APPRÉCIATION DES MARCHES
La géographie des pays qui n’ont pas été explorés par des observateurs munis d’instrurnens , est ordinairement réduite à des calculs de journées de marche: quoi de plus vague et de plus douteux que de pareils documens? La discussion la plus savante ( on l’a déjà remarqué plus haut ) ne peut en faire jaillir que de faibles lueurs. Comment concilier les rapports con-
traclictoires ? comment distinguer les journées communes, les journées doubles, ou d’une valeur plus grande encore? Il est évident que c’est en heures de marche qu’il faudrait demander et recueillir les itinéraires, et non pas par journées de marche, et il y aurait alors un degré d’incertitude de moins. Les voyageurs européens devraient-ils eux-mêmes rapporter leurs lignes de marche à des comptes de journées? et comment ne s’est-il pas établi pour règle, dans l’exploration des pays lointains et inconnus, de marquer constamment les heures et toutes les fractions du temps? Le journal de M. Caillié, quoiqu’il ne soit pas soumis rigoureusement à cette condition , présente du moins une continuité non interrompue de marches mesurées par le temps , ordinairement par heures , quelquefois par demi - heure et par quart d’heure. Sans cette attention persévérante ( et bien digne d’éloges, au milieu de tant de fatigues), la géographie positive aurait tiré peu de parti de ces excursions si longues et si pénibles.
Dans un mémoire inséré au tome lxxxi des Transactions philosophiques , le major Rennell a fixé la journée d’une caravane pesamment chargée à seize milles géographiques (ou minutes de degré) et un sixième , et celle des caravanes légères à dix-sept milles un tiers. Il me paraît que le second de ces résultats est trop faible, mais sur-tout qu’on aurait dû
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établir un terme intermédiaire entre les caravanes légèrement et les caravanes pesamment chargées ; car il y a loin de l’un à l’autre extrême. Les premières font certainement plus de vingt milles géographiques par jour, et ce, d’autant plus quelles sont en état de marcher plus long-temps, c’est-à-dire, plus d’heures par chaque journée; or, entre seize et vingt milles, il convenait de reconnaître une valeur intermédiaire , c’est-à-dire, Isl journée des caravanes moyennes ^ si l’on peut les appeler ainsi. Je trouve que l’appréciation du major Rennell, pour la première espèce de journées, est confirmée par les expériences faites , dans les déserts voisins de f Égypte, par les ingénieurs de f expédition française. Nous évaluâmes fheure de marche à dix -neuf cents toises; huit heures feraient quinze mille deux cents toises ou seize milles géographiques à très-peu près ; l’heure serait ainsi établie à deux milles, ou de trente au degré. En conséquence de plusieurs calculs beaucoup trop longs pour être rapportés ici, je porte à dix-huit milles géographiques quatre dixièmes la journée des caravanes moyennes, fheure étant entre deux milles et deux milles un dixième. Je ne m’occupe pas ici des caravanes légères; celles-là marchent plus long-temps, et en même temps la marche de chaque heure est plus longue ; mais je crois quelle peut se calculer, dans beaucoup de cas , sur le pied de vingt-deux milles, ou dix heures de deux
ET RECHERCHES GEOGRAPHIQUES. sSq
milles deux dixièmes. Les individus marchant en petite troupe, sans parler des hommes montés sur des chevaux et des dromadaires, vont encore plus vite.
Selon le capitaine Lyon, les journées des caravanes sont de vingt milles anglais, ou au-delà de 17', c’està-dire, plus que la journée faible, moins que la journée moyenne. Ce n’est pas sur la vitesse du piéton ou du chameau peu chargé qu’il faut mesurer celle de la caravane , mais au contraire sur celle de fhomrne ou de f animal qui l’est le plus; car ceux-ci doivent être attendus par ceux-là, et ils ralentissent à tout moment leur marche ; autrement la vitesse commune serait plus grande que celle qu’on vient d’établir. En outre, cette réduction à une valeur moyenne est indépendante de celle qu’il faut faire subir en raison des déviations et des contours, le plus souvent inconnus : autre source d’hésitations ou d’erreurs pour le géographe.
Les premières marches de M. Cailtié, à partir de Kakondy , présentent un exemple de la valeur réelle des journées : le premier jour , il fit vingt-trois milles anglais; le suivant, seize milles et demi; le troisième ^ dix -huit milles; terme moyen, dix-neuf milles un sixième h L’heure de marche était évaluée par lui à trois milles seulement ; mais la construction a prouvé
(1) Les marches des jours suivans ont été moins longues.
REMARQUES
que révaluation de ce côté était trop faible de plus d’un dixième. Le résultat est vingt- un milles anglais * , ce qui est très-près de dix-huit milles géographiques quatre dixièmes , taux , selon moi, des journées moyennes ( c’est-à-dire , journées de caravanes moyennes ). On peut en effet leur comparer la petite caravane que suivait alors M. Caillié, attendu, i.° que bien que peu nombreuse , elle renfermait une femme ; 2 que tout le monde était à pied ; 3.° que tous étaient chargés. Dans la traversée du désert, les journées de marche ont été de douze heures et quelquefois plus^ ; mais l’épuisement, la soif et la fatigue ne permettaient pas aux voyageurs ni aux chameaux de marcher du même pas qu’au départ, et c’est beaucoup si la marche était d’un mille et demi par heure.
Je dois rapporter ici le sentiment de M. Walckenaer, qui a discuté avec sagacité cette importante question géographique^: il fixe à quinze minutes la valeur des journées des caravanes pesamment chargées ; ce nombre n’est inférieur que d’un seizième à celui que j’ai adopté , d’après les expériences que nous avons faites en Egypte , et que confirme encore l’opinion du major Rennell. Mais M. Walckenaerne
(1) Il eii est de même de la l’oute de Temboctou à Arbate.
(2) L’impatience d’ariiver, et sur-tout la nécessité impérieuse d’arriver aux puits, expliquent assez ces longues marches du désert.
(3) Recherches sur l’ Afrique septentiionale , etc., page 266.
considère pas la valeur des deux autres espèces de journées, celle des caravanes moyennes et celle des caravanes légères : je remarquerai seulement qu’il semble résulter de ses paroles que la marche réelle et effective est bien supérieure à i5', et d’environ i8 à 19' : le taux moyen à’iine journée réduite en mesures prises en ligne droite sur la carte. Mais la diversité des coudes et des inflexions , résultant de celle des obstacles qui les produisent, permet-elle d’opérer une réduction uniforme, et d’appliquer un facteur constant à chaque distance parcourue ? Admettons pour exemple qu’une partie de la route a un développement de soixante milles, et que la ligne droite qui joint ses extrémités est de quarante-huit milles ; pourra-t-on établir la même règle pour la route entière qui serait de trois cents milles, ou cinq fois plus longue? la ligne directe totale serait-elle de deux cent quarante milles? Plus la route est longue, plus le taux de la réduction doit varier. Voici le résumé de ces remarques sur la valeur des heures et des journées de marche des caravanes, et les diflerentes évaluations qui en ont été faites.
ITT.
REMARQUES
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