CHAPITRE XXI
Route de Cabra à Temboctou. — Premier aspect de la ville; impression qu’il produit. — Nation des Kissours. — Le roi; audience qu’il donne au voyageur. — Condition des esclaves. — Description de la. ville, son étendue, sa construction, son conpnercc. — Nourriture, costume, parure des habitans. — Bousbéhey, ville des
Zaoûâts. — Toudeyni. — Tribu de Salali. — Terreur qu’inspirent
les Touariks ; portrait de cette tribu. — Nation des Ginbalas. — Dé- • tails sur la catastrophe du major Laing. — Rcllexions sur les moyens de pénétrer au centre de l’Afrique.
Le 2 0 avril, à trois heures et demie, les gens de Sidi- Abdallalîi Chebir et moi, nous nous mîmes en route pour Temboctou, en nous dirigeant au N. Les esclaves qui étaient à bord de l’embarcation vinrent aussi ; de sorte que nous formions une caravane nombreuse : on mit sur des ânes les esclaves les plus jeunes, car la route est très-sablonneuse et très-fatigante. Près de Cabra, nous trouvâmes deux grandes mares, dont les bords sont couverts de quelques mimosas de cinq à six pieds de hauteur : à une certaine distance , on retrouve avec plaisir quelques traces de véqétation. La moitié du cbemin olfre le même aspect; f autre
partie de la route est plus découverte et le sable plus Tuouvant, ce qui rend la marche très -pénible. Pendant le chemin, nous fûmes suivis par un Touarik monté sur un superbe cheval : ce pillard, âgé d’environ cinquante ans, voulut s’emparer d’un jeune esclave nègre; les gens de Sidi-Ahdallahi Chebir lui firent des représentations, en l’assurant que cet esclave appartenait à leur maître , et que si , en arrivant dans la ville, il allait le voir, il lui donnerait quelque chose : l’espoir d’un cadeau fapaisa, et il cessa ses importunités. Cet homme me regardait beaucoup ; il demanda plusieurs fois aux gens qui m’acconqDagnaient , qui j'étais et d’où je venais. Lorsqu’on lui dit que j’étais pauvre, il renonça à f espoir de rien obtenir de moi.
Enfin nous arrivâmes heureusement à Ternboctou, au moment où le soleil touchait à l’horizon. Je voyais donc cette capitale du Soudan, qui depuis si longtemps était le hut de tous mes désirs. En entrant dans cette cité mystérieuse, objet des recherches des nations civilisées de FEurope, je fus saisi d’un sentiment inexprimable de satisfaction ; je n’avais jamais éprouvé une sensation pareille et ma joie était extrême. Mais il fallut en comprimer les élans : ce fut au sein de Dieu que je confiai mes transports; avec quelle ardeur je le remerciai de Fheureux succès dont il avait couronné mon entreprise ! que d’actions de grâces j’avais
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à lui rendre pour la protection éclatante qu’il m’avait accordée, au milieu de tant d’obstacles et de périls, qui paraissaient insurmontables ! Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que le spectacle que j’avais sous les yeux ne répondait pas à mon^attente ; je m’étais fait de la' qrandeur et de la richesse de cette ville une toute autre idée : elle n’oflre, au premier aspect, qu’un amas de maisons en terre , mal construites ; dans toutes les directions, on ne voit que des plaines immenses de sable mouvant , d’ un blanc tirant sur le jaune, et de la plus grande aridité. Le ciel, à i’iiorizon , est d’un rouge pâle ; tout est triste dans la nature ; le plus grand silence y règne -, on n’entend pas le chant d’un seul oiseau. Cependant il y a je ne sais quoi d’imposant à voir une grande ville élevée au milieu des sahles , et l’on admire les efforts qu’ont eus à faire ses fondateurs. En ce qui regarde Temhoctou, je conjecture qu’ antérieurement le fleuve passait près de la. ville ; il en est maintenant éloigné de huit milles au N. et à cinq milles de Cabra, dans la même direction.
4’allai loger chez Sidi-Abdallahi ; je puis dire qu’il me reçut d’une manière toute paternelle. Il était déjà prévenu indirectement des prétendus événemens qui avaient occasionné mon voyage au travers du Soudan : il me fit appeler pour souper avec lui. On nous servit un très-hon couscous de mil à la viande de mouton. Nous étions six autour du plat : on mangeait
avec les mains , mais aussi proprement qu’il était possible. Sicli-Abclallalii ne me questionna pas, suivant la mauvaise liabilude de ses compatriotes. Il me parut doux, tranquille, et très-réservé : c’était un homme de quarante à quarante-cinq ans; haut de cinq pieds environ, qros , et marqué de petite vérole; sa physionomie était respectable , son maintien grave et ayant quelque chose d’imposant. Il parlait peu et avec calme. On ne pouvait lui reprocher que son fanatisme religieux.
Après m’ètre séparé de mon hôte , j’allai me reposer sur une natte que l’on avait tendue par terre dans mon nouveau logement. A Temboctou, les nuits sont aussi chaudes que les jours : je ne pus rester dans la chambre que l’on m’avait préparée; je m’établis dans la cour, où il me fut de même impossible de reposer. La chaleur était accablante; pas un souffle d’air ne venait rafraîchir fatinosphère : dans tout le cours de mon voyage, je ne m’étais pas encore trouvé aussi mal à mon aise.
Le 2 1 avril, au mâtin, j’allai saluer mon hgte , qui m’accueillit avec bonté ; ensuite j’allai me promener dans la ville pour fexaminer. Je ne la trouvai ni aussi grande ni aussi peuplée que je m’y étais attendu ; son connne'rce est bien moins considérable que ne le publie la renommée ; on n’y voit pas , comme à Jenné , ce grand concours d’étrangers ve-
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nant de toutes les parties du Soudan. Je ne rencontrai dans les rues de Temboctou que les chameaux qui arrivaient de Cabra, chargés des marchandises apportées par la flottille; quelques réunions d’hahitans assis par terre sur des nattes, faisant la conversation; et beaucoup de Maures couchés devant leur porte, dormant à l’otnhre. En un mot, tout respirait la plus grande tristesse.
J’étais surpris du peu d’activité, je dirais même de l’inertie qui régnait dans la ville, i^ueiques marchands de noix de colats criaient leur marchandise, comme à Jenné.
Vers quatre heures du soir, lorsque la chaleur fut tombée , je vis partir pour la promenade plusieurs nègres négocians , tous bien habillés, montés sur de beaux chevaux richement harnachés ; la prudence les obligea de s'éloigner peu de la ville, dans la crainte de rencontrer les Touariks, qui leur eussent fait un mauvais parti.
La chaleur étant excessive , le marché ne se tient que le soir, vers trois heures : on y voit peu d’étrangers; cependant les Maures de la trihu de Zaouât, qui avoisine Temboctou, j viennent souvent; mais ce marché est presque désert, en comparaison de celui de Jenné.
On ne trouve guère à Temboctou que les marchandises apportées par les embarcations, et quel-
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quos-iines veiianl d’Europe, telles que verroteries, ambre , corail, soufre, papier, et divers autres objets. Je vis trois boutiques tenues dans de petites chambres , assez bien fournies en étoffes des manufactures européennes : les maj'chands ont à leur porte des briques de sel en évidence; ils ne les étalent pas au marché. Tous ceux qui se tiennent sur la place ont de petites cabanes laites avec quelques piquets recouverts de nattes, pour se préserver de l’ardeur du soleil. Mon hôte Sidi- Abcfallalii eut la complaisance de me faire voir un de ses maqasins où il mettait ses marchandises d’Europe : j’y remarquai beaucoup de fusils doubles
français , à la marque de Saint-Etienne et d’autres fabriques ; en général nos fusils s'ont très -estimés et se vendent toujours plus cher que ceux des autres nations. Je vis encore quelques belles dents d’éléphant; mon hôte me dit cju’il en tirait de Jenné , mais qu’il en achetait davantage à Temboctou ; elles y sont ap- ' portées par quelques Touariks ou Sourgous, les Kissours et les Dirimans qui habitent les bords du lîeuve. Ils ne font pas la chasse aux éléphans avec des armes à feu; ils leur tendent des pièges ; j’ai le regret de n’en avoir jamais vu prendre.
Le 2 2 avril, Sidî-Mbark, auquel j’avais fait cadeau d’un morceau d’étoffe pour me le rendre favorable , me dit qu’il y avait une caravane partant dans deux jours pourTafilet, et qu’il fallait que je me tinsse
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prêt à l’accompagner clans le grand désert. Cette ollre me cojîtrariait beaucoup, car je n’ctais pas disposé à quitter Temboctou aussi promptement; mais je ne perdis pas l’espoir de prolonger mon séjour dans cette ville.
Dans la soirée, j’allai voir mon hôte, à qui je racontai la proposition de Mbark : j’ajoutai que j’étais très-fatigué de la longue route que j’avais faite à pied, pour traverser le Soudan ; que je desirais me reposer environ quinze jours à Temboctou, et cju’ ensuite je Serais prêt à profiter de la première caravane cjui partirait. A peine avais-je témoigné ce désir, cju’il m’interrompit en me disant de l’air le plus gracieux ; « Tu (( peux rester ici plus long-temps si tu le veux ; tu me « feras plaisir, et tu ne manqueras de rien. » Je le remerciai sincèrement, car je savais apprécier sa généreuse hospitalité. Peu après il eut encore pour moi une nouvelle complaisance à lac|uelle je fus très-sensible. Il m’avait d’abord donné une chambre cjue je devais habiter seul : le nègre mandingue par lecjuel j’avais été maltraité en route, vint à son arrivée s’y locjer avec sa femme; j’aurais pu patienter quekjues jours , mais leur présence me gênait extrêmement pour prendre mes notes, cjue je n’osais écrire cju’en cachette. Je témoignai à Sidi-Abdallahi le désir d’être seul : il blâma le nègre de s’être établi dans ma chambre, et me logea dans une autre maison aussi à
lui, placée assez près du marché , et vis à vis de celle qu’avait habitée le major Laing ; il u’y avait qu’une rue à traverser pour aller de l’ime à l’autre.
Souvent, ass^ sur le devant de ma porte, je pensais tristement au sort de l’infortuné voyageur qui, après avoir surmonté tant de dangers, éprouvé de si nombreuses privations , et sur le point de retourner triomphant dans sa patrie, fut assassiné lâchement. En rélléchissant ainsi, je ne pus m’empêcher d’un mouvement de crainte en pensant que, si j’étais découvert, je subirais un sort mille fois plus horrible que la perte de la vie, l’esclavage! Mais je me promis bien d’agir avec tant de prudence, que je ne donnerais prise à aucun soupçon.
Je me trouvais beaucoup mieux dans ce nouveau logement; mon hôte m’avait fait mettre une natte dans une chambre dont il me donna la clef. Les esclaves qui habitaient cette maison avaient ordre de me servir ; deux fois par jour, on m’apportait de chez Sidi-Abdallahi du couscous et du riz Irès-bien assaisonnés avec de la viande de bœuf ou de mouton.
La ville de Temboctou est habitée par des nègres, de la nation Kissour; ils en font la principale' population. Beaucoup de Maures se sont établis dans cette ville, et s’y adonnent au commerce; je les compare aux Européens qui vont dans les colonies dans l’espoir d’y faire fortune: ces Maures retournent ensuite dans
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leur pays, pour y vivre tranquilles, ils ont beaucoup (rinfluence sur les indiqènes : cependant le roi ou gouverneur est un nègre. Ce prince se nomme Osman; il est très-respecté de ses sujets, et Irès-simple dans ses habitudes : rien ne le distingue des autres ; son costunie est semblable k celui des Maures de Maroc; il n’y a pas plus de luxe dans son logement que dans celui des Maures commerçans. 11 est marchand lui-même, et ses enfans font le commerce de Jenné : il est très-riche; ses ancêtres lui ont laissé une fortune considérable. Il a quatre femmes, et une infinité d’esclaves; il est mabométan zélé.
Sa dignité est héréditaire ; son fils aîné doit lui succéder. Le roi ne perçoit aucun tribut sur le peuple ni sur les marchands étrangers; cependant il reçoit des cadeaux. Il n’y a pas non plus d’administration; c’est un père de famille qui gouverne ses enfans : il est juste et bon, et n’a rien à craindre de ses sujets ; ce sont absolument les mœurs douces et simples des anciens patriarches. En cas de guerre, tous sont prêts à servir. En général, ces peuples m’ont paru très-doux: ils ont peu de contestations; et lorsqu’il s’en élève, les parties se rendent auprès du chef, qui assemble le conseil des anciens, toujours composé de noirs. Les Maures ne sont pas admis à prendre part au gouvernement. Sidi- Abdallahi , mon hôte, ami d’Osman, assistait quelquefois à ses conseils. Les Maures recon-
naissent parmi eux un’ supérieur; mais ils n’en sont pas moins justiciables des autorités du pays. Je priai mon hôte de me conduire chez le roi ; il y mit sa complaisajicc ordinaire.
Ce prince nous reçut au milieu de sa cour; il était assis sur une belle natte avec un riche coussin : nous nous tînmes assis un instant à une petite distance de sa personne. Mon hôte lui dit que je venais lui présenter mon hommage : il lui raconta mes aventures. Je ne pus comprendre leur conversation, car ils parlaient la langue des Kissours. Le roi m’adressa ensuite la parole en arabe , me fit quelques questions sur les chrétiens , sur la manière dont ils m’avaient traité. Notre visite fut courte , et nous nous retirâmes : j’aurais désiré voir fintérieur de la maison, mais je n’eus pas cette satisfaction. Ce prince me parut d’un caractère affable : il pouvait avoir cinquante-cinq ans ; ses cheveux étaient blancs et crépus; il était de taille ordinaire , avait une belle physionomie , le teint noir foncé, le nez aquilin, les lèvres minces, une barbe grise et de grands yeux ; ses habits , comme ceux des Maures, étaient faits en étoffes d’Europe; il portait un bonnet rouge avec un grand morceau de mousseline autour, en forme de turban; il avait des souliers en maroquin semblables à nos pantoufles de chambre, et faits dans le pays. Il se rendait souvent à la mosquée.
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il y a, comme je l’ai dit, Beaucoup de Maures établis à Temboctou; ils ont les plus belles maisons de la ville. Le commerce les enrichit tous très- promptement : on leur envoie en consignation des marchandises d’Adrar et de Tafilet; il leur en vient aussi de Taouat, iVrdamas , Tripoli , Tunis , Alger ; ils reçoivent beaucoup de tabac et diverses marchandises d’Europe, qu’ils expédient sur des embarcations pour la ville de Jenné et ailleurs. Temboctou peut être considéré comme le principal entrepôt de cette partie de l’Afrique. On y dépose tout le sel provenant des mines de Toudeyni;, ce sel est apporté par des caravanes à dos de chameaux. Les Maures de Maroc et ceux des autres pays qui font les voyages du Soudan, restent six à huit mois à Temboctou pour faire le commerce et attendre un nouveau chargement pour leurs chameaux.
Les planches de sel sont liées ensemble avec de mauvaises cordes faites d’une herbe qui croît dans les environs de Tandaye : cette herbe est déjà sèche quand on la cueille; pour f employer, on la mouille, puis on f enterre pour la défendre du soleil et du vent d’Est, qui la sécheraient trop promptement ; quand elle est imprégnée d’humidité, on la retire et f on tresse les cordes à la main ; les Maures les emploient à différens usages. Souvent les chameaux jettent leur charge à terre ; et quand les planches de sel arrivent à la ville ,
elles sont en partie cassées, ce qui nuirait à la vente , si les marchands ne prenaient la précaution de les faire réparer par leurs esclaves : ceux-ci rajustent les morceaux, et les emballent de nouveau avec des cordages plus solides, faits en cuir de bœuf; ils tracent sur ces planches des dessins en noir, soit des rayures , soit des lozanges , etc. Les esclaves aiment beaucoup à faire cet ouvrage, parce qu’il les met à môme de ramasser une petite provision de sel pour leur consommation. En général, les hommes de cette classe sont moins malheureux à Temboctou que dans d’autres contrées; ils sont bien vêtus, bien nourris, rarement battus; on les oblige à pratiquer les cérémonies religieuses , ce qu’ils font très-exactement : mais ils n’en sont pas moins regardés comme une marchandise ; on les exporte à Tripoli, à Maroc, et sur d’autres parties de la côte, où ils ne sont pas aussi heureux qu’à Temboctou; c’est toujours avec regret qu’ils partent de cette ville , quoiqu’ils ignorent le sort qui leur est destiné.
Au moment où je la quittai, je aùs plusieurs esclaves , quoique ne se connaissant pas , se faire réciproquement des adieux touebans ; la conformité de leur triste condition excite entre eux un sentiment de sympathie et d’intérêt mutuel; ils se font, de part et d’autre , des recommandations de bonne conduite. Mais les Maures chargés de les emmener pressent sou-
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vent le départ, et les arrachent à ces doux épancheniens , si bien faits pour a])itoyer sur leur sort.
Etant à la mosquée , un Maure d’un certain âge s’approcha de moi gravement et, sans me parler, mit dans la poche de mon coussabe une poignée de cauris , monnaie du pays ; il s’éloigna si promptement qu’il ne me donna pas le temps de le remercier. Je fus très-surpris de cette manière délicate de faire l’aumône.
La ville de Temboctou peut avoir trois milles de tour; elle forme une espèce de triangle : les maisons sont grandes, peu élevées, et n’ont qu’un rez-dechaussée; dans quelques-unes, on a élevé un cabinet au-dessus de la porte d’entrée. Elles sont construites en briques de forme ronde, roulées dans les mains et séchées au soleil ; les murs ressemblent , à la hauteur près, à ceux de Jenné.
Les rues de Temboctou sont propres et assez larges pour y passer trois cavaliers de front ; en dedans et en dehors, on’voit beaucoup de cases en paille , de forme presque ronde, comme celles des Foulahs pasteurs ; elles servent de logement aux pauvres et aux esclaves qui vendent des marchandises pour le compte de leurs maîtres.
Temboctou renferme sept mosquées, dont deux grandes, qui sont surmontées chacune d’une tour en brique, dans laquelle on monte par un escalier intérieur.
Cette ville mystérieuse, qui , depuis des siècles, occupait les savans, et sur la population de laquelle on se formait des idées si exagérées, comme sur sa civilisation et son commerce avec tout l’intérieur du Soudan, est située dans une immense plaine de sable blanc et mouvant, sur lequel il ne croît que de frêles arbrisseaux rabougris, tels que le mimosa ferrmjinea , qui ne vient qu’à la hauteur de trois à quatre pieds. Elle n’est fermée par aucune clôture ; on peut y entrer de tous côtés. Ori remarque dans son enceinte et autour quelques balanites œgyptiaca, et un palmier doum situé au centre.
Temboctou peut contenir au plus dix ou douze mille habitans , tous commerçans , en y comprenant les Maures établis. Il y vient souvent beaucoup d’Arabes , amenés par les caravanes , qui séjournent dans la ville et augmentent momentanément la population. Au loin dans la plaine , il croît quelques graminées, mêlées de chardons, dont les chameaux se nourrissent. Le bois à brûler est d’une grande rareté aux environs ; on va très-près de Cabra pour s’en procurer ; on en fait un objet de commerce , et les femmes le vendent au marché. Les riches seuls en brûlent; les pauvres font usage de fiente de chameau. L’eau se vend également sur le marché; les femmes en donnent une mesure d’environ un demi-litre pour un cauris.
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Teinboctoii , quoique i’unc des plus qraucles villes que j’aie vues en Afrique, ii’a d’autres ressources que son commerce de sel, son sol iV étant aucunement ])ropre à la eulture. C’est de Jeune quelle tire tout ce qui est nécessaire à son approvisionnement, le mil, le riz , le beurre végétal, le miel, le coton, les étoffes du Soudan , les effets confectionnés , les bougies, le savon, le piment, lesognons, le poisson sec, les pistaches, etc.
Si les flottilles venant à Cabra étaient arrêtées en route par les Touariks, les habitans de Temboctou seraient dans la plus afii’euse disette. Pour éviter ce malheur, ils ont soin que leurs magasins soient toujours amplement fournis de toute espèce de comestibles. J’ai trouvé ceux de Sidi-Abdallahi pleins de grands sacs de riz, grain qui se conserve beaucoup plus long-temps que le mil.
Cette considération empêche les flottilles qui descendent le fleuve jusqu’à Cabra , de lutter avec les Touariks, malgré tout ce qu’ils ont à souffrir de leur exigence. On m’a assuré que, si l'on osait frapper un de ces sauvages, ils feraient aussitôt la guerre à Temboctou , et intercepteraient toute communication avec son port; alors elle ne recevrait de secours d’aucun endroit.
A f O. N. O. de la ville , il s’est formé de larges excavations, ayant trente-cin([ à quarante pieds de
profondeur ; elles ont de l’eau à une grande hauteur que les pluies alimentent. Les esclaves vont y puiser pour leur boisson et pour la cuisine; cette eau est assez claire , mais elle conserve un goût désagréable , et est très-cbaiide.
Ces es])èces de citernes étant entièrement à ciel ouvert, l’eau y reçoit l’impression du soleil et d’un vent brûlant. Ces excavations se sont formées dans un sable presque mouvant: je suis descendu dans la plus grande par une pente assez douce ; le fond du trou, qui n’est pas entièrement rempli d’eau, laisse encore assez d’espace pour se promener. Je remarquai quelques veines de sable rouge et dur ; le reste est un sable gris d’un grain un peu gros.
Il y a , autour de ces trous , quelques petits champs de tabac : cette plante ne croît qu’à la hauteur de cinq à six pouces , et ne vient qu’à force d’être arrosée : c’est la seule culture que j’aie vue dans le pays. Les nègres étaient occupés à le récolter ; je remarquai qu’il était déjà en grains; ils font sécher les feuilles, et les pilent au mortier. Ils le prennent ainsi en poudre , sans autre préparation ; ce n’est qu’une poussière verte qui n’a pas même f odeur du tabac. On le vend au marcbé; mais les personnes riches ne prennent que celui qui vient de Maroc , qui est de bien meilleure ([ualité.
Les babitans de Temboctou ne fument pas; mais
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les Maures ooiiiades, qui habitent aux environs, font usage de la pipe.
Les esclaves puisent l’eau avec des calebasses ; üs remplissent des sacs de cuir , qu’ils mettent sur le dos de leurs ânes. Mais avant de faire leur ouvrage, ils se divertissent toujours un peu à 'la danse ; car malgré leur esclavage, ils conservent toujours une grande gaieté. Rendus chez le maître, ils mettent feau dans des jarres où elle se rafraîchit et perd' une partie de son mauvais goût. Quelques femmes esclaves savonnaient dans de grandes calebasses , auprès des excavations.
A deux jours de marche au N. E. de Temboctou, on trouve la ville de Bousbéhey, bâtie en briques de sable argileux; elle appartient à la tribu de Zaouât , qui erre dans le désert de ce nom. Les habitans de Bousbéhey font le commerce du sel, qu’ils vont chercher à la petite ville de Toudeyni. Ils ont beaucoup de cbani,eaux, qui font leur principale richesse; ils en boivent le lait , dont ils font aussi du beurre. Ils n’ont que quelques moutons et quelques bœufs.
Les marchands de 7’emboctou achètent d’eux quelques bestiaux pour leurs provisions journalières, et donnent en échange du mil et du riz; car ces malheureux habitent un sol entièrement stérile , qui fournit à peine un peu de fourrage pour leurs chameaux. Les mêmes marchands achètent leur sel à Toudeyni,
avec du mil , du riz , des étoffes et de l’or qu’ils donnent
en- échange.
On conçoit que’ Bousbéhey etToudeyni, n’étant approvisionnés que par les grains que les marchands de Temhoctou reçoivent de Jenné, se trouveraient aussi réduits à la famine , si le commerce entre ces deux dernières villes était intercepté.
Le pays de Salah, trihu errante comme celle du ZaoLiât, est situé à l’E. et à dix jours de chemin: ses hahitans viennent fréquemment à Temhoctou faire le commerce -, ils ont de nombreux troupeaux de chameaux, avec le lait desquels ils se nourrissent; ils tirent aussi un peu de grains du commerce qu’ils font avec cette ville. 11 n’existe, suivant le récit que m’a fait mon hôte, aucun rapport ni communication par eau de cette ville avec le pays de Ilaoussa , parce que , disait-il, la navigation du fleuve s’arrête à Cabra.
■ Les nègres et les Maures ne s’occupent absolument que de leur commerce : ils n’ont que des connaissances bien bornées sur la géographie; tous ceux à qui j’ai demandé des renseignemens sur le cours du fleuve , à f E. et à fE. S. E. de leur ville , se sont accordés à dire qu’il passe à Haoussa, et qu’il va se perdre dans le Nil h Je n’ai pu obtenir de renseignemens plus
(i) Le mot Vi7 est générique, ainsi que ceux de Bahr'Bâ, Kouara . et plusieurs antres semblables.
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certains ; et la qiie.stioii du grand problème de l’issue du Dhioliba dans l’Océan sera résolue par un voyageur plus heureux : cependant , s’il m’est permis d’énoncer mon opinion sur le cours de ce lîeuve, je suis aussi porté à croire qu’il va se perdre dans le golfe de Bénin, par plusieurs emboucb lires.
Les Maures de Tripoli et ceux d’Ardamas vont faire le commerce à Haoiissa; ils y conduisent des marchandises d’Europe, et iis eii exportent en échange beaucoup d’or, qui vient du riche pays du Ouangara. Ils viennent ensuite à Temhoctou avec des pacotilles de jolies étoiles de ce pays; elles sont tissées à petites laizes , teintes en belle couleur bleue , et bien lustrées avec de la gomme. Mon hôte m’en fit voir une pièce que je trouvai très-belle ; elle ressemblait à celles qui sont fabriquées chez les nègres situés plus au N. ; j’en ai vu àGalam, en 1819, de semblables qui venaient de Ségo, et qui avaient été fabriquées par les Bambaras; elles étaient aussi bien lustrées que celles que j’ai vues à Temhoctou. En général, les nègres du Sénégal attachent un grand prix à ces étoffes.
Comme les environs de Temhoctou sont tous dépourvus de pâturages (puisque les chameaux y trouvent à peine de quoi paître ) , on tire de Cabra beaucoup de fourrage , que les babitans de ce village récoltent dans les marais, et qu’ils font sécher pour le vendre aux personnes de la ville qui ont des bes-
liaiix à nourrir, tels que chevaux, bœufs, jnoutons ou cabris; ce fourraqe est serré sur le toit des maisons. Temboctou et ses environs olïrent l’aspect le plus monotone , le plus aride que j’aie jamais vu: cependant j’aperçus, à peu de distance hors de la ville, un troupeau de chameaux dispersé dans la campagne, paissant çà et là quelques chardons desséchés par le vent brûlant de l’est , et de jeunes branches de mimosa ferraginea, dont les longues épines, ressemblant à celles de l’aubépine , n’empêchaient pas ces animaux de les dévorer. On me dit qu’ils appartenaient aux Maures qui font les voyages à travers le grand désert.
Tous les babitans natifs de Temboctou sont zélés mabométans. Leur costume est le même que celui des Maures, et ils ont quatre femmes comme les Arabes; mais ils n’ont pas, comme les iNIandingues, la cruauté de les battre : elles sont ce])endant chargées de même des soins du ménage. Il est vrai que les babitans de Temboctou , qui ont continuellement des relations avec les peuples demi-civilisés de la Méditerranée , ont quelques idées do la dignité de fbomme. J’ai toujours vu, dans mes voyages , que c’était chez les peuples les moins civilisés que la femme était le plus asservie. Ainsi , le beau sexe d’Afrique devrait donc faire des vœux pour les progrès de la civilisation. A Temboctou, les femmes ne sont pas voilées comme dans l’empire de Maroc ; elles sortent quand elles le
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veulent , et sont libres de voir tout le monde. Les habitans sont doux et afllibles envers les étrangers ; ils sont industrieux et intelligens dans le commerce, qui est leur seule ressource : la plupart des négocians sont riches et ont beaucoup d’esclaves. Les hommes sont de- taille ordinaire, bien faits, se tenant très-droits, ayant une démarche assurée ; leur teint est d’un beau noir foncé; ils ont le nez un peu plus aquilin que chez les Mandingues, et, comme eux, les lèvres minces et de beaux yeux. J’ai vu des femmes qui pouvaient passer pour très-jolies. Tous se nourrissent bien , mangent du riz et du couscous fait de petit mil cuit avec de la viande ou du poisson sec; ils font pai’ jour deux repas. Les nègres qui ont de f aisance , ainsi que les -Maurel, font leur déjeuner avec du pain de froment , du thé et du beurre de vache; il n’y a que les nègres d’une classe inférieure qui mangent du beurre végétal. En général , les nègres ne sont pas aussi bien logés que les Maures : ceux - ci ont sur eux un grand ascendant, et se croient eux-mêmes bien supérieurs.
Les habitans de Temboctou sont d’une propreté recherchée pour leurs vêtemens et f intérieur de leurs maisons. Leurs ustensiles de ménage consistent en quelques calebasses et quelques plats de bois ; ils ne connaissent pas fusage des cuillers ni des fourchettes, et ils croient qu’à leur exemple tous les peuples de la terre prennent les mets avec les doigts ; ils n’ont
d’autres meubles que quelques natles pour s’asseoir; leur lit se compose de quatre piquets fichés en terre à une extrémité de la chambre , sur lesquels ils tendent des nattes ou une peau de bœuf. Les riches ont un matelas en coton , et une couverture fabriquée chez les Maures des environs, avec le poil des chameaux et la laine de leurs moutons. J’ai vu une femme de Cabra occupée à tisser de ces coinœrtures.
Ils ont , comme je l’ai dit , plusieurs femmes ; mais beaucoup y adjoignent leurs esclaves. Les Maures ne prennent pas d’autres femmes que celles-ci : ils les occupent à promener les marchandises dans les rues , comme colats , piment, etc.; elles vont aussi au marché étaler une petite boutique , pendant que la favorite reste à la maison, afin de surveiller celles qui sont chargées de faire la cuisine pour tout le monde : elle -même prépare seule les repas de son mari. Ces femmes sont vêtues très-proprement ; leur costume consiste en un coussabe comme celui des hommes , excepté qu’il n’a pas de grandes manches ; elles portent aussi des souliers en maroquin. La mode varie quelquefois pour la coiffure , cpii consiste principalement en un fatam de belle mousseline ou autre étofle de coton d’Europe. Leurs cheveux sont tressés avec beaucoup d’art : la tresse ou natte principale est grosse comme le pouce; elle part de derrière la tête, vient incliner sur le devant, et est terminée par un
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morceau de cornaline rond, creusé au milieu-, elles mettent sous cette natte un petit coussin pour la soutenir, et joignent à cet ornement beaucoup d’autres colifichets , tels cpie du faux ambre , du faux corail , et
des morceaux de cornaline taillés comme celui - ci.
Elles ont aussi f habitude de se graisser de beurre la tête et le corps , mais moins profusément que les Bambaras et les Mandingues. La grande chaleur, augmentée par le vent brûlant de fE. , leur rend cette habitude nécessaijj^. Les feiiimes riches ont une grande quantité de verroteries au cou et aux oreilles : elles portent, comme à Jenné, un anneau aux narines; celles qui ne sont pas assez riches , remplacent cet anneau par un morceau de soie rouge : elles mettent des bracelets en argent, et des cercles en fer argenté aux chevilles : ceux-ci sont fabriqués dans le pays ; au lieu d’avoir une forme arrondie , comme ceux des bras, ils sont plats et ont quatre pouces de large; ils y gravent quelques jolis dessins.
Les esclaves femelles des gens riches ont quelques parures en or au cou ; au lieu de boucles d’oreille , comme aux environs du Sénégal , elles ont de petites plaques en forme de collier. Quelques jours après mon arrivée à Temboctou, je rencontrai un nègre qui en promenait deux dans les rues, que je reconnus pour avoir passé avec moi sur la même pirogue : ces femmes étaient un peu âgées ; mais leur maître , pour leur
donner un air de jeunesse favorable à la vente, les avait très-bien habillées; elles portaient de belles pagnes blanches , avaient de grosses boucles en or aux oreilles , et chacune deux ou trois colliers de même métal. Je passai auprès d’elles; elles me regardèrent en souriant, et ne parurent nullement fâchées de se voir promenées dans les rues pour être vendues ; indiiréreucc que j’atiribuai à fétat d’abrutissement dans lequel les tient l’esclavage , et à l’ignorance absolue des droits naturels de l’cs^ne humaine. Elles croient simplement que les choses doivent être ainsi, et qu’elles sont faites pour ce trafic.
Les nègres des villages de Dirimans, Malakas et Kissours, situés sur les rives du fleuve, AÛennent à Temboctou dans leurs pirogues ; ils apjiorlent au
marché des esclaves, defivoire, des jioissons secs , des pots en terre , et diverses autres chosçs qu’ils vendent pour avoir des verroteries, de f ambre, du corail et du sel. Dans la partie du S. de Temboctou, il y a un pays que fon nommé G inhala; il se prolonge trèsavant dans f intérieur : ses habitans sont tous musulmans, me dit-on; ils ne viennent que peu à Temboctou , à cause du voisinage des Touariks qu’ils redoutent. Ils sont très-industrieux, cultwcnt beaucoup de mil et un peu de riz, sont très-hospitaliers envers les étrangers, et ont lieaucoup de troupeaux de bœufs, de moutons et de cabris; ils cultivent du coton, avec
A TEMBOCTOU.
lequel ils fabriquent des étoffes pour se vêtir. Ils vont de préférence faire le commerce à Jenné , où ils n’ont rien à craindre.
Les Foulahs qui habitent les environs du fleuve viennent aussi à Temboctou -, ceux que j’y ai vus avaient toute la physionomie et la couleur de ceux du Fouta-Dhialon; ils étaient armé^ de plusieurs piques. J’en ai vu très-peu.
Le commerce de Temboctou est considérablement gêné parle voisinage des Touariks, nation belliqueuse qui rend les habitans de cette ville tributaires. Ces derniers , pour avoir leur commerce libre , leur donnent, pour ainsi dire, ce qu’ils demandent, indépendamment des droits que paient les flottilles à leur arrivée à Cabra : s’ils se refusaient à les satisfaire , il en résulterait des inconvéniens fâcheux , parce que les Touariks sont très-nombreux, et assez forts pour interdire toutes les communications entre Temboctou et Cabra : alors cette ville, qui n’a par elle -même aucune ressource en agriculture , se trouverait réduite à la plus affreuse disette, ainsi que les pays qui l’avoisinent. Les Maures ont pour les Touariks un profond mépris; et quand ils voulaient m’exprimer 'toute la haine qu’ils avaient pour ces peuples , ils les comparaient aux chrétiens, qu’ils croient aussi vagabonds qu’eux. Je m’empressai de détruire cette erreur , qui chez eux est très-accréditée ; je leur dis que les Euro-
|)éens n’élaient pas 5 comparei’ à ces pillards ; qu’ils lie volaient jamais , et cpi’ils étaient toujours prêts à l'endre service à leurs semblables, « Mais puisqu’ils « sont si bons, répliquèrent-ils, pourquoi n’es-tu pas (( resté avec eux? » Cette question m’embarrassa un peu ; mais je répondis que Dieu ne l’avait pas permis, puisqu’il m’avait donné l’idée de retourner dans mon pays pour y reprendre la religion de mes pères.
La maison de mon bote Sidi ne désemplissait pas de Touariks et d’Arabes qui demandaient sans cesse: ces gens ne viennent à Temboctou que pour arracher aux habitans ce qu’ils appellent des présens, et que l’on pourrait appeler plus justement des contributions forcées; j’en ai vu souvent rester assis dans la cour, et se faire nourrir jusqu’à ce que le maître leur eût envoyé son tribut. Ils viennent toujours à cheval , et se font donner du fourrage.
Quand le chef de cette peuplade arrive avec sa suite à Temboctou, c’est une calamité générale ; et cependant chacun le comble de soins et de présens pour lui et les siens; il demeure quelquefois deux mois, toujours nourri aux frais des habitans et du roi, qui y joint des présens d’une plus grande valeur; ils ne retournent chez eux que chargés de mil, de riz , de miel, et de quelques effets confectionnés.
Les 'Fouariks ou Sourgous ne sont qu’un même peuple : le premier nom leur est donné par les Maures
A TEMbOCTOU.
cl le second par les nèyres : ils sont nomades, et lial)itent les bords du Dhioliba , depuis le villaye de Dire jusqu aux environs de Haoussa, que mon hôte m’a dit être à vingt jours à l’E. S. E. de Temboctou, dans une vaste contrée du même nom que le lleuve arrose.
Les Touariks, par la terreur de leurs armes, ont rendu tributaires tous les nègres leurs voisins; ils exercent envers eux le plus alFreux brigandage. Ils ont , comme les Arabes , de beaux chevaux qui les facilitent dans leurs incursions vagabondes : les peuplades qui y sont exposées ont tellement peur d’eux, qu’il suffit de trois ou quatre Touariks pour donner l’épouvante à cinq ou six villages. A Temboctou, on ne laisse plus sortir les esclaves hors de la ville après le coucher du soleil, de peur qu’ils ne soient enlevés par les Touariks , qui s’emparent de vive force de ceux (pii leur tombent sous la main , et rendent bien plus déplorable la condition de ces malheureux. J’en ai vu dans leurs petites emharcations , presepe tout nus, et à chaejue instant menacés par leurs maîtres d’être frappés.
Les Touariks sont riches en bestiaux; ils ont de nombreux troupeaux de moutons, bœufs et chèvres; le lait et la viande suffiisent à leur nourriture. Leurs esclaves recueillent la graine du nénufar, cpii est très -commun dans tous les marais environnans; ils la (but sécher et la vannent : elle est si fine, cpi’elle
n’a pas besoin d’être pilée; ils la font cuire avec leur poisson. Ces peuples nomades ne cultivent point ; leurs esclaves ne sont occupés qu’à soigner leurs troupeaux; ils n’ont pour leur consommation d’autre grain que celui qu’ils tirent des flottilles venant de Jenné à Temboctou. Au moment de la crue des eaux, les Touariks se retirent un peu dans f intérieur, où ils trouvent de bons pâturages ; ils ont de nombreux troupeaux de chameaux, dont le lait est une ressource toujours certaine.
Les Foulahs qui habitent aux environs du fleuve, ne sont pas soumis à ces barbares : cette race, bien supérieure à la race purement nègre , est pleine d’énergie;,elle est trop belliqueuse pour subir un joug aussi honteux. Ces Foulahs ne parlent pas la langue poulh du Fouta-Dhialon ; je leur ai adressé quelques mots de cet idiome, et ils ne les ont pas compris. Ils parlent la langue de Temboctou, et ils ont en outre un idiome particulier qu’ils parlent entre eux. Tous ceux que j’ai vus sur les bords du fleuve sont aussi nomades.
J’ai quelquefois vu les chameaux des Touariks employés à transporter les marchandises de Cabra à Temboctou. Ce sont les plus pauvres d’entre eux qui font ces corvées; ils y trouvent leur bénéfice. Les autres sont trop fiers pour se décider à travailler; ils vendent à Temboctou quelques bœufs et quelques
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moulons pour la consommation ordinaire de la vilJe. Le lait y est très- cher, et pas aussi bon que sur les bords du fleuve.
Les Touariks , comme tous les musulmans , ont plusieurs femmes : celles qui sont grosses et grasses sont les plus recherchées; pour être une véritable beauté à leurs yeux, il faut qu’une femme soit parvenue à un tel degré d’embonpoint , quelle ait perdu la faculté de marcher sans le secours de deux personnes.
Elles sont vêtues comme les Mauresses des bords du Sénégal; mais, au lieu de guinée bleue, elles mettent des pagnes bleues qui viennent de Jenné , et que les négocians de Teinboctou leur procurent : celles que j’ai vues, en passant auprès du camp du chef, m’ont paru être de la plus grande malpropreté. Les hommes n’ont pas une mise plus soignée : ils ont, comme les nègres de Teniboclou, un coussabe blanc ou bleu, un pantalon qui descend jusqu’à la cheville, comme on en porto à Jenné et à Teinboctou. Les esclaves ont des culottes pareilles à celles des Maures qui habitent les bords du Sénégal. Le costume des Touariks ne diffère de celui des Maures que par la coiffure; ils ont fbabilude de porter, jour et nuit, une bande de toile de coton qui leur passe sur le front, descend sur les yeux, et même avance jusque sur le nez, car ils sont obligés
de lever un peu la tête pour y voir; la même bande, après avoir fait un ou deux tours sur la tête, vient passer sous le nez ^ .et descend un peu plus bas que le menton, en sorte qu’on ne leur voit que le bout du nez : ils ne l’otent ni pour manger, ni pour boire, ni pour fumer ; ils ne font que soulever cette bande de toile, que les nègres nomment /atara.
Les Touariks fument beaucoup. Ils ont tous de beaux chevaux et sont bons cavaliers : belliqueux , mais cruels, ils sont tous armés de trois ou quatre piques, et d’un poignard qu’ils portent au bras gauche ; la lame est en haut et la poignée touche sur le dessus de la main ; il y a au fourreau de ces poignards un manchon dans lequel on passe la main; ils sont droits , assez bien faits ; on les apporte des bords de la Méditerranée, Ces hommes ont en outre des boucliers en cuir de bœuf tanné , qui sont travaillés avec beaucoup de goût, et ont la forme de ceux des anciens chevaliers , excepté qu’ils sont carrés du bout ‘ ; ils sont couverts de jolis dessins : ces boucliers sont assez larges pour les couvrir tout entiers. Quelques nègres de Temboctou en ont aussi de la même forme, mais bien plus petits. Les Touariks ne se battent qu’avec la lance et le poignard ; ils sont toujours à cheval : ils ne font point usage de f arc ; fembarras de leurs
(i) Comme ceux des anciens Eçjypliens.
A TEMBOCTÜU.
boucliers les empêcherait de s’en servir utilement. Ces peuples nomades portent les cheveux longs , ont le teint très-brun , comme les Maures , le nez aquilin , de grands yeux, une belle bouche, la ligure longue et le front un peu élevé ; l’expression de leur physionomie est sauvage et barbare : on les regarde comme une race d’Arabes, et ils ont en effet une partie des habitudes de ceux-ci; mais ils parlent un idiome particulier. Ce sont eux qui se réunissent en nombre pour attaquer les caravanes venant de Tripoli : celles de Maroc sont moins exposées à leurs brigandages , parce qu’ils s’étendent plus dans la partie du N. Ils ont beaucoup d’esclaves qu’ils occupent en partie à la récolte des gommes venant des bords du fleuve ; ils les vendent aux négocians de Temboctou , avec beaucoup d’ivoire.
Il est étonnant qu’un si grand nombre de peuplades restent paisiblement sous le joug avilissant et ruineux de ces Touariks, lorsque, si elles voulaient se réunir et s’entendre, elles pourraient les écraser si facilement. Les Dirimans , les Ginbalas , les Kissours , et les Maures des tribus de Zaouât et de Salah , réunis , seraient bien supérieurs aux Touariks, et ils s’en délivreraient pour toujours. Les Touariks craignent les armes à feu et n’en font pas usage ; tandis que tous les nègres de Temboctou et les Maures des tribus sont armés de fusils doubles.
Los Foülahs des environs de Jenné, conduits par Sé(jo-Almiadou, leur chef, vinrent attaquer les Touariks : les Foulalis étaient en petit nombre , à cause de réloigneinent de leur pays et de la difficulté d’avoir des vivres en réserve; cela n’enqjêcha pas qu’ils ne remportassent la victoire; ils firent beaucoup de prisonniers Touariks, qu’ils livrèrent au supplice, et emmenèrent avec eux. une foule d’esclaves et de bœuls, qui, enricbirent les vainqueurs. Cette défaite prouve qu’ils ne sont pas aussi à redouter qu’ils le paraissent, et qu’ils ne sont hardis que contre ceux qui les craignent. Si leurs tributaires, soutenus par les Maures leurs voisins, entreprenaient de secouer le joug, ils réussiraient bien vite ; mais les nègres , en général , sont indolens , et les Maures, adonnés au commerce, n’ont pas le caractère martial. Ségo- Abrnadou, indigné de voir ces Touariks, qui sont musulmans, peu zélés à la vérité , imposer des droits aux embarcations qui viennent de son pays, s’est décidé à leur faire la guerre ; mais il est trop éloigné pour la soutenir longtemps. J’ai présumé que le voyageur Vlungo-Park pouvait bien avoir été massacré par ces hommes barbares.
Après quatre ans de séjour, soit à Jenné, soit à '^femboctou, les Maures retournent dans leur patrie, avec leur petite fortune; ils emmènent beaucoup d’esclaves ; cependant la plupart préfèrent le commerce
A TEMBOCTOU.
de Sansanding et Yaiiiina, à cause du voisinage des mines d’or de Bouré , d’où ils tirejit heaucouj3 de ce métal. Temboctou et Jenné ne proliLent pas de cet avantage, car la guerre de Ségo- Ahmadou avec les Bambaras, qui continue presque toujours, intercepte les commnnications commerciales. Les Arabes qui viennent de Tafilet, d’Adrar, de Tripoli et d'autres ]3ays, apportent à Temboctou du froment dont on fait de petits pains avec du levain : ils sont de forme ronde et pèsent une derni-bvre ; ils ont très-bon goût, et, pour une valeur de quarante cauris ( quatre sous de notre monnaie ), on peut s’en procurer un : les négocians riches, ainsi que je crois favoir déjà dit, en mangent à leur déjeûner, en prenant du thé. 11$ ont des théyères qu’on leur apporte de Maroc; celles que j’ai vues étaient en étain, avec de petites tasses, comme celles de Sidi-Oulad-Marmou, à Jenné. Tous les nègres de Temboctou sont en état de lire le Coran et même le savent par cœur; ils le font apprendre de bonne heure à leurs enfans, soit qu’ils se chargent de les instruire eux-mêmes, soit qu’ils confient leur éducation aux Maures , qu’ils croient plus instruits. Ils font aussi usage de fécriture pour leur correspondance avec Jenné.
Les vivres sont très-chers à Temboctou, et je me serais trouvé très - embarrassé , si, comme à Timé , j’avais été obligé de pourvoir à ma nourriture; mes
moyens eussent été bientôt épuisés: c’est donc au bon et généreux Sidi-Abdallabi-Chebir que j’ai l’obligation de mon retour par le grand désert. Je n’avais qu’une valeur réelle de trente-cinq piastres en marchandises, que je résen^ais pour me procurer un chameau, afin de me rendre sur les bords de la mer, soit en passant par le grand désert, soit en retournant à rO. J’avoue que la traversée du Sahara, dans une saison aussi sèche, m’elh'ayait beaucoup ; je craignais de ne pouvoir supporter, avec aussi peu de moyens , les privations et les fatigues, augmentées par un vent brûlant qui règne continuellement et rend la chaleur accablante : cependant, après de mûres réflexions, je me décidai définitivement à surmonter les dangers auxquels la grande sécheresse m’exposerait, et à m’aventurer avec une caravane dans les sables mouvans du désert. En effet , je pensais que , si j’effectuais mon retour par Ségo, Sansanding et nos établissemens de Galam , les envieux du succès d’un voyage dont l’entreprise m’avait fait déjà tant d’ennemis', révoqueraient en doute mon arrivée et mon séjour à Temboctou ; au lieu qu’en revenant par les étals barbaresques , le point de mon arrivée imposerait silence à f envie.
Sidi-Abdallahi me donnait tous les jours de nouvelles marques de son bon cœur; il alla même juscpi’à m’engager à rester à Temboctou : il me donne-
A TEMBOCTOU.
rail, (lisait-il, des inarchaiidises pour faire le' (!oinmerce à mon compte; et quand j’aurais fait des bénéfices, je pourrais retourner dans mon pays sans le secours de personne. Les craintes que j’avais d’être découvert , jointes au désir de revoir ma patrie , m’engagèrent à refuser ses généreuses propositions. D’ailleurs , mon départ pour fintérieur de f Afrique , n’étant point connu authentiquement , tomberait clans i’oid3li si je venais à périr, et les observations que j’avais pu faire seraient perdues pour mon pàys. Ces considérations m’engagèrent à effectuer mon retour le plus tôt possible. Comme l’occasion sur laquelle je comptais ne devait pas tarder à se présenter, je tachai de mettre à profit le peu d’instans cpai me restaient. JT allai visiter la grande mosquée de l’ouest : elle est plus vaste que celle de l’est; mais elle est construite dans le même genre ; les murs en sont mal entretenus ; les enduits sont dégradés par les pluies c[ui tombent pendant les mois d’août, septembre et octobre , pluies qui sont toujours amenées par des vents d’est et accompagnées d’orages violens. Plusieurs contre-forts sont élevés contre les murs pour en prévenir l’écroulement. Je montai sur la tour, dont f escalier placé intérieurement est presc[ue démoli ; j’y revins même plusieurs fois pour écrire mes notes; ce lieu peu fréquenté me Tuettait en position de n’être
pas aperçu. Dans le cours de mon voyage , j’ai toujours eu soin de me cacher pour écrire, afin de ne pas éveiller l’attention soupçonneuse des musulmans; c’était toujours dans les bois, à l’abri d’un buisson ou d’un rocher, que je mettais par écrit tout ce qui m’avait paru digne de remarque b
Du haut de la tour, je découvrais, à une très-grande distance , une plaine immense de sable blanc , où il ne croît que^des arbrisseaux rabougris, mimosa ferriiginea; quelques dunes ou buttes de sable , s’élevant çà et là , rompaient un peu runiformilé du tableau Je regardais avec étonnement celte ville , que le besoin du commerce a fait élever dans un affreux désert, sans autres ressources que celles qu’elle se procure par les échanges. La partie O. de la mosquée me parut d’une construction très-ancienne ; toute la façade de ce côté est tombée en ruine ; on y remarque encore des arcades voûtées, dont le crépi est entièrement détaché. Cet édifice est construit en briques séchées au soleil, à-peu-près de la forme des nôtres. Les murs sont enduits d’un sable gros , semblable à celui dont sont faites les briques, mêlé avec de la gbune de riz. Dans
(i) En plaine, dans le désert, pour écrire mes notes, je m’asseyais tenant sur les (jcnoiix des feuillets du Coran , (|ue j’étais censé copier et étudier. Voyez la planclie 3.
A TEMBOCTOU.
quelques parties du désert , on trouve une terre couleur de cendre , très-dure , où domine le sable ; c’est avec cette terre que les briques de la mosquée sont faites. Les autres parties de l’édifice paraissent avoir été bâties bien postérieurement aux ruines de f ouest; quoique fouvraqe en soit fait assez bien pour un peuple qui ignore les règles de f architecture , il est bien inférieur à la partie la plus ancienne.
Ce ne fut pas sans étonnement que je remarquai dans celle-ci trois galeries soutenues par dix arcades chacune , aussi bien bâties que si elles avaient été construites par un homme de fart : ces arcades ont six pieds de large et dix de hauteur; leur enduit, en assez bon état , paraît avoir été blanchi à la chaux , à en juger par la couleur blanchâtre qu’il conserve encore. Cette construction se rattache aux* ruines , soit par le style , soit par la position. J’ai été porté à croire qu’anciennement la mosquée ne contenait que cette partie, et que, depuis, on y a ajouté de nouvelles constructions ; cette circonstance m’a paru remarquable.
La partie de fE. est composée de six galeries ; celles de fO. sont soutenues par dix-neuf piliers; les ouvertures ont chacune six pieds et demi de large sur dix à onze de hauteur. Le travail , quoique a*s5ez correct, est loin de ressemblera celui de f autre pai'tic, comme je l’ai déjà Fait observer. Les Irois premières
galeries du côté de l’E. ont cent quatre pas ordinaires de long^ et deux et demi de large; les trois suivantes n’en ont que soixante - quatre ; celles de la partie O. n’ont que trente-neuf pas : dans leur prolongement est la grande tour, qui fait face à une cour intérieure, fermée à l’O. par les ruines; elle est de forme carrée et terminée par une petite pyramide tronquée, aussi en briques, surmontée d’un pot en terre cuite. Elle peut avoir, à prendre de sa base jusqu’au sommet, de cinquante à cinquante-cinq pieds d’élévation. Les marcbes de l’escalier pratiqué intérieurement sont soutenues par des morceaux de bois scellés dans les murs , et recouverts de terre : le mauvais état des marcbes ne m’a pas permis de les compter exactement ; tous les angles en étaient usés ; cependant j’ai reconnu l’empreinte de trente-deux.
Les murs de la mosquée ont quinze pieds de bauteur et vingt-cinq à vingt-six pouces d’épaisseur. Celui de la façade de l’E. est dentelé au sommet en forme de créneaux, dont les parties saillantes sont surmontées de pots en terre cuite, semblables à celui qui est placé sur le dôme de la tour.
Une autre tour massive, de forme conique, est située sur cette façade ; sa hauteur est d’environ trente pieds : ph voit sur le dôme saillir des morceaux de bois
(i) De deux pieds environ.
A TEMBOCTOU.
qui paraissent y avoir été mis pour lier la maçonnerie.
Le toit de la mosquée est en terrasse , ainsi que le haut de la tour, qui de plus est environné d’un parapet de dix-huit pouces de haut.
Des troncs de ronnier fendus en quatre soutiennent le toit de l’édifice; ces poutres sont à un pied de distance les unes des autres : des morceaux de bois de salvadorciy qu’on apporte de Cabra, où ce végétal croît en quantité, coup^ à la longueur de la distance des poutres, sont posés obliquement à double rang et en croix ; des nattes de feuilles de ronnier sont placées dessus et recouvertes de terre.
Cette mosquée a cinq portes de différentes grandeurs à f E. , trois au S. et deux au N. Du côté de f O., ce sont les ruines qui forment les limites de la mosquée, en même temps que celles de la vdle. AfE. et au N. , le terrain est de niveau ; mais du côté du S. , on y entre en montant quatre marches.
Sur le mur de l’E. , à f intérieur , il y a des ornemens appliqués et faits de terre jaune; ils sont en forme de chevron ou de feston triangulaire, d’un pied et demi d’ouverture, et de deux pieds do haut; ils commencent à un pied et demi au-dessus du sol. Les piliers qui soutiennent les arcades, en face, ont aussi quelques dessins faits de même matière et qui sont assez corrects; il y en a beaucoup d’elfaçés. Une
espèce de niche creusée au milieu du mur de l’E. , est destinée au marabout qui fait la prière ; dans un autre enfoncement de ce qenre, on voit une grande chaire en bois, dans hiquelJc ce 'ministre du culte monte par deux ou trois gradins, les jours qu’il donne lecture de quelques passages du Coran. Le sol de la mosquée est couvert de nattes sur lesquelles on se prosterne pour prier.
Ayant pensé que la description seule ne donnerait pas une idée juste de la construction de cette mosquée, je me suis hasardé à en prendre un croquis, ainsi qu’une vue de la ville ; l’un et l’autre rendront peut-être mieux que des paroles les objets que je desire famé connaître au lecteur h
Pour faire f esquisse de la mosquée , je m’assis dans la rue, en face, et je m’entourai avec ma grande couverture, que je repliai sur mes genoux; je tenais à la main une feuille de papier blanc, à laquelle je joignais une page du Coran; et lorsque je voyais venir quelqu’un de mon côté, je cachais mon dessin dans ma couverture, et je gardais la feuille du Coran à la main, comme si j’étudiais la prière. Les passans, loin de me soupçonner, me regardaient comme un prédestiné, et louaient mon zèle (2).
La mosquée de l’E. est beaucoup plus petite que
(1) Voyez les planches 4 , 5.
(2) Voy. la planclie 3.
A TEMBOCTOU.
celle (le l’O. Elle est également surmontée (rime tour carrée , de même forme et de même dimension que celles de la grande ; les murs sont entièrement dépouillés de leur crépissage : on a mis beaucoup de contre-forts , pour soutenir f édifice : il y a tix)is avenues d’arcades ; les galeries ont six pieds de large, et trente pas de long.
La mosquée elle -même a trente pas de long sur vingt-cinq de large; les arcades, qui ont trois pieds et demi d’ouverture et sept et demi de hauteur , sont construites en mêmes briques que celles de fO. : il y a une cour intérieure dans laquelle on entre pour monter dans la tour. Citte mosf|uée n’a aucune de ses parties en ruine ; mais elle paraît très-ancienne ; la construction en est peu régulière. J’y ai remarqué deux portes au S. et une au N. Les côtés de fO. et de fE. n’ont pas d’ouvertures. Auprès de la mosquée , cà forient , on voit une petite dune de sable peu élevée, et quelques maisons couvertes par les sables mouvans poussés par le vent de l’Est.
Au milieu de la ville, on voit une espèce de place entourée de cases rondes; on y trouve quelques palina chisti et un palmier doum , le seul que j’aie vu dans le pays ; au centre de cette place , on a pratiqué un grand trou pour recevoir les immondices. Deux énormes buttes élevées hors de la ville , au S. de la mosquée, m’ont paru aussi n’être ([u’uu amas d’ordures
ou de décombres; je suis monté plusieurs fois dessus pour examiner la ville dans son ensemble et en faire l’esquisse (i).
Une troisième ‘mosquée , un peu remarquable, se trouve à-peu-près au centre de la ville; elle a aussi une tour, mais moins élevée que les autres : il n’y a que des arcades carrées ; les nefs ont sept pieds de large et vingt-cinq de long ; le mur de la façade de cette mosquée est garni de beaucoup d’œufs d’autruche ; il y en a au sommet de la tour. Une courtrèsqrande se trouve dans la partie de l’E. : il y a au milieu un balanites ægypiiaca qui en fait f ornement. Derrière la mosquée , à l’O. , il croît quelques pieds de salvadora.
On compte encore cinq autres mosquées : mais elles sont petites et faites comme les maisons particulières; seulement elles sont dominées chacune par un minaret : toutes ont une cour intérieure ; on s’y rassendDle le soir pour faire les cérémoiiies religieuses. Les crieurs qui appellent à la prière , ne reçoivent pas de salaire; mais, à des époques fixes , ils crient du liant des minarets pour rappeler aux fidèles que le moment est venu de les payer de leur peine. Je me suis trouvé à fune de ces époques à Temboctou : chacun s’empressa de leur faire son offrande , qui consistait en pain , mil, riz , poisson sec , pistaches et cauris ; tout fut déposé
(i) Voy. la planche 6.
A TEMBOCTÜU.
sur une natte étendue par terre, devant la porte de la mosquée.
Je voyais souvent des Maures que ma situation intéressait ; ils me questionnaient sur les usages européens, et sur le traitement que les chrétiens m’avaient fait éprouver. Je tâchais à mon tour d’ obtenir de leur part des détails sur les peuples des environs et sur la distance de leurs pays à Temboctou; mais , loin de me répondre , ils faisaient semblant de ne pas m’entendre , et tournaient la tête en adressant la parole â un autre. Malheureusement je ne possédais pas assez de moyens pour leur faire des présens ; aussi ne m’appelait-on que /e mrs/îme (pauvre ). Le pende renseignemens que j’aie obtenus à Temboctou m’ont été fournis par Sidi-Abdallahi-Cbébir , mon hôte, et par quelques nègres kissours, qui eurent seuls la complaisance de répondre à mes questions. Jls n’ont aucune notion exacte sur le cours du fleuve à l’E. de cette ville : mon hôte m’a assuré qu’il passe à Haoussa , et se rejoint au Nil b C’est fopinion générale des Arabes qui habitent le pays. Ce Heuve porte à Temboctou le nom de Babar-el-Nil ( rivière du Nil).
La maison qu’on m’avait donnée pour logement n’étant pas encore finie, j’eus occasion d’observer la
(i) On a cléjci observe (|ue ce mot est (jénérique , et ne s’applique pas nécessairement au INil d’Eqypte.
manière de construire des maçons du pays. On creuse , dans la ville même, à quelques pieds de profondeur; il s’y trouve un sable gris mêlé d’argile, avec lequel on fait des briques de forme ronde , qu’on met sécher au soleil; ces briques sont semblables à celles de Jenné. De jeunes esclaves les portent sur leur tête, dans de mauvaises calebasses , ainsi que le mortier , fait de la même matière. Les niaçons sont des esclaves ; ils travaillent avec autant d’intelligence qu’à Jenné; je trouvais même que leurs murs étaient mieux soignés. Les portes sont bien faites et solides ; les vantaux sont en planches assemblées par des barres et des clous qui viennent de J’alilet : on les ferme au moyen de serrures fabriquées dans le pays, et où il n’entre pas de fer; la clef même est en bois^ ; cependant quelques Maures font usage de serrures en fer qu’ils tirent des bords de la Méditerranée. Toutes ces serrures ne ferment pas dans f intérieur ; on y supplée par une chaîne ou une barre placée en dedans. Le toit des maisons , qui toutes n’ont qu’un rez-de-chaussée, est, comme celui de la mosquée , soutenu par des poutres : ces pièces de charpente sont en ronnier , arbre qui croît sur les bords du fleuve à une hauteur prodigieuse ; j’en ai vu dont f élévation était de plus de cent vingtcinq pieds : on fend lés 'troncs en quatre , puis on
(i) Cet usacjo existe, eoinine on sait, en Eçiyple et en !Nnl)ie!
arrondit cliaqiie partie pour les poser sur les murs , et ouïes recouvre de morceaux de bois, de nattes et de terre , comme le toit de la moscpiée.
Chaque maison forme un carré \ contenant deux cours intérieures, autour desquelles sont disposées les cliambresi qui consistent chacune en un carré long, fort étroit, servant en même temps de maqasin et de chambre à coucher : ces pièces ne reçoivent de jour que par la porte d’entrée , et une autre plus petite donnant sur la cour intérieure; elles n’ont ni fenêtres, ni cheminées.
Les habitans de Temhoctou n’ont pas adopté f usage généralement répandu dans le Soudan, d’allumer du feu dans leurs maisons. Quelques-uns construisent dans la cour un petit cabinet en nattes; ils y passent le jour et la nuit dans la belle saison, les chambres étant beaucoup trop chaudes pour y demeurer.
On m’avait donné un de ces magasins, où j’étouffais nuit et jour; j’avais une peine infinie à supporter la cbaleui' accablante qui y règne , sur-tout la nuit, faute d’air : mais où aller dans un pays où il n’y a pas d’arbres pour se mettre à f ombre ? Je me réfugiais souvent dans une mosquée, comme fendroit le plus aéré elle plus frais. La chaleur est encore augmentée
(i) Voy. le plan d’une maison particulière, planche 5, fiy. à, 5.
par le vejit d’E. , qui soulève des nuées de sable, obscurcit ratinosplièré, et rend ce séjour très-désagréable. Les babitans se tiennent dans leurs maisons pendant la clialeur du jour, et ne sortent que le matin et le soir. Les nuits sont d’un calme étouflant; et si parfois il fait un peu d’air, il ressemble à u*c vapeur bridante, qui dessèche les poumons. J’éprouvais un malaise continuel.
La caravane destinée pour Talilet était encore à Temboctou pour quelques jours, et j’étais prévenu qu’il n’en partirait pas d’autre avant trois mois ; je me décidai à profiter de celle-ci. Je craignais de rester à Temboctou aussi long-temps, malgré les invitations réitérées de mon hôte, qui préférait, disait-il, de me voir prendre la route de Tripoli par Ardamasb plutôt que celle de Maroc. Il me prévint. qu’il avait le projet de faire une collecte à mon profit ; mais que mon départ si prochain ne lui laisserait pas assez de temps pour l’effectuer : enfin il me représenta que , si je voulais rester, mon séjour fùt-il de plusieurs mois, je ne dépenserais rien chez liii. Je ne savais comment me défendre de tant d’obligeance, et ne voulais cependant rien changer à mes résolutions. Je lui objectai que je craignais de voyager pendant la saison des
(i) Peut-être Aylulamas ou Ghaclamis, mot dans lequel (jh a le son (le IV qrasseyée.
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pluies : Abclallahi , me voyant ])ieii décidé , me dit qu’il allait s’occuper de me ti'ouver un bon guide pour me conduire jusqu’à Tafilet.
Les Maures avec lesquels j’allais voyager étaient bien loinM’être aussi doux et aussi civilisés que ceux qui sont établis dans la ville. J’avais souvent occasion de les voir; car ils venaient me trouver où j’étais assis; ils m’importunaient souvent, me réveillaient même. Ce sont ces espèces d’hommes que les Maures d’une classe supérieure nomment zénagues ( tributaires ). Ils sont très-ignorans ; beaucoup ne connaissent pas même les premières prières du Coran ; ils font cependant les cérémonies religieuses. Mais un étranger pauvre et ne connaissant pas leur langue , est à leurs yeux une personne très-peu recommandable, pour laquelle même ils ont une sorte de mépris; je m’attendis donc à beaucoup souffrir dans la traversée du désert.
Mon hôte me prévint qu’il m’avait loué un chameau pour Tafdet. Les trente mille cauris d’étoffes provenant de la vente de mes marchandises à Jenné, servirent à payer le loyer du chameau. Sidi Abdallahi me dit qu’il garderait mon étoffe , et qu’il donnerait à mon guide dix mitkhals d’or, ou trente piastres.
J’employai les derniers jours que je demeurai dans la ville à recueillir des renseignemens sur la lin malheureuse du major Laing , dont j’avais entendu
parler à Jenné, et cpii m’avait élé confirmée parles habitans de Temboctou, que j’avais interrogés sur ce triste événement. J’appris qu’à quelques journées au N. de cette ville, la caravane dont le major faisait partie avait été arrêtée , sur la route de Tripoli, par les Touariks , et, selon d’autres, par les Berbicbes , tribu nomade, voisine du Dbioliba. Laing, reconnu pour cbrétien, fut horriblement maltraité; on iie cessa de le frapper avec un bâton que lorsqu’on le crut mort. Je suppose qu’un autre cbrétien, qu’on me dit avoir péri sous les coups , était quelque domestique du major.
Les Maures de la caravane de Laing le relevèrent, et parvinrent, à force de soins, à le rappeler à la vie. Dès qu’il eut repris connaissance , on le plaça sur son cbameau, où il fallut f attacher, tant il était faible et incapable de se soutenir. Les brigands ne lui avaient presque rien laissé ; la plus grande partie de ses marcbandises avait été pillée.
Rendu à Temboctou, Laing guérit de ses blessures, au moyen d’un onguent qu’il avait apporté d’Angleterre. Sa convalescence fut lente , mais fut rarement troublée par de fâcheuses vexations, grâce aux lettres de recommandation que des Tripolitains lui avaient données , et sur-tout grâce à i’ appui de son hôte , Tripobtain lui-même, à quion f avait confié. La maison de ce Maure est voisine de celle où je demeurais à
A TEMBÜCTOU.
Teinboctoii; j’eus occasion de le voir souvent, et il me parut un liominc plein d’humanité; plusieurs fois il me donna des dattes, par esprit de charité; et le jour de mon départ, il me fit même présent, pour ma route , d’une culotte en coton bleu , faite dans le pays. Ce fut lui qui m’apprit que le major avait été recommandé par une maison de Tripoli à un vieillard maure qui, n’ayant pu le loger, le lui avait adressé pour fui donner f hospitalité. Laing, d’après ce qu’il me dit encore , n’avait pas quitté le costume européen , et se disait envoyé parle roi d’Angleterre, son maître, afin de connaître Temhoctou et les merveilles qu’elle renferme h II paraît que le voyageur en avait tiré le plan devant tout le monde; car le même Maure me raconta, dans son langage naïf et expressif, (fiiü avait écrit la ville et tout ce fjuelle coinenait.
D’autres Maures que je questionnai sur Laing, me rapportèrent seulement que le major mangeait peu, qu’il ne se nourrissait que de pain, d’œufs et de volaille. J’aurais désiré des détails plus intéressans sur finfortimé voyageur. Souvent, me raconta-t-on encore, on le tourmentait pour le faire convenir qu’il n’y a qu’un seul Dieu et que Mahomet est son prophète; mais il se bornait toujours à répondre, «Il n’y
(i) Il est (toulcux ((UC le voyageur anglais se soit exprime de celte manière.
a qu’un seul Dieu, » sans rien ajouter. Aussi, le traitait-on de cafir , d’infidèle , sans pourtant l’outrager autrement ; on le laissait libre de penser et de prier à sa manière. En effet, Sidi-Abdallahi, mon hôte, à qui je demandai plusieurs fois si f on avait fait quelque insulte au chrétien pendant son séjour à Temboctou , me répondit négativement , en remuant la tête , de manière à me faire comprendre qu’on eût été bien fâché de lui causer de la peine.
Cette tolérance s’explique , en sachant que les Maures qui résident à Temboctou sont de Tripoli, d’Alger ou de Maroc , et qu’ayant eu occasion de voir des chrétiens dans leur pays , ils sont moins prompts à s’effaroucher de leur culte et de leurs mœurs. Par exemple , mon hôte , qui était de Tatta , ville assez voisine du cap Mogador, n’était pas l’ennemi des chrétiens. On comprendra donc facilement que le major ait pu visiter librement toute la ville, et même entrer dans les mosquées.
Il paraît qu’ après avoir pris une connaissance complète de Temboctou, il desira de voir Cabra et le Dbioliba ; mais comme, en sortant de la ville le jour, il eiit couru les plus grands dangers de la part des Touariks, qui rôdent continuellement dans les environs de Temboctou, et qu’il ne se rappelait que trop leurs mauvais traitemens , il se décida à partir la nuit : il faisait bien; car si dans la ville les Touariks n’osaient
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rien lui dire, ils se seraient vengés en l’arrêtant, dès qu’ils l’auraient surpris hors de ses Jiniites; je ne sais ineine pas s’ils ne l’auraient pas tué, après l’avoir pillé.
Laing, profitant donc d’une nuit obscure, monta à cheval, et, sans être accompagné d’aucun homme du pays, parvint à Cabra, et même, dit-on, jusqu’aux bords du Dbioliba : il ne lui arriva rien de fâcheux. De retour à Temboctou, le major eût ardemment souhaité, au lieu de revenir en Europe par le désert, de s’y rendre par Jeûné et Ségo, en remontant le Dhioliba; puis il aurait gagné les comptoirs français du Sénégal. Mais à peine eut-il communiqué son projet aux Foulahs établis sur les bords du Dbioliba (et dont un grand nombre étaient accourus à Temboctou, au bruit de f arrivée d’un chrétien), que tous déclarèrent qu’ils ne souffriraient jamais qu’un nasarah mît le pied sur leur territoire, et que, s’il le tentait, ils sauraient bien f en faire repentir.
Le major, voyant qu’il n’y avait rien à obtenir de ces fanatiques, choisit la route d’el- Araouan , où il espérait* se joindre à une caravane de marchands maures qui portaient du sel à Sansanding ; mais , hélas! aprè? avoir marché cinq jour^u N. de Temboctou , la caravane qu’il avait rejointe , rencontra cbéikb Flame t- ouf d- Habib , vieillard fanatique, chef de la tribu de Zaouât, qui erre dans le désert de ce nom. Cbéikb Harnet arrêta le major, sous pré-
texte qu’il était entré sur son territoire sans sa permission ; ensuite il voulut l’obliger de reconnaître Mahomet pour le prophète de Dieu; il exigea meme qu’il fît le salam. Laing, trop confiant dans la protection du hacha de Tripoli, qui f avait recommandé à tous les chéikhs du désert, refusa d’ohéir à chéikh Hamet, qui n’en réitéra que plus vivement ses instances pour qu’il se fît musulman. Laing fut inéhranlahle, et préféra mourir plutôt que de se soumettre; résolution qui fit perdre au monde un des plus habiles voyageurs, et fit un martyr de plus pour la science.
Un Maure de la suite du chef des Zaouâts, à qui celui-ci avait donné f ordre de tuer le chrétien , regarda le chéikh avec horreur, et refusa d’exécuter son ordre : « Quoi, lui dit-il, tu veux que j’assassine a le premier chrétien qui soit venu ici , et qui ne nous (( a fait aucun mal? Que d’autres s’en chargent, je ne (( veux pas me reprocher sa mort; tue-le toi-memc. » Cette réponse suspendit un moment f arrêt fatal prononcé contre Laing; on agita quelque temps devant lui, et avec chaleur, la question de sa vie ou de sa
mort : celle-ci ljut décidée. Des esclaves%oirs furent
appelés , et on les chargea de f affreux ministère que le Maure avait généreusement repoussé : aussitôt ils s'emparèrent du patient; l’un d’eux lui jeta son turhan autour du cou, et l’étrangla sur-le-champ, en tirant
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d’un côté , pendant cjnc son camarade serrait de l’anti’e. Infortuné Laing !... son corps fut jeté dans le désert, et devint la pâture des corbeaux et des vautours, seuls oiseaux qui habitent ces lieux désolés, où la mort seule se charge de les nourrir.
. Le major une fois reconnu pour chrétien et pour Européen, la mort était cent fois préférable pour lui à un changement, même momentané, de religion , puisque dès -lors il eût dû renoncer à l’espoir de revoir jamais l’Europe. Le sort de Laing, devenu musulman par force , eût été le plus fâcheux qu’un homme puisse éprouver. Vil esclave de barbares sans pitié , au milieu de peines et de dangers sans cesse renaissans dans un tel pays , en vain le hacha de Tripoli feût-il réclamé ; à cette distance éloignée , le chef des Zaouâts aurait méprisé ses menaces et gardé son prisonnier. La résolution du major Laing fut peut-être à-la-fois une preuve d’intrépidité et de prévoyance.
En partant pour el-Araouan, le major avait emporté cgielques instrumens d’astronomie et ses papiers, mais peu de marchandises; on se rappelle que les Touariks les lui avaient presque toutes prises. Le lâche chéikli Hamet gagna donc peu de chose à l’assassinat du voyageur anglais; il fut même obligé de partager le peu qu’il trouva , avec les hommes instrumens de son crime. Un Maure de Tafdet, qui
appartenait h la caravane , eut pour sa part un sextant, que, d’après ce qu’on m’a dit, on pourrait retrouver dans le pays; quant aux papiers et aux journaux, ils sont dispersés chez les habitans du désert: il en lut de meme de tout; car pendant mon séjour à Ghourland, village de Tafilet, j’ai vu une boussole de poche, en cuivre, de fabrique anglaise; on ne put me dire d’où .elle venait; j’ai supposé quelle avait a])partenu à Laing. Sans les précautions que j’étais forcé de prendre sous mon costume arabe , j’aurais mis un grand prix à f avoir ; mais je ne pouvais , sans me compromettre , montrer que j’attachais la moindre valeur à un instrument dont j’étais censé
J’aurai laissé après moi d’immenses découvertes à faire , sur-tout relativement à la partie géographique et à fliistoire naturelle; tout ce que j’ai soufl'ert ne doit pas décourager les explorateurs futurs. Sans doute leurs tentatives seront également pénibles et dangereuses; toutefois une entreprise conduite avec sagesse et prudence triompherait des obstacles. Il faudrait, je crois, pour en assurer le succès, voyager très-simplement, sans aucune espèce de luxe , mais adopter extérieurement le culte de Mahomet, se faire passer dans le pays pour Arabe. Un feint néophyte n’agirait pas avec autant de liberté, et deviendrait suspect chez des peuples aussi méfians : d’ailleurs , je crois encore qu’il ne
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passerait pas davantage chez les peuplades nègres , en se donnant pour un chrétien converti. Le meilleur moyen, à mon avis, serait donc de traverser, en qualité d’Arahe, le grand désert de Sahara, avec des ressources suffisantes et cachées. Après avoir habité quelque temps la ville musulmane qu’on aurait choisie comme point ‘de départ, et dans laquelle on se serait fait connaître pour négociant , afin de ne donner aucun soupçon, on achèterait dans cette ville quelques marchandises , sous prétexte d’aller faire le commerce un peu plus loin , en évitant avec le plus grand soin de nommer la ville de Temboctou.
Je suppose que le lieu choisi pour le départ soit Tancj er ou Arhate; on prétextera, pour s’en absenter, une affaire de commerce à. Fez; de là, on ira à Tafilet , toujours pour le meme sujet , et de Tafilet à Temboctou. Rendu à Tafilet, il n’y a plus d’inconvénient à parler de cette dernière ville ; car les voyages du Soudan sont si communs , que f on n’y fait pas attention : il faudrait acheter dans ce pays des marchandises , pour les exporter comme négociant qu même comme marchand ; arrivé dans la ville de Temboctou, sf établir, y élever une maison de commerce, évitei^ sur-tout de paraître riche, se familiariser avec les habitudes du pays , et mettre une grande circonspection sur tout ce c|ui a rapport à la religion.
Après avoir séjourné dans cette vide seize à 'dix-
liiiitmois, pendant lesquels on aurait dressé quelques esclaves mandingues ou bambaras parlant les langues kissoLir et touarik , il faudrait se procurer une bonne pirogue de moyenne grandeur, aussi bien construite quelle puisse l’être dans le pays, pour mettre à bord les marchandises et provisions convenables; ce parti serait necessaire, à cause de f incertitude de pouvoir s’en procurer chez les peuples qui habitent les rives du fleuve, et dans le cas où l’on aurait à craindre leur inimitié. En promettant aux esclaves leur liberté, on les engagerait facilement à faire ce voyage, que l’on entreprendra sous le pi'étexte de commercer dans le bas du fleuve, pour acheter de la gomme, de fivoire , etc. On ne serait pas obligé de prendre autant de préjcautions , si fon naviguait au-dessus de Cabra.
Pour ne faire naître aucun soupçon , au moment du départ il faudrait laisser à Temboctou une certaine quantité de marchandises, avec un esclave aflîdé, chargé de les vendre, sous la direction d’un négociant ma;ire , pendant f absence du voyageur.
Quand on sera sur le fleuve, dans la pirogue , avec six esclaves bons nageurs, il faudra marcher de préférence la nuit, à cause des peuplades vagab(^des, les Touariks ou autres ; si on les rencontre le jour, on peut s’en débarrasser en leur faisant quelques cadeaux. Cette conduite, suivie avec discernement, pru-
A TEMBOCTOlJ.
clcnce et réflexion, serait, je crois, snscepti}3lc d’un plein succès, et me paraît préférable à une grande expédition, qui éveillerait toujours la cupidité ou la méfiance des indigènes.
La rapidité de la marche de la petite pirogue rendrait le voyage beaucoup moins pénible et moins dangereux qu’entrepris avec une grande embarcation. Mon bote m’a assuré que Haoussa n’est situé qu’à une vingtaine de jours de Temboctou en descendant le fleuve ; mais dans une petite pirogue, on peut faire ce trajet en douze et atteindre ensuite rapidement l’embouchure du fleuve , sur-tout s’il va se perdre dans l’Océan. Suivre ce plan, serait, je crois, beaucoup moins dangereux que de partir du golfe de Bénin, où fon éprouvera toujours de très - tp'andes difficultés pour remonter, soit à cause du climat, soit de la part des habitans.