‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828 (volume 4)Chapitre 2 sur 56 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Pays d’el-Drali. — Zaouât. — El-Hamid. — Bounou. — Ville de Mimcina. — Camp des Berbers. — Tabelbât. — Les Taouâts. — Puits d’Yénéguédel , de Faratissa, de Bobayara. — Usages des Berbers. — Puits de Goud-Zénaga, de Zénatyia. — Ville d’el- Yabo. — Puits de Chanérou, de Nyéla. — Arrivée au Tafilet. — Ville deGbourland; sa description. — Marché très-bien approvisionné. — Ressant, résidence d’un gouverneur de l’empereur de Maroc.

Le 12 juillet, je partis à cinq heures du matin ,, après avoir pris ùn peu de lait de chameau, que j’avais acheté avec un grain de verre de mon chapelet. Nous fîmes route lentement à l’E. ; on marchait sur un sol dur, composé de sable gris couvert de végétation et entrecoupé de grands ravins. Aly ne nie permit pas de monter sur mon chameau pendant la matinée ; ce ne fut que vers midi qu’il me fit cette grâce ; car alors il y monta lui-même. Vers deux heures après midi , nous fîmes halte sur un sable très-dur , sur lequel il se trouvait quelques zizyphus lotus : toute

la journée , il fit un grand vent de f E. , qui nous in-

commoda beaucoup ; à quatre heures du soir, il tourna

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à rO. A la nuit tombante , nous eûmes la visite d’un Maure marabout , dont le camp était dans le voisinage de notre halte. Cet homme était propriétaire d’un nombreux troupeau de moutons ; nous voulûmes lui en acheter ; comme il s’y refusa , nous lui donnâmes un peu de farine d’orge pour nous faire faire à souper par sa femme. Il nous l’envoya vers dix heures de la nuit ; il eut la complaisance d’y mettre un peu de lait de ses brebis , et ne voulut pas , par réserve , souper avec nous: il s’assit à fécart , pour attendre le plat dans lequel était notre bouillie.

Le 1 3 juillet, à deux heures du matin , nous nous mîmes en route à fE. N. E. Nous traversâmes quelques dunes de sable -, le sol était couvert de petits arbrisseaux desséchés. Vers huit heures du matin, nous passâmes devant les ruines de quelques cahutes en terre , entourées d’un mur avec des créneaux; en face de ces imines, il y a un petit mausolée carré , dont le toit est rond et voûté , avec une petite porte devant laquelle intérieurement on a tendu une corde ou pendent nombre de lambeaux d’étoffe de diverses couleurs : ce sont les voyageurs qui les y ont accrochés par un sentiment de dévotion. Diverses pyramides de cailloux posés à sec les uns sur les autres , et hautes d’environ dix-huit pouces, sont encore des espèces d’olfrandes adressées par les passans aux maries du chérif dont les cendres reposent dans ce monument.

A TEMBOCTOÜ.

Les Maures et les Berbers de notre petite caravane y firent leur prière ^ après une courte cérémonie , ils prirent un peu de sable à la place où ils s’étaient prosternés, et en jetèrent sur leurs chameaux et sur les esclaves. J’appris que ces ruines appartiennent à un village ancien , nommé Zwonât , abandonné depuis long-temps par ses habitans , qui avaient fondé ailleurs une autre ville du même nom. Le mausolée recèle le corps d’un pieux chérif dont le souvenir est en vénération.

Le sol des environs est très-dégarni , dur et couvert de pierres de diverses couleurs ; on y voit quelques arbustes dont les feuilles sont brûlées par le soleil. . ,

Il était midi lorsque nous passâmes près du nouveau village de Zaouât , faisant partie du pays d’el- Drah. Ce village est peuplé par les anciens habitans du lieu ruiné que nous avions vu dans la matinée ; les maisons , construites en pierre , sont à terrasse et n ont que le rez-de-chaussée ; elles sont mal hâties et ressemblent aux cahutes des Bamharas. Nous traversâmes quelques champs qui avaient été cultivés, et vers midi et demi nous fîmes halte dans un hois de dattiers , près d'un joli village nommé el-Hamit. Dans toutes les directions , on ne voit là que *des forêts de dattiers qui élèvent majestueusement leur sommet dans les nues : sous ces arhres, les habitans d’el-Drah

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cultivent du froment, de forge et quelques légumes.

Ils distribuent leurs terres, qui spnt d’un sable très-

fin, mais fertile, en petits carrés, et font autour une

chaussée pour y faire séjourner beau des pluies ; quand

ils jugent quelle n’y est plus nécessaire, ils la mènent

par des conduits au pied de leurs dattiers. Chaque

propriétaire a au milieu de son champ un puits dont

beau est claire et bonne à boire : ces puits n’ont pas

‘plus de vingt à vingt-cinq pieds de profondeur; ils

sont creusés dans un sable dur mêlé de petits cailloux

noirs et jaunes; j’en ai remarqué plusieurs ayant des

couches de quatorze à dix-huit pouces de sable rouge

veiné d’un peu de gris, ayant une consistance grasse.

De chaque côl^ des puits , les habitans mettent deux

piliers de quinze pieds de haut ; ils y attachent une

traverse en bois, à laquelle est adaptée une grande

perche cpi porte à son extrémité postérieure quelque

chose de lourd pour faire contre-poids au seau qui

est attaché à l’autre extrémité par un bout de corde :

en tirant avec peu d’efforts , ils amènent beau qui sert à arroser leurs plantations. Le bois est très -rare dans ce pays ; on ne brûle que les feuilles sèches des dattiers et les troncs des arbres morts : le dattier est employé comme bois de charpente pour la construction des maisons. A la profondeur d’environ vingtcinq pieds , on trouve des roches qui m’ont paru être de granit.

Dans ce pays, on fait usage de la charrue, à laquelle on attelle le mulet ou le chameau.

Vers le coucher du soleil, les Berbers allèrent ramasser quelques petits cailloux qu’ils arrangèrent symétriquement sur le sable ; puis ils prirent des feuilles de dattier pour faire du feu et chauffer ces cailloux ; ils pétrirent un peu de farine d’orge , avec laquelle ils firent une galette pour notre souper ; afin de la rendre meilleure , ils y mirent de petits morceaux de graisse de'mouton, bien rance; quand elle fut cuite, on la distribua à chacun de nous. Aly m’en donna un petit morceau que je trouvai délicieux, quoique mai cuit et très-compact; mais je n’avais encore rien mangé de la journée , et cependant mon guide me reprochait le peu de nouriture qu’il me donnait, disant que je vivais à ses dépens , puisque mes précisions étaient épuisées depuis long-temps. Heureusement pour moi, deux marabouts tajacantes s’étaient joints à notre caravane. Aly les nourrissait : ü les faisait quelquefois monter sur ses chameaux, non par humanité, mais parce qu’il eût perdu entièrement sa réputation de pieux musulman, s’il eût agi autrement. Ces deux hommes furent pour moi une compagnie bien précieuse : ils me consolaient des insultes auxquelles j’étais sans cesse en butte ; enfin , ils contribuèrent réellement beaucoup à adoucir mon sort pendant celte longue et pénible route; car j’aurais peut-être été bien

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plus maltraité encore sans leur présence, qui impo sait à mon guide et à sa famille un peu de retenue ; ces marabouts avaient même la bonté de me donner à boire, lorsque l’on m’en refusait, ce qui arrivait fréquemment.

Le 1 4, à trois heures du matin, nous fîmes route en nous dirigeant lentement à l’E. N. E., parmi les nombreuses plantations de dattiers; le sol était entrecoupé de dunes de sable mouvant.

Vers huit heures du matin, nous passâmes devant un gros village nommé Boanou^ entouré de beaux dattiers. Vers dix heures du matin, nous parcourûmes un sol dur, couvert de petits cailloux noirs et jaunes; nous fûmes , dans cet endroit , rencontrés par six cavaliers Berhers, tous bien montés, armés de sabres et de fusils ; il§ vinrent bride abattue sur nous , avec des intentions hostiles, car ils tenaient leurs fusils armés : nos six conducteurs Berbers, avec quatre Maures bien armés , se mirent à la tête de la caravane en tenant aussi leurs armes prêtes à recevoir l’ennemi. Arrivés à une certaine distance, 3es deux partis s’arrêtèrent , et les Berbers se parlèrent dans leur langue, tenant toujours leurs fusils prêts à faire feu: lorsqu’ils se furent reconnus pour compatriotes , ils sè saluèrent; et nous continuâmes notre route paisiblement. Quel pays que celui où l’on ne peut faire un pas sans courir le dijnger d’être dévalisé , même ■

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assassiné par ses voisins ! Notre marche fut toujours , dans la même direction , et sur un sol dur et pierreux. Nous passâmes près d’un ancien village tombé en ruine ; on y voit encore le minaret d’une mosquée : à côté de là est un puits où les voyageurs vont se désaltérer-, un des Maures Tajacantes me donna un peu de cette eau, que je trouvai tiède et mauvaise. Je remarquai encore un mausolée comme celui de la veille : les musulmans y firent leur prière. En continuant dans la même direction , nous rencontrâmes de misérables Maures conduisant des ânes chargés de fourrage ; ces hommes étaient mal vêtus , et marchaient pieds nus.

Vers midi, nous fîmes halte dans les champs, à l’ombre des dattiers et assez près de Mimcina, grande ville d’el - Drah , habitée par des Berhers et des Maures cultivateurs : cette ville , entourée de murs de douze pieds de haut, est située entre deux chaînes de petites montagnes qui se prolongent dans la direction de fO. à f E. , et dont le sol présente par- tout une teinte rougeâtre; elles n’ont aucune trace de végétation.

Comme il faisait chaud, et que nos gens n’étaient pas revenus des puits, où ils étaient allés faire boire les chameaux, ma soif devint pressante et je me décidai à me rendre aux tentes des Berhers , dressées à peu de distance des nôtres , pour demander de l’eau.

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Je ne ni’ en fus pas plus tôt approché que trois gros chiens se jetèrent sur moi, déchirèrent mes vêtemens et me firent plusieurs morsures. J’invoquai à grands cris l’assistance 'des Berbers ; mais ces méchantes gens me regardaient avec la plus grande indifférence , puis détournaient la tête : cependant, assailli partant d’ennemis, les forces n’étaient pas égaies; et dans la crainte d’être mis en pièces, je battis en retraite, toujours en recevant quelques coups de dents : les chiens emportèrent des morceaux de mon coussabe, et ne me quittèrent que lorsque je fus à une certaine distance de leurs tentes. Tout en maudissant de bon cœur f inhumanité de leurs maîtres, je me retirai tristement sous les dattiers oèi nous étions campés. Les Berbers ont beaucoup de chiens pour garder leurs troupeaux : ils sont si habitués à ne jamais souffrir qu’aucun étranger, quel qu’il soit , approche de f habitation qu’ils sont chargés de garder , que les voleurs , si communs dans ce pays , sont souvent retenus par la crainte d’en être dévorés. Des Berbers mêmes, s’ils étaient d’un autre camp, n’oseraient approcher sans précautions de celui où ils ne sont pas connus ; mais si quelques afPaires les y appellent , voici le moyen qu’ils emploient pour échapper à la fureur de ces impitoyables gardiens : l’étranger arrive lentement , fait le tour des tentes à une certaine distance; les chiens aboient, mais sans avancer, à cause de f éloignement; ,

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aussitôt que les propriétaires se montrent , il annonce le sujet qui l’amène, et l’on s’empresse de le satisfaire ; si c’est l’hospitalité , on lui tend une natte un peu éloignée des tentes, et on lui donne à souper : mais personne n’approche jamais de l’habitation.

A cinq heures du soir, lorsque la chaleur fut tombée* j’allai faire un tour à la ville de Mirncina , accompagné d’un Maure du pays , qui était venu voir Sidi-Aly , son ami, et qui lui avait apporté en présent quelques dattes que nous mangeâmes ensemble, sur f invitation de celui qui les apportait. Le chef de nos Berbers me recommanda fortement à ce Maure ; il lui dit surtout de ne pas souffrir que Ton me volât la pagne que j’avais sur le dos , et d’empêcher que Ton ne m’insultât : cette recommandation me donna fort mauvaise opinion des habita ns que j’allais visiter. La ville est murée et entourée de jolies cultures de dattiers. Je vis à la porte , sous un hangar , une troupe de fainéans qui , aussitôt qu’ils m’aperçurent , m’entourèrent et me firent mille questions ridicules; car ils étaient prévenus que j’étais Arabe , et que je m’étais sauvé de chez les chrétiens. J’eus peine à me débarrasser de ces importuns , et à pénétrer dans la ville : je passai par une petite rue très - étroite , tortueuse et sale; les murs des maisons ont au moins quinze pieds d’élévation et sont mal crépis; j’étais suivi d’une foule d’hommes, car les femmes étaient voilées et n’osaient

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me regarder. J’allai m’asseoir sous une galerie où il y avait beaucoup de vieillards réunis , conversant avec un de nos Tajacantes qui était dans la ville depuis le matin; il avait déjà appris à l’assemblée une partie de mon histoire. Il se trouvait dans ce rassemblement un vieux Maure qui avait fait deux fois le voyage de la Mecque, ce qui lui donnait beaucoup de prépondérance : cet homme me parla long-temps des chrétiens ; il montra un simulacre de la manière dont on représente le Christ en Europe ; il essaya de chanter comme les prêtres qu’il avait vus à Tripoli de Barbarie, et il répétait souvent, amen, amen, en se frappant la poitrine. Il me demanda si j’étais disposé à manger quelques dattes; je le remerciai. Le marabout tajacante lui dit que j’étais avec un guide appelé Aly , qui me tourmentait pour me faire vendre mes pagnes et acheter des provisions de route : le vieillard parut indigné de • cçtte conduite déloyale , et assura que cet homme n’était pas un bon musulman. Il mè proposa de me faire donner des dattes , que j’acceptai ; et il ordonna sur-le-champ à ceux qui f entouraient de m’en faire une provision pour me rendre au Talilet. Enfin il m’emmena à la mosquée, où il réitéra ses ordres : au sortir de la prière , on m’apporta une grande quantité de dattes ; un âne en avait sa charge; malheureusement elles étaient mauvaises et dures : ces braves gens poussèrent la complaisance

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jusqu’à les porter à notre camp : toutes mauvaises qu’elles étaient, Aly, le cupide Aly, les reçut avec plaisir ; ce jour-là il me fit meilleure mine qu’à l’ordinaire.

Les maisons de Mimcina n’ont que le rez-dechaussée; elles sont, comme celles de Temboctou, terminées en terrasse , et ne reçoivent d’air que par une cour intérieure. J’ai vu plusieurs femmes juives très-mal vêtues; elles étaient sales, couvertes de queniîles et marchaient pieds nus; elles annonçaient la misère la plus grande. Les habitans de Mimcina ont peu de bestiaux , presque pas de bœufs ; ils nourrissent quelques moutons à laine, des chèvres et des volailles; ils sont grands cultivateurs , et ont beaucoup de dattiers, dont ils tirent leur principal revenu. Le matin ils mangent du pain, un peu de bouillie de farine d’orge, et à souper du couscous. Vers sept heures du soir, on envoya à Sidi-Aly un copieux couscous au mouton : après avoir mangé avec trois ou quatre personnes qu’il regardait comme ses égaux, il nous donna le reste , à moi et à six chameliers qui ne mangeaient pas avec lui; les pauvres esclaves, à ma grande satisfaction , ne furent pas oubliés. Nous nous couchâmes ensuite sous les palmiers , qui couvraient nos têtes de leurs larges feuilles ; je dormis assez bien , contre mon habitude.

Le 1 5 , à trois heures du matin , nous quittâmes

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la ville et les habitans de Mimeina ; nous nous dirigeâmes à l’E. N E. , en marchant sur du sable blanc et dur , couvert de petits cailloux de même couleur , et mêlé de gravier ; la campagne est entrecoupée de petites montagnes qui paraissent extrêmement arides. Les Maures de Mimeina me dirent qu’à un jour au N. N. O. de leur ville, sur la route de Maroc, est situé Bénéali , résidence du chef des Berbers. Cette nation, selon eux, ne paie aucun droit à l’empereur.

A un jour de Bénéali, dans la même direction, on trouve Amsero; puis à un jour de ce village. Banguerute, grande ville; enfin à six jours au N. N. O. de Ranguerute , Maroc , capitale de l’empire de ce nom.

A six jours à fE. de Mimeina, est située la ville de Tabelbât, sur la route de Taouât, qui s’en trouve éloignée de huit jours, aussi à l’E. Les Maures de Taouât sont cultivateurs ; ils ont beaucoup de dattiers, font le commerce à Temboctou, et viennent au Tafilet et à el-Drah, acheter des chèvres et des moutons.

En continuant notre route , nous arrivâmes auprès des puits de Y^énéguédel, où nous fîmes halte : à un quart de mille au S., nous vîmes un joli bosquet de dattiers , qui offre un contraste absolu avec l’aridité des montagnes auprès desquelles il se trouve ; on négligea ce lieu, où nous eussions été à f ombre, et

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nous restâmes à l’ardeur du soleil, qui fut ce jour-là plus forte qu’à f ordinaire. Je visitai les puits , qui sont placés sur une petite colline aussi aride que les environs ; on y voit un seul mimosa ferniginea languissant , sous lequel je m’étendis, et, la tête appuyée sur une pierre , je sommeillai profondément. A mbn réveil , je m’approchai des puits pour me désaltérer; j’y vis des femmi^s berbères qui faisaient boire leurs troupeaux de moutons : ces puits ont trois pieds de profondeur; l’eau en est bonne el abondante ; ils sont creusés dans du sable gris , contenant beaucoup de pierres calcaires de forme plate. A notre départ de Mimcina, un Maure du Talilet s’était joint à nous : lui et ses gens étaient montés sur des mulets ; c’est la bête de somme qui sert le plus ordinairement pour faire ce trajet; le chemin est trop pierreux pour les chameaux , qui s’y blessent les pieds; cependant Sidi-Aly faisait conduire ses marchandises par les siens.

Les Berbers firent cuire sous la cendre une galette d’orge pour notre souper; après ce léger repas, chacun but un verre d’eau fraîche , et f on se coucha sur le sol pierreux pour passer la nuit.

Le 1 6 , à trois heures du matin , nous fîmes route assez lentement au N. N. E. jusque vers huit heures , que nous tournâmes au N.* Nous marchions sur un sol très-montagneux et couvert de pierres plates, qui gênaient beaucoup notre marche : les montagnes sont

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peu élevées et composées de granit , sans aucune trace de végétation. Le Maure -Sidi-Boby, qui continuait à m’insulter, me lança une pierre dans le côté droit; le coup me fit beaucoup de mal , et j’en gardai la marque très-long-temps : ce brutal me traita de cette manière , parce que j’étais monté sur mon chameau sans l’en prévenir. Le vieux Aly avait pris le devant, monté sur le sien; dès que je l’eus rejoint , jd fui fis des plaintes sur les grossiers procédés dont je venais d’être victime ; il y fit peu d’attention et me dit d’un air riant : « Ce n’est rien , tout ira bien. » Exaspéré de sa conduite, je lui dis que si tout allait bien pour lui, tout allait fort mal pour moi: il se tut et tourna la tête d’un autre côté. Je dois répéter encore ici que si, depuis el-Drab jusqu’au Tafilet, je n’ai pas été plus malheureux avec de tels hommes, c’est aux deux marabouts tajacantes que j’en ai fobligation : je leur en rends grâce; sans eux j’aurais été obligé de déserter, ou de chercher un autre guide pour me rendre à Ghourland; si les Maures de ma compagnie ne me faisaient pas plus de mal, c’est qu’ils étaient retenus par la seule crainte de passer pour des infidèles.

Vers dix heures du matin, nous fîmes halte auprès des puits de Faratissa , agréablement ombragés par de beaux daltiers : on trou ve aux environs quelques veines de sable parsemées d’herbes que les chameaux ont coutume de brouter ; on y voit aussi des mimosas

A TEMBOCTOU.

rabougris. Les puits n’ont que deux pieds et demi de profondeur ; l’eau en est très-bonne.

Depuis el-Drah, notre petite caravane s’était augmentée de plusieurs Maures; ils étaient rassemblés autour des puits : dans leur conversation , il fut beaucoup question de moi; tous, excepté mes guides, paraissaient s’intéresser à mon sort; on craignait qu’à mon arrivée à Alexandrie, je ne retrouvasse pas mes parens. a Pauvre jeune homme, disaient-ils, que fera-til tout seul? » Je leur disais que j’avais une grande confiance en Dieu, qui m’avait soutenu à travers mille dangers, et qu’au moment d’arriver au port, il ne m’abandonnerait pas. Enfin, ajoutais -je, si Dieu a appelé auprès de lui mon père et ma mère, il m’aura conservé un frère et une sœur.

Dans de pareilles occasions, Aly disait de moi beaucoup de bien, me plaignait même : ce jour-là, il poussa la complaisance jusqu’à me raser la tête, chose dont je me serais bien passé; mais comme c’est un devoir religieux, je ne dus pas le trouver mauvais. Sa conduite , en ce moment même , prouvait son hypocrisie, puisqu’il ne cessait de m’insulter et d’encourager ses esclaves à fimiter. Pour fuir ces persécutions, je me sauvai dans les tentes des Maures qui faisaient route avec nous : nous passâmes la nuit sous les dattiers ; la fraîcheur du feuillage nous engageait au sommeil. Les chameaux et les mulets n’ayant pu

boire tous ce jour-là, on séjourna le 1 7 jusqu’à trois heures du soir.

La forte chaleur étant alors tombée, nous fîmes route au N. : le sol que nous parcourûmes était le même qüe ceiui de la veille. Vers six heures et demie , on s’arrêta, et nous soupâmes chacun avec un petit morceau de galette d’orge et des dattes. Après ce maigre repas , nous nous étendîmes sur le sol pierreux, où je dormis d’un profond sommeil jusque vers trois heures du matin du 18 , que nous partîmes.

)Gomme mon guide craignait de fatiguer son chameau, il m’obligea de marcher toute la matinée : je suivis donc à pied la petite caravane , qui se dirigeait lentement vers le N. N. E., sur un sol de gravier; la campagne était couverte de petites montagnes composées de roches de granit. Vers neuf heures du matin, nous fîmes halte aux puits de Bohayara, autour desquels ily a beaucoup de végétation; f eau en est douce: ils n’ont que douze pieds de profondeur, et sont creusés dans un sable gris , mêlé de gros gravier. Ils sont à la proximité d’un camp de Berbers , qui viennent y abreuver leurs troupeaux de brebis et de chèvres : ces hommes habitent dans les gorges des montagnes , où ils élèvent de nombreux troupeaux de moutons et de chameaux; ils cultivent un peu d’orge et de froment : ils sont nomades , mais ne changent pas aussi souvent de place que les Maures ; quand ils

A TEMBOGTOU.

s’éloignent de leurs petits champs , ils laissent toujours quelqu’un pour les garder.

Je trouvai les femmes berbères beaucoup plus

propres et moins curieuses que les mauresses : elles

sont vêtues comme elles de vieux haillons ; mais elles ont soin de les laver. J’ai toujours vu ces femmes

filer la laine de leurs moutons : cette laine est très-

blanche; avec le fil elles font des couvertures, quelles vendent au Tafilet. Ces femmes , dont l’embonpoint annonce qu’elles sont dans f aisance , ont toujours la tête enveloppée d’un vieux chiffon de laine rouge ou blanc ; elles ont aussi deux touffes de cbeveux qui leur pendent de chaque côté des oreilles ; elles en font des espèces de bourlets, quelles rattachent derrière la tête ; elles ont sur le nez et au menton , de

petites marques bleues, dans le genre de celles quç des artisans en France se font sur les bras et sur la poitrine. Leur principal ornement consiste en quelques colliers d’ambre, de corail, de diverses verroteries et en bracelets d’argent qu’elles portent aux bras et aux jambes : leur figure ne m’a pas paru aussi sale que celle des Mauresses d’el-Harib. Les Berbers ont un idiome particulier, que le§ Arabes ne parlent pas ; ils sont aussi soumis à la religion de Mahomet : ils ont plusieurs femmes , qui sont chargées de tout fouvrage de la famille; elles préparent la nourriture, vont garder les troupeaux, les conduisent auprès des

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puits , et ont encore la tâche pénible de tirer de l’eau pour les abreuver. Ils font paître leurs troupeaux de moutons dans les gorges des montagnes, où ils trouvent un peu de verdure ; car le pays qu’ils habitent offre l’aspect le plus aride ; de tout côté , on ne voit que des montagnes de granit , peu élevées à la vérité, mais sans aucune trace^ de végétation. Ces peuples nomades et cultivateurs se nourrissent, comme les Maures , de dattes et de sanglé d’orge ; ils font souvent leur souper avec du couscous ou de la galette d’orge cuite sous la cendre : dans la saison des pluies, comme le lait de leurs troupeaux est plus abondant , il fait une partie de leur nourriture. Ceux d’entre eux qui habitent dans les vnllages , ont des maisons dans le genre mauresque , construites comme celles des Arabes babitans des villes : les nomades n’ont que des tentes faites du poil de leurs chameaux. Ils récoltent peu, caria contrée qu’ils habitent n’est guère propre aux cultures; ils rencontrent par -ci par- là quelques veines de bonne terre qu’ils utilisent.

Ils font cuire leurs alimens, comme les Maures d’el- Harib , dans de grands vases en cuivre que les forgerons du pays fabriquent : il est étonnant que le vertde-gris ne les empoisonne pas ; car les Mauresses , extrêmement sales, ne lavent jamais ces ustensiles; elles se contentent de les frotter dans l’intérieur avec la main , pour enlever ce qui a pu s’attacher aux

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parois. Les Berbers du camp de Boliayara firent cadeau à ceux qui nous servaient d’escorte, ainsi qu’à Sidi-Aly, d’un très -beau mouton laineux , que nos compagnons berbers tuèrent pour notre souper. Comme nous n’avions pas de vase pour le faire bouillir , nos conducteurs usèrent d’un expédient très-industrieux : ils se procurèrent de larges pierres calcaires plates, avec lesquelles ils firent un petit four que l’on chauffa avec des racines d'hedysanim alhagi ^ seul combustible qui croisse dans ce pays. On dépeça le mouton par petites parts ; les entrailles furent mises en andouilles.

Le four improvisé étant bien chaud , on le balaya avec soin, et Ton y mit les morceaux de mouton les uns sür les autres ; puis on le ferma hermétiquement avec du sable mouillé. Quand on jugea que la viande était suffisamment cuite, le chef de nos Berbers, assez bon homme, en fit la distribution; chacun apporta un petit morceau de bois qu’on lui avait remis ; if s’en trouva autant que de parts : un Maure fut chargé de les bien mêler, et il en posa un au hasard sur chaque morceau de viande ; par ce moyen , la distribution fut faite avec justice. J’eus aussi ma part, que je dus au chef des Berbers, qui souvent avait témoigné son indignation de la conduite des Maures à mon égard. Cette viande était assez bonne, proprement servie et cuite à point.

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Le 1 9 juillet , à quatrè heures du matin, nous quittâmes les puits délicieux de Bohâyara, en nous dirigeant lentement au N. N. E. , sur un sol couvert de petit gravier gris : des deux côtés de notre route régnait une chaîne de montagnes de peu d’élévation , arides , et contenant beaucoup de granit noir , détaché par gros blocs; la campagne était toujours nue et frappée de stérilité.

Vers dix heures du matin , nous fîmes halte aux puils de Goud-Zénaga ; nous pouvions avoir fait trois milles à f heure. Nous trouvâmes * auprès de ces puits les Berbers d’un camp voisin qui abreuvaient leurs troupeaux. L’aspect du pays me porta à réfléchir sur ses habitans; je ne pouvais concevoir comment ce peuple se résigne à demeurer dans un lieu aussi aride, où il ne croît qu’un peu d’herbe , et pas un seul petit arbre.

Le 2 O , à quatre heures du matin , nous nous mîmes en route vers le N. N. E. : le sol était le même que celui de la veille , un peu pierreux ; la chaîne de montagnes continuait toujours à être aussi aride. Vers onze heures du matin, nous fîmes halte aux puits de Zénatyia : ces puits ont de vingt à vingt-quatre pieds de profondeur; feau en est assez bonne , et abondante. Le sol , aux environs, offre un assez bel aspect de végétation; il y a quelques mimosas , des zizyphiis lotus , et beaucoup de t^iTuarix très -élevés. Nous nous mîmes à .

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l’ombre sous ces arbustes , où nous mangeâmes quelques dattes en attendant le souper. La campagne est entre-coupée de dunes de sable blanc et mouvant : il y existe beaucoup de gazelles ; un Maure de notre compagnie en tua une , qui fut partagée de manière que toutes les personnes de la caravane en eurent chacune un petit moixcau.

A une journée au N. O. des puits de Zénatyia , il y a une ville berbère nommée el-Yabo; nous avions à notre suite un de ses habitans , qui se sépara de nous pour aller chez lui. Les cultivateurs d’ el-Yabo viennent, dans la saison des pluies , jusqu’à Zénatyia, travailler les terres , les préparer à recevoir le froment et l’orge, qu’ils récoltent en petite quantité.

Le 2 1 , à quatre heures du matin , nous fîmes route au N. N. E. respa*ce de trois milles , pendant une heure, parmi ces dunes de sable mouvant; puis nous mar châmes sur une plaine de sable uni , plus ferme que celui des dunes , couverte de petit gravier et de cailloux. Vers dix heures du matin , nous fîmes balte auprès des puits de Gbanérou; nous y trouvâmes des Berbers faisant boire leurs troupeaux de moutons ,

dont la laine était d’une blancheur remarquable.

Je vis auprès de ces puits un petit hangar en branches de zizyphus lotus , recouvert de paille et de plantes épineuses : je me mis à l’ombre dessous avec quelques Maures et trois femmes berbères , qui chargèrent les

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hommes de me questionner, et ne parurent pas faire grande attention à mes aventures, qu’on leur raconta sommairement ; mais elles tournèrent toutes leurs regards sur ma^personne, qui paraissait assez leur plaire : parfois je leur demandais à boire; elles me donnaient avec complaisance le seau avec lequel elles puisaient, et prenaient soin de le soutenir, pour que je busse plus à mon aise. La plaine où sont ces puits est couverte de gravier et de roches; elle est entourée de montagnes arides , dont la plus haute peut avoir trois cent cinquante pieds de sa base au sommet; il croît, parmi les fentes des rochers, quelques pieds d’herbe que les moutons broutent. Nous fûmes joints dans la matinée par un Maure du Tafilet, venant au-devant de son père, qui depuis long-temps habitait Temboctou. Ce vieillard, qui avait vu dans cette ville le major Laing et m’en avait parlé en route, retournait dans le village de Gbourland, son pays natal : il se nommait Sidi - Abdoul - Rahmân , et pouvait avoir cinquante-cinq à soixante ans; il était presque chauve. Son fils lui apportait quelques raisins noirs pour le rafraîchir, et il m’en donna une grappe avec un petit morceau de pain de froment , que j’acceptai avec plaisir. Certes, je ne m’étais guère attendu à manger du pain et du raisin frais , dans un pays aussi aride ! Dans la soirée , quelques Berbers vinrent abreuver leurs troupeaux. Sidi-Aly proposa d’acheter un mouton

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pour notre souper : les Berbers d’une autre troupe

joignirent à nous , et nous étions vingt pour faire cette emplette ; chacun donna pour sa part un dragme , pièce fie huit sous du pays. Sidi-Aly , aüquel j’avais laissé voir trois ou quatre shillings, consentit à me prêter une pièce de huit sous que je promis de lui remettre à mon arrivée au Tafilet. Je dois déclarer d’avance , comme un fait qui m’étonna beaucoup , qu’il ne voulut point par la suite en accepter la restitution : il m’engagea à garder cette pièce de monnaie pour m’aider à me conduire à Fez , et dit qu’il me la donnait pour f amour de Dieu. C’était sans doute un remords de conscience, qu’il voulait faire taire à bon marché. Quoi qu’il en soit, ce mouton, préparé comme le précédent , fut trouvé délicieux ; cependant il avait été nettoyé avec moins de soin.

Le 22, à une heure du majin, nous nous mîmes en route dans la direction du N. N. E. : le sol est toujours le meme, et les montagnes se prolongent des deux côtés de notre route. Vers dix heures du matin , nous fîmes halte aux puits de Nyéla (ou Aïn-Yéla) dont beau c^st abondante et bonne : ils sont situés dans un ravin très - pierreux , et si peu profonds qu’on y puise à la main. La chaleur fut très-forte, et nous n’avions pour nous mettre à l’ombre que quelques zizyphus lotus. Non loin des puits, dans la partie du S on voit une haute montagne de granit à travers les

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crevasses clé laquelle végètent quelques brins de verdure : j’ai remarqué un troupeau de moutons se promenant sur sa pente ; ils paraissaient de la grosseur de petits agneaux. Cette montagne , qui est presque à pic, peut avoir cent cinquante ou deux cents brasses au-dessus du niveau d’un sol très-pierreux. Le soir, lorsque tout le monde fut couché, j’allai au puits avec un satala, et je me baignai dans l’eau fraîche, ce qui me procura beaucoup de soulagement; je revins auprès de mes compagnons et me couchai sur le sol, où je dormis profondément jusqu’à trois heures du matin.

Le 28, j’étais encore à moitié endormi, lorsque nous partîmes , faisant route dans la direction du N. N. E. pendant emdron une heure ; puis nous tournâmes au N. E. jusqu’à six heures du matin; et laissant les montagnes afides , nous descendîmes dans une plaine de sahle gris très -dur, susceptible d’être cultivée. De cette plaine, on voit les beaux et majestueux dattiers du pays de Tafilet, qui enchantent la vue : ils me rendirent la gaieté , car ils m’annonçaient que bientôt mes maux allaient être allégéç. Nous longeâmes des champs entourés les uns de murs faits en pisé , les autres de petits fossés seulement : la campagne était belle , mais desséchée par f ardeur brûlante du soleil; on n’y voyait d’autre verdure que les feuilles toujours vertes du palmier. Arrivés à Ghour-

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land vers neuf lieures du matin , nous fûmes, bientôt entourés d’une foule d’enfans qu’attirait la curiosité : nous campâmes à l’ombre des dattiers, à la porte de la ville. Au bruit de l’arrivée de la caravane venant du Soudan , une grande quantité de Maures et de Juifs , sales et mal vêtus , vinrent nous visiter; ils entourèrent bientôt le bagage : plusieurs de mes compagnons me prévinrent de faire attention à mon sac de cuir et à la pagne que j’avais sur moi; car, si je n’y prenais pas garde, on mêla volerait même sur le dos ; ils me conseillèrent de ne pas trop m’écarter du village , parce qu’il y avait des voleurs qui , croyant que j’apportais du Soudan beaucoup d’or , pourraient bien me faire un mauvais parti. Les négocians maures vinrent enlever leurs marcbandises ; ils faisaient porter à un seul mulet la charge d’un chameau. Je pris mon bagage sur l’épaule, et suivis mon guide chez le vieux Haggi le Mekké, chef de Gbourland : je traversai plusieurs longues rues trèsétroites, et j’arrivai à la maison de mon nouvel hôte. On me fit entrer dans une cour intérieure assez propre, donnant entrée aux chambres et magasins : une partie de cette cour était couverte par une charpente faite de troncs de dattier ; il y avait au milieu de, cette charpente une espèce de lucarne par laquelle le jour pénétrait; un escalier en terre conduisait sur le toit delà maison , fait en terrasse. Je déposai le petit sac oèi

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étaient mes notes dans un magasin fermant à clef; mon sac lui-même avait un cadenas, ce qui me tranquillisait beaucoup sur la curiosité des Maures. Notre hôte nous fit donner pour notre déjeuner de trèsbonnes dattes, si mûres quelles ressemblaient à des confitures ; on y joignit un petit morceau de pain frais de froment : j’aurais trouvé ce régal excellent , si l’eau que l’on nous donna à boire n’avait pas été salée. Les jeunes fils de Haggi le Mekké me firent un très-bon accueil ; ils me félicitèrent sur - tout de la détermination que j’avais prise de déserter de chez les chrétiens , pour venir parmi les musulmans ; ils me dirent que j’étais f homme protégé de Dieu , et que tous ceux qui me feraient du bien seraient chéris du prophète. Je ne devais plus m’inquiéter, ajoutaient-ils, sur les moyens de me rendre dans mon pays ; maintenant que j’étais au Tafilet, j’atteindrais sans difficulté le lieu de ma naissance , et ils se chargeaient eux-mêmes de- me faire parvenir à Fez , sans qu’il m’en coûtât la moindre chose. Enfin, ds m’engagèrent généreusement à demeurer avec eux, m’assurant que je ne manquerais de rien.

Mes nouveaux hôtes me semblaient si bien disposés en ma faveur, que je m’attendais à avoir une chambre chez eux : mais je me trompais; car, après le déjeûner, on m’invita à aller prendre mon logement à la mosquée, monument destiné à servir Dieu, et en

même temps à héberger les voyageurs : j’y vis effectivement beaucoup d’étrangers, qui tous m’entourèrent pour m’assommer de questions. Vers deux heures du soir, j’allai me présenter à la maison de mon hôte, pour faire un peu diversion à l’ennui que me faisaient éprouver ces curieux importuns : je fus très-étonné de voir les jeunes gens qui le matin m’avaient témoigné tant d’affection, me refuser l’entrée. Après m’avoir expliqué qu’ils en agissaient ainsi à mon égard à cause des femmes , ils me demandèrent si je voulais manger, me firent donner environ deux onces de pain avec quelques dattes , et me laissèrent assis par terre à la porte. Après avoir pris ce maigre l'epas, je retournai à la mosquée. Vers dix heures du soir, des esclaves nègres vinrent appeler Sidi-Aly et ses gens •pour souper: comme il ne voulait pas souffrir que je mangeasse avec lui, on ne m’avertit pas ; cependant, voyant arriver l’heure, et n’étant pas du tout disposé à me passer de souper, je pris le parti d’aller m’asseoir à la porte de la maison de mon hôte. Les esclaves, en passant, me demandèrent ce que je voulais ; je leur répondis que je n’avais pas soupé , et que je les priais d’en avertir leur maître : ils s’acquittèrent de ma commission , et revinrent en disant que j’aurais dû partager celui de Sidi-Aly et des personnes de sa suite. Je leur parlai alors de la conduite de cet homme à mon égard : ils en furent indignés, et dirent

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que lui et les siens étaient des infidèles ; ils m’enga gèrent à attendre un moment, et m’envoyèrent une bonne quantité de mauvais couscous d’orge , avec un petit morceau de bœuf et un peu de giraumon. Ensuite j’allai me coucber sur le toit de la mosquée, par terre, parmi quantité de Maures , condamnés comme moi à y passer la nuit. Gommœ me l’avaient fait observer les fils de Haggi le Mekké , nul étranger n’est admis ici dans l’intérieur des maisons , de peur que les femmes, qui ne doivent voir d’autres hommes que ceux de leur famille, ne soient exposées à des regards indiscrets. En conséquence, les voyageurs vont prendre gîte à la mosquée , et l’hôte chez lequel ils sont descendus leur envoie leurs repas ; on les fait appeler à la maison à f heure du souper, mais on ne les reçoit que dans un corridor trèsmbscur. •

Le 2/1, à huit heures du matin, j’allai à la maison de mon hôte chercher mon déjeuner; je m’assis, comme la veille, à la porte, en attendant qu’on m’invitât. Bientôt le plus jeune des fils de la maison vint, et me demanda avec bonté si j’avais déjefiné ; sur ma réponse négative,' il ordonna à un esclave de me donner des dattes et de la bouillie faite avec de la farine d’orge: cette bouillie, qui est très-claire, sert de breuvage en mangeant ces fruits ; quand on a du pain ou du couscous , on ne boit que de l’eau. C’est avec f estomac aussi légèrement repu qu’il fallut

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attendre jusqu’à dix heures du soir, pour manger un peu de couscous ; voilà la nourriture qu’ils donnent aux étrangers qui demandent l’ifospitalité : elle est la même pour les esclaves. Les maîtres ont une bouillie de farine de froment, très-claire, qu’ils boivent à leur déjeûner, et ils font leur dîner avec un morceau de pain frais et des fruits de la saison ; ils ont en quantité de beaux melons, qu’ils aiment beaucoup; les plus riches babitans du Tafilet déjeûnent avec du thé , du pain et quelques ligues. A dix heures du soir, heure habituelle du souper, ils mangent du couscous fait de farine de froment, cuit avec dn mouton ou de la volaille; car ils élèvent quelques oiseaux domestiques.

Gomme j’étais assis au coin d’une rue, je lis connaissance avec un Maure nomme SicU-Bouhacar : il m’adressa des questions très -réservées et parut s’intéresser à ma position ; il était très -doux et assez bon homme. Il avait voyagé au cap Mogador et à Maroc ; dans la première de ces villes, il avait eu beaucoup de relations avec les chrétiens, qu’il détestait à f exemple des autres Maures : il montrait du goût pour les sciences et desirait s’instruire; il avait assez bien appris à calculer; il connaissait les trois premières règles de f arithmétique , et en faisait les preuves: il avait chez lui une ardoise sur laquelle il écrivait; il me f apporta, et nous calculâmes ensemble. Cet homme

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était un peu enthousiaste ; il me prit en amitié , et me parla beaucoup des connaissances des Européens, qu’il me dit être bien supérieures à celles des Maures; il me fit voir une montre, à laquelle il attachait un prix extrême , parce qu’il était le seul qui en eût dans le pays. C’est chez lui que j’ai vu la boussole de poche anglaise dont j’ai parlé plus haut. Il me parla de Bonaparte et de ses campagnes en Égypte; il me demanda sur-tout si c’était bien pendant son séjour chez les musulmans que j’avais été fait* prisonnier , et me dit qu’il était à Tripoli à-peuprès à cette époque; enfin il voulut connaître mon âge: comme j’étais couvert de haillons, noirci parle soleil et malade, je paraissais moins jeune que je ne Tétais réellement; aussi n’eut-il pas de peine à croire que j’avais trente-quatre ans.

Le 26 , je proposai à un pauvre Juif nommé Jacob, de m’acheter au poids un shilling , pièce qui n’avait pas cours de monnaie dans le pays ; comme il était forgeron et bijoutier en or et en argent, il pouvait l’utiliser dans son commerce.. Il m’engagea, pour cet efPet , à passer chez lui , sans doute afin de satisfaire sa curiosité; toutefois il servit bien la mienne, car je ne savais comment m’y prendre pour visiter au moins l’intérieur d’une maison : j’entrai donc dans l’humble demeure du Juif, qui me fit traverser deux petites chambres basses , très-sombres et de la plus grande

malpropreté , pour arriver dans une troisième un peu plus grande, qui ne recevait de jour et d’air que par une petite ouverture à la voûte , ouverture qui servait également pour toutes les pièces de l’intérieur ; car les maisons des Juifs sont construites aussi simplement que celles des Maures.

Jacob me fit asseoir par terre, car il n’avait pas de natte ; il ouvrit un petit magasin et alla chercher quelques nok qu’il m’offrit, avec une belle tranche de melon et un gros morceau de pain de froment, cuit de la veille. Sa femme et sa vieille mère, assises aussi par terre auprès de moi, ne pouvaient se lasser de me regarder; elles paraissaient douces et timides; cependant elles m’adressèrent plusieurs questions sur le pays des chrétiens. Je remarquai dans cette chambre, deux gros sacs de grain pour la provision de la famille , quelques volailles , et un chien gardien de la maison : dans le coin d’une des chambres, on avait rassemblé les balayures de plusieurs jours. Après avoir pris une petite collation, je me séparai de ces bonnes gens; un nègre esclave était venu me joindre, dans la crainte, disait-il, que ces infidèles ne me fissent quelque insulte. Le juif Jacob me dit de revenir le lendemain , et qu’il me changerait ma pièce de monnaie ; car le jour de ma visite était un samedi, et par conséquent consacré à la prière. Les Maures, curieux et • questionneurs , ne furent pas aussi géné-

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reux que l’Israélite; ils ne m’offrirent jamais que leurs mauvaises dattes; encore était -ce parce qu’ils en avaient beaucoup plus qu’ils ne pouvaient, en consommer.

Le 27, j’allai, accompagné de Sidi-Boubacar, visiter le marché, qui se tient trois fois la semaine, auprès d’un petit village nommé Boheim, à-peu-près à trois milles au N, de Gbourland : Boubacar montait une belle mule, et moi un âne destiné à porter les provisions au retour.

Ce marché est établi dans un bel emplacement entouré de dattiers ; il y a beaucoup de cahutes en terre pour les marchands d’étoffes, de merceries, d’épiceries, et pour les bouchers. Les Berbers et les Arabes habitans des villages voisins viennent y vendre leurs denrées; ils y amènent des bestiaux, des qrains et diverses espèces de légumes et de fruits; ils achètent en retour des étoffes. Gomme je témoignais à mon compagnon le désir d’examiner le marché en détail , il me lit accompagner d’un de ses gens; car il m’assura que si je m’éloignais seul, on me volerait, en qualité d’étranger, la couverture que j’avais sur le dos. Je fus étonné de la variété des objets qui approvisionnaient ce marché : j’y vis en quantité de beaux légumes, choux, navets, ognons, haricots secs, pois et lentilles; il y avait aussi abondance de fruits indigènes, teis que raisins , figues blanches et noires ,

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pommes, noix, calebasses, giraumons, melons de belle espèce; de la luzerne verte pour les chevaux, et diverses productions de l’Europe; on y voyait aussi beaucoup de volailles et des œufs bouillis, j’achetai une demi -douzaine de ceux-ci pour une valeur de six liards de notre monnaie; je' remarquai des moutons d’une grosseur étonnante , couverts d’une trèsbelle laine blanche. Des marchands d’eau, avec des outres pleines, se promenaient dans le marché, 'tenant une petite sonnette à la main, pour avertir ceux qui voulaient boire, car il faisait une chaleur accablante : il y a cependant des puits dans le marché ; mais ils sont très-profonds, et*tous les étrangers n’ont pas des cordes pour y puiser; quoique l’eau soit saumâtre, il s’en vend beaucoup. De tout côté , je voyais arriver des ânes et des mulets chargés de diverses productions de la nature et de findustrie ; enfin, je croyais me trouver dans un marché européen bien fourni. J’achetai du raisin et quelques figues , pour me rafraîchir ; j’y joignis un petit pain de froment, de la valeur d’un sou. Les Juifs brocantent beaucoup : il y a des marchands établis qui achètent en détail les étoffes de laine que chaque particulier fabrique chez lui; ils les emmagasinent, pour les expédier dans d’autres marchés. La monnaie du Maroc et celle de l’Espagne sont les seules qui aient cours ici; les autres monnaies d’Europe ne sont reçues

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qu’au poids. Après une si longue traversée dans le désert, privé de tout ce qui est nécessaire à la vie, j’éprouvais une jouissance inexprimable à me promener dans ce marché si richement pourvu : mais il me fallut retourner au village avec l’homme auquel Sidi-Boubacar m’avait confié, qui, dès qu’il eut fait ses provisions, devint impatient de s’en aller.

Le 28 au matin, Sidi-Boubacar, qui m’avait pris en affection, me fit appeler chez lui, où il m’attendait : il me fit asseoir sur un assez beau tapis , tendu dans sa cour , sous un petit hangar ; puis me dit d’attendre un moment, et alla avertir un Maure de distinction de ses amis'. Peu après , une esclave apporta, sur un plateau de cuivre bien propre, un gâteau de froment à la viande, cuit à la poêle, avec du beurre, et à côté de ce mets un gros morceau de melon , acheté la veille au marché de Boheim : Sidi Boubacar cassa le gâteau, et son ami et moi nous y fîmes honneur avec lui. Dans la soirée, le Juif Jacob me changea mon shilling, et je pus, les jours suivans, acheter un peu de pain. Ce même jour, étant à la mosquée , un Maure dont le père venait de mourir, m’accosta, et mit dans la poche de mon coussabe une pièce de huit sous, qu’il me pria d’accepter pour l’amour de Dieu et du prophète.

Le 29 , Haggi le Mekké m’avertit qu’il fallait me tenir prêt à partir pour Fez. N’étant pas en état de,

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faire une aussi longue route à pied, je m’ informai d’une monture; effectivement, j’étais enflé et faible: ils me demandèrent si j’avais assez de dragmes pour payer une mule; je le pouvais, mais il eût été imprudent de l’avouer, et je préférai paraître pauvre pour ne pas éveiller la cupidité de mes conducteurs. J’espérais que la vente de mes deux pagnes bleues du Soudan suffirait pour la location d’une mule ; depuis trois jours je les avais remises à l’un des fils de mon hôte , pour les vendre : on me conseilla de les porter au marché de Boheim, d’oèi devait partir la caravane. Je m’y rendis , mais dans l’intention de voir le hacha ou gouverneur, pour lui demander des secours.

• En quittant Ghourland, j’étais accompagné par un muletier monté sur un âne; cet homme était chargé par Haggi le Mekké de me conduire chez Sidx-Habib Bénani, résidant à Boheim, et chef de la caravane allant à Fez , à qui il me recommandait particulièrement. Chemin faisant , je fus arrêté par des Berbers qui allaient au marché*, et qui, reconnaissant que j’étais étranger, m’entourèrent au nombre de vingt ou trente , en me disant tous ensemble : « Qui es-tu ? où •vas-tu? )) ils me tiraient tous par ma couverture et ne me donnaient pas le temps de répondre : enfin ils enlevèrent ma pagne , et ils auraient pris mon sac , si en partant je n’avais pas eu la précaution de le re-

mettre à mon guide , qui , monté sur son âne , avec un Berber en croupe, avait pris les devans sans s’embarrasser si je pouvais le suivre : les voleurs ne s’en tenaient pas à ma pagne, et ils se mettaient en devoir de m’ôter mon coussabe, lorsque le Haggi-Lemedan ( nom de mon guide ) , averti par des Maures de sa connaissance , revint au galop au-devant de rhoi avec son Berber en croupe , qui me fit rendre ce que les pillards m’avaient enlevé. Peu après ce fâcheux événement, nous arrivâmes au marché , que je trouvai aussi bien fourni que la première fois que je l’avais visité. En route , j’avais rencontré deux cavaliers berbers qui couraient , bride abattue , le fusil armé , après deux cavaliers arabes qui se sauvaient en toute hâte.

Ap rès le marché, je me rendis, accompagné de mon guide,, chez Sidi-Habib-Bénani , qui m’envoya prendre un logement sur le toit de la mosquée ; vers dix heures du soir, il me fit donner d’assez bon couscous.

Le 3o juillet au matin, j’allai Yn’asseoir modestement par terre, à la porte de mon hôte; car je savais bien qu’il n’aurait pas la complaisance de m’envoyer mon déjeûner à ce logement public : lorsqu’il m’aperçut avec mon chapelet à la main et priant, il me fit donner un peu de bouillie de froment sans dattes. Vers dix heures du matin , je priai un Maure de m’ac-

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compagiier chez Sidi-Habib bacha, au lieu de sa résidence, qui est la petite ville de Ressaut, à deux portées de fusil au N. de Boheim. Cet homme m’obligea avec complaisance ; nous y allâmes : mais on nous dit que le bacha ne .viendrait pas ce jour-là; qu’il était indisposé , et qu’il paraissait desirer passer la journée dans sa maison particulière, à Sosso, petit village situé environ un mille et demi au S. E. de Boheim. Gomme je témoignai le désir de m’y rendre, l’honnête Maure® me fit accompagner par un homme de ce village, serviteur du bacha, qui me conduisit chez celui-ci. On me lit traverser une grande cour assez propre, puis une seconde plus petite, à la porte de laquelle il y avait deux factionnaires assis par terre , leurs fusils posés contre le mur : on alla m’annoncer au hacha , qui donna ordre de me faire entrer. Je trouvai ce seigneur arabe modestement assis sur une natte posée à terre, sous un hangar, près des puits, qui rendaient ce lieu assez frais; il avait à sa compagnie deux Maures, que l’on pourrait appeler courtisans ; il m’accueillit assez bien et me fit asseoir à*" côté de sa natte; puis me demanda le sujet qui m’amenait en sa présence. Je lui expliquai en peu de mots les diverses circonstances qui m’avaient occasionné un si grand et pénible voyage à travers le Soudan et le désert; je lui dis enfin que j’étais d’Alexandrie, où je desirais me rendre , mais que je

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n’en avais pas les moyens, que j’étais très-pauvre et malade, par suite des fatigues que j’avais éprouvées; que je ne pouvais faire ce long trajet à pied. Parmi diverses questions qu’il m’adressa, il me demanda comment j’avais fait pour subvenir aux frais de ma route , depuis mon départ de chez les nègres: je lui dis, en vantant la générosité des musulmans, que chacun d’eux m’avait aidé d’une modique aumône. Il m’entretint ensuite des Européens, qu’il tourna en ridicule sur leur croyance. Un des Muures de sa compagnie , extrêmement gros,, me dit en ricanant : « Eh « bien ! puisque Jésus est fils de Dieu, pourquoi s’est- ({ il laissé crucifier par les Juifs?» Gomme c’était à moi qu’il faisait directement cette interpellation, je lui dis qu’il ne m’appartenait pas de rendre raison d’une chose que j’ignorais, et que c’était aux chrétiens à discuter son objection. Le hacha fit appeler son intendant, et lui commanda de me donner quelques dattes qu’il m’apporta dans une petite corbeille de paille : il m’engagea d’un air poli à les manger; mais je n’acceptai pas. Ce seigneur me fit ensuite conduire à Boheim, chez mon hôte, par une dés sentinelles de la cour, et me recommanda de venir le voir le lendemain à son gouvernernent ; il' fit dire à Sidi-Mohammed , le chérif qui le matin m’avait accompagné, de venir avec moi. .

Le 3i, je ne manquai pas de me trouver avec le

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chérif sur le passage du hacha : aussitôt que nous i’apercûmes, nous nous tînmes debout. Il montait un assez h on cheval gris , et était escorté par deux soldats armés chacun d’un fusih II s’arrêta un peu devant nous : le chérif, en l’ abordant; haisa respectueusement sa tunique hlanche; le hacha lui dit quelques mots tout h as ; puis , élevant un peu la voix , il m’annonça qu’il fallait que je restasse à Ghourland jusqu’à nouvel ordre. Je compris hien que je n’avais rien à espérer de sa grandeur; et en rentrant au village, Mohammed me confirma dans mon opinion. Sidi-Hahih-Bénani était parti pour Fez dans la matinée ; il avait refusé de me donner une monture pour trois mitkhals en argent, que j’avais retirés du produit de la vente de mes deux pagnes : ainsi je me trouvais à Boheim, sans savoir comment en sortir. J’avais un assez hon coussahe que m’avait donné Ahdallah-Chéhir, à Temhoctou; je me décidai, au risque d’aller tout nu, à le faire vendre au marché , et à tâcher de louer un âne pour partir le surlendemain avec une caravane qui allait à Fez : le fils aîné de Bénani , marchand de profession , vendit mon coussahe deux mitkhals , qui , avec les trois autres , suffirent pour louer un âne. A dix heures du soir, j’allai comme à f ordinaire me présenter à la porte du fils de mon hôte , qui dans la journée m’avait fait donner un peu de pain et une grappe de raisin : il m’envoya à souper, et j’allai me

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coucher sur le toit de la mosquée. La cour de ce lieu fermait à clef, et l’on ne pouvait en sortir ; circonstance qui faillit m’attirer une très- fâcheuse alTaire. Dans cette cour se trouvait la tombe d’un saint chérif décédé depuis long-temps : le lendemain , à leur grand scandale, mes compagnons de gîte s’aperçurent que cette sépulture révérée avait été salie pendant la nuit ; alors il s’éleva un cri général d’indignation , et tous les regards se tournèrent sur moi. Confus et épouvanté , je n’eus pas le courage de nier que je fusse îe coupable; je m’excusai sur mon ignorance des localités , et protestai , ce qui était bien vrai , que le hasard seul , et non la volonté de commettre une profanation , m’avait conduit vers cette place. Malgré cette allégation sincère, les têtes étaient loin de se calmer, et je ne sais trop ce qui m’en serait advenu , si par bonheur quelques vieillards n’avaient pris le parti d’intercéder en ma faveur. Ils représentèrent que Ton devait avoir égard à ma qualité d’étranger; que j’ignorais sûrement qu’il y eût une tombe dans cet endroit ; mais que , lors même que je f aurais su, je n’avais pas pu apprendre, chez les chrétiens, à respecter ce qui est i’objet des hommages de tout bon musulman ; qu’il fallait donc avoir quelque indulgence pour mon défaut d’instruction. Ce plaidoyer fit son effet, et l’affaire en resta là.

Le 1 août, je me rendis le matin à fa porte de

mon hôte pour avoir à déjeuner; mais j’attendis inutilement , on ne me donna rien ; je restai jusqu’à deux heures après midi sans rien prendre. Dans ce moment même , plusieurs Maures réunis se disposaient à me questionner; mais je leur dis que je n’étais pas en état de leur répondre, que je soulFrais trop de la faim, n’ayant encore rien pris de la journée. Un zélé musulman m’offrit de me donner un pain pour l’amour de Dieu, si je voulais l’accepter; j’étais trop affamé pour le refuser, quelque dur qu’il fût.

Le 2 , la caravane se disposa à partir pour Fez ; le Maure qui me louait un âne, avait reçu les arrhes, et je l’attendais au village où il devait venir me prendre. Avant de quitter le pays, je vais en faire une description succincte.

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