DU COURS DU DHIOLIBA AU-DESSUS ET AU-DELA
DE TEMBOCTOU.
Le lecteur attentif qui a eu la patience de suivre ce qui précède , aura remarqué sans doute le fait principal et neuf qui résulte des observations de M. Caillié, et que je déduis également de plusieurs données qui le confirment; c’est la bifurcation du Dhiolihâ aux environs de Ségo, et f existence d’une très-grande île, dont les deux bças sont également: larges et profonds. Ce fait explique la description de Mungo-Park, et la concilie avec le nouveau voyage; il éclaircit la contradiction entre les positions assignées aux mêmes villes pardes differens rapports des voyageurs , tantôt à la droite du fleuve, et tantôt à lagauche ; enfin , il ajoute à fidée que l’on a des avantages de la navigation inté rieure du Soudan. Gefait peut donner encore f explication du grand amas d’eau qui forme le lacDliiébou ou Débo, puisque, du bras occidental, sortent plusieurs grandes dérivations , qui se réunissent au fleuve après le
REMARQUES
confluent d’Isaca : le défaut de pente dans le sens de cette réunion donne le motif de la stagnation des eaux.
Il paraîtrait que le fleuve a des noms divers qui changent avec les lieux. Appelé à sa source Tembie , jBd, Dhiolihâ, etc. , il conserve ce dernier nom jusqu’à Ségo : là , ou aux environs , il se bifurque ; le bras de gauche serait nommé Baniou, si l’on en croyait la description de l’écrivain de Bello.;le droit, Balio; après la jonction, il ne serait plus appelé que Couara. Mais M. Caillié n’a pas ouï dire une seule fois que le fleuve qu’il atteignit à Galia et sur lequel ensuite il navigua trente jours , eût des noms differens : peut-être ne s’en est-il pas informé. Seulement il a vu une rivière de Couaraha; elle se jette dans la branche de droite, mais bien loin au midi. Je pense donc que si le fleuve est appelé Couara au-dessous d’Isaca, c’est uniquement parce que ce terme est générique et ^gnifie rivière.
Je pourrais m’arrêter ici et laisser au lecteur à tirer les autres conséquences des observations nouvelles. Cependant la question de f issue du fleuve a une telle connexion avec le sujet qui m’occupe, que le lecteur pourrait se plaindre de ne trouver dans cet ouvrage aucun éclaircissement ou aucune opinion sur cette matière. Tout le monde se demande ce que devient cette immense masse d’eau après Temboctou; il faut au moins exposer en peu de mots les differentes opinions qui ont cours aujourd’hui.
La plus ancienne consistait à identifier le fleuve
avec le Nil d’Egypte. Il ne paraît pas que les partisans de cette opinion eussent d’autre motif que le prétendu rapport unanime des noirs , des Arabes, et de tous les indigènes. Ainsi, ne considérant point les conditions physiques, ne tenant aucun compte d’obstacles insurmontables, on voulait, par le fait, que les eaux sorties des hauteurs duSoulimâna, c’est-à-dire, de c[uatorze cents à quinze cents pieds d’élévation, parvinssent à la Aléditerranée , après un cours de. deux mille lieues. Mais , ce qui est plus étrange peut-être , c’est que tout reposait sur une équivoque. Le mot Nil est générique : en disant que le Dhiolibâ se joint au Nil, les Africains n’expriment rien autre chose , sinon qu’il communique avec quelque autre grande eau, soit qu’il y tombe, soit qu’il la reçoive ( car cette distinction de bras ou d’affluent est très-importante ). Lors donc que les Arabes disent que le Dhiolibâ communique avec le Nil, avec le Bahr, ils entendent par-là , ou une grande rivière, ou une mer , et ce peut être une mer intérieure aussi bien que fOcéan. Aussi f opinion que le Dhiolibâ s’écoule dans le Nil d’Égypte, quoiqu’elle ait été soutenue, il y a peu d’années encore, par un savant ‘ écrivain , paraît être aujourd’hui tout- à -fait abandonnée.
Il n’en est pas de même du sentiment de ceux qui, comme le major Rennell, considèrent le lac central comme f issue du fleuve. Avant la découverte du lac
REMARQUES
Tchad par les voyageurs anglais , 011 pouvait douter de l’existence de cette mer intérieure ; elle n’était attestée que par de vagues récits. Quelque vraisemblance qu’ait cette opinion, on fait cependant deux objections : l’une, qu’on n’a trouvé sur toute la côte occidentale du lac qu’une embouchure de rivière médiocre, et dont la source est peu éloignée dans l’E. S. E. ; l’autre, que le lieu de Boussa, jusqu’où Park a navigué sur le Dhiolibâ , est maintenant connu par le deuxième voyage de Clapperton, et qu’il est très -loin au S. E. de Temboctou.
Relativement à la première objection, ce ne serait pas une difficulté sérieuse ; car les voyageurs récens n’ont pas suivi la rivière Yéou, qui tombe dans le lac Tchad ; ils l’ont abandonnée à une certaine 4istance du lac, et il est très -possible que celle qu’ils ont vue plus loin ne soit qu’un affluent de la première. Quant à la seconde objection, elle serait plus grave, s’il était certain que le Dhiolibâ s’écoule dans un lit unifjue , depuis Temboctou jusqu’à Saccatou et à Boussa ; mais rien ne le prouve. Tout en continuant à l’E. vers le lac central, il peut envoyer une branche à Boussa ; et cette division expliquerait pourquoi le volume des eaux de l’Yéou est médiocre*.
(1) C’est pendant la sécheresse que les voyageurs anglais lui ont trouvé cent verges de largeur -, mais il est très-large dans une autre
saison.
Reichardest un des premiers qui aient imaginé que le Dhiolibâ s’écoulait dans le golfe de Guinée.. Cette hypothèse a pris depuis quelque temps un certain degré de vraisemblance, à laquelle a ajouté beaucoup de poids l’opinion même des derniers voyageurs anglais, Glapperlon et le major Laing^. Ils diffèrent toutefois sur le point de l’embouchure : l’un préférant la rivière de Bénin ( on de Formose ), avec Reicbard^; l’autre, mais avec beaucoup moins de probabilités, le Rio-Volta. L’objection opposée de tout temps à cette hypothèse, est la grande élévation des montagnes dites de Kong. Pour arriver à la mer, il faut que le fleuve les traverse; mais il ne serait pas absolument impossible qu’il y existât une ouverture assez profonde pour lui donner passage. On fait une autre difficulté tirée du peu de pente de ces mêmes eaux : voici ce que je remarque à cet égard. Le cours actuellement connu du Dhiolibâ , depuis sa source jusqu’à Temboctou, est d’environ trois cent soixante lieues : il sort du mont Loma, à une élévation de près de seize cents pieds anglais au-dessus de la mer, ou moins de cinq cents mètres. La vitesse observée par M. Caillié permet de penser que la pente moyenne , de Djenné et même de Bamakou à Temboctou , est de
(1) Feu Malte-Brun adopta cette opinion aussitôt après la publication des voyages des Anglais à Saccatou,
(2) Y oyez Ephéméricl. gèogr. pour l’an i8o3.
REMARQUES
deux tiers de mètre par lieue : Temboctou serait , d’après cette donnée seule, à deux cent soixante mètres d’élévation; mais il est très-probable que la pente est beaucoup plus forte depuis le mont Loma jusqu’à Bamakou qu’ au-dessous de ce dernier point, ce qui doit abaisser d’autant le point de Temboctou, et au moins jusqu’à deux cent trente mètres , si la première partie n’a qu’un mètre par lieue. Cette quantité excéderait de beaucoup celle que supposait le capitaine de Beaufort, qui, après avoir observé la hauteur d’Elimané, conjecturait que Temboctou est au même niveau, c’est-à-dire, quatre-vingt -quatre mètres audessus de la mer*.
Maintenant, de Temboctou à la bouche delà rivière de Bénin , en suivant le cours des eaux ( tel que le tracent les partisans de cette opinion ) , la distance n’est pas moindre que quatre cent soixante lieues. Ainsi , dans cette seconde partie de son cours , le fleuve aurait une pente totale de 280"", ou o"',5i par lieue. On sait que la Seine a une pente de o"",'72 par lieue ; le Mississipi , o"',8à ; le Rio-Apure , o"',g2, etc. : mais d’autres ont une pente beaucoup moindre, telles
(1) Comment citer cet estimable voyageur sans lui payer un tribut de regret ? il réunissait de si rares qualités ! Sa perte a privé la science de plus d'une découverte : mais cependant tout n’a pas péri avec lui ; la relation de ses voyages a été conservée ; on espère qu’elle sera bientôt livrée à l’impression , avec les cartes et les dessins du voyageur.
que ie Volga, le Missouri, le Sénégal, etc., qui ont o"’,5o seulement*; ainsi, à la rigueur, la pente cidessus est suffisante.
Selon une quatrième opinion, le fleuve, arrivé aux montagnes de Kong , fait un coude à gauche , et court vers l’E. par Djacoba, Adamowa, jusqu’au Chary, pour se jeter ensuite dans le lac Tchad. C’est ici que s applique l’objection du défaut de pente : comment admettre que le fleuve , parvenu à Funda, c’est-à-dire, ayant à peine cinquante mètres d’élévation^ au-dessus de la mer ( toujours dans la supposition que c’est ie fleuve même de Temboctou qui passe à Funda), pourrait s’écouler jusqu’au lac Tchad, qui est à trois cent cinquante lieues plus loin , dans un pays que toutes les relations représentent comme montagneux. Mais ce n’est pas là encore qu’est la plus grande difficulté. On a peine à comprendre comment aucun géographe a pu admettre une hypothèse dont la plus simple réflexion fait voir fimpossibilité. On a observé la hauteur du lac Tchâd : il est à neuf cent vingt pieds de France au-dessus de la mer, ou moins de trois cents mètres il ne peut donc recevoir les eaux parvenues à Funda.
(1) Voyez le Mémoire sur la Communication du Nil des Noirs avec le Nil d’Ecjjpte, page 9.
(2) Funda paraît être à moins de cent lieues de la mer, la distance comptée sur le courant.
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Il fallait prendre à l’inverse le cours de cette rivière qui est à l’E. de Funda, et dans le prétendu coude voir un affluent : alors on approchait peut-être de la vérité. C’est le major Denham qui le premier a imaginé ce détour du fleuve à l’E. , coulant au N. de la grande chaîne de montagnes , et allant tomber au loin dans le lac central; on lui avait assuré qu’il existait une communication entre cette rivière et le lac Tchâd par le Chary^ ou même quelle n’était autre chose que le Ghary. Comment l’impossibilité physique de cet écoulement ne lui est-elle pas venue à la pensée ?
La solution de cette difliculté me paraîtrait consister dans une considération assez simple, savoir, l’existence
d’un point très-élevé, d’un lac dans la chaîne du Mandara , donnant également naissance , et au Chary , et à la rivière qui passe à Adamowa et Djacoba. Les rapports qu’on lui a faits démontrent l’importance de ce courant, et son étendue suffit pour la prouver; mais, sans en être assuré par le témoignage de ses yeux, pourquoi imaginait-il qu’il se dirige vers l’Est? Si les noirs n’ont pas dit au major Denham qu’il se portait à rO. , ils ne lui ont pas dit non plus le contraire. Admettons la direction à l’O. : une certaine communication existera de même entre le Gouara et le Chary; seulement, après avoir descendu un courant au midi, il faudrait en remonter un autre àl’E. ; de îà, on redescendrait au N. dans le lac central. Voila ce
que j’imaginerais de plus plausible au sujet de l’opinion du major Denham; c’est à-peu-près ce qui arrive pour le Nil Blanc et le Misselad , prenant tous deux naissance dans un des lacs de Gebel-Koumri. Dans ce système, le Couara continue, après le confluent, de s’écouler au midi, et va tomber sur la côte de Bénin.
Reste une cinquième opinion nouvellement émise par un écrivain anglais, le général Donkin*; elle consiste, en résumé, en ce que le Niger, selon lui, traverse le Wangarah, entre dans la vallée d’Ouâdi-el- Ghazal, formée par la continuation du Misselad, et de là s’écoule dans la Méditerranée ( dans la grande syrte) par une voie souterraine, en-dessous des sables de Bilmah; en outre, le Niger sort des environs du golfe de Guinée , au lieu de s’y rendre. Cette opinion assez extraordinaire a rencontré des contradicteurs; et il ne faut pas en être surpris , même après avoir lu les argumens qui servent de base à la dissertation. Je ne crois donc pas devoir la discuter ici ; je ne parlerai pas non plus des idées compliquées que le voyageur anglais Bowdich, s’appuyant sur de vagues renseignemens , hasarda sur le cours des rivières centrales; et moi-même je me garderai d’offrir une hypothèse de plus sur ce problème, encore plein d’obscurités. Sur quelles bases pourrait-on fonder un
(1) A Dissertation on the course and probable termination of the Nujer. London, 1829, in-S.®
remarques et recherches, etc.
système entier et complet, lorsqu’on ignore jusqu’aux noms des régions centrales , et que les connaissances de géographie physique sur ces vastes contrées sont encore au berceau ; quand enfin les papiers du major Laing, venant à être retrouvés , peuvent jeter tout-àcoup de vives lumières sur ces lacunes de la science*? On peut assurer toutefois , et , je pense , comme une chose certaine , que les rivières appelées Dhiolibâ et Gouara ne vont pas au Nil d’Egypte, et n’y versent pas une goutte d’eau; je pense en outre que si, en effet, le Couara de Funda est la suite àn Dhiolibâ coulant à Ségo et Temboctou, et va tomber dans le golfe de Guinée , rien n’empêche qu’il jette une branche à fEst, dont l’Yéou et le lac central seraient f issue : cette branche serait celle que M. Gaillié a vye avant d’arriver à Temboctou, et celle aussi que le voyageur a suivie; f autre restait à sa droite, coulant vers TE. S. E. ; et rien ne prouve que la première toute entière aille rejoindre la seconde. Le grand lac Tchad, ou mer centrale, ne serait donc pas le réceptacle général du Dhiolibâ ; il serait seulement une de ses issues.
(i) Cependant M. Chauvet vient d’exposer une conjecture qui s’accorde avec un très-grand nombre de rapports , et qui a l’avantage d’embrasser l’ensemble de la question des fleuves qui traversent en tout sens l’Afrique septentrionale ; son sentiment est présente avec beaucoup') de développement; et j’insisterais ici sur le mérite de cette explication, si l’auteur ne me l’avait interdit en citant mon opinion comme une autorité. ( firvue encycl. octobre 1829 ).