‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828Chapitre 10 sur 22 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Toiiyom , village du pays des Dirimans. — Co. — Do. — Sa, port commerçant. — FlollilleS marchandes. — Les Sorgous ou Touariks, peuple ei’rant et pillard. — Baracotiga. — Lelel. — Garfola.

— Filinça. — Baracondié. — Tircy. — Boisson tirée du kondou.

— Alcodia , chef-lieu des Dirimans. — Usages des hahitans. — Salacoïla. — Cora. — Coratou. — Séparation du fleuve en deux branches. — Arrivée à Cabra , port de Temhoctou. — Description du lieu.

Le 3 avril, nous quittâmes le village de Didhiover, cjui se trouve près de remboucliure septentrionale du lac. Le fleuve peut avoir, en sortant du lac, environ six milles de largeur. Au lever du soleil, nous fîmes route au N. , laissant celui-ci se prolongera l’O. Dans le cours de la matinée., nous passâmes devant le village de Tongom , de la dépendance du pays des Dirimans; il peut contenir quatre à cinq cents habitans.

Vers une heure du soir, nous finies balte dans un endroit où il y avait quelques buissons , pour y faire du bois à brûler. Le fleuve, en cet endroit, peut avoir trois quarts de mille. Je descendis à terre avec les esclaves; la campagne, sujette aux inondations,

est cOLivcrlc de quelque végétation , de iniinosas de douze pieds d’élévation et de naucléas. Dans le cours de la journée , le patron de la pirogue me pria de lui prêter cinq mille cauris jusqu’à l’arrivée du Maure propriétaire, que nous attendions de jour^en jour. Ce nègre m’avait déjà trompé plusieurs fois ; et comme je craignais de n’ être jamais remboursé, ce ([ui me fût infailliblement arrivé , je refusai de lui prêter cette somme. Il me fit solliciter par plusieurs personnês; je résistai toujours. Voyant que je paraissais décidé à ne lui rien prêter, il me lit beaucoup de menaces, et alla jusqu’à me tirer par les jambes pour m’obliger à sortir de l’embarcation ; il prit mes effets, et les jeta sur le pont, en proférant des paroles grossières; il voulait me faire sortir pour me mettre avec les esclaves; et mille autres insultes* de ce genre.

Lorsque je descendis à terre , il ne voulut pas que j’entrasse dans la petite embarcation; je ne savais à qui me plaindre de toutes ces tracasseries , car il n’y avait point de chef à bord qui pût me protéger. Le jeune Foulah obtint de lui de me laisser embarquer dans la petite pirogue, avec plusieurs esclaves, pour me mettre à terre. Je m’assis à f ombre d’un mimosa; et réfléchissant assez tristement aux désagrémens toujours nouveaux auxquels je serais en butte durant le cours de la navigation , si je ne lui

A TEMBOGTÜÜ.

prêtais pas les cauris qu’il me demandait, je me décidai à faire ce sacrifice. Il vint me trouver à terre , et m’adressa de nouveaux reproches , m’assurant que bien certainement je devais avoir conliance en lui ; qu’il me rembourserait aussitôt après f arrivée de son maître. Quoique mes ressources diminuassent beaucoup , et que la moindre prodigalité me fût nuisible , je lui promis, pour avoir la paix, de lui en prêter mille ; dès ce moment la querelle fut terminée. Son exemple fut suivi par un de ses camarades. Ces deux nègres abusèrent entièrement du délaissement dans lequel j’étais ; et lorsque nous fûmes arrivés à Tcmboctou , j e ne pus me faire rc.nbourser.

Vers trois heures du soir, nous nous disposions à partir , lorsque la petite pirogue qui était venue à terre prendre les esclaves pour les transporter à bord , coula à fond, parce quelle était trop chargée, et quelle faisait eau. Les pauvres femmes, embarrassées par la pagne qu’elles avaient autour des reins, coururent le plus grand danger; on alla promptement à leur secours , et tout le monde arriva à bord sans autre accident. On a pour habitude de mouiller l’embarcation assez près du rivage ; mais lorsque f événement arriva , on avait déjà pris le large.

Le lleuve fait à l’E. un coude d’environ six milles; puis il tourne au N ; il est loujoui's lai'gc et profond; ses rives sont basses et arides.

Vers sept lieures du soir, nous (unes halte auprès de xMoujo, village du pays de Diriinan , de trois cents cinquante à quatre cents habitans. Les cases sont toutes en paille et en forme de pain de sucre. Dans la soirée, on vint m’avertir de l’arrivée de Sidi- M])ark (\), propriétaire de notre embarcation. J’allai aussitôt le voir à son bord, et l’instruire delà conduite que ses gens tenaient envers moi ; mais il fit peu d’attention à mes réclamations : il était avec un Vlaurc de ses amis, dans une petite pirogue de six tonneaux de port ; il devait prendre les devans pour arriver avant nous à Temboctou. Je lui témoignai le désir de ftiire route avec lui dans sa pirogue, qui marchait Irèsvîte : il me représenta vivement quelle était trop petite , qu’il n’y avait pas de place pour me coucher, que d’ailleurs elle était trop chargée ; il me recommanda de nouveau au Mandingue chargé de pourvoir à ma nourriture pendant le trajet, et l’engagea à mieux me traiter. Sidi-Mbark ensuite chercha cà me consoler, ni’iiivita à prendre patience, m’assurant que nous n’avions plus beaucoup de chemin à faire pour nous rendre à Cabra , terme de notre navigation.

Les Maures d’Adrar que j’avais vus au pays de Banan s’étaient arrêtés dans le même endroit que nous; ils envoyèrent à Sidi-Mbark un copieux souper

(3) Abrcvialioii fie Moubarek.

(le riz, et (le viande séchée au soleil, assaisomiée avec un peu (le yirauinons et quek{ues petits ognons du pays ; il m’invita à venir en prendre ma part; ce (juc j’acceptai avec plaisir, car il était tard, et je n’avais pas encore soupé. Les Maures ont une adresse toute particulière à manger avec les doigts ; moi , bien (pie je prisse les mets à pleines mains depuis longtemps, j’étais loin de le faire aussi adroitement cpi’eux; je laissais tomber par terre une partie du couscous, ce qui les contrariait beaucoup , et les faisait médire des chrétiens, qui ne m’avoient pas même, disaientils , appris à manger décemment. G’étoit le premier bon repas que je faisais depuis mon départ de Jenné. Sidi-Mbark donna des noix de colats à ses gens, pour acheter des provisions. Je retournai à bord de notre pirogue, où je m’aperçus bientôt du peu d’égards que f on avait aux recommandations du chef, en son absence.

Au lever du soleil,’ nous nous mîmes en route au N. ; nous faisions deux milles à fbeure , laissant Mbark endormi dans sa petite embarcation; il nous eut bientôt dépassés, car il avait six bons nageurs. 11 accosta notre pirogue, mit à bord (pielques marchandises cpii le gênaient, donna ses ordres, et nous quitta en engageant tout le monde à faire son devoir. Le fleuve tourne à fO. ; ses rives sont toujours aussi basses; dans cet endroit , la rive droite est un peu boisée ; à dix

heures il fait un eoude au N. E., puis il tourne au N. 11 était environ dix heures et demie , lorsque nous passâmes à Go, grand village aux environs duquel on voit quelques arbres, des tamarins et des ronniers. La rive gauche se compose de dunes de sable. Nous vîmes une petite île située au milieu du fleuve , en face du village de Go, contenant de cinq à six cents hahitans Foulahs, qui ont de nombreux troupeaux. A midi, le fleuve tourne au N. E. jusqu’à quatre heures et demie, qu’il fait coude au N. ; à cette heurelà, nous passâmes devant Do ; puis il coule à l’O.; il est toujours large et si profond , que les' mariniers se servirent de leurs pagaies pour naviguer. A six heures et demie du soir, nous fîmes halte à Sa, gros village entouré d’un mur et ombragé de quelques tamariniers ( tamarinclas indica). G’est, depuis Isaca, le seul village des bords du fleuve que j’aie vu entouré d'un mur. Nous joignîmes dans ce port trente à quarante grandes embarcations, devant toutes fa*ire route pour Temboctou ; il y avait beaucoup de ces pirogues qui portaient près de quatre-vingts tonneaux en capacité. Sa est un point de ralliement pour toutes les embarcations qui font ces voyages ; elles ont l’habitude de faire route toutes ensemble, à cause du voisinage d’un peuple qui se trouve assez près de cette ville , et qui souvent vient à bord des pirogues exercer des actes de violence et de brigandage. Les naturels nomment

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celte nation les SoargoLis , et les Maures les appellent Toaariks. Il y avait, sur le port de Sa, quatre à cinq cents personnes , marins et liabitans du village -, ils regardaient la flottille. Le port était couvert de marchandises emballées , prêtes à être transportées à bord des embarcations. Le commerce me parut d’une activité étonnante ; la flottille avait quelque chose d’imposant que je ne m’attendais pas à ü'ouver dans l’intérieur de l’Afrique. Le mouvement qui régnait de tous côtés, me faisait croire que j’étais dans un port marchand d’Europe. Les plus grosses des emharcati-ons appartiennent à des propriétaires Maures : ce sont eux qui font le principal commercé dans tout le pays; ils forment des associations, et prennent des marchandises à fret pour les transporter à T emhoctou , où ils reçoivent leur paiement en sel ou en cauris.

Le 5 avril, au lever du soleil, la flottille se mit en route au N. , jusqu’à onze heures que le fleuve tourne au. N. E. On entendait de tous côtés les cris joyemx des mariniers, qui, pour mieux célébrer leur joie , tiraient des coups de fusil. Nous passâmes devant le village de Baraconga, situé sur la rive gauche. Vers une heure du soir, nous fîmes halte devant Tantala, joli village, où fon acheta du poisson sec, du lait, et de belles nattes faites en feuilles de ronnier; elles ont une forme longue; on s’en sert ])o'ur coucher et pour faire des sacs; elles ont une couleur jaune.

Nous continuâmes au N. E.: au coucher du soleil, nous passâmes devant un grand marigot qui coule à rO.; et vers sept heures du soir, nous fîmes halte à Couina, où nous passâmes la nuit. Le fleuve et ses rives conservent toujours la même uniformité.

Le G avril, â cinq heures du matin, nous fîmes route à TE.; le lleuve suit cette direction avec heaucouj) de petites sinuosités N. et S. Vers trois heures du soir, nous passâmes à Lelel, gros Village de cinq à six cents hahitans, qui se trouve sur la rive gauche. Un peu avant, le lleuve fait un coude d’un mille et demi au N. , puis retourne à l’E. A (piatre heures et demie du soir, nous passâmes devant Garfola,' village non muré, â-peu-près comme le précédent. Je vis autour une infinité de canards de Barbarie et autres oiseaux aquatiques. Les emnrons de ce village sont un peu élevés; quelques baobabs, bombax, tamariniers, somps, mimosas et naucléas, ornent ses environs. Le lleuve peut avoir un demi-mille de large dans cet endroit. Vers sept heures du soir , nous fîmes halte à Dobou , où nous passâmes la nuit.

Le 7 avril, nous attendîmes les grosses embarcations restées en arrière ; et vers huit heures du matin , nous fîmes route au N. E. par un petit vent venant de cette direction ; ayant augmenté , il nous obligea de faire balte, vers neuf heures du matin, à Filinça, village qui peut contenir cinq cents hahitans. Tl y

A TEMBOCTOLI*

avait sur Je port Jjeaiicoup de piroejues en réparation: je vis travailler . les cliar])entiers ; ils n’avaient j)as d’autres outils qu’une petite haelie, faite en forine d’herminette , avec laquelle ils façonnaient assez mal de petits morceaux de planches, dont la ])lupart me parurent détériorés; c’étaient de vieux morceaux d(.‘ pirogue qu’ils faisaient resservir. Ces ouvriers plaçaient un morceau de planche sur le trou de la ])irogue , et le cousaient avec des cordes faites en écorce (farhre. Ces morceaux sont toujours très-mal ajustés; mais pour houcher le jour qu’ils laissent, ils mettent de l’étoupe faite de paille hicii écrasée , qu’ils mêlent avec un mastic de terre glaise, puis .recouvrent ce torchis avec de la paille neuve, qu’ils ajustent par une seconde couture. Je m’étonne que ces emhàrcations ne coulent pas , quand elles . sont à flot : il y a toujours un homme occupé à rejeter l’eau, qui fdtre au travers des coutures. Ces pirogues sont celles des pêcheurs. Beaucoup de nègres des villages vinrent nous vendre leurs denrées; de jeunes hiles deminues nous apportèrent du lait et du beurre frais.

Le vent du N. E. continua à souiller jusque vers trois heures; ce ne fut qu’à cinq heures du soir que nous nous disposâmes à repartir. A peine avions-nous fait un mille , que nous aperçûmes deux grandes embarcations qui étaient en retard derrière ; nous jugeâmes à propos de les attendre : nous étions alors

en face de Baracondic, village devant lequel sc trouve une grande île inondée lors dé la crue des eaux, l’ous les villages depuis le lac Débo font partie du pays de Diriman, qui s’étend très-loin à l’E.; il y a aussi beaucoup de Foulahs pasteurs, qui habitent les bords du llcuve, et qui s’éloignent avec leurs troupeaux lors

des débordéinens.

Le 8 avril, à cinq heures du matin, nous quittâmes Baracondié, et fîmes route à fO. Vers onze heures du matin, nous fîmes halte devant le village de Tircy ; le vent du N. E., qui soufflait avec violence, nous ayant forcés de nous arrêter : dans cet endroit le fleuve tourne au N. Le village de Tircy peut contenir six cents habitans ; il est composé de cases toutes en paille , de même forme que celles des Foulahs j^asteurs qui habitent les environs du Sénégal.

Je vis,* dans les marais environnans, beaucoup de nègres occupés à récolter une grande herbe qui ne croît que dans les lieux marécageux: ils nomment cette plante koncloa; ils la font sécber au soleil, puis la passent légèrement à la flamme pour brûler les feuilles -, ils ne réservent que les tiges ; ils en font de gros paquets qu’ils emportent sur leur tête jusque dan^ leurs habitations ; je vis aussi plusieurs ânes qui en étaient chargés. Je demandai à mes compagnons quel usage on faisait de cette herbe : ils me dirent qu’étant bien lavée par les femmes, et sécbée , on

A TEMBOCTOU.

la rtVIiiir en poudre aussi fine que possible; ainsi réduite, on la met dans un grand A^ase en terre fait exprès, avec de petits trous au fond ; on jette pardessus de feau oliaude: en filtrant, feau emporte tout le suc de la plante ; ce suc est très-sucré; feau prend une couleur violette un peu claire. Cette boisson est très -estimée des naturels qui la savourent avec plaisir; mais elle produit fefPet d’un purgatif pour les personnes qui n’y sont pas habituées, et elle conserve presque toujours un petit goût de fumée qui la rend désagréable à boire. Les mabométans se permettent sans scrupule d’en faire usage : les Maures en boivent aussi; mais ils la coupent toujours avec du lait aigre.

La tige du kondou est grosse comme un roseau, longue de huit à dix pieds, et rampante; les feuilles sont étroites et longues de six à sept pouces; elles t)nt les bords dentelés en scie. Les rives du Dhioliba en sont couvertes. Les Dirimans et quelques Foulahs habitans de Tircy vinrent nous vendre de cette boisson, du lait aigre, du beurre frais, du poisson sec, et des nattes; pour une valeur de cinq cauris, on avait environ un verre de lait : je crois que les vivres étaient rares dans ce village , car ils promenaient leurs marchandises sur le rivage, et ne voulaient, pour la plupart, que du mil en paiement. Il est vrai que dans le nombre il y avait beaucoup de

VOYAfiE

l''oalahs pasteurs, (|iii ne s’oeetipeiit niillenienl de eiilture, et dont l’unique ressource consiste dans leurs bestiaux. Ne voyaqeant pas, et étant éloignés de tous marchés, les cauris leur sont mutiles, et le mil leur oflVe une nourriture toujours prête. Un vase quelconque , plein de mil , se donne pour deux fois le même vase rempli de lait; c’est le taux fixé dans le pays. Les jeunes lilles de douze à quatorze ans venaient se promener le long du rivage , nous vendre leurs marchandises ; elles étaient presque nues, n’ayant qu’une pagne autour des reins.

Peu après notre arrivée au village de Tircy , nous apprîmes'que deux des grosses endiarcations, poussées par le vent, s’étaient accrochées, et que l’une d’elles avait été bientôt submergée par les lames : cet accident imprévu occasionna heaucoup'de retard dans la marche de la flottille, qui fut ohlicjée de faire halte pour secourir f embarcation coulée. Les équipages de# pirogues allèrent à son secours. La plupart des marchandises allaient au gré des vagues ; et malgré l’activité que chacun y apporta , on ne put en sauver qu’une très-petite partie ; on ne put tirer de la coque que quelques planches. Cette perte fut considérable pour les propriétaires ; car quoique le commerce soit trèsactif, ils ne connaissent pas f usage de faire assurer leurs marchandises. Malgré cet événement, le Maure (jui avait fait cette perte ne parut pas très-aflecté.

A TEMBOCTOU. 275

Le 9 et le 1 0 avril furent employés à tirer de l’eau quelques sacs de riz et de mil. Les nègres plongèrent; il y en eut un qui perdit la vie.* Tous les nègres de la flottille s’empressèrent de venir au secours de l’embareation naufragée : ordinairement ils y sont intéressés , car on leur donne une portion des marchandises qu’ils sauvent , excepté les étoffes , qui sont réservées ; on les paie en mil et en riz.

Je vis à Tircy les deux Maures d’Adrar que j’avais vus à Banan. Ils me firent bon accueil , et m’engagèrent plusieurs fois à partager leur souper. Gomme je sais que ces sortes de gens sont sensibles aux présens , je leur donnai une partie de mon dokhnou , un peu de pain séché au four , et une feuille de papier : ils reçurent ce cadeau avec reconnaissance. L’un d’eux me demanda si j’avais besoin de quelques cauris pour acheter du lait : comme j’en avais encore cinq à six mille, je les remerciai , et je refusai leurs offres obligeantes.

Les femmes des Dirimans , comme toutes celles qui habitent les bords du fleuve depuis Jenné jusqu’à Ternboctou , portent leurs cheveux tressés avec quelques grains de verre ; elles se mettent des boucles en verroterie au nez ; ces boucles sont quelquefois en métal. Mes compagnons me dirent que ces peuples sont voleurs , et quelquefois cruels ou mécbans; ce que je serais assez porté à croire ; car, pendant deux jours et

demi que je restai chez eux , je les vis souvent se disputer et môme se battre. Leur costume est le même que ceux des liabitans de Jeûné ; ils ont comme eux les ebeveux crépus et le teint noir, de beaux traits, le nez aquilin , les lèvres minces et de grands yeux ; ils sont armés de deux ou trois, piques et d’un poignard , duquel ils seraient toujours portés à faire usage , si on ne les en empêchait. En sortant de' se disputer, ils vont qj^vement faire leurs prières; car ils sont musulmans, et souvent ils ne quittent leurs pratiques religieuses que pour se quereller de nouveau. Ils font usage de l’arc et des llècbes pour se défendre contre leurs ennemis; quelques-uns d’entre eux sont armés d’un fusil et même d’un sabre ; ils tirent ces armes de chez les Européens. Je vis un homme se promener sur le rivage , avec une calebasse pleine de salpêtre qu’il cherchait à vendre : je desirais savoir de quelle manière il se l’était procuré; les Maures me dirent que ce salpêtre était fait dans le pays, et qu’il servait à la fabrication de la poudre à canon.

• Le village d’Alcodia, résidence du chef des Dirimans, est situé à l’est de Tircy , et à un jour et demi de distance. L’équipage ayant arraché aux flots le plus de marchandises possible, on se disposa à partir le lendemain.

Le 1 1 avril , à six heures du ma tin , nous quittâmes le village de Tircy. Le fleuve suit. la direction du N.

A TKMBOCTOU.

A sept heures du matin, nous passâmes devant Talhocoïla. Et vers neuf heures, nous fîmes Jialte pour faire notre provision de bois à brûler. Le vent de N. P’., souillait un peu. Deux lieures après notre départ, je remarquai que le fleuve, qui jusque-là avait toujours été à-peu-près de la même largeur, devenait trèsétroit et très-profond : ses rives sont toujours basses et découvertes ; dans plusieurs endroits , on voit, sur la rive droite, quelques dunes de sable mouvant de couleur jaune clair. J’aperçus de nombreux troupeaux de bœufs qui paissaient dans les marais environnans.

A cinq heures du soir, le fleuve se dirigeait au N., jusqu’à sept heures que nous fîmes halte. Nous aperçûmes beaucoup d’hippopotames qui se tenaient un peu éloignés de nous; je ne pus leur voir que la tête : les nègres me dirent qu’ils en voyaient souvent, et que , s’ils passaient près des embafcations , ils pourraient les briser, seulement en les touchant. Le fleuve, dans cet endroit, est un peu plus large; nous le repassâmes pendant la nuit.

• Depuis deux jours, j’avais donné au capitaine de la pirogue, qui , depuis que je lui avais prêté des cauris , était devenu plus traitable, un morceau d’ étoffe de couleur, pour lui faire un bonnet, à condition qu’il pourvoirait à ma nourriture pendant le reste du voyage, ju<?qu’à notre arrivée à Cabra. Depuis ce moment, je fus beaucoup mieux nourri que je ne fa-

vais été jusqu’alors ; car le capitaine, peu scrupuleux, ne tenait aucun compte du ramadan ; il faisait même assez bonne chère pour le pays.

Dans le cours de la nuit, nous fûmes réveillés par les rugissemens de bêtes féroces.

Le 1 2 avril , à cinq heures du matin , nous fîmes route «à l’E. Le fleuve continue d’être étroit, mais profond , et cependant il est encore presque aussi large que le Sénégal f est à Podor. Vers huit heures du matin, il fait un coude au S., et se rétrécit davantage; on pourrait nommer cet endroit du fleuve le cachot, comme on le fait d’une certaine étendue du coiu’s du Sénégal, qui est extrêmement étroite. La campaqne,

loujoLirs très -découverte, consiste en terrains bas et

humides. Sur ce point du cachot, il y a plusieurs îles marécageuses et même inondées dans toutes les saisons ; on voit auSsi quatre grands marigots , deux sur chaque rive. Le fleuve semble se perdre dans les marais ; des rives en sont si basses , qu’on dirait que, dans cette saison même, il est tout près de déborder.

Ces marais s’étendent à perte de vue, sont couverts de pâturages ,. et peuplés d’une inlinité d’oiseaux aquatiques de toute espèce; de nombreux troupeaux de bœufs, de moutons, et quelques chevaux, interrompent , par leurs cris divers , le silence de ces solitudes. Ces troupeaux appartiennent à desEoulabs pasteurs qui vinrent sur le. bord du rivaqe pour nous

A TEMBOCTOU.

vendre du lait; ils ne voulaient en échange que du tabac , marchandise que nous n’avions pas ; en sorte que nous fûmes privés de lait , car ils refusèrent nos cauris.

Lors du débordement du fleuve , tous les marais sont couverts de huit à dix pieds d’eau, et même davantage, au-dessus des herbes; alors cette immense plaine ne forme plus qu’un grand lac. Toutes les peuplades de Foulâhs pasteurs qui ont leurs cases dans les environs , sont obligées de se retirer dans f intérieur des terres, où les pâturages sont abondans pendant la saison des pluies. En continuant notre route jusque vers dix heures du matin, le fleuve tourne au N. Dans cet endroit , un bras très-large , sortant du fleuve , se prolonge à fE.

Vers onze heures du matin, nous passâmes devant Salacoila , village de Foulabs nomades , situé sur la rive droite: ils ont construit leurs cases, sur des dunes de sable mouvant. J’aUai à terre avec un nègre , pour acheter un peu de lait, et je vis beaucoup de femmes assez proprement vêtues , mais qui ne voulurent pas de nos cauris; elles nous demandaient en échange du mil ou du riz : ces femmes me parurent très-douces, et point sauvages. Je visitai leurs petites habitations : ce sont des cases de forme ronde, construites en très-jolies nattes fabriquées dans le pays ; elles sont supportées par des piquets flexibles, mis en terre , et

repliés en bereeaii. Sept à imit de ces cases sont entourées d’une petite haie vive de la plante appelée célcuie, euphorbiacée qui croît spontanément dans les endroits sablonneux du Sénéq^d. Les cases que j’ai vues étaient très-propres et bien tenues , l’intérieur et la cour bien balayés : aucune n’était meublée; je remarquai cependant quelques nattes tendues par terre, pour servir de lit; plusieurs calebasses ou plats en bois, et quelques outres en cuir pour contenir le lait de leurs troupeaux, composaient leur vaisselle. Ces F’oulabs ont les mêmes traits et la même ressemblance entre eux que ceux des environs du Sénégal; mais ils parlent une autre langue que les Foulalis ; ils entendent parfaitement celle que l’on parle à Temboctou. Les femmes avaient pour tout vêtement une pagne d’environ cinq pieds, qu’ elles se passent autour des reins ; elles étaient toutes très-propres, et je ne crois pas que leurs cheveux fussent graissés de beurre. Elles vinrent en foule me voir; elles parurent très - curieuses , et sur- tout d’une très-grande dévotion; car, au moment de mon départ , elles s’empressèrent de prendre un peu de sable dans leurs mains, en m’engageant à faire quelques prières dessus b Je me prêtai avec grâce à leur désir, et je marmottai sérieusement quelques versets du Coran ; puis elles serrèrent avec précaution ce sable

(i) (loi iiScUjC est conunim au Sénégal.

A TEMBOGTOÜ.

dans un coin de leur pagne pour le garder connne un précieux talisman. Le néniifar [nynipliœa cærulea] croît en abondance dans les inmienses marais qui enlourent Salacoifa : la plus grande partie de ces plantes ont une jolie Heur bleue , simple ; les babitans en récoltent la graine , qu’ils l'ont sécber, et qui leur est d’une très-grande ressource , car ils cultivent peu. Ils se procurent du grain par les embarcations qui viennent de Jenné.

Le lleuve s’élargit sensiblement ; il continue de couler au N. Vers deux heures , nous fîmes balte pour attendre quelques embarcations restées en arrière. A quatre heures du soir, nous continuâmes notre navigation, en nous dirigeant au N, E.; le lleuve s’élargit beaucoup. Vers dix heures, nous fîmes balte pour passer le reste de la nuit. Nous vîmes encore ici beaucoup d’hippopotames qui se jouaient dans le lleuve. Les nègres font la chasse à cet animal; ils font le commerce de sa chair, qu’ils estiment beaucoup.

Le 1 3 avril , au matin , nous fîmes route au N. De temps en temps , le long du fleuve , je voyais quelques caïmans élever fièrement la tête à llcur d’eau; ils semblaient menacer celui qui’ serait assez hardi pour les attaquer. A peine avions-nous fait trois ou quatre milles, qu’il nous fallut faire balte pour secourir une pirogue qui avait coulé bas. Chaque embarcation envoya son équipage au secours du bâtiment

iiaiilragé ; on sauva tonte la cargaison , non sans beaticonp de peine. Chacun se prêta avec empressement pour faire sécher les effets mouillés et j30ur les remettre en place. Dans ces momens de désordre, où toutes les marchandises sont en évidence sur le rivage, on craint les vols que peuvent commettre les mariniei's , qui rie se feraient aucun scrupule de s’approprier une culotte ou un .coussahe ; pour éviter ces larcins, on a soin de mettre des gardes de distance en dislance, qui surveillent les pillards.

Lorsque touté la cargaison fut rangée, on paya en mil les gens qui avaient travaillé; puis on se. disposa à continuer la route, laissant les propriétaires naufragés , avec leur équipage , attendre une nouvelle ernharcàtion de Temhoctou. Heureusement pour eux, il ne se trouvait pas de village auprès ; car une partie de la cargaison aurait bien pu être enlevée.

Vers midi, nous fîmes route à l’E. ; le fleuve continue d’être très -large; ses rives sont basses et grftmies de quelques buissons. Je vis à terre, assez près du fleuve , beaucoup de traces d’éiéplians, qui se tiennent dans les bois voisins. Me trouvant dans le voisinage de ces animaux, je desirais vivement d’en voir un; mais je ne pus satisfaire ma curiosité. Il est remarquable que, durant mes longues excursions dans fintérieur de l’Afrique, qui, suivant le rapport de plusieurs voyageurs , est peuplée d une infinité d’animaux sauvages ,

A TEMBOCTOU.

je n’en aie rencontré aucun. Au coucher du soleil, le fleuve tourne dans la direction du N. Nous fîmes halte, vers neuf heures du soir, pour reposer le reste de la nuit. La chaleur avait été très-forte.

Le 1 Ix avril , à cinq heures du matin , nous fîmes route : une demi -heure après le lever du soleil, nous passâmes devant deux petites îles peu éloignées fune de f autre. En cet endroit, je vis un grand marigot qui coule à fO. S. O. Dans la direction du N. , un peu dans l’éloignement, on aperçoit deux montagnes qui paraissent peu élevées.

’A sept heures du matin, le. fleuve tourne au N. E. Vers neuf heures,, il tourne à fE., f espace de quatre ou cinq milles; puis il continue au N. E. ; et vers deux heures du soir, nous arrivons en face du petit village de Diré , de la dépendance de Temboctou. Tl peut contenir, autant que j’ai pu en juger, cent cinquante à deux cents habitans. Les cabanes sont construites en terre et surmontées de terrasses. Il y avait dans un marigot , près de ce village , six embarcations de soixante tonneaux , venant de Jenné ; elles nous attendaient depuis seize jours. Les Sourgous ou Touariks, peuples vagabonds, ne voulaient pas les laisser passer sans leur faire payer une rançon. Ces pillards venaient tous les jours à bord des pirogues, se faire nourrir et mettre les chefs à contribution. I.jes Sourgous sont un peuple nomade qui

liabite les bords du Dhioliba ; ils ont le talent de se faire craindre, et vivent aux dépens des malheureux nègres, qu’ils rendent tributaires : j’en parlerai plus amplement par la suite Les embarcations retenues depuis si long-temps vinrent nous joindre en tirant nombre de coups de fusil , pour manifester leur joie. Les nègres de Diré, tributaires des Sourgous, nous apprirent que ces derniers étaient absens et que nous n’aurions pas le désagrément de les avoir à bord. Réunis-aux embarcations que nous avions rejointes, nous fîmes au N. E. environ quatre milles; puis nous tournâmes au levant. Au coucher du soleil, nous fûmes surpris par un violent orage venant de fE. ; on gagna au plus vite la rive droite, puis on amarra les embarcations à terre , avec des piquets faits exprès pour celte opération. Du N. E. au S. O. , f atmosphère était toute couverte de nuages poussés par un grand vent, qui souffla une partie de la nuit : il n’élevait pas de sable, mais il était très-chaud.

Le i5 avril, à six heures du matin, nous fîmes route à fE. ; peu après, le fleuve tourna au S. E. Ici, il est toujours aussi large et profond; ses rives sont trèsbasses. On aperçoit dans les plaines quelques petits arbustes rabougris. J’étais émerveillé de voir une masse d’eau aussi considérable, malgré fidée que je m’étais faite de la grandeur de ce fleuve, avant mon départ de la côte. Le Sénégal n’est qu’une rivière très-ordinaire ,

A TEMBÜCTOU.

en comparaison de ce fleuve imiiieiise , qui a, dans celte saison , neuf à dix pieds de profondeur : le courant est peu sensible ; je févaluai à-peu près à un nœud et demi à fheure. Vers huit heures du matin, nous passâmes auprès d’une île, sur laquelle il croît quelques petits arbrisseaux. Notre marche était très-lenle, car nous attendions les grosses cmharcàtious , qui ne marchaient pas aussi bien que la nôtre.

Vers huit heures et demie du matin, nous fîmes une halte d’environ demi -heure en face de l’île. Nous vîmes le petit village de Khokhoula, situé sur la rive droite, et, comme Dire, de la dépendance de Tcinboctou. Nous fîmes ici rencontre d’une petite embarcation partie de cette ville la veille au matin ; elle avait à bord plusieurs de ces Sourgous, qui se font nourrir jusqu’à Salacoïla, où ils s’arrêtent, et profitent d’autres embarcations pour retourner chez eux; quand ce moyen leur manque , ils reviennent par terre. Le fleuve fait à Khokhoula un petit détour au N. E. , puis il tourne au N. Les Sourgous étaient dans ce village à nous attendre ; car ils avaient cntendü parler de nous.

Ils vinrent à bord des embarcations , dans de petites pirogues qui leur appartiennent , et que des esclaves conduisent : on s’empressa de leur donner à manger du riz, et on leur lit boire de beau et du miel, boisson (ju’ils aiment beaucoup ; ils la nomment

jenné-kari (eau de Jenné). Ces vagabonds, bers de leur supériorité, sont toujours très- exigeans : on ne leur permit pas de monter à notre bord ; pour se débarrasser d’eux, on leur donna bien vite un sac de riz, et ils s’en allèrent ailleurs. Lorsqu’ils sont sur les embarcations, et que les nègres veulent s’en débarrasser, ils tirent à leurs oreilles quelques coups de fusil; on est bien sûr qu’ils n’y restent pas'longtemp*s sans demander qu’on les mette à terre , car ils craignent beaucoup la poudre à canon. Ils ne font jamais usage d’armes à feu.

On me fit descendre dans la pirogue, pour éviter d’être aperçu de ces sauvages pillards, qui, lorscpi’ils voient un Maure à bord , sur-tout d’une couleur un

peu claire, prétendent qu’il est plus riche que les

autres ; comme si sa couleur lui donnait de la fortune : alors ils deviennent d’une exigence extrême, et ne laissent pas partir les embarcations avant d’avoir fait contribuer l’homme blanc, qu’ils nomment almankoye ( homme riche ).

Les jours suivans, on m’apprit que ces sauvages avaient retenu à terre un Maure d’une couleur un peu foncée, qui avait eu l’imprudence de ne pas se soustraire à leurs yeux ; ils le firent contribuer impitoyablement, Tous les Maures, instruits de ce danger, ont soin de se cacher dans les embarcations , et ne sortent que la nuit.

A TEMBOCTOU.

Il n’y a que les nègres qui aient la prérogative de rester sur le pont ; ils sont considérés connne étant d’une classe très-inférieure, et n’ayant que peu de ressources, ou plutôt comme employés des Maures négocians.

Je fis plusieurs trous aux nattes qui tapissaient l’endroit de la pirogue oiije fus obligé de me tenir caché, pour pouvoir, examiner sans être aperçu. J’éprouvai , dans ce réduit , une chaleur étouffante qui m’occasionna un .grand mal de tête. Les négocians maures de Temhoctou n’ont sur ces peuples aucune influence; pas un d’eux n’eût osé venir chez ces Touariks réclamer les six embarcations retenues depuis si longtemps; ils auraient été bien sêirs d’être mis eux-mêmes à contribution par les Sourgous ; cependant ils leur font de fréquens cadeaux.

Chaque flottille q«i i^vigue sur le fleuve reconnaît un chef quelle nomme amiroii : ce chef est respecté; c’est lui qui règle la marche et les momens des haltes. C’est toujours, un vieillard , le plus ancien de l’équipage : il est chargé de régler les droits de passe avec les Sourgous qui vont souvent encombrer son bord ; quoiqu’il ait quelque influence sur eux , il ne peut rien en faveur des Maures ; et si les Sourgous'en aperçoivent à son bord, ils deviennent intraitables; souvent même ces pillards musulmans en viennent aux plus fâcheuses extrémités pour obtenir

ce qu’ils désirent. « N’aurais-tii pas un seul cauris , (( rne dirent les nègres de la pirogue où j’étais , ils (( diront que tu es très-riche, et il faudra que tu leur « donnes quelque chose, ou les embarcations ne parti-

« ront pas. »

Le lleuve, après avoir couru trois è quatre milles au N., tourne à TE., puis au N. E. jusque vers quatre heures du soir, toujours avec la même largeur; ses rives sont basses et arides.

A huit heures du soir, nous fîmes halte devant le petit village de Cora , cpii ])eiit contenir deux cents hahilans. Nous eûmes une nouvelle visite des Sourgous ; ils allèrent aussitôt sur le bord du chef de la flottille pour réclamer les droits. Chaque piroque eût ordre de mettre à terre un sac de mil ])our leur souper; toutes s’empressèrent d’obéir : on me dit que le chef était convenu avec eux Tle 4eur payer è Cabra , dont nous étions très-près , les droits de passe; on leur paie ce droit en mil, riz, miel, beurre, étolfe du pays et effets confectionnés.

Toute la soirée^ il fit des éclairs dafis la direction de fE. ; la chaleur fut forte ; nous n’eûmes pas de pluie.

Le i6 avril, nous fûmes retenus à Cora jusqu’à dix heures du matin. Les hahitans nègres de ce village vinrent nous vendre du lait ; on leur donna en échange du mil , car ils man([uent souvent de provisions,

A TEMBOCTOU.

quoiqu’iis cultivent beaucoup de riz ; mais ils sont continuellement volés et harcelés par les Sourqous , qui les rendent tributaires et se font nourrir par ces malheureux. A dix heures du matin , nous fîmes route au N. E. Tl y avait quelques pillards à bord des embarcations; d’autres nous suivaient à cheval, le long du rivage. Nous fîmes balte vers une heure du soir , près de quelques arbrisseaux et arbustes : nous fîmes un peu de bois à brûler. A deux heures, nous continuâmes notre route. Au coucher du soleil , le fleuve tourne au N.; il est d’une très -grande largeur et très-profond. Les mariniers, ne pouvant se servir de leurs jjercbes, firent usage de pagaies. A huit heures du soir, on fit halte en face d’un camp de Sourgous. Les discussions que f exiqeance de ces hommes occasionnait , rendaient notre navigation très-lente et ennuyeuse, sur-tout pour moi, qui étais retenu dans mon cachot , sulfoqué par une chaleur excessive , et ne voyant ce qui se passait au dehors que par les trous que j’avais pratiqués aux nattes de ma prison. Nous étions continuelfement harcelés par une troupe de ces brigands : les uns étaient dans de petites pirogues; les autres, montés sur de beaux chevaux, poussaient des cris perçans pour appeler les petites pirogues , et exciter ceux qui les dirigeaient à monter à bord des nôtres : c’était un tumufte insupportable. Nous ne fûmes entièrement débarrassés d’eux qu’à

Cabra. Tous les soirs , chaque embarcation débvrail (lu mil et (lu riz pour leur souper : en reconnaissance, ils firent cadeau au chef de la lîotlille d’un petit bœuf, (jui fut tué et distribué entre tous les chefs des embarcations. Les nombreux coups de fusil que les nègres tirèrent devant le camp , effrayèrent singulièrement les chevaux des cavaliers qui étaient venus de fintérieur pour partager les provisions qu’on leur donnait.

Le 1 7 avril , à six heures du matin , la flottille se mit en route au N. A peine avions-nous marché fespace de quatre à cinq milles , qu’il nous fallut faire balte pour attendre Tune des grandes embarcations cpii faisait beaucoup d’eau, et qui, à cba(pie instant, risrpiail de couler : les mariniers de son bord se mirent à la réparer ; ils plongèrent avec beaucoup d’adresse et (fagilité, pour mettre de l’étoupe dans les coutures le long de la carène ; enfin , vers trois heures du soir, elle fut en état de naviguer , et nous continuâmes notre route. Le fleuve est toujours large et profond ;

• ses rives sont découvertes. et marécageuses ; il fait un petit détour à fE., puis il tourne au N. ; il est d’une largeui; immense. Dans toutes les directions , on ne voit (|ue des marais à perte de vue ; le pays est démuni de toute espèce cf arbres. Au coucher du soleil ,

on salua la nouvelle liine.de plusieurs décharges de mousqueterie : les Sourgons furent tellement effrayés

A TEMI^ÜCTOU.

par l’explosion , qu’ils s’onluircnt tous à terre, et j’en entendis plusieurs crier de leurs petites pirogues : ((■ Que Dieu me préserve de la poudre à fusil ! » Ces peuples ne sont armés que de lances et de poignards. Vers sept heures du soir, aious passâmes en lace de Coratou , petit village situé sur la rive droite ; et vers neuf heures , nous fîmes halte dans un’ endroit non habité.

Le 1 8 avril , à cinq heures du matin , nous continuâmes notre route. Le fleuve fait un détour à l’E. jusqu’à sept heures qu’il tourne au N. E., et se rétrécit un peu; ses rives sont toujours très-basses et dépourvues de végétation. Les immenses marais situés sur les deux rives, sont couverts par une grande quantité de troupeaux appartenant aux Sourgous ; c’est, comme je l’ai déjà dit, leur principale richesse.

Vers huit heures du matin, nous fîmes halte pour faire la prière du salam , jour où finit le ramadan , et que les Mandingues nomment sali. Nous étions en vue de Cabra; les nègres apercevaient les dattiers de ce village : ils en manifestèrent leur satisfaction ; ils mirent ce jour-là tout ce qu’ils avaient de plus beau , se réunirent dans une grande plaine , et se proster-

lièrent pieusement pour adorer f Eternel. Quant à moi, j’étais retenu dans la pirogue; je les regardais par les trous que j’avais pratiqués aux nilttes de ma

prison, où j’étoulFais toujours de chaleur*. Je me félicitais d’être dispensé de me trouver à leurs cérémonies, et j’adressais en secret des prières à Dieu, pour qu’il continuât dé protéger mon entreprise. Après la prière , les nègres se mirent à déjeûner; on fit ce jour-là assez bonne chère , pour compenser les rigueurs bien ou mal observées du temps d’abstinence. Le vent brûlant de l’E. nous obligea de passer une partie de la journée dans cet endroit.

Vers quatre heures du soir, le vent se calma un peu; et l’on se disposait à continuer la navigation, lorsque les Sourgous s’y opposèrent, jusqu’à ce que chaque embarcation leur eût délivré quatre sacs de mil, indépendamment des droits qu’on serait obligé de leur payer en arrivant à Cabfa. Cette exigence de leur part amena une grande discussion : tous les patrons se rassemblèrent chez le chef de la flottille , avec les chefs des Sourgous, et chacun discuta ses intérêts et ceux des propriétaires avec beaucoup de chaleur. Les Sourgous ne voulaient rien retrancher de leurs premières demandes; mais à force de prières et de résistance, on parvint à réduire cette contribution à moitié de ce qu’ils avaient exigé d’abord.

. Vers neuf heures du soir, les embarcations reçurent l’ordre de mettre à terre deux sacs de mil, et l’oy s’empressa bien vite de f exécuter. Ces sacs étaient de la hauteur d’i'in homme , et aussi gros que nos sacs

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