs , sur le régime du fleuve, sa profondeur, sa largeur immense en quelques endroits, jusqu’à acquérir un demi-mille et même un mille entier. Un des points les plus intéressans de cette route par eau, est le grand lac Débo ou Dhiébou , ^ue M. Caillié rencontra à moitié chemin de Djenné à Temboctou.
Je ne puis que penser que ce iac est celui qui figure sur les cartes sous le nom de Dihbie , mais avec une position, une forme et une étendue très-différentes.
Il n’est personne qui n’excuse f enthousiasme de notre voyageur, à la vue de cette mer d’eau douce , et n’approuve f empressement qu’il m'it à prendre en quelque sorte possession du lieu au nom de ses compatriotes, en donnant des noms aux trois îlots qu’il renferme. Vingt-trois ans auparavant, Mungo- Park avait fait cette même navigation : peut-être avaitil aussi donné des noms à ces petites îles méditerranées ; qui f eût blâmé de ce sentiment national, en France ou en Angleterre, si la relation de sa découverte fût parvenue en Europe ?
Le lac a deux parties , une orientale , dont on peut voir les limites , f autre occidentale, qui s’étend à perte de vue. M. Caillié ignore d’où cette masse d’eau provient; est -ce d’un affluent, ou au contraire est -elle un écoulement des inondations du Dhiolibâ? Ce point de géographie , qui est un problème important sous plusieurs rapports, reste donc obscur; plus bas, je proposerai une opinion assez probable *.
A f orient du lac , ü y a des sables et des côtes arides ; à l’occident , il se confond avec de vastes marais : la navigation de cette dernière partie doit être fort dif-
(i) Voyez § V, ci-après , page 283.
REMARQUES
ficile. Quand on se rend de Djenné à Temboctou, on navigue sur la première partie du lac , en serrant la rive droite.
On remarquera au-dessous du lac ( sur la carte ) un contour du fleuve, qui paraîtra peut-être forcé et peu naturel; il résulte des lignes de route qui ont été notées , et le seul embarras d’y substituer autre chose m’a obligé de le conserver, quoique je doute de son exactitude : au reste , une erreur dans ce tracé n’influerait pas beaucoup sur le résultat général.
En approchant de Cabra, port de Temboctou, M. Gaillié aperçut à la droite un grand bras du fleuve dirigé à Y Est-Sud-Est , et il continua de naviguer sur l’autre, dirigé vers le N. O. On lui dit que ce dernier rentrait dans l’autre à quelque distance; mais ce fait important n’a pas été vérifié par un œil européen ; le voyageur n’aurait pu le constater qu’en se transportant lui-même, non sans péril, au point de jonction : quant auxbabitans, se souciant fort peu d’obtenir ou de transmettre avec exactitude des renseignemens de cette nature, ils ne lui ont parlé de celui-ci que vaguement. Le problème de la direction ultérieure et de l’issue finale de ces branches du fleuve est donc encore à résoudre; je renvoie cette discussion à un autre article ^ , ainsi que la question particulière de la
(1) Voyez s V, ci-après.
position de Temboctou*; je terminerai celui-ci en rappelant que Titinéraire de Time à Galia, et de Galia à Temboctou, a été construit à raison de deux milles par heure.