‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828 (volume 5)Chapitre 11 sur 28 · A TEM I30CT0U · texte numérisé non relu

A TEM I30CT0U

J’étais très-étonné de voir ces malheureux Foulahs et Mandingues portant sur la tête un fardeau pesant près de deux cents livres, marcher avec la plus grande vitesse, et franchir avec une agilité surprenante les montagnes d’Irnanké. Ils ont un bâton à la main pour aider à soutenir leur charge : elle est contenue dans une corbeille longue, faite de morceaux de bois minces et flexibles ; cette corbeille a environ trois pieds de long sur un de large et de haut; après y avoir déposé les marchandises, on remet le couvercle , et on lie fortement avec des cordes faites d’écorce d’arbre. Quand les porteurs sont fatigués, ils posent un bout de cette corbeille entre les branches d’un arbre et soutiennent l’autre avec leur bâton; ils vont ainsi chargés jusque dans le Kankan vendre leur sel.

Nous nous assîmes à l’ombre d’un superbe bombax pour prendre notre modeste repas, qui consistait en riz bouilli, auquel on ajouta quelques pistaches grillées et pilées, puis un peu d’huile de palmier. Les six Mandingues libres et moi nous nous mîmes autour de la calebasse contenant notre dîner, et chacun à son tour prenait une poignée de riz; les esclaves et mon porteur mangeaient ensemble, et la femme dînait seule.

Au repos comme pendant la marche, les femmes prennent toute la peine, et le mari reste couché sur des feuilles sèches ou de la paille que ses esclaves

lui apportent. Après ce frugal repas, je me couchai aussi quelques instans. • Plusieurs des Foulahs que nous avions joints en route me donnèrent des fruits du nédé : ce fruit est très-commun dans cette partie de l’Afrique , et d’une grande ressource pour les voyageurs; il est très-nourrissant , et leur sert à économiser le riz qu’ils ont destiné à l’achat du sel.

Vers deux heures et demie, nous nous remîmes en route , marchant au S. E. sur le même sol que pendant la matinée. Après avoir, parcouru environ sept milles dans cette direction , nous arrivâmes auprès d’un grand ravin, où nous fîmes halte pour y passer la nuit. Un des esclaves alla chercher de l’eau, et notre cuisinière se mit à l’ouvrage.

Les Foulahs, auxquels on avait dit que j’étais Arabe, avaient pour moi une sorte de vénération ; ils ne pouvaient se lasser de me regarder et de me plaindre : leur extrême dévotion les rend très-charitables; ils venaient s’asseoir auprès de moi, prenaient mes jambes sur leurs genoux, et les massaient pour soulager la fatigue. «Tu dois bien souffrir, me disaient-ils, car tu n’es pas habitué à faire une route aussi pénible. » Un autre alla cueillir des feuilles pour me faire un lit: « Tiens , me dit-il , voilà pour toi , car tu ne sais pas , comme nous, dormir sur des pierres.» Couché sur mon lit de feuillage, je me trouvais heureux, et aussi à mon aise que si j’avais été dans un appartement. Le

A TEMBOCTOU.

ciel était serein ; la chaleur du jour était remplacée par une douce fraîcheur; enfin tout contribuait à l’agrément de notre position.

Plusieurs Foulahs me firent présent d’un peu de riz : je leur en devais de la reconnaissance , car c’était la seule chose qu’ils possédassent, J’avais aussi beaucoup à me louer des Mandingues ; ils eurent mille attentions pour moi, et s’empressaient de prévenir tous mes désirs.

Cependant la prudence m’obligeait à me retirer dans les bois pour écrire mes notes et les mettre en ordre; j’ai toujours eu la même précaution dans le cours de mon voyager : chacune de leurs paroles me prouvait combien il eût été dangereux d’éveiller leurs soupçons.

Ibrahim, mon guide, était d’un caractère ombrageux; et cependant, par la suite, il n’eut pour moi que de bons procédés, et il me fit traverser le Fouta sans accident, malgré ses menaces réitérées de me conduire à Timbo , où il savait que falmamy me ferait arrêter.

Le 2 o avril , à cinq heures du matin , nous nous mîmes en route , en nous dirigeant vers l’E. Nous passâmes près d’un joli ruisseau coulant entre deux petites montagnes sur un lit de roche , et se dirigeant au S. Vers onze heures, après avoir fait neuf milles, nous nous arrêtâmes sur les bords du ruisseau le

Tankilita , que mes compagnons me dirent être ie Uio-Nunez.

Nous partîmes à une heure de i’ après-midi , pour faire route à l’E. N. E. Nous passâmes près du petit village d’Oréouss, habité par des Eoulahs qui élèvent beaucoup de troupeaux : ce village est situé sur le penchant d’une haute montagne , couverte de la plus belle végétation. Nous fîmes vers l’E. sept milles, sur un sol pierreux , montagneux et couvert de grands arbres ; le nédé et le bombax y croissent en quantité , et embellissent la campagne. Nous fîmes halte, au coucher du soleil , au pied d’un monticule pierreux , où se trouve un ravin très-profond ; * scs bords offrent des sites très -agréables : nous y passâmes la nuit. On me fit encore un lit de feuilles; mais, cette fois , je n’y trouvai pas le même avantage , et je craignis pour ma santé la fraîcheur de cette verdure succédant à la chaleur excessive que j’avais éprouvée dans le jour : je me décidai donc à coucher sur les pierres, enveloppé dans ma couverture.

Le 2 i , à cinq heures du matin , nous nous mîmes en route Nous fîmes sept à huit milles parmi des monticules qui rendent la marche très -pénible ; ensuite nous passâmes près d’un village habité par des esclaves chargés de la culture des terres. Tous les villages ayant la même destination s’appellent onrondé; le nom particulier de çelui-ci est Sancoubadialé.

A TEMBOCTOU.

Vers dix heures du matin, nous fîmes halte à peu de distance d’une source ombragée par de grands arbres qui semblent clever leurs têtes majestueuses jusqu’aux nues : elle se trouve dans un ravin de quarante à cinquante pieds de profondeur, et entouré de grosses roches de quartz. Une quantité de gros singes rouges habitent aux environs, et viennent s’y désaltérer. Il y en eut deux qui s’arrêtèrent en me voyant, et se mirent à aboyer comme des chiens. Ils avançaient sur moi ; je n’étais pas prmé , et j’avoue que j’eus un peu d’effroi: mais bientôt j’aperçus deux Mandingues de mes compagnons qui venaient puiser de l’eau -, à leur arrivée , les singes s’enfuirent dans les bois, et nous laissèrent paisibles possesseurs de cette jolie source. Vers midi, nous repartîmes , en nous dirigeant dans le S. E. : nous trouvâmes la route moins pierreuse que celle que* nous avions parcourue dans la matinée , mais couverte de monticules ([ni occa sionnent les nombreuses sinuosités qu’on est obligé de suivre. La campagne est couverte de grands arbres. Marchant à l’ombre des forêts, nous ne nous apercevions pas de la chaleur excessive du jour. Je vis beaucoup de figuiers sauvages , et de pruniers que les nègres nomment caura. Cet arbre donne un très-bon fruit qui a la forme de la prune; la pellicule est rougeâtre et marquée de petits points un peu plus clairs; en levant cette pellicule, on trouve une pulpe déli-

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