CHAPITRE XV
Cullnrc (lu tabac. — Tangrera. Para. — Bangaro. — Musiciens anibulans. — Débcna. — Tiara. ^ — Une partie de la caravane se dirige sur Sansanding. — Ruches d’abeilles. — Siracana. — Le Bagne, rivi(';re navigal)le. — Les lous . espèces de simos. — Bandiarana. — Pont sur le Koua, grand ruisseau.
Le 2 O janvier, au matin, Karaino-osila vint prendre congé de moi ; il me donna en cadeau dix gi’os,colats et m’assura de nouveau qu’il était très -fâché de se séparer de moi. Quant à moi, j’en étais contrarié ; je n’avais eu qu’à me louer de sa conduite. Il m’avait toujoitrs défrayé de ma nourriture, à fexception de quelques volailles que j’achetais -, je ne lui avais donné , pour le payer de scs soins , qu’un bonnet en étoffe de couleur, et le bracelet en argent de l’almamy de Samhatiklla. Il me quitta en me souhaitant un prompt départ et un bon voyage. Dans la matinée, je fus accompagné par mon hôte, qui était un peu remis de sa débauche de la veille , chez le chef du village : je m’informai s’il se présenterait 'bientôt quelque caravane pour Jeûné. J’eus le désagrément
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de ne pas le trouver chez lui. Nous nous arrêtâmes , mon hôte et moi, chez un parent du chef; il était assis sur une peau de heeuf, dans une grande case , veillant à la manipulation du tahac. Il employait à ce rude travail six esclaves très -forts, tenant chacun un gros pilon; ils broyaient dans un grand mortier ce tabac, gui avait très-bonne odeur et une couleur beaucoup plus claire que le nôtre. Ces esclaves étaient tout nus , et la sueur leur ruisselait sur le corps. Ce marchand faisait de grands bénéfices ; sa case ne désemplissait pas d’acheteurs; il avait à côté de lui un gros tas de cauris provenant du débit de la journée. Le tabac qu’ils cultivent dans le pays est d’une petite espèce , comme celui de Timé ; les feuilles en sont courtes et étroites. Ils donnent à cette culture trèspeu de soin ; ils n’ont pas comme nous l’habitude d’élêter la plante. A Tangrera, on en fait sécher les feuilles à l’ombre; puis on les met en carottes : elles accpiièrent ainsi une couleur de marron clair.
Il était environ neuf heures du malin , lorsque nous fûmes de retour à la case : mon hôte me dit, d’un ton flegmatique, qu’il était bien fatigué, et me demanda des noLx de colats. Un instant après , je retournai seul chez le chef, que j’eus le bonheur de trouver chez lui , couché sur une peau de bœuf, sous un mauvais hangar couvert de^ paille. Après les salutations ordinaires, il envoya chercher deux femmes qui avaient
fait le voyage de Jenné, pour quelles nie servissent d’interprète, car il croyait que je parlais la lanque de ce pays : il fut fort élonne, lorsque je lui dis que je ne l’entendais pîis «Te lui demandai en mandinque si les caravanes pour Jeune partiraient bientôt^ il me dit que les marchands faisant ce voyage étaient à Bovoko pour acheter leurs colats; qu’ils seraient bientôt de retour, et qu’alors, si je voulais, je partirais avec eux. Le bientôt des nègres est souvent quinze à vingt jours. J’appris que Boyoko est un village habité par des païens ; qu’il s’y tient un marché de colats, et que ce village est à une vingtaine de jours au S. S. E. de Tangrera.
Dans f incertitude d’une occasion prochaine, et appréhendant beaucoup de passer une seconde mauvaise saison dans l’intérieur; je me décidai à faire route avec les marchands partis le matin ; allant à Sansanding, j’avais f espoir qu’en passant par Kayaye, je trouverais des occasions pour me rendre à Jenné: dans le cas contraire, je partirais de Sansanding pour aller à el-Araouân, situé dans le désert; puis, arrivé dans cette ville, je prendrais une résolution définitive. J’allai sur-le-champ trouver le Maure Mohammed , à qui je fis part de mon projet. Il l’approuva beaucoup, et vint m’accompagner à ma case : je lui fis voir quelques belles verroteries que j’avais conservées ; il n’en parut pas tenté, et refusait môme
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d’acccptcr quelques feuilles de papier, en disant que j’en aurais besoin en route ; il finit cependant par en accepter une. Il s’entretint un instant avec mon hôte; ils allèrent ensemble chez le chef, et le prièrent de me donner un bomme pour me conduire au village oèi les marchands allant à Sansanding s’étaient arrêtés. On m’assura qu’il n’était pas très-éloigné.
Tangrera est un grand village muré : il est ombragé par de gros bombax et baobabs ; il y a tous les jours un marché assez bien fourni : la majeure partie des cases sont couvertes de paille ; mais toutes celles des chefs de famille sont en terre et à terrasse. Il est habité par des Bambaras et des Mandingues , qui vivent en très-bonne intelligence ; les Bambaras sont les plus nombreux ; ils se réunissent très-souvent dans le cours de la journée sous des arbres, pourboire de la bière, qu’ils aiment beaucoup. J’ai vu dans le village quelques figuiers sauvages. Les habitans sont commerçans et cultivateurs ; ils fabriquent beaucoup d’étoffes de coton , et ont des communications fréquentes avec les villes situées sur les bords du Dbiohba. Ils ont des troupeaux de bœufs, des moutons et quelques chèvres ; j’ai vu aussi plusieurs jolis chevaux , chose assez rare dans le pays : ils ne connaissent d’autre monnaie que les cauris. Ce village, de la grandeur de Sambatikila , compte à-peu-près la même population. J’allai avec mon bote visiter la moscpiée
Elle est faite en terre, et dominée par plusieurs petites tours massives : c’est un édifice informe et constiuit sans goût ; l’intérieur en est sale , et il y fait une chaleur étoufiante. Les musulmans , encore plus paresseux giie zélés pour leur religion, nont pas pris la peine de déblayer les terres qui sont tombées pendant la construction; il est vrai quils ny vont pas souvent, car ils font leurs prières chez eux. Plusieurs Bambaras m’engagèrent, en plaisantant, à boire de la bière avec eux ; niais j’affectais pour celte liqueur une grande répugnance.
J’avais vendu, dans le com’s de la journée, quelques verroteries pour me procurer des provisions en route. Mon hôte avait chargé de la commission une de ses femmes , qui eut soin de se réserver un honnête bénéfice.
Vers tfois heures du soir, le chef de Tangrera m’envoya f homme qu’il m’avait promis pour porter mon bagage jusqu’à Fara , où je devais rejoindre mon guide de Timé. Mon hôte AÛnt me conduire hors du village , et prit congé de moi , en me souhaitant un bon voyage. Il avait , dans le cours de la journée ; mangé la moitié de mes colats ; mais je vis avec plaisu que sa femme ne m’avait soustrait que quelques morceaux de sel qui n’étaient pas dans mon sac. Mon nouveau guide me prévint qu’il était fils du roi de Tangrera. Lorsque nous fûmes un peu avancés dans
les bois, il vouliil entreprendre de me faire peur, et jeta par terre mon sac, cpii n’était pas bien lourd; il me dit qu’il était trop fatigué , et qu’il fallait que je le prisse à mon tour, ou que je lui donnasse des cauris pour le dédommager de sa peine. Je lui promis qu’à mon arrivée dans le village où nous allions , je le paierais , et qu’il serait satisfait. Il paraissait douter de la sincérité de ma promesse, et fit beaucoup de difficultés : voyant que je persistais à lui tenir tête, il reprit mon sac , et se mit en route ; il marchait d’une si grande vitesse, que j’avais peine à le suivre. Un peu avant d’arriver à Fara, il renouvela la même scène : il m’assurait que nous étions encore très-éloignés du village; ce que je pouvais croire aisément, car il est entouré de gros arbres, et l’on ne peut le voir qu’au moment où Ton y enti’e : quoique cet homme fût plus fort que moi , je persistai à ne le payer qu’à notre arrivée ; j’étais bien sûr que si j’avais eu la faiblesse de lui céder, le prince de Tangrera m’aurait laissé seul en route, et se serait moqué de moi.
Nous fîmes notre entrée au village vers le coucher du soleil. Nous traversâmes un petit ruisseau où nous avions de l’eau jusqu’à la cheville ; j^y trouvai plusieurs femmes de notre caravane , qui parurent étonnées de me voir arriver. Nous avions fait cinq milles au N. N. E. , dont trois sur un sol peu boisé et cou-
vert (le pierres à Heur de terre, (j[ui (jêiiaieiit singulièrement ma marche. Je vis beaucoup de cés et de nedés. Fai arrivant, je payai mon royal guide, qui s’en retourna gaiement à sa capitale. Karamo-osila me reçut avec plaisir; il parut content de me revoir; il s’empressa aussitôt d’en instruire tous les gens de la caravane, c{ui me félicitèrent de les avoir rejoints : il me réitéra le témoignage de ses regrets de m’avoir laissé seul parmi des inlidèles. Je lui parlai de mon hôte, qui buvait de la bière , et chez lequel je ne me croyais pas trop en sûreté, et tous s’empressèrent à l’envi de le tourner en ridicule. On acheta une volaille pour fêter mon retour , et je donnai du sel pour l’assaisonner. Ces marchands, faisant peu de bénéfice , sont obligés d’être très - économes ; ils se permettent rarement d’acheter quclc|ues volailles ou du poisson et de mettre du sel dans leurs aiimens. Quekjuefois je les entendais (bre: « Il y a long temps cjuc nous n’avons rien mangé de bon ; mettons un peu de sel dans notre souper. » Ils sont souvent trois ou (|uatre du même pays, formant une association ; ils mangent ensemble, et pourvoient chacun à leur tour aux frais de nourriture.
Le 2 1 janvier, à six heures du malin, nous quitlàmes le village de Fara, et nous fîmes roule au N. O. sur une terre couverte de gravier et de quelc[ues pierres ferrugineuses; je vis aussi beaucoup de sable rouge.
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La route était très-unie et l)oisée coniine les jours précédons : je n’ai pas vu d’arbres très-élevés; ils ne dépassent pas la hauteur du poirier ou du pommier. Les bombax et les baobabs , géans de la végétation de cette partie du globe , ne croissent qu’aux environs des villages; je n’en ai pas vu dans les forêts. Notre caravane s’était prodigieusement augmentée depuis Tangrera; nous étions au nombre de cinq à six cents personnes, portant des fardeaux, tous allant à Sansanding et à Yamina ; il y avait aussi près de quatre-vingts ânes. Nous fîmes balte vers dix heures du matin à Bangoro, petite ville murée , qui peut contenir trois à quatre mille habitans. A feutrée de la ville, il y avait quatre douaniers, qui , arrêtant la caravane, prirent en natinssement , à chaque Ylandingue , un chapeau ou autre chose, pour ne pas perdre les droits qu’ils devaient percevoir ; ils étaient armés de sabres , et les tenaient nus à la main; mais ils n’en faisaient pas usage. Plusieurs nègres du village vinrent à leur aide , car ils avaient beaucoup à faire avec une aussi nombreuse caravane ; il s’éleva même une discussion entre les douaniers et les marchands, ces derniers ne voulant pas se dessaisir de leurs chapeaux : mais on finit par s’arranger, et nous entrâmes dans la ville. Aussitôt que nous frîmes au logement qu’on nous avait retenu , les douaniers vinrent recevoir les droits , qu’on paya en colats. 11 s’établit aussitôt un petit marché
(jui SC tint sous un énorme bombax : comme je m y promenais pour vendre des grains de verre, je fus accoste par un saracolct venant de Tangrcra ; il me dit en mandingue de le suivre, et m emmena devant une case OLi il y avait plusieurs de scs camarades assis. Quelques-uns parlaient un peu la langue arab^ : il me fit dire que le Maure Mobammed, que j’avais vu à Tangrcra , me faisait des complimens ; qu’il lui avait remis cent cauris que j’ étais prié d’accepter , et qu’il me souhaitait un bon voyage. Le saracolet alors me présenta sa main, en me disant lismilalii : je compris par-là qu’il fallait faire une prière -, je remuai donc les lèvres pendant un moment; puis, d’un air sérieux, je souillai sur sa main, qu’il se passa sur la figure. Il me compta aussitôt cent cauris , et m’en donna vingt des siens , ce qui faisait justement cent de notre pays. Je pris congé de lui en le remereiant, et je sus bon gré au Maure de son intention généreuse. Je m’empressai de communiquer cette bonne nouvelle à mon guide, qui le combla de bénédictions. J’employai aussitôt une partie des cauris à acheter une poule pour mon souper. J’engageai mon guide et ses compa gnons à en prendre leur part ; mais ils s’y refusèrent par politesse : cependant je leur en fis accepter quelques morceaux. Nous ne mangions pas ensemble, car je portais encore des traces de scorbut, affreuse maladie qui m’avait entièrement défiguré; mais il avait
soin d’ ordonner à scs femmes de me donner ma portion à part ; mon guide , qui avait assez de complaisance pour moi , la visitait souvent pour s’assurer de la quantité , et s’il ne la trouvait pas suffisante, il en faisait ajouter de la sienne.
Autour de la ville, je vis quelques ronnîers trésélcvés et plusieurs palmiers. Les femmes vinrent, dans la soirée , sur la place du marché ; elles étaient au nombre d’une centaine , ayant chacune une pagne blanche à la ceinture seulement; elles étaient coilfées d’un petit chapeau de paille rond , qui leur tombait un peu sur l’oreille. Plusieurs tenaient à la main un tambour de basque fait d’une calebasse recouverte en cuir de mouton tanné : ces tambours étaient ornés de boucles en fer qui faisaient entendre un bruit agréable ; elles chantaient d’une voix sonore des airs sauvages, et sautaient toutes ensemble en cadence, en agitant leurs tambours. Elles firent plusieurs tours dans la place , puis s’éloignèrent toutes en chantant. Je me promenai dans les rues , qui sont étroites et mal tenues. Je vis plusieurs hommes qui marchaient avec de grosses caisses qu’ils frappaient , et d’autres femmes ayant un tambour suspendu au cou, à l’extrémité ducpiel était une petite planche couverte de sonnettes et de morceaux de fer qui s’agitaient et résonnaient par contre-coup; ce qui produisait un assez bel clTet. Je pensai que tous ces musiciens étaient ce
qu’on appelle au Sénégal des (jriutes ou chanteurs anihulans, qui font profession de célébrer les louanges de ceux qui les paient. Je trouvai ceux-ci assez réservés; car jamais je ne les ai vus, comme ceux du Sénégal , harceler personne pour en arracher des cadeaux.
Ces peuples sont toujours en fête; ils sont d’une gaieté qui fait un contraste bien frappant avec fair triste et monotone des fanatiques musulmans.
Les femmes du lieu avaient à la lèvre inférieure un morceau d’étain tenu intérieurement par une plaque du même métal; un bout pointu, de deux pouces de long et gros comme un tuyau de plume ressortait à fextérieur. Cette étrange mode varie un peu suivant les caprices du beau sexe. L’usage de se percer la lèvre est généralement répandu parmi ces peuplades ; il y est , aux yeux des coquettes et de leurs adorateurs, une parure indispensable. Je ne pus m’empêcher de rire en pensant à l’étrange effet que cet ornement ferait sur les lèvres blanches et vermeilles de nos jolies Françaises.
Le 2 2 janvier, a six heures du matin, nous quittâmes les joyeux hahitans de Bangoro , pour nous diriger au N. O. : nous fîmes cinq milles sur un sol composé de sable et couvert de pierres; nous traversâmes deux petits marais desséchés. Mon guide me dit (ju a son passage dans cet endroit , il avait éprouvé
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])eaiicOLip de difficultés, le pays étant tout inondé; et que si je me fusse décidé à faire route avec lui le mois d’août dernier, probablement je serais resté en chemin. La campagne est en général très-découverte. Vers neuf heures, nous fîmes halte à Débéna, ville qui peut contenir quatre à cinq mille habitans bambaras. Ce lieu est entouré d’un mur; il s’y tient un grand marché : les gens de la caravane allèrent établir leurs petites boutiques de sel ou de colats, qu’ils échangèrent avec les Bambaras, qui, pour une valeur de dix cauris , assaisonnent le dîner de toute une famille : rarement néanmoins ils se décident à faire cette dépense ; et quand ils achètent du sel , ils le réservent pour les jours de fête ou de réjouissance. Cette ville est composée de plusieurs petits hameaux très -rapprochés ; le marché avait lieu sous de gros hombax.
Dans tous les heux habités situés sur notre route , nous trouvions des marchés assez bien garnis des productions du pays, ainsi que de poissons qu’ils se procurent dans les ruisseaux des environs et qu’ils ne vendent qu’ après les avoir fait sécher. A mon arrivée dans un village, j’allais faire une visite au marché, pour me procurer des provisions pour mon déjeûner. Depuis Tangrera jusqu’à Jenné, il y a dans tous des femmes qui vendent de petites galettes à la poêle , (|iii sont pour les voyageurs d’une très -grande res-
source; clics coûtent un ou deux cauris la pièce : les marchands , à peine arrivés à un lieu de station , envoient une de leurs femmes au marche , pour acheter de CCS galettes , qu’ils mangent en attendant 1 heure du repas.
Le 2 3 janvier, à six heures du matin, nous fîmes route au N. N. E., puis à l’E. N. E., neuf milles : le sol se compose d’un sahle gris dur et de quelques pierres ferrugineuses; on ne voit dans la campagne, qui est assez découverte, que des cés et des nédés; dans toute cette partie le sol est très-uniforme.
Nous fîmes halte vers neuf heures à Tiara, village entouré d’un mur ; nous traversâmes , un peu avant d’y arriver, un petit ruisseau, où les habitans puisent leur eau. Ce village est ombragé par quelques hombax et baobabs ; on y cultive du tabac aux environs des cases. Le marché n’est pas bien fourni, et nous eûmes beaucoup de peine à nous procurer du mil pour notre souper. Dans la soirée , un homme de notre caravane vint me trouver, et me dit en riant que , Dieu merci, nous allions prendre la route de Jenné : je crus d’abord que c’était une plaisanterie qu’il me faisait ; mais bientôt après, mon guide Caramo-osila vint m’annoncer qu’il était décidé à prendre cette route , parce qu’il y avait dans ce moment trop de marchands allant â Sansanding ; eflectivement, notre caravane était très-nombreuse. Je ne saurais exprimer la joie
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que je ressentis à cette heureuse nouvelle ; car ce n’était qu’avec bien du regret que je m’étais décidé à prendre la route de Sansanding, parti qui renversait tous mes projets , en m’ ôtant la possibilité d’aller à Temboctou. Je fis un cadeau à mon guide pour lui témoigner le plaisir ejue je ressentais de sa résoluion, et j’achetai une volaille pour nous faire un bon souper : comme ils ne voulaient, crainte de m’en priver, accepter qu’une partie de celles que j’achetais pour moi, je leur donnai celle-ci toute entière, et è l’heure du souper mon guide m’apporta lui-même ma portion.
J’ai vu dans ce village un arbre très-gros, dont les branches étaient toutes garnies de petites racines. J’ai trouvé le semblable à Tangrera, et il en vient dans file de Saint-Louis du Sénégal. Cet arbre , espèce de ficus iiiclica , est laiteux et gluant ; les naturels établissent sous son ombrage leur banancoro.
Le 2 4 janvier, à six heures du matin, la majeure partie de nos compagnons se dirigèrent au N. O. pour aller à Sansanding , et nous prîmes la route de Jenné : nous fîmes au N. E. quatre milles , sur un sol très-uni, composé d’un sable gris, dur et couvert de quelcp.ies pierres ferrugineuses. Nous traversâmes plusieurs petits ruisseaux , ayant de feau jusqu’aux genoux. La végétation est toujours la même ; j’ai cependant remarqué un arbre qui croît communément aux environs du Sénégal : il porte un fruit
rond, un peu plat, de la grosseur d’une pomme de reinette; il est recouvert d’une pellicule grise, et la pulpe, que les nègres aiment beaucoup, est dune couleur verdâtre ; le noyau est filamenteux; les feuilles de l’arbre sont pinnées et larges comme celles du frêne. Les nègres font usage de l’écorce de cet arbre dans les maladies ; ils remploient comme caustique. Vers neuf heures du matin , nous arrivâmes à Douasso, où nous fîmes balte : c’est un petit village non muré , qui peut contenir deux cents à deux cent cinquante babitans.
Je souffrais beaucoup du palais; les plaies que le scorbut m’avait occasionnées n’étaient pas fermées. Je me tins pendant la balte éloigné de mes compagnons de route, ne voulant pas les rendre témoins de mes souffrances, ni des opérations douloureuses auxquelles j’étais obligé de me livrer moi-même , n’ayant personne capable de me rendre ce pénffle service : je me tirai du palais un os qui communiquait au cerveau. Je demandai à mon guide de me procurer un peu de fastringent qu’ils emploient dans ces sortes de maladies; il donna aussitôt ordre à f une de ses femmes d’en faire bouillir : je f employai avec succès.
Dans toute cette partie de f Afrique, même depuis le Baleya , les nègres mettent des ruches dans les arbres pour que les abeilles viennent s’y loger ; ils récoltent beaucou]) de miel , dont ils sont très -amateurs. Les
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ruches sont laites en écorce d’arbre , et recouvertes de paille ; j’ai vu beaucoup d’arbres encore vérts entièrement dépouillés pour cet objet de leurs écorces pav' les babitans. Les environs de ce village sont bien cultivés en petit mil et maïs : il ne s’y tient pas de marcbés journaliers ; quelques femmes vinrent nous vendre du mil et des pis lâches pour notre souper.
Le 2 5 janvier, à six heures du matin , nous fîmes route vers le N. , d’abord sur un sol sablonneux et très-bien cultivé ; ensuite sur un sol composé de terre rouge couverte de gravier, et ayant à sa surface des pierres ferrugineuses. Cette campagne est couverte de cés et de nédés. Nous fîmes rencontre d’une caravane de marchands mandingues venant de Kayaye acheter du sel ; ils avaient avec eux beaucoup d’ânes , auxquels ils avaient mis de belles brides recouvertes d’écarlate , qu’ils achètent aux marchés situés sur les bords du Dbioliba : ces brides étaient garnies en cauris et en grelots; ils avaient des colliers d’une cinquantaine de ceux-ci , en sorte qu’on les entendait de trèsloin. Le sel me parut un peu noir, et d’un grain trèsgros ; il était en planches de deux pieds et demi de long, un pied de large et deux pouces d’épaisseur : un âne porte ordinairement quatre de ces planches, et un nègre deux et demie; les femmes n’en portent que deux .wec les calebasses et les ustensiles de cuisine.
Vers neuf heures du matin , nous atteignîmes Sira-
cana , gros village muré , pouvant contenir six a huit cents Iiabitans. Il est situé dans une plaine découverte, composée de terre grise, contenant beaucoup de sable : elle est, dans la saison, très-bien cultivée. A mon arrivée, le Bambara chez lequel nous allâmes descendre, ne voulut pas me permettre l’entrée de sa case, parce que, disait-il, j’étais blanc, et que probablement je lui porterais malheur. Je m’assis donc sur une pierre qui en était un peu éloignée , où je restai â l’ardeur d’un soleil brûlant, en attendant que mon guide, acconq^agné de trois autres Mandingues, pût faire entendre raison au simple et superstitieux Bambara. Ils s’empressèrent de lui faire un beau récit de mes aventures , et de la manière dont j’avais été pris par les chrétiens : maintenant, disaient- ils, je retournais dans mon pays, qui était voisin de la Mecque ; c’était un acte méritoire de me recevoir, et ceux qui me feraient du bien iraient droit dans le paradis. Le nègre, convaincu par cesargumens, me permit l’entrée de sa case, et je me mis à l’ombre avec mes compagnons de voyage. Il fut sans doute flatté par la promesse que les nègres lui avaient faite d’aller en paradis , car dans la soirée il vint me voir dans notre case, s’assit auprès de moi avec ses camarades, qui, ainsi que lui , me regardaient attentivement. Il me pria d’excuser la réception qu’il m’avait faite le matin ; ce n’était qu’une erreur, dit-il, car il m’avait pris