‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828Chapitre 11 sur 22 · A TE MB O CT OU · texte numérisé non relu

A TE MB O CT OU

ordinaires; j’estime qu’ils pouvaient Bien eontenii* près de deux cents livres de grain. Jamais journée ne' m’avait paru plus longue ni plus ennuyeuse ; je me voyais à la porte de l’emboctou , et je n’osais me montrer; j’étais obligé de rester tout le jour caché; si quelquefois nous avions à bord des Sourgous , on exigeait que je m’enveloppasse dans un’e grande couverture de laine , et qne je fisse semblant de dormir. A la nuit tombante , je sortais de ma prison ; car alors les Sourgous ne pouvaient plus distinguer ma couleur de celle des nègres; je pouvais respirer librement jusqu’au jour. .

Le 19 avril, à cinq heures du'matin, nous fîmes route au N. E. , et au lever du soleil nous passâmes vis-à-vis d’un grand marigot, qui coule pendant un petit espace à fO. S. O. Vers sept heures, nous nous trouvâmes auprès d’un camp de Touariks. L’aspect en était triste et dégoûtant; les tentes des Maures qui habitent la rive droite du Sénégal, sont des palais en comparaison de celles de ces sauvages : des peaux de bœuf non tannées, supportées sur plusieurs piquets mis en terre à trois ou quatre pieds d’élévation; une ou plusieurs nattes tournées autour en forme de palissades , composent le logement du chef , comme celui du dernier de ses sujets. L’intérieur m’a paru être en désordie , et répondre parfaitement à l’idée qu’en donne l’extérieur.

Gomme nous étions très-près de terj'c, je remai’quai une femme dont le teint cuivré clair ressemblait parfaitement à celui des femmes rnauresses ; elle en avait le costume et l’embOnpoint ; celle-ci était d’une grosseur énorme : assise par terre sur une peau de mouton, elle s’amusait sans doute à voir passer les embarcations. Dans mon voyage ebez les Braknas, je n’avais jamais vu de femme qui eut atteint à Aine telle corpulence , quoique f obésité soit chez eux le principal caractère de la beauté du sexe féminin. Il fallait bien à cette Vénus des Touariks quatre esclaves pourfaider à marcher. Le fleuve tourne un peu à fE. ; après avoir longé le camp, nous passâmes auprès d’une grande île, en face de laquelle nous fîmes halte jusqu’à huit heures, pour attendre quelques embarcations qui ne marchaient pas aussi vite que la nôtre. Cette île est très-plate et sablonneuse ; j’y aperçus cependant quelques mimosas, des balanites œgyptiaca et d’autres arbustes rabougris.

Vers neuf heures , nous continuâmes à naviguer, et à dix heures nous arrivâmes à f endroit où le fleuve se divise en deux branches : la plus forte peut avoir trois quarts de mille de large; elle coule lentement à l’E. S. E. : f autre prend son cours à fE. i/4 N. E. ; elle est profonde et a trente- cinq à quarante pas de largeur.

Vers une heure de l’après-midi, nous arrivâmes

A TEMBOCTOU.

au port de Cabra. On vint m’avertir que je pouvais sortir de ma prison, les Sourqous étant restés derrière : je m’empressai de monter sur le pont. Je n’aperçus autour de moi que des marais inondés et couverts d’oiseaux aquatiques. Le bras est très-étroit sur ce point, et le courant est plus fort que dans le grand bras ; je supposai qu’il pouvait bien aller rejoindre le Dbioliba à peu de distance , car en cet endroit la brandie incline à l’E. S’il en est ainsi, le fleuve formerait une grande île marécageuse,, et toute inondée lors des débordemens.

De ces immenses marais, la vue se porte sur le village de Cabra , situé sur une petite montagne qui le préserve de f inondation : on m’assura que, dans la saison des pluies , ces marais étaient couverts de dix pieds d’eau, ce qui me parut une bauteur énorme pour un espace aussi grand, et qu’ alors les grosses embarcations allaient mouiller devant Cabra. Un petit canal conduit à ce village; mais il n’y a que des embarcations moyennes qui puissent entrer dans le port. Si le canal était nettoyé des berbes et des nénufars qui l’encombrent, les embarcations de vingt- cinq tonneaux pourraient y remonter dans toutes les saisons ; mais c’est un travail troj) pénible pour des nègres.

Je m’embarquai sur une petite pirogue, avec les Maures d’Adrar, pour aller à Cabra : les nègres esclaves tirèrent f cndDarcation avec une corde; la perebe

aiiraitété iiisulïisaiite. Nous rencontrâmes beaucoup de petites embarcations que les propriétaires envoyaient pour prendre ce qu’il y avait de plus précieux à bord des bâtiinens venant de Jenné. Vers trois heures du soir, nous étions enfin à Cabra, petite ville située à trois milles au N. du grand port. En y entrant, je vis quantité de cases en paille, semblables à celles des Foulahs; elles sont habitées par des esclaves marchandes. 11 y avait auprès de ces cases beaucoup de fruits de nénufar; une partie des esclaves et des pauvres s’en nourrissent.

Je remarquai dans les rues un assez grand concours de peuple et de marchands; les uns se promenaient, les autres cherchaient à vendre leurs marchandises, consistant en poisson, lait, noix de colajs, pistaches, etc. La petite ville de Cabra est étroite, et s’étend un peu à l’E. et à l’O. ; les maisons sont construites en terre et à terrasses; elles n’ont que le rezde-chaussée. Il y en a peu dé" bien bâties; ce sont en partie des cahutes, car les personnes riches habitent de préférence Teinboctou , centre du commerce. Les habitans de Cabra, à-peu-près au nombre de mille à douze cents, sont tous occupés à travailler, soit pour débarquer les nombreuses marchandises qui viennent de Jenné, soit pour les conduire à Teinboctou; ils s(' servent, pour cet usage, d’ânes et de chameaux.

. Les esclaves ne portent pas les marchandises sur leur

A TEMBOCTOU.

tête; ce serait une mauvaise spéculalion des maîtres, car ils auraient bientôt réduit ces malheureux au dernier degré d’épuisement, vu que le chemin qui conduit à cette ville est un sable mouvant qui rend la marche très-pénible. H y a journellement à Cabra un marché approvisionné de toute sorte de marchandises venant du Soudan. On y voit une petite mosquée, surmontée d’une tour ou minaret. A l’O. du village , il y a quelques halanites ægyptiüca, et de petits jardins de tabac, plante qui y réussit assez mal, et parvient à peine à la hauteur de six à sept pouces. Du côté de l’E. , il y a quelques dattiers que l’on aperçoit de très -loin sur la route.

L’inondation continuelle des marais qui avoisinent le village de Cabra , ne permet pas aux habitans de cultiver le riz ; le sol sal3lonneux dont ils sont entourés dans toute la partie du N. , s’oppose à la culture du mil ; il est d’une trop grande aridité. Les Maures d’Adrar, sur l’embarcation desquels j’étais venu du grand port à Cabra , firent décharger leur pirogue ; ils mirent leurs bagages dans une maison de dépôt, jusqu’à ce qu’on pût les transporter à la ville. Les habitans de Cabra louent leurs magasins aux négpcians pour recevoir leurs marchandises; ils louent aussi leurs ânes poiir transporter les ballots jusqu’à Temboctou.

J’allai me promener dans l’intérieur de la ville.

pour la visiter. Les rues en sont étroites, niais assez bien tenues. Je vis beaucoup de marchandes, et j’acbetai à l’une d’elles un peu de lait et un pain fait en larine de froment, qui me coûta vingt cauris; je fis avec cela un assez bon déjeûner, car je n’avais rien pris de tout le jour. La marchande de lait ne me parut pas d’une très-grande probité; car elle voulut me faire jiaycr sa marchandise deux fois : j’avais eu la maladresse delà payer d’avance; et il est d’usage dans le pays de mettre la valeur de ce que l’on achète sur la corbeille où sont posées les marchandises, et la marchande ne ramasse sa monnaie qu’après avoir délivré ce quelle vend. Cette précaution ne prouve la bonne foi ni des vendeurs ni des acheteurs habituels.

Je remarquai sur le port beaucoup de grandes pirogues en réparation. Les propriétaires ont f habitude, aussitôt quelles sont déchargées, de les faire mettre sur le rivage, supportées par de gros morceaux de bois ronds , qui les tiennent un peu élevées au-dessus du sol : sans cette sage précaution, les cordes avecles- ([uellcs ces embarcations sont cousues , pourriraient bien vite. Le petit port de Cabra s’étend à TE. et à l’O. l’espace d’un demi-mille , sur une largeur de soixantedix pas ordinaires environ : il serait très -commode, s’il était un peu mieux tenu; mais il est d’une trèsgrande malproprelé et ])lein de vase. 11 y a toujours sur le port un gi'and concours d’iiommes et de femmes.

A TEMBOCTOU.

pour charger et décharger les marchandises. Les hahitaiis célébraient ce jour- là la fête de la clôture du ramadan; ils dansaient et se livraient à une joie naïve qui m’enchanta ; ils étaient tous vêtus très-proprement.

Je demandai à boire à une esclave qui était assise de-

vaut sa case ; elle s’empressa aussitôt de laver un petit plat de bois dans lequel elle m’apporta de l’eau; elle y mit beaucoup de complaisance.

Les Sourgous ou Touariks reçoivent à Cabra les droits qu’ils exigent des embarcations; ils rôdent souvent autour de ce village, où ils commettent des actes arbitraires , en se faisant donner des provisions , des effets, et tout ce qu’ils peuvent attraper. Les hal)itans de Cabra ne firent nulle attention à moi. Les Maures d’Adrar m’engagèrent à partager leur souper de riz, que je trouvai délicieux; et je passai la nuit dehors, couebé sur une natte, auprès d’eux. Je fus un peu tourmenté par les moustiques , insectes bien moins communs cependant sur les bords du Dbioliba que sur ceux du Sénégal.

Le 2 0 avril, les négocians de Temboctou vinrent à Cabra, pour faire débarquer leurs marchandises; ils étaient montés sur de très -beaux cbevaux. Sidi-Abdallahi Cbebir, auquel le ebérif de Jeûné m’avait adressé, ne vint pas; mais il envoya ses esclaves, tous bien babillés et armés de fusils simples fabri- (piés à Tunis. Sidi-Mbark, propriétaire de la pirogue

qui m’avait conduit à Cabra, était arrivé à Temboctou plusieurs jours avant nous; il avait parlé de moi à Sidi-Abdallabi Cbebir: ce dernier, ne consultant que son devoir reliqieux ( car il n’avait pas encore reçu la lettre que son correspondant lui écrivait pour 'moi ) , avait chargé ses esclaves de me complimenter sur mon heureuse arrivée , et de m’engager à me rendre de suite auprès de lui ; ce qui me donna l’espoir d’y être bien reçu.

A TEMBÜCTÜU,

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