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c’était son unique pensée; ses ressources s’épuisaient, et en même temps il refusait toute autre occupation , toute autre mission. Cette idée fixe passait pour une manie; rien ne put l’ébranler, pas'même les insultes que son habit maure lui attirait de la part des nègres ; il consentait même à passer à leurs yeux pour un fou, et presque un objet de risée. Le manque de secours suffîsa.ns l’ayant réduit à prendre un autre parti, il part pour Sierra-Léone ; il y reste le temps nécessaire pour amasser quelques ressources , et bientôt il part pour le Rio-Nunez : de là , il annonce à un ami de Saint-Louis (en avril 182-7 ) son départ pour f intérieur. On le croyait perdu, et il allait être oublié comme tant d’autres victimes, quand, au bout de dixbuit mois, il se montre tout-à-coup à l’autre extrémité de f Afrique, triomphant de tous les obstacles: semblable à un habile nageur, qui, ayant plongé au sein d’un large fleuve, et après un long intervalle de temps, reparaît subitement sur la rive opposée , quand déjà on pleurait sa perte comme certaine. •
A peine a-t-il quitté les bords du Rio-Nunez et abordé cette nouvelle carrière de peines et de périls , qu’il développe tout-à-coup une prudence consommée et bien au-dessus de son âge: aussi habile à apprécier les obstacles que ferme pour les combattre , il rencontre à chaque pas des embarras croissans; mais sa sagacité lui suggère des moyens pour chaque non-
velle entrave. Sans ce sentiment juste des difficultés et des ressources, uni à un courage inébranlable, il n’aurait pas mis à fin et peut-être pas commencé fentreprise. Quelle heureuse fiction il imagina pour inspirer de la confiance à toutes ces populations ! Ce fil, tout fragile qu’il était, le conduisit par-tout comme par la main. Il supposait avec raison que la renommée de fexpédition française en Egypte s’était répandue dans f Afrique septentrionale : il était naturel qu’un enfant enlevé à ses parens, à fâge de trois ans, et transporté au stin de la France, connût mal sa langue maternelle ; il fêtait encore que les bons musulmans lui facilitassent le retour dans sa patrie par la ligne la plus directe, puisqu’il passait pour être sans ressources. Or, cette ligne devait le conduire au-delà du grand fleuve: ensuite, manifestant le desif de se rendre à Alexandrie par mer, il fallait regagner le fleuve, s’y embarquer, et il arrivait à coup sûr à Temboctou ; arrivé au but de son voyage , il devait rechercher la voie la plus prompte et la plus sûre pour atteindre un lieu occupé par des Européens, et les caravanes du Tafilet étaient f occasion qu’il fallait saisir sans hésiter.
Je ne parie pas de tous ses maux à Timé et dans le cours du voyage , ni de ses périls à Tanger, quand déjà il touchait au port; mais de combien d’intelligence et de courage ne fallait-il pas être doué pour
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résister à tant d’ennemis et en triompher! Il a fallu ne pas faire une faute ; une seule le perdait sans retour.
Peu de personnes connaissent l’histoire de l’infortuné Antonio Piloti , Espagnol réfugié dans le Maroc par suite des événemens politiques de 1811. Après avoir pris fhahit maure et acquis l’usage de la langue, il vint à hout d’entrer dans la garde de l’empereur de Maroc. Occupé sans cesse du projet d’aller à Temhoctou par cette voie , il offrit secrètement ses services au consul de France, M. Sourdeau; il demandait la protection du gouvernement français : le consul s’était assuré qu’il réunissait les conditions essentielles pour réussir; ces offres ne furent pas acceptées. Cependant, Piloti se préparait chaque jour à son voyage: il semble que rien ne pouvait en arrêter le succès, puisqu’il serait parti comme Maure , et revenu avec une caravane de Maures. A défaut de secours directs de la France, il emportait des instructions de M. Delaporte, notre vice-consul, et celles d’un membre de la Société de géographie , qui allait lui faire passer des instrumens , lorsque tout-à-coup il se trouva impliqué dans les mouvemens politiques de la cour de Maroc. Les Maures et les Juifs, toujours inquiets, soupçonnèrent de sa part quelque secret dessein, et le dénoncèrent comme étant du parti opposé au prince. Son procès ne fut pas long; Piloti fut décapité. Telle est la jalouse défiance de ces hommes avides, contre
quiconque pourrait tenter, en s’appropriant la connaissance des lieux, de leur ravir quelque partie de commerce de l’intérieur. M. Caillié, plus lieureux, ignorant d’ailleurs cette aventure, n’est pas resté assez long temps exposé aux soupçons des gens du Maroc pour être découvert , ou il a su s’y soustraire à force de prudence et de sacrifices. Il a prouvé , par le fait, qu’un Européen peut traverser le grand désert tout entier et tout le nord de f Afrique.
Aussitôt après f arrivée des lettres que je reçus de M. Delaporte et de M. Caillié lui-même , qui annonçaient son apparition à Tanger, des doutes s’élevèrent en moi, et je rédigeai sur-le-champ une série de questions qui devaient servir d’épreuve, notamment sur la langue parlée àTemboctou, les usages du pays, les productions naturelles , la nomenclature et la distance deslieux, etc. : mais , en attendant, je comparai attentivement les deux lettres, et j’y trouvai des résultats si conformes aux notions les plus certaines de la science, que je me décidai à publier, le jour même, la nouvelle du voyage à Temboctou. Elle trouva plus d’un incrédule, et je m’y attendais. J’engageai le voyageur, débarqué dans l’intervalle à Toulon, à mettre sans retard par écrit tous ses souvenirs sur le sujet des questions que je tenais prêtes pour son arrivée ; mais il y avait, d’avance, en grande partie répondu. Le jour même de son arrivée, il me fit voir un journal de
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voyage, complet et suivi, depuis le 19 avril 182 7 jusqu’au 2 1 septembre 1828, en me disant modestement : « Je ne sais pas si je puis répondre à toutes les (( questions; voici mes notes. » lime fit voir une partie des notes originales, écrites au crayon, sur les lieux mêmes, en même temps que les cahiers qu’il avait écrits et complétés pendant son séjour à Tanger et à la quarantaine , quoique accablé par une fièvre ardente. Il me montrait aussi les cordeaux qui lui avaient servi à mesurer f ombre méridienne à Temboctou et en d’autres endroits, quelques fragmens de plantes rapportés de l’intérieur, des vocabulaires , enfin des esquisses naïves de la ville de Temboctou. Si j’avais pu conserver quelques doutes devant tant de témoignages la construction que je fis, dès le lendemain, de toutes les routes du voyageur, aurait suffi pour les dissiper, car je découvris que les observations étaient suivies et continuées sans lacune, et que leur enchaînement produisait un résultat concordant avec les données acquises.
Il me restait à faire partager ma conviction aux savans et à la Société de géographie; ce nouveau succès ne se fit pas attendre pour M. Caillié^ et il obtint une
(1) Dès le 8 octobre il était en France, cinq mois après son départ de Temboctou; il faut déduire de ce temps le séjour forcé qu’il a fait dans le Maroc. La Société de géographie le couronna en assemblée générale le 26 décembre 1828, sept mois seulement après avoir quitté Temboctou.
glorieuse récompense, bien justement méritée. Son exemple rendra la confiance aux esprits découragés partant de catastrophes ; il ne peut qu’enflammer le zèle des hommes passionnés pour la gloire et les progrès des sciences géographiques.