CHAPITRE XIX
Le i3 mars,- embarquement pour Temboctou. — Description des rives du fleuve. — Esclaves cbargés de fers. — Villages très-peuplés.
— Embarcations du port de soixante à quatre-vingts tonneaux.
— A Isaca , confluent d’un bras partant des environs de Ségo. — Navigation. — Villages du Banan. — Cai'actère des Mandingues.
— Souffrances du voyageur. — Lac Dcbo, sa description. — Iles nommées Saint-Cbarles , Heni'i , Marie -Thérèse.
Enfin, vers neuf heures et demie, nous quittâmes le port. Nos adieux ne furent pas longs; mes amis me virent embarquer, me souhaitèrent un bon voyage, et en s’en allant me crièrent : Salam alécoiim, Ahclallali, Le chérif, que le don de mon parapluie m’avait rendu
si favorable, m’adressait à son correspondant de Teni-
boctou , auquel il me recommandait particulièrement : il avait remis au qérant de la cargaison une lettre de faveur pour moi ; je 'lui sus bon gré de cette sage prévoyance ; c’est à elle que je fus redevable de la bonne réception qu’on me fit à mon arrivée dans la capitale du Soudan occidental.
Quoique la chaleur commençât à. devenir très-
• forte, je j'estai sur le pont, car la pirocjue était trèsencombrée. Le maricjot fait plusieurs sinuosités ; son coui'ant est rapide-, et comme son lit est très-plat,, nous fûmes obligés* de décharger l’embarcation plusieurs fois pour passer sur les bancs de sable. Tous les nègres qui se trouvaient aux environs venaient aider à pousser la pirogue et à la recharger , ce qui nous retint fort long-temps.
Vers deux heui'es, nous atteignînjes le majestueux Dbiolib'a , qui vient lentement de l’O. N. O.; il est, dans cet endroit, ü'ès-profond , et a trois fois envii’on la largeur de la Seine au Pont-Neuf; il fait un petit coude au S. d’envii'on deux milles : ses rives sont très-basses et très-découvei'tes. J’estime que de Jenné au fleuve il peut y avoir dix milles*. Après avoir fait au S. deux milles, il tourne au N. N. E. Vers quatre heures, nous atteignîmes Cougalia, où j’avais ti'aversé le lîeuve précédemment. J’estime que, poussés par le courant, nous faisions deux milles à f heure.
Un peu avant le coucher du soleil, nous passâmes devant Kéra , joli petit village situé sur la rive droite, ([ui peut contenir trois cents habitans. Il est à-peuprès à sep,t milles de Cougalia : devant cet endroit, le fleuve toiiime au N. E.; un peu sur la gauche, il y a une petite île couverte d’eau loi’s de f inondation. Tl
(i) \ oyez patjo i 83 ci-dessus.
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est beLUicoLip plus large clans eet endroit cpi’il ne l’est devant Congalia; il est aussi profond. Je vis dans la ])laine plnsieurs esclaves occupés*à labourer la terre ; ils avaient des pioches connue celles des Banibaras. Nous continuâmes notre route jns(]ue vers minuit. Ne pouvant me servir de boussole, je me guidais la nuit sur l’étoile polaire, pour la direction de la route. Le soir nous fîmes route au N. E. , parcourant, toujours- à-peu-près deux luiHes à f heure.
Au moment de la balte , les nègres, chefs à bord , me cherchèrent c|uere]le ; ils ne voulaient pas. me permettre de coucher dans rembarcation. Ils me dirent c|ue je ne leur avais rien donné; c[u’il fallait cjue je les payasse, cju’autrement ils me mettraient à terre. Je connus bien cju’ils n’avaient d’autre but (jue de me faire peur, et par ce nioycii cf obtenir c[uelc|ue chose de moi ; je les* laissai dire , et je fis en sorte d’y loger malgré eux ; car la grande fraîclicur des nuits, jointe à l’humidité, m’incommodait beaucoup : je m’arrangeai le mieux cjue je pus sur un tas de bagages, où je demeurai plié en deux, sans pouvoir remuer. Je ne pus fermer l’œil de toute la nuit ; les nègres ne cessèrent de me tourmenter pour me faire sortir; ils me dii'ent meme des injures, ajoutant (|u’ilsmc mettraient à terre dès le lendemain, si je ne satisfaisais pas à leur demande. J’eus beaucoup à souffrir de ces vexations; mais, en définitive.
ils ne yagnèrciit lien sur moi. Telles sont les mœui’s des gens du peuple de ces contrées : lorsqu’ils voient un étranqer qfli ne parle pas leur langue , ils s’imaginent qu’ils peuvent impunément l’insulter-, mais il suffit de leur montrer de la fermeté pour les rendre plus traitables. On me donna pour mon souper un j)eu de riz cuit à l’eau , meme nourriture que celle des esclaves; je n’avais rien pris de toute la journée, car on n’avait pas fait de cuisine , à cause de l’encombrement de la pirogue.
Le 24 mars, à quatre beurcs du matin, nous nous portâmes au N. E. Les matelots poussèrent notre embarcation avec une grande perebe ; ils se servaient de pagaies dans les endroits trop profonds, et tiraient quelquefois à la cordclle en suivant le rivage.
Le fleuve est, dans cet endroit, large d’un demimille ; il est très-profond ; scs rives , quoique trèsbasses , sont garnies d’une espèce de mimosa qui ne croît qu’en buisson rabougri. Vers sept heures du matin , nous fîmes balte devant le village de Soufara, situé à la rive droite sur une éminence qui le préserve de f inondation. Il y a cà côté de ce village un petit marigot qui coule à fE. Nous descendîmes à terre pour acheter quelques maumics et des pistaches pour notre déjeuner : il n’existe pas dans c(' lieu de marché établi ; mais il y a quelques marcnandscpii promènent dans les rues des pistaches
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et divfirses petites productious du pays. Ce villape* peut coiîtenir deux cent cinquante liabitans : on n’y voit que de mauvaises cahutes en terre , construites comme celles des Bambaras ; elles n’approclieiU pas de la perfection des maisons de Jenné. Ils sont pêcheurs, et prennent beaiicoup de poisson, avec des blets laits en coton; ils font aussi usage de la ligne. Lorsque je fus revenu à bord de la pirogue, le nègre conducteur des esclaves et chargé de surveiller la cargaison me donna une moitié de galette pour mon déjeuner ; heureusement que j’en avais acheté étant à terre , sans cela j’aurais fait un triste repas. Les nègres m’importunèrent de nouveau pour avoir des cauris ; mais je persistai à ne rien leur donner. A sept heures et demie, nous continuâmes notre route: le lleuve, dans cet endroit, coule au N.; il continue d’être large, et profond de dix à douze pied-s; je pus juger de sa profondeur par le moyen de la grande perche avec laquelle les matelots poussent l’embarcation. Il était à-peu-près onze heures, lorsque nous passâmes à Cahia ; en face de ce village , il y a trois petites îles. Ici le fleuve tourne au N. E. et se rétrécit un peu. Vers deux heures, il se dirige au N.; à trois heures et demie , au N. E. : du reste , sa largeur et sa profondeur ne varient pas; ses rives sont très-découvertes et basses; de tous cotés s’oOi'ent des plaines immenses dont l’uniformité n’est rompue que par
^quelques roniiiers qui s’élèvent majestueusement à plus de quatre-vingts pieds dans les airs, et servent de bornes à l’iiorizon. Vers cinq heures du soir, nous aperçûmes le village de l’aco , situé sur la rive gauche.
Au coucher du soleil, j’aperçus, dans la direction del’E. , deux mamelons à environ six milles des bords
du lîeuve , qiii dans cet endroit coule au N. Nous fîmes halte, vers sept heures du soir, devant le village de Couna, habité par des Foulahs qui ne possèdent que des cases en paille. 11 y avait dans le port sept embarcations allant toutes à Temhoctou; de cet endroit on aperçoit très-bien les deux mamelons dont je viens de parler, et un peu au N. E. on en voit trois autres de la même hauteur. Nous passâmes la nuit dans ce village , ég<tlement situé sur la rive gauche.
Le 2 5 mars, on m’apprit que la grande pirogue qui devait nous conduire à Temhoctou était dans le port, et que nous allions nous y embarquer. Elle était couverte de nattes, et chargée de riz , de mil , de coton, d’çtoûe, de miel, de beurre végétal , et d’une infinité d’autres productions du pays. Cette embarcation Hie parut très -fragile ; elle était, comme les petites, jointe avec des cordes; elle avait. bien soixante tonneaux de jaugeage.
Nous employâmes toute la journée à porter à bord les marchandises contenues dans la petite pirogue. Il y avait sur le rivage un grand concours
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(le personnes, qui toutes étaient oceupées à un (jenre d’industrie. Comme la chaleur était très -forte, on dressa des tentes ; les nègres nous apportèrent leurs denrées à acheter; je m’imaginai , en les voyant, être dans un marché des bords du Sénégal, Le village est situé sur une petite élévation; il est ombragé par (piekjucs ronniers et un mimosa, qui procurent peu d’ombrage ; aussi la chaleur y est - elle sulfocante. J’allai visiter le marché , que je trouvai assez mal fourni , sans doute parce que nous étions dans le ramadan. 11 y avait un peu de lait, des pistaches, du poisson sec et frais, des maumies, et d’autres menues denrées. Tout le monde me regarda avec indifférence ; les jeunes filles parurent fort aimables ‘en m’offrant leurs. marchandises ; cependant je n’achetai rien , à cause de la présence des Foulahs , qui sont plus fanatiques encore que les Maures, et cpii, s’ils m’eussent vu manger quelque chose , m’auraient peut-être traité d’infidèle. Cependant mes hôtes de Jenné m’avaient engagé à ne pas jeûner en route , disant que je remplacerais à Tembocteu le même nombre de jours où j’aurais manqué à ce devoir religieux. Je m’assis un instant sous farbre situé sur le bord du fleuve, et je m’amusai un instant à regarder une réunion de jeunes tiègres et de jeunes négresses qui, tout en se haiqnant , dansaient et sautaient, se livrant à la plus naïve qaielé.
Un peu au N. du village, le lleuve est barré par un banc de sable gui se trouve au milieu : je le vis couvert d’une multitude d’oiseaux aquatiques de toute es[ièce, dont les plumages blancs faisaient l’effet d une nappe de neige au milieu du lleuve. Le canal pour le passage des embarcations se trouve un peu rapproclié de la rive droite. La campagne dans tous les environs est très-unie ; elle n’offre pas un seul petit arbuste; ce «ont des marais innnenses inondés lors de la crue des eaux. Les rives du fleuve sont tellement basses, qu’il semble être toujours prêt à déborder. Je fis rencontre, dans ce village, d’un marchand maure venant de Temboctou dans une pirogue ordinaire chai'gée de sel; il avait, me dit-il, mis un mois pour venir de Cabra à Couna; je l’engageai à venir à bord de notre embarcation, pour se rafraîchir d’un peu de doklmou et d’eau. Le dokbnou est, comme je fai dit plus haut , un mélange de farine de mil et de miel que fon délaie pour ensuite le boire: il m’engagea à attendre le coucher du soleil, à cause des Foulahs, qui, s’ils noiis vnyaient boire, auraient de nous une mauvaise opinion; il alla en attendant faire un tour dans le village, et je ne le revis plus.
Il y avait dans le port beaucoup de pirogues de pêcheurs ; quand ils prennent du poisson , soit au filet, soit à la ligne, ils le font sécher au soleil, et le veiulenl aux embarcations qui continuellement s’ar-
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relent chez eux; ils vont aussi en vendre à Jenné. A deux heures du soir, on vint me dire que le dîner était prêt, et me demander si je voulais en prendre* ma part; ear on ne faisait pas jeûner les esclaves, et fou m’assimila^, à eux. Pour n’être vu de personne, je me rendis dans l’embarcation pour prendre ce repas à mon aise; il consistait en un peu de bouillie de farine de mil’, sans aucun assaisonnement. Après ce frugal repas, on ôta les fers aux esclaves : je jouis un moment du plaisir que ces malheureux éprouvèrent de se voir dégagés, pour quelques instans, de leurs détestables chaînes ; ils paraissaient contens; ils essayèrent de marcher; mais ce ne fut pas sans beaucoup de peine qu’ils firent quelques pas ; les fers qu’ils avaient depuis Jenné leur avaient blessé les pieds.
N’ayant plus rien qui nous retînt dans le village, nous fîmes route vers deux heures du soir , par nn temps calme!, notre direction étant le N. La grosse embarcation n’allait pas aussi vîte que la petite que nous avions laissée; aussi nous ne faisions à-peu-près que deux milles à fbeure.
Vers cinq Jieures du soir, nous passâmes devant Taguetia, situé sur la rive gauche. Il y a, en face de ce village, un marigot qui coule à fO.; il peut avoir vingt-cinq à trente brasses de large ; le village de Sangouno se trouve sur une de ses rives : à femhouchure de cette branche, il y deux petites îles
(ruii quart de mille de tour environ, sur lesquelles sont situées quelques cases de pécheurs. Le fleuve est toujours de la même largeur, et continue au N. ; il est très-profond ; les rives en sont basses et dégarnies. •
A dix heures du soir, nous fîmes halte devant Sankha-giiihila. Le fleuve fait, dans cet endroit, un petit coude à l’O. , et tourne encore au N. Les hahilans établirent un petit marché-; ils apportèrent du lait et du poisson sec , que les nègres des embarcations achetèrent et payèrent en cauris , seule monnaie en usage sur les bords du fleuve jusqu cà Temhocton : bientôt il arriva de tous côtés des gens avec . des pots en terre, dts calebasses, des nattes, et diverses autres marchandises, fl peut y avoir dans ce village quatre cents babitans , Foulabs, Mandingues et Bambaras de Jeune. ■*
Le 26, à trois heures du matin, nous quittâmes le village de Sankba-guibila, dont les. cahutes sont toutes en paille, mais mal construites. Nous fîmes route assez lentement à fO. Au lever du soleil , nous vîmes le fleuve tourner au N. ; ses rives sont ornées de quélques buissons rabougris.
A quatre heures du soir , nous passâmes devant Diébé , situe sur la rive droite , en face duquel il y a un banc de sable. Tous ces villages sont en général j)etits et se rèssemblent à-peu-près. La population
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varie peu. Nous fîmes halte peiidaut près de deux heures, pour n’avoir pas à hiller contre le vent de N. qui souillait avec force , et qui probablement aurait brisé notre frêle embarcation. Quand il eut cessé, nous continuâmes notre route , et fîmes halle à neuf heures à Isaca, où nous passâmes la nuit et le jour suivant ; car le vent, ayant dans la nuit passé au N. E. , souillait bon frais. Les rives du fleuve sont si basses que le moindre vent empêche les embarcations de faire route : pour peu que Teau fût agitée , les lames embarqueraient à bord des pirogues, et les feraient couler, ce qui arrive quelquefois. La population d’Isaca peut montera sept ou huit cents habitans, tous Foulahs. Leurs maisons sont construites en briques cuites au soleil; elles ressemblent à celles des Bambaras.
Les habitans nous- apportèrent des poissons frais , du lait aigre et du beurre , que nous achetâmes ; le beurre frais était en petites boules de la grosseur d’une pomme d’api, qui coûtaient six cauris pièce. Je vis, dans ce village, une infinité de poisson sec : les habitans en font un grand commerce; ils le portent à Jenné , et dans d!autres marchés des environs de chez eux. Le grand bras que les nègres me dirent partir de Ségo, et formant une île immense, rejoint le fleuve à un quart de mille d’Isaca. Ce bras , qui vient de fO. , est très-large et paraît navigable pour de grandes embarcations; son cours n’est pas rapide, car ses eaux
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paraissent (loi'iuaiiLes. Le village est situé sur la rive (li'oite du lleuve; il est habité par des Foulahs senibla])les à ceux du Fouta-Dhialon ; ils sont sujets de Ségo-Alimadou , dont la capitale , al-Lanidou Lillahi , est située à un jour à l’E. dMsaca. Ils nourrissent beaucoup de troupeaux, cpii sont leur principale richesse, et cultivent du ï’iz dans les plaines inondées par les débordernens des eaux. Ils pêchent beaucoup avec des blets faits en corde de coton. Les femmes font de belles poteries, qu’elles vendent là Jenné et aux embarcations qui vont à Temboctou. Le village est situé sur une pdtite élévation ; il s’y tient un grand marché de comestibles. • •
Avant d’aller plus loin, je vais donner la description, des pirogues sur lesquelles on fait le trajet de
Jenné à Temboctou , et qui servent à entretenir un
commerce tellement actif sur tout le lleuve , que souvent* les flottilles sont composées de soixante à quatre-vingts embarcations , toutes richement chargées de divers produits.
- Une embarcation du port de soixante à quatrevingts tonneaux a environ quatre- vingt- dix à cent pieds de long, douze à quatorze de large au milieu, et six à sept pieds de cale: ces pirogues, grandes ou petites, sont généralement peu solides, et je suis encore étonné quelles puissent porter d’aussi fortes cargaisons que celles dont on les charge , et qui
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consistent en riz, mil, beurre, miel, ognons , pistaches, noix de colats, étoffes, et divers objets confectionnés ; indépendamment de cette cargaison , elles portent encore quarante ou cinquante esclaves, dont la moitié reste sur le pont.
Leur équipage se compose de seize à dix-buit mariniers, deux hommes pour gouverner, et un patron qui tient lieu de capitaine. La manière dont ces embarcations sont construites démontre leur peu de solidité. De grandes planches de cinq pieds de long sur huit pouces de large et un pouce d’épaisseur àpeu-près\ sont bien ajustées et attachées ensemble, au moyen de cordes faites avec le chanvre du pays et avec des feuilles de ronnier ; ces cordes ont la propriété de se conserver assez long-temps dans l’eau, avantage bien précieux, puisque, dans le pays, les hommes n’ont pas f habitude de se servir de fer dans leurs constructions.
Les ouvriers joignent d’abord les planches par une première couture, qui laisse toujours beaucoup de jour, parce que les planches ne se rapprochent jamais complètement; on les calfate avec de la paille pilée, réduite en étoupe , et mêlée avec de la vase argileuse
(i) Ces planches sont faites à la scie; du moins je crois en avoir la certitude : ils doivent aux Maures la connaissance de cet outil ; le bois est trop rare dans cette contrée pour ne tirer d’un arbre qu’une seule planche.
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qu’ils se procurent dans les marais et sur les bords du lleuve. Quand les trous sont ainsi bouchés avec ce mastic, ils mettent par-dessus la couture une quantité suiïisantc de paille fraîche, qu’ils ajustent fortement par une seconde couture, et, par ce moyen, parviennent à la consolider assez pour faire la navigation du lleuve. Ils ])Osent dans le fond , de distance à autre, des tringles pour consolider cette masse ; on en met de même dans le haut, à la place où devrait être le pont. L’embarcation Unie, onia couvre avec de petits morceaux de bois flexible, tournés en forme de berceau, auxquels ils attachent en travers d’autres morceaux de bois plus minces; c’est ce qui forme le pont, qui est élevé de trois pieds et demi au-dessus des bords, et recouvert de nattes faites dans le pays avec des feuilles de ronnier : on place sur ce pont ou dunette les marchandises les plus légères ; on les attache fortement sur les bords des deux côtés , et elles forment une espèce de bordage qui n’est pas très -élevé , mais suffit toutefois pour empêcher les esclaves c[ui y couchent de tomber dans beau ; on charge femharcation à deux pieds et demi ou trois pieds au-dessus de son niveau, jusque sur l’avant.
Comme ils ne connaissent pas fusage des pompes, ils laissent au milieu de la pirogue un espace découvert, destiné à placer deux hommes qui sont continuellement occupés à jeter f eau qui fdtre à travers
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les coutures; malgré la vitesse avec laquelle ils la versent, il y en a toujours un demi-pied dans l’embarcation. Ces hommes font le quart comme à bord
de nos navires; ils se relèvent de six en six heures. Ils
se servent de grandes calebasses pour épuiser l’eau. J’ai vu cet endroit de la pirogue toujours plein de byssus d’une belle couleur verte. C’est aussi dans cet endroit que les femmes allument du feu , pour faire la cuisine de f équipage : elles ont, à cet effet, des fourneaux en terre quelles transportent à volonté; ce sont de grands réchauds, de forme ronde, évasés, faits en terre glaise, et fabriqués à Jenné ou dans les environs ; ils ont à-peu-près quatre pieds de circonférence ; il y a sur le plateau dans lequel on fait le feu , trois petits supports en forme de trépied qui soutiennent la marmite destinée à cuire le riz de féquipage. Au moyen de ces fourneaux portatifs , on ne craint pas de mettre le feu à bord de fembarcalion. Avant d’embarquer les marchandises , on garnit la cale de gros morceaux de bois, afin de les préserver des avaries qu’occasionnerait la grande humidité.
Ces embarcations, n’ayant pas de voiles,, ne peuvent marcher que par des temps très-calmes ; elles sont si fragiles, que le moindre vent qui soulève les eaux du fleuve , dont les rives sont très-basses, forme des vagues qui , en frappant, contre les bords , pourraient les briser ou les submerger : ce danger oblige
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à relâcher très-souvent, et rend cette navic[ation lente et ])érillense. Lorsque les rives sont entièrement dégarnies de broussailles , les matelots tirent l’embarcation à la cordelle, et, quand ils peuvent atteindre le fond avec leur perche , ils poussent : cette manière est celle par laquelle on fait le plus de route ; c’est par le moyen de ces morceaux de bois , qui ont douze à quinze pieds, que je jugeais delà profondeur du fleuve. Comme les perches de cette longueur sont très-rares dans cette contrée, ils en ajoutent deux ensemble par les bouts. Tl arrive quelquefois que les rives étant boisées et le fleuve d’une profondeur à ne pouvoir atteindre le fond avec ces perches , les mariniers naviguent avec des pagaies de trois pieds de long : on laisse, tout-à-fait sur le devant, un espace découvert , n’occupant que douze ou quatorze pieds, pour l’emplacement des rameurs ; ils se tiennent tantôt debout, pressés contre le bord, et d’autres fois assis sur les marchandises ; ils ont à peine de la place pour se retourner , tant la pirogue est chargée; ils sont nus , rament très- vite et en observant la mesure.
Le patron se tient derrière, et gouverne assez difficilenient avec une grande perche qui lui .tient lieu de gouvernail ; il a beaucoup de peine à diriger cette grande machine; aussi se mettent-ils souvent deux poury parvenir. Un gouvernail dans le genre de ceux
(les eiiibarcatioas qui descendent la Seine, leur sérail bien nécessaire ; mais iis n’en connaissent pas encore l’iisaqe. Chacune des embarcations a un capitaine qui conserve beaucoup d’autorité sur son équipage , je ne me suis jamais aperçu qu’il en ait abusé, comme cela arrive quelquefois chez nous , sur-tout dans la marine marchande. Tous les mariniers nègres qui naviguent sur le fleuve sont esclaves ; il y a aussi ({uelqlies patrons qui sont de cette classe; leurs maîtres leur donnent la moitié des salaires qu’ils gagnent. Les hommes libres croiraient se dégrader en se livrant à ce métier.
Le 28 , à quatre heures du matin , le vent diminua, et nous continuâmes notre route au N. : le fleuve est toujours de même largeur , et ses rives également basses et dégarnies. Vers sept heures du matin, le vent du N. E. souilla de nouveau plus fort que la veille, et nous fûmes obligés de faire halte devant une grande plaine de sable blanc et mouvant, qui, inondée dans la crue des eaux, forme un large banc ; la passe se trouve sur la rive gauche. Le vent élevait une quantité de sable qui ajoutait encore à fincommocbté de la grande chaleur.
Pour alléger la pirogue, on mit à terre tous les esclaves, et fon envoya les pileuses de riz continuer leur ouvrage dans la plaine. Au coucher du soleil , le vejit s’apaisa un peu ; on aurait pu voguer toute
la nuit : mais les nègres , à qui le temps ne coûte rien et qui ne sont jamais pressés d’arriver, jugèrent à propos d’attendre au lendemain.
Les esclaves, hommes et femmes , tous Bambaras , se mirent à sauter, danser et se divertir. Leur gaiete vive et naïve faillit nous occasionner un grand désagrément; car les Foulahs, s’en étant aperçus, vinrent à bord à la nuit tombante ; ils étaient environ trente , tous armés d’arcs et de piques. Ils blâmèrent sévèrement la lilDerté qu’on laissait prendre aux esclaves, de danser durant le ramadan, ajoutant qu’ils semblaient se jouer de la religion, et qu’en punition de cette faute , il fallait leur faire payer cinq mille cabris , somme équivalente à vingt- cinq francs. Le patron chargé de la garde des esclaves défendit vivement la cause de son maître; la discussion fut longue et vive : ils étaient tous assis sur le sable , formant un cercle ; les Foulahs ne voulaient rien céder de leurs prétentions. Enfin , on parvint à leur faire entendre raison , et la querelle se termina aux dépens des pauvres esclaves, qui, pour leur punition d’avoir dansé dans ce saint temps , reçurent chacun cinq coups de corde sur le dos : mais la sentence ne fut pas exécutée rigoureusement , et ne les empêcha pas de recommencer à danser, après le départ des fanatiques et ridicules Foulahs.
La prudence m’avait jusqu’alors tenu éloigné de
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celte scène; mais j’étais curieux d’apprendre, avant le départ de ces rigides observateurs de l’islamisme, quel était le sujet de leurs débats : je m’approchai donc, et m’assis auprès d’eux sur le sable. Ils furent étonnés de me voir , car ils ne m’avaient point aperçu , tant ils étaient occupés des cinq mille cauris qu’ils se broyaient le droit d’exiger : ils dirent au patron que j’étais certainement le chef de la pirogue et le propriétaire de la cargaison ; que sans doute j’avais de for, et qu’il fallait que je leur fisse un heau présent.
On leur assura que j’çtais un pauvre Arabe que les chrétiens avaient enlevé à son pays dès sa plus tendre enfance, et que j’allais à la Mecque rejoindre mes pareils : satisfaits de cette explication , ils n’en demandèrent pas davantage.
Le propriétaire de la pirogue avait mis à hord de notre emharcation un nègre mandingue pour veiller à la sûreté de la cargaison; cet homme était chargé de pourvoira mes besoins , et s’en acquittait très-mal, car depuis Jenné il ne m’avait donné que du riz cuit à l’eau comme aux esclaves. Plus exact que les Maures, il jeûnait en route, et ne faisait qu’un repas par jour, que nous prenions ensemble à six heures et demie du soir; c’était pour moi le meilleur de la journée, parce qu’il y faisait ajouter un peu de poisson sec cl de heiiiTC végétal , ne croyant pas nécessaire de faire
la cuisine exprès pour moi; en conséquence, il me faisait manger avec les esclaves. Je me plaignis de ce traitement; et pour toute réponse à mes réclamations réitérées , il dit qu’il ne prendrait pas la peine de faire allumer du feu pour une seule personne; que je devais me contenter de ce qu’il me donnait. Ne pouvant mieux faire , je pris mon mal en patience ; je me trouvais heureux, quand je pouvais me procurer un peu de lait aigre, que je mêlais avec mon dîner pour lui servir d’assaisonnement.
Le 29 mars, à trois heures du matin à-peu-près, nous continuâmes notre route. La nuit, fétoile polaire me servait de houssole , et la position des étoiles m’aidait à estimer le temps. Vers neuf heures, le vent ayant fraîchi, nous fûmes obligés de faire halte jusqu’à midi que nous continuâmes; à deux heures nous arrêtâmes de nouveau : la chaleur était si forte, quelle m’occasionna un accès de fièvre, qui heureusement n’eut pas de suite. A cinq heures du soir, le vent cessa , et nous pûmes nous remettre en route. Au coucher du soleil, nous passâmes devant Ouandacora, village situé sur la rive gauche; tout près de là coule à l’ouest un hras du fleuve , ou un marigot. A huit heures du soir, nous nous trouvâmes en face d’Ouanza, la l'oute toujours .aiimord. Nous fîmes halte, vers une heure du matin , dans un endroit où il n’y avait pas de village ; !(' Ileuve piail avoir là trois (piarts de mille de largeur
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et huit à neuf pieds de profondeur; scs rives sont toujours basses et très-découvertes.
Le 3o mars, à six heures du matin, nous nous mîmes en route, toujours dans la même direction. Vers neuf heures du matin, le vent N. E. soufflait avec violence , et nous obligea de faire halte devant le village de Sançan : le fleuve est toujours aussi large, mais les rives sont garnies de quelques mimosas , qui réjouissent la vue fatiguée par f absence si longue de toute végétation. Vers cinq heures du soir, le vent étant un peu tombé , nous fîmes route au N. E. : les campagnes des deux côtés du fleuve étaient couvertes de nombreux troupeaux de bœufs, dont les sourds mugissemens retentissaient au loin; ils appartiennent aux Eoulahs qui habitent les villages situés à quelque distance du rivage , et composent leur unique fortune. A six heures du soir, nous passâmes sur un banc de sable qui barre le fleuve , et lui donne en cet endroit un grand mille de large ; l’embarcation toucha plusieurs fois, et les matelots furent obligés de se jeter à l’eau pour mettre à flot la pirogue , qui pouvait tirer quatre pieds et demi d’eau : à force d’efforts, nous gagnâmes la passe qui se trouve un peu sur la rive droite. Je vis des milliers d’oiseaux trompettes qui s’abattaient en troupes serrées sur les bancs de sable presque à sec , et qui , comme leur nom f indique , semblaient, par leurs cris perçans , sonner la charge sur
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les poissons destinés par la nature à leur servir de pâture : il y avait aussi beaucoup de canards , de sarcelles, de plongeons, de pélicans, d’aigrettes, et une infinité d’autres oiseaux aquatiques qui habitent ces iininenses marais et s’y multiplient dans une parfaite sécurité , car les peuples de ces contrées ne troublent jamais la paix dont iis jouissent; la poudre est un objet trop rare, et le plomb leur est inconnu ; ils n’ont d’autres* armes que des piques.
■Nous continuâmes notre route jusqu’à minuit : les forces épuisées de nos rameurs demandaient du repos; on amarra fembarcation au moyen de deux piquets plantés sur le rivage , et nous nous livrâmes au sommeil.
Le 3i mars, à six heures du matin, nous nous remîmes en route au N.; à sept heures nous passâmes devant le village de Corocoila, situé sur la rive droite, e-t qui peut contenir cinq à six cents babitans Foulabs; il y en a aussi qui sont originaires de Jenné. Dans tous les villages sur les bords du fleuve, on parle la même langue qu’à Jenné et à Temboctoii; on la nomme kissour ; on y parle aussi celle des Foulabs. On vovait encore sur le bord du fleuve de nombreux troupeaux de bœufs.
A dix heures, nous fîmes balte à deux milles au N. de Gobi. Entre ce petit villaqe et Corocoila, se trouve une jolie petite île d’environ deux milles de
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tour, couverte de la plus belle végétation, et que je fus étonné de voir déserte. Dans la soirée , nous fîmes environ trois milles au N. pour atteindre Cona , premier village du pays deBanan, que les nègres nomment Banan-doiujoii ( terre de Banan ) : ce village peut contenir environ huit cents habitans , tous nègres; il y a dans le pays quelques Mandingues et Foulabs qui y font le commerce ; il est situé sur la rive droite du fleuve ; ses environs sont marécageux.
Les gens de notre bord achetèrent beaucoup de tamarin, des pots en terre, des cuirs de bœuf non tannés , destinés aux* emballages. Les habitans nous ajDportèrent du lait , des giraumons et autres articles.
Je fis rencontre, dans cet endroit, de deux Maures d’Adrar, qui étaient propriétaires d’une très -grande pirogue qui portait au moins quatre-vingts tonneaux de marchandises ; ils allaient à Temboctou trafiquer de celles qu’ils avaient achetées à Jeûné ; une autre petite embarcation , de sept à huit tonneaux , leur servait de bâtiment de transport pour leur personne et leurs provisions particulières , et elle suivait la grande à des distances variables , car cette dernière , encombrée de marchandises , marchait lentement.
Après avoir fait connaissance avec moi , ils m’engagèrent à partager leur bouillie de riz et à boire un peu de lait, en attendant le souper. Vers sept heures du même soir, ils se mirent en route; mais nous rcs-
lâmes jusqu’au lendeiiiaiii. Plusieurs des gens de notre bord allèrent au village luire de petits achats pour pacotilles. Le pays de Banan est indépendant d^ celui de Ségo-Aliinadou ; il est situé sur la rive droite du lleuve, et s’étend très-loin à l’E.; ses habitans sont tous iiialioinétaiis ; ils ont beaucoup d’esclaves qu’ils occupent dans leurs cultures. Ils s’adonnent aussi au coinnierce, construisent des pirogues, font des voyages de Jenné à Temboctou. Ils sont très-riches en troupeaux de bœufs, de moutons, de chèvres, et nourissent beaucoup de volailles. Ils sont assez industrieux, et fabriquent des étoffes de coton*qu’ils vendent à leurs voisins. Le cotonnier, qu’ils cultivent, croît très-bien dans leurs terres. Ils fabriquent aussi des étoffes avec la laine de leurs moutons; ils en font un article de commerce.
J’ai vu les habitans, qui ne sortent qu’armés de piques , d’arcs et de flèches. Ils ont les cheveux crépus, le teint très -noir, et, du reste, tous les traits des Mandingues, dont ils sont une famille ; seulement ils parlent une autre langue.
Vers dix heures de la nuit, nous quittâmes le village de Gona , par un temps calme et un très-beau clair de lune, qui aurait favorisé notre navigation; mais les nègres jugèrent à propos de faire halte vers onze heures de la nuit : lors([ue les cmharcations sont une fois arretées , ils se livrent tous au sommeil ;
personne ne monte la garde à bord , car ils n’ont pas Tbabitude de veiller.
Le i.*"" avril, à six heures du matin, nous nous disposâmes à partir : le vent soufflait légèrement; mais vers dix heures du matin, il souffla avec tant de violence , qu’il fut impossible de continuer la route : les vagues agitées eussent infaillihlement.hrisé notre harque, qui, par ce mauvais temps, faisait de feau plus qu’à l’ordinaire.
Les fréquentes haltes que nous étions obligés de faire , me contrariaient beaucoup , car j’étais forcé de rester à bord, à f ardeur du soleil : si encore les campagnes eussent été garnies de beaux sites, comme les
bords rians du Sénégal ! mais par-tout ici des plaines
immenses et monotones fatiguent f œil du voyageur.
La direction du fleuve est toujours N., en faisant quelques petites sinuosités. Depuis le 3 1 mars au matin jusqu’au i avril, je vis une grande côte d’environ deux cent cinquante pieds d’élévation, qui suit le cours du fleuve , à trois ou quatre milles de sa rive gauche. Cette côte est aride , sans aucune végétation ; elle paraît être composée de sable rouge.
Nous attendions chaque jour le propriétaire de la pirogue , qui , en partant de Jenné , avait promis de ne pas tarder plus de deux jours à nous rejoindre; il m’avait assuré que , même en son absOnce , je serais bien traité à bord. Il en arriva tout autrement; aussi
raltendais-je avec la plus vive impatience , croyant que sa présence apporterait quelque amélioration a ma position.
Depuis mon départ de Jenné, je soulYrais horriblement de me trouver seul de blanc avec des nègres dont je n’entendais pas la langue : cette circonstance, jointe à ma qualité d’étranqer presque dépourvu de tout, semblait les autoriser à m’insulter grossièrement ; ils me mettaient absolument au rang des esclaves.
Le jour, la chaleur était très-forte ; j’avais une peine infinie à trouver une place pour me mettre à
f abri de f ardeur d’un soleil brûlant, qui devient près-
que insupportable lorsqu’on est obligé de rester dans f inaction La nuit je couchais sur le pont, car il n’y avait pas de place pour moi dans fembarcation ; j’étais exposé au serein et à toutes les intempéries de la nuit : j’avais cependant le soin de m’envelopper d’une peau de mouton ; mais cette précaution ne m’empêcha pas d’être atteint, le 3i mars, d’une forte indisposition ; j’eus de violens étourdissemens , suivis d’une grande faiblesse : mon estomac ne pouvait plus supporter aucun aliment.
Depuis cette indisposition , on me permit d’habiter f intérieur de la pirogue : mais la place qui me fut assignée était fort incommode ; j’étais avec un nègre mandingue et son esclave , qui était une femme ; ils
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me laissaient si peu d’espace, que je ne pouvais m’étendre; ma. tête touchait à mes genoux. J’avais j)récisément été recommandé aux soins de ce nègre par le chérif Oulad - Marmou ; mais il n’en tint aucun compte, et fut aussi impitoyable pour moi que tout ce qui composait notre enibarcation. Je dois cependant excepter un joune Foulab de Massina , employé à féquipage ; le cbériF m’avait aussi recommandé à lui; ce fut le seul dans lequel je trouvai de fobligeance. Il descendait à terre quand je fen priais, m’achetait du lait, me rendait service toutes les fois qu’il en trouvait foccasion ; je puis même dire qu’il me consolait lorsque je m’affligeais du peu d’égards qu’on avait poxir moi ; il réprimait souvent f insolence des esclaves, qui, suivant f exemple des autres, se permettaient aussi de me manquer grossièrement; enfin, j’aurais été bien plus malheureux sans les soins que ce bon jeune homme me donnait.
Dans le cours de mon voyage , j’ai souvent été en relation avec des Mandingues; à la seule exception, de ceux de Cambaya , dans le Fouta, j’ai toujours trouvé ces hommes arrogans, lorsqu’ils ont un peu d’autorité; flatteurs, mendians , souples et rampans envers leurs supérieurs , et lâches quand on leur résiste. Je les voyais, dans le trajet de Timé à Jenné , insulter les pauvres Bambaras en leur vendant leurs marchandises, leur parler durement, môrnc leur
dire des injures dans leur langage; mais quand les Bambaras leur tenaient tête , ils se taisaient et devenaient humbles. Les femmes ont les mêmes défauts , auxquels elles joignent un ton criard insupportable.
Le 1 avril, le vent continua de souiller jusque vers cpiatre heures du soir , qu’il se calma un peu. Nous voguâmes dans la cbrection du N. Vers six heures et demie du soir, nous fîmes halte à Toi. Le fleuve est toujours le même ; ses rives sont basses et découvertes ; dans bien des endroits , on ne voit pas un seul petit arbrisseau. A neuf heures du soir , nous nous mîmes en route , suivant toute la nuit la direction du N. Le fleuve fait quelques petites sinuosités à l’E.
Le 2 avril, le temps continua d’être calme; nous passâmes vers huit heures du matin parmi de grandes îles qui se trouvent non loin de fembouchure du lac Débo. Le fleuve, dans cet endroit, est divisé par plusieurs îles qui le partagent en différentes branches étroites, mais très- profondes. Il y en a deux plus grandes que les autres qui seraient susceptibles d’être habitées; car, lors dù débordement, elles ne sont inondées que dans quelques parties. Sur fune des deux, il y a des cases de pêcheurs, et de bergers qui soignent de nombreux troupeaux qui paissent dans les marais , où ils trouvent de gras pâturages. Ces immenses marais sont couverts d’une quantité d’oiseaux acfuatiques de toute espèce. 11 y a une infinité d’autres
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petites îles, couvertes de grandes herbes, et inondées dans tontes les saisons : lors du débordement de ce llenve innneiise, les herbes sont couvertes par les eaux; alors le lac«^)araît beauconp plus grand, on n’aperçoit plus ses rives; ou le ju'endrait alors pour une mer intérieure.
Vers trois heures du soir, après une marche trèslente et plusieurs stations , nous atteignîmes l’embouchure de ce' grand lac. Environ à six milles au S. O. de cette embouchure , se trouve un rocher qui s’élève en pain de sucre tronqué; il est situé dans un marais inondé, couvert d’herbe toujours verte. Ce rocher énorme., dénué de toute végétation, fait un contraste singulier avec la fraîcheur de ces lieux. Comme les naturels ne lui ont point assigné de nom , et (pie ce point est très-remarquable, je crus pouvoir lui en donner un ; je nommai cet îlot Saint-Chctrles. Au N. E. , environ à neuf ou dix milles de celui-là , est une petite île, située dans le lac; j’y ai remarqué cjuelcpies arbres prescpie démunis de feuilles; elle est susceptible d’être habitée ; on pourrait y construire un très-beau port : je lui donnai le nom â'ile Henri , en l’honneur de S. A. Pi. le duc de Bordeaux. Une troisième , formant écjalement un rocher , se trouve au milieu des deux premières, un peu à l’E. de la ligne cpii les joint; je la nommai Marie-Thérèse , en l’honneur de S. A. P». Madame la Dauphine. Deux
de ces îles paraissent dominer reinbonchnrc dn lac; si l’on construisait un fort sur l’une des trois, il commanderait tous les environs, et l’on se rendrait maître de la navigation. •
Au N. N. E. de l’îlc Marie-Thérèse , on voit une côte ou montagne de cinquante à soixante brasses d’élévation ; elle est composée de terre rouge et de grosses roches poreuses de même couleur; quelques pêcheurs se sont établis sur le penchant de cette montagne , qui est extrêmement aride.
On voit la terre de tous les côtés du lac , excepté à l’O., où il se déploie comme une mer intérieure. En suivant sa côte N., dirigée à-peu-près O. N. O. , dans une longueur de quinze milles, on laisse à gauche une langue de terre plate , qui avance dans le S. de plusieurs milles; elle semble fermer le passage du lac, et forme une espèce de détroit. Au-delà de cette barrière, le lac se prolonge, comme je l’ai dit, dans l’O. à perte de vue.
La barrière que je viens de décrire divise ainsi le lac Débo en deux, fun supérieur, fautre inférieur. Celui où les embarcations passent, et où se trouvent les trois îles dont j’ai fait mention, est très-grand; il se prolonge un peu à f E. , et est entouré d’une infinité de grands marais ; on aperçoit la terre de tous côtés.
Lorsque nous fûmes entrés dans le premier, jusqu’au milieu, trois des grandes embarcations tirèrent
(les coups (le fusil, pour saluer ce lac majestueux, et l’équipage de chaque cmbarcatiou criait de toutes ses forces, Salami Salami en répétant ce cri plusieurs fois. Nous nous tenions éloignés des rives de i’E., et l’on naviguait avec beaucoup de précaution. Les eaux étaient claires et paisibles ; le courant n’était presque pas sensible; il y avait, dans f endroit où nous passions, douze à treize pieds d’eau : les piroejues n’allaient qu’à la rame, et très-lentement. Je ne pouvais revenir de ma surprise, de voir dans l’intérieur du pays un aussi grand volume d’eau; il avait quelque chose de rnajestueux.
Vers cincj heures du soir, nous arrivâmes devant Gâbibi , petit village de pêcheurs, situé sur la rive droite du lac. Les cases de ce village sont en paille, et de forme ronde. Depuis l’embouchure, nous avions fait route au N. E. ; nous passâmes très-près de l’île ‘Marie-Thérèse, sur laquelle je remarquai de très-beau granit de couleur marron-clair ; nous quittâmes Gabibi. Au coucher du soleil, je vis, pour la première fois depuis mon départ de la côte , cet astre disparaître dans une sorte d’océan.
Nous suivîmes ensuite la côte, à quelque distance, dans la direction de l’O. N. O. ; les mariniers poussaient , en chantant , la pirogue à la pcrclic. On aperçoit de gros blocs de granit. Vers onze heures du soir, nous fîmes balte devant Didbiover, (jrand
village habité par des Foulalis, qui n’ont que des cases en paille , de la forme de celles des Foulahs pasteurs. Quelques nègres allèrent au village acheter des girauinons. Nous ne pûmes nous procurer une seule goutte de lait. . *
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