‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828Chapitre 6 sur 22 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Oulasso. — Facilmfîso. — Toumané. — Instrumens aratoires. — Coiiara. — Le Koraba. — Douasse. — Ville et pays de Kong. — Le pays de Baunan. — Garo. — Forges. — Nibakhasso.

Vers deux heures du soir, nous quittâmes le village de Mouriosso, et nous fîmes route en nous dirigeant à TE. N. E. , sur un sol dur, composé de terre grise mêlée de sable , et parsemé de pierres ferrugineuses et de gravier ; il est d’une grande aridité- Vers six heures du soir, nous fîmes halte à Oulasso, village composé, comme le dernier , de plusieurs enceintes , et de cabanes construites de même : il peut contenir trois ou quatre cents habitans. Nous joignîmes dans ce village une caravane de marchands mandingues venant d’acheter au sud des noix de colats qu’ils allaient vendre à Jenné- On nous donna une grande cabane pour nous loger; mais il nous fut impossible d’y rester, tant elle était chaude et pleine de fumée ; celle-ci n’avait d’autre issue que par la porte , et le feu était lout-à-fait au lond de la pièce, qui jx)uvait avoir vingt pieds de long sur huit de large; le feu qu’on y allume

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fait le même effet que dans im four. Je passai la nuit sous un mimosa devant notre cabane , et je m’enveloppai de ma couverture , le temps étant très-rafraîclii.

Comme le village était trop petit pour loger deux caravanes, plusieurs marchands couchèrent comme moi à la belle étoile ; ils eurent la précaution d’allumer un grand feu auparavant. C’était un spectacle assez curieux que de voir ces feux dans tout le village : les femmes établirent leur cuisine auprès. Au dernier gîte , on avait eu soin de se procurer du mil pour le souper de tout le monde ; bien nous en *avait pris , car nous ne trouvâmes rien à Oulasso. Les environs sont composés de sable très -productif, cultivé en partie. Les habitans bambaras ne comprenaient pas la langue mandingue ; nous eûmes cependant îe bonheur de trouver une femme qui put nous servir d’interprète.

Le 3 février, à six heures du matin, nous nous

mîmes en route au N. E. Notre caravane avait pris

une force imposante; elle était augmentée par celle

que nous avions rejointe la veille. On continua de se

diriger sur un sol composé de sable et de terre très-

dure , couvert de pierres et de gravier, qui rendent

le chemin fort difficile. La campagne est cependant

hien hoisée en cés et nédés. Nous traversâmes trois

gros ruisseaux dont le passage nous retint long-temps,

à cause de nos ânes. Les hords en sont très-hoisés, et

il croît clans les endroits frais des palmiers en cjuantité. Les naturels ne connaissent pas la propriété de cet arbre, de fournir une liqueur enivrante; ils font, avec le fruit, de f huile quds aiment beaucoup, et avec lacpicllc ils se cjraissent le corps. Cet arbre est bien loin cfêtre aussi répandu que sur la côte. Vers dixbeiires du matin, nous arrivâmes à Facibrisso, où se tient un cjrand marché de colats, piment, poivre lonq, qu’ils tirent du S.; cfétolfes qu’ils fabriquent dans le pays, et de sel qui vient des bords du Dhioliba; de beaucoup de mil, coton, pistaches , et autres productions du pays. Toutes les cabanes sont à terrasse, n’ont qu’un rez-de-chaussée, et sont construites en briques cuites au soleil : ces maisons sont de la plus grande incommodité et peu solides ; aussi en voiton beaucoup tomber en ruine. Tous les villages, jusqu’à Jeûné, sont bâtis dans le même genre, et en général ombragés par une infinité de bombax et de baobabs : leurs babitans récoltent principalement les fruits de ces derniers; ils en font un commerce avec les caravanes ; ils en portent même à Jenné, où il y en a peu, et de Jenné on les exporte à Temboctou. Le cé et le nédé sont répandus d’une manière étonnante dans toute cette partie. En avançant vers le N. , les baobabs deviennent moins communs, et le bombax les surpasse en grosseur : le ronnier est abondant dans quelques endroits.

Le 4 février, à six. heures du matin, nous nous mîmes en route dans la direction de TE. S. E. suide très-bonne terre fertile ; nous passâmes un ruisseau, au-delà duquel on prit un chemin couvert de gravier. Après avoir fait quatre milles, nous atteignîmes Toumané , où se trouvait une nombreuse caravane venant de Jenné. Les nouveaux venus désolèrent mes compagnons en leur appreilant que les eolats y étaient très-communs et à très-bas prix : cette nouvelle déconcerta les pauvres marchands de Timé. J’allai visiter le marché, que je trouvai mieux tenu que ceux des villages où j’avais déjà passé : on f avait établi sous un hangar , pour le préserver de la pluie dans la mauvaise saison. Il était très-bien fourni de toutes les productions du pays; il y avait meme de la viande de boucherie et quelques marchandises d’Europe, telles qu’étoffes , fusils , poudre , verroteries. Les femmes se tiennent proprement. J’achetai quelques maimiies, que je trouvai mieux faites et meilleures que dans les villages précédens. Je vis des pintades , sau-

vages, oiseaux qui sont très-communs dans le pays;

on les vend le même prix que les poules. Il y avait dans

ce village beaucoup d’étrangers venant de Ségo, Yamina et autres lieux : les ha]3itans ne parurent faire aucune attention à moi; tous me prenaient pour un Maure : je les trouvai doux et affables envers les étrangers ; ils étaient mis assez proprement en com-

[)araison de çeux des villages que j’avais visités. Mon guide Karamo-osila, aflligé de la nouvelle apportée par les marchands venant de Jenné , sè décida une seconde fois à faire route pour Kayaye et Sansanding ; decision qui m’eût singulièrement contrarié si tout ie monde avait été de son avis ; mais il fut le* seul avec ses associés qui approuva ce parti. Je m’arrangeai avec un vieil homme de Tiriié, qui faisait route pour Jenné; je lui promis qu’arrivé dans cette ville, je lui donnerais un beau morceau d’étoffe, s’il voulait consentir à faire porter mon bagage par son âne : ce marché parut lui convenir. La veille de notre séparation, je voulus faire à mon guide un troisième cadeau, et il ne voulut pas accepter un joli morceau d’étoffe de couleur. Il n’avait point, me dit-il, agi envers moi par intérêt, mais dans f intention de faire une action agréable à Dieu et à son prophète. Il ajouta que j’avais une longue route à faire pour aller à la Mecque ; que mes ressources n’étaient pas grandes, et que, si je devais faire de fréquens cadeaux, elles seraient bientôt épuisées. Je ne fus pas dupe de son discours; je compris qu’il avait envie de quelque autre chose : effectivement, il me pria de lui vendre une paire de ciseaux et du papier. Persuadé que je passerais pour avare eiï lui vendant ces objets, je promis de les lui donner lors de notre séparation, qui devait avoir lieu le jour suivanl. En route, j’avais prêté à mon guide et à plu-

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sieurs Iionuiies de la caravane sept cents cauris ; chacun d’eux me remit fidèlement ce qu’il me devait.

Le 5 février au matin, nous allâmes, mon quide

et moi , chez f homme de Timé avec lequel désormais

je devais voyager Au moment de ma séparation de

mon ancien guide, je lui donnai la paire de ciseaux et

le papier que je lui avais promis ; il me demanda des

cauris pour faire sa route , sous prétexte que les colats

ne se vendaient pas , et qu’il se trouverait embarrassé

pour acheter des provisions : je fis peu d’attention à

sa demande. Quoique je n’eusse qu’à me louer de sa

conduite, je me séparai de lui sans regrets, car j’étais

sans cesse harcelé par ses gens, et principalement

par les femmes , qui prenaient plaisir à me tourmenter ;

j’étais leur jouet, le sujet habituel de leur diverlisse-

ment ; enfin je croyais , pendant les haltes, être encore au village de Timé : jamais les hommes ne 'prenaient la peine de leur imposer silence.

A sept heures du matin, le même jour, nous nous séparâmes; Karamo-osila fit route au N. N. E., et nous à TE. A une petke distance du village, nous passâmes un ruisseau sur un pont assez solide ; il y avait à ce passage six à sept cents personnes, et trente ou quarante ânes; plusieurs voyageurs et leurs femmes passèrent le ruisseau à gué, ayant de feaii jusqu’à la ceinture. C’était une cohue épouvantable ; on ne s’entendait pas, tant la foule'était nombreuse on dis-

entait, en criant, sur ie prix de la rétribution , qui fut payé en cauris. Notre caravane s'était augmentée d une quantité d’individus , marchands de toile du pays , de piment et de poivre long. Arrivés siu’ la rive droite, nous nous diiigeâmes au N. E. , marchant sur une assez belle route , très - unië ; la campagne était découverte, parsemée de cés et de nédés; le sol, composé de sable gris, étoit entre- coupé de petits monticules. Nous traversâmes un marais desséché, couvert de gras pâturages, où les naturels mettent leurs bestiaux. Les liabitans des villages voisins sont assez industrieux pour avoir imaginé des chaussées ; ils en font de trois pieds et demi à quatre pieds , pour maîtriser l’eau du marais qui , sans elles , dans les mois d’août et de septembre, inonderaient le pays.

Vers neuf heures du matin, nous fîmes halte à Gulasso , village composé de trois ou cpiatre petites enceintes de même grandeur ; il peut contenir trois cents liabitans.

Le 6 février , à six heures du matin , nous nous disposâmes à partir; nous fîmes six milles au N. E. , sur un même sol que la veille. La campagne est couverte de bomhax et de baobabs. Nous fîmes balte vers neuf heures du matin à Chesso. Ce village est , comme Gulasso, formé de plusieurs petites enceintes assez proches les unes des autres : les environs en sont assez découverts ; il s’y trôuvc un marais sur les bords

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duquel les naturels cullivent des oqnons, des haricots, des giraumons , etc. H y a aussi , dans l’intérieur du village , beaucoup de hombax et de baobabs. En arrivant à la cabane que l’on nous avait destinée, je vis à la porte une femme extrêmement sale , occupée à faire des galettes avec une poêle en terre fabriquée dans le pays; j’en achetai, ne pouvant m’en procurer d’autres, car .dans ce village il n’y, avait pas de marché. Notre cabane était très-étroite et basse ; nous avions peine à nous y loger avec notre bagage : je fus obligé cependant d’y passer la nuit.

Mes nouveaux compagnons s’associèrent pour acheter une chèvre. Il m’en coûta soixante -dLx cauris pour y avoir une part, et j’eus le malheur de ne pouvoir en manger, tant la chair en était dure et mal cuite. Une heure ou deux après le souper, les nègres se mirent à manger la tête à moitié cuite sur les charbons ; après avoir rongé les os , il les donnèrent aux esclaves.

L’absence du marché rend ce lieu très -triste ; ses . rues, étroites et tortueuses, sont très-sales; il s’y rencontre des mares d’eau bourbeuse , que nous traversâmes ayant de la boue jusqu’à mi-jambes. Les babitans cultivent autour de ces mares des herbages pour leurs sauces. Le souper préparé avec le bouillon de la chèvre rétablit mes forces épuisées par une marche réitérée chaque jour.

Le 7 février, à sept heures du matin, nous quit-

taines Chesso , et fîmes route dans la direction du N. E. : le sol était uni, mais couvert de pierres ferrugineuses et de gravier ; la végétation semblable à celle des jours précédcns : je vis, de plus, quelques rhcnnnus lotus. Nous continuâmes de marcher sur du sable gris, assez bien cultivé en mil et beaucoup d’autres productions. Un vent de N. très-frais soufflait sur nous, et je me serais cbaufTé volontiers, carmes vêtemens étaient légers et tombaient en lambeaux.

Nous arrivâmes, vers neuf heures du matin, à Pala; nous fîmes halte pour y passer le reste de la journée. Ce petit village a un marché bien fourni. J’aperçus aux environs plusieurs fourneaux pour la fonte du fer; ce métal se trouve sur la surface du sol. Je vis aussi f instrument aratoire dont les habitans se scn enl pour leur culture, le seul, je crois, qu’ils connoissent , car je n’en ai pas vu d’autres : c’est une pioche d’un pied de long sur huit pouces de large ; le manche peut avoir seize pouces de long ; il est très-incliné sur la pioche. Pour leur récolte, ils se servent aussi d’une • faucille sans dents , comme dans le Ouassoulo.

Le 8 février, à six heures du matin, nous quittâmes le village de Pala, et nous nous dirigeâmes au N. E. , sur un sol composé de sable blanc et dur. La campagne est très-découverte ; on y voit quelques mimosas cl beaucoup de cés. Cet arbre - ci , qui, comme je l’ai dit plus haut, fournit du beurre en

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quantité , croît spontanément dans tout l’intérieur de l’Afrique ; il viendrait parfaitement dans nos colonies d’Amérique , et ce serait un Lien grand service à rendre à f humanité que de f y introduire ; le don d’une plante aussi utile serait plus précieux pour les habitans de ce pays qu’une mine d’or. Il était neuf heures du matin lorsque nous arrivâmes à Maconeau, joli village de trois â quatre cents habitans , situé dans une belle plaine bien cultivée. Auprès du village , il se trouve une côte de peu d’élévation , qui se prolonge du N. O. au S. E.

Le 9 février, à six heures du matin , nous nous dirigeâmes au N. E. j et fîmes un mille’ en montant la côte , qui contient beaucoup de pierres blanches de nature calcaire. Nous descendîmes , par un chemin très-difficile , dans une belle plaine dure , sablonneuse : nous fîmes cinq milles sur le même sol. Quoique notre marche journalière ne fût pas forte , je n’en étais pas moins très -fatigué : si parfois, ayant chaud, je m’asseyais sous un arbre pour me reposer, j’étais aussitôt saisi par un vent frais ; ce passage subit du chaud au froid m’occasionnait des rhumes fréquens , une des grandes incommodités que j’aie éprouvées

dans mon voyage. Etant couché dans les cabanes , j’éprouvais un autre inconvénient du même genre : le grand feu que les nègres ont habitude d’y faire occasionnait une chaleur étouffante , et le vent , passant

au travers d’une porte de paille très -mal iermée, venait me (jlacer. Je toussais tant que je ne pouvais dormir ; une partie des nuits j’étais sur mon séant : je prenais quelquefois le parti découcher dehors , pour avoir une température plus égale; mais j’y trouvais peu de soulagement. Enfin je soulTrais beaucoup ; et j’étais tellement enroué , que, pour m’entendre, on était obligé de s’approcher très-près de moi.

Nous rencontrâmes une caravane de marchands

venant de Jenné , où ils avaient acheté du sel ; ils avaient avec eux plusieurs chevaux qu’ils avaient aussi achetés dans cette ville. Vers neuf heures du matin , nous fîmes halte à Gouara , joli village où l’on trouve en abondance tout ce qui est nécessame à la vie ; on y cultive beaucoup de coton , de mil , et l’eau se puise dans un ruisseau qui coule â un demi-mille à l’E. N. E. de ce village.

Le 10 février, à huit heures du matin, nous quittâmes Gouara; nous nous disposâmes à traverser la rivière appelée Koraha, qui nous retint à son passage au moins trois heures. Gette rivière est étroite et profonde : ses rives sont très-élevées et boisées ; elles sont composées de terre rouge argileuse, mêlée de sable, de gravier et de quelques rochers. Le courant est trèsrapide dans son débordement, elle fait de grands ravages, et enlève des masses de terre qui élargissent son lit ; en revanche , elle fertilise les campagnes quelle

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lûl

inoiicle. Cette rivière vient du S. et coule rapidement du N. E. à l’E. : sur sa rive droite, il y a une petite chaîne de montagnes peu élevées qui s’étend du S. à l’E. N. E. Les naturels et les marchands mandingues m’assurèrent que cette rivière passe à Kayaye , grande ville où se tient un marché hien fréquenté , à cinq jours au N. N. O. de Couara, et quelle va se perdre dans le Dhioliha, aux environs de Ségo. Le Koraba est navigable pour des embarcations de soixante à cj[uatre-vingts tonneaux , puisque , dans l’endroit où nous le traversâmes, il a dix pieds do profondeur et cinquante à soixante brasses de largeur. Plusieurs personnes le nomment Coiiaraha. Des femmes du village s’étaient établies sur la rive gauche : elles faisaient des maumies quelles vendaient aux marchands ; j’en achetai quelques - unes pour mon déjeuner. Nous avions deux pirogues pour elfectuer le passage de la rivière : les bateliers furent très-exigeans ; ils se firent payer d’avance , et comptèrent leurs cauris deux ou trois fois, pour s’assurer qu’on ne les trompait pas. Je m’impatientais beaucoup de ce contre-temps , qui nous retardait. Les ânes donnèrent aussi une peine infinie pour les faire passer à

la nage , car les pirogues étaient trop étroites pour les recevoir. Rendus au milieu de la rivière , ces animaux revenaient sur la rive d’où ils étaient partis : enfin , fatigués de ce retard, plusieurs nègres se dé-

cidèrent à leur passer une corde au cou , et , se l’attachant eux -mêmes autour des reins, se mirent à la nage , tandis que d’autres Mandingues suivaient ces bêtes, et, les frappant à coups de verges , les forçaient d’avancer. Nous arrivâmes sur la rive droite , sans éprouver d’autres embarras. Je m’adressai à une négresse mandingue, et la priai de me donner à boire dans une calebasse ; elle eut la complaisance d’y ajouter un peu de farine de mil. Il était près de midi , lorsque nous nous éloignâmes des bords de la rivière , en nous dirigeant au N. E. , sur une terre argileuse. La campagne en général est très -découverte ; j’aperçus quelques naiiclea af ricana : le sol est couvert de pierres ferrugineuses ; et dans toutes les directions , on voit de petites montagnes peu élevées , dont les principales gisent du N. O. à fE.^ et qui sont couvertes de cés, du moins celles que j’ai pu voir. Vers deux beures et demie du soir, après avoir fait quatre milles et demi, nous fîmes balte à Douasso , village ombragé par une infinité de baobabs et de bombax : ses puits ont douze ou quatorze pieds de profondeur; feau en est claire et bonne à bon^e.

Les environs sont très -unis et couverts de nédés. Une partie de notre caravane était restée à Couara , n’ayant pu traverser la rivière ce jour-là. Nous devions les attendre dans ce village : j’allai visiter le marché , que je trouvai garni de poissons secs et frais, do beau-

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coup de mil, peu de dz , de pistaclies, maumies , et de coton en quantité. Les femmes de notre caravane obtinrent quelques colats de leurs maris pour acheter de ce dernier article : elles le filent, et, comme je l’ai dit plus .haut, en font leur bénéfice. Je vis sous des arbres plusieurs tisserands établis. Dans la -Soirée, notre hôte nous fit présent d’une poule, de quelques pistaches, et d’un poisson frais, espèce de petite carpe qui est très-commune dans les marais ; on se sert, pour la pêcher, d’un panier fait de branches d’arhre. Mon vieux guide, nommé Kai-mou, récita une longue prière pour le remercier , f assura qu’il irait dans le paradis de Mahomet , et lui donna six colats , valeur dans le pays de quarante -huit cauris. ■

Après le souper, je m’établis dans la cour, assis sur une peau de mouton, pour prendre le frais: je me trouvai auprès d’un marchand mandingue , natif de Kong; il revenait de Jenné faire le commerce du sel ; il était seul, et portait ses marchandises sur la tête. Je conversai un instant avec lui, et je pris sur son pays toutes les informations que je pus en tirer. Il me dit que Kong, lieu de sa naissance, est une grande ville, chef- lieu d’un petit arrondissement, et habité par des Mandingues mahométans; que de Douasso , où nous étions , il fallait un mois et demi pour s’y rendre avec une charge sur la tête. Je lui demandai de quel côté se trouvait son pays, et à plusieurs fois différentes

il me monlra le S. S. E. et le S. i/4 S. E. J’avais une boussole de poche, dont je craignais de me servir en présence de témoins ; cette imprudence m’aurait pcut-êlre causé beaucoup de désagrément : mais pour observer la direction la plus juste possible, je remarquai avec attention la place où il était assis , et je choisis un objet qui se trouvât vers le point de l’horizon qu’il me désignait. Le lendemain matin , sans être vu de personne, je pus m’assurer de*la direction qu’il m’avait indiquée. Ce marchand nie dit qu’à son retour, il évitait Ta ngrera, qu’il laissait cette villp sur la gauche, et qu’il passait par un gros village, trèscommerçant, selon lui, habité par des Mandingues, et situé à un mois de marche de Douasso : il le nomma Dierisso; de là, ajouta-t-il, il mettait quinze jours pour se rendre à Koung. Il me dit aussi que le sol de son pays est uni et sablonneux , très-productif eh mil , riz , ignames, cassaves , giraumons, cés , nédés, baobabs et autres plantes utiles; que ses compatriotes sont riches en bœufs , moutons , chèvres et volailles ; qu’ils ont aussi des chevaux, mais de petite race, car il les comparait à ceux du pays où nous étions.

Il s’y tient tous les jours un grand marché. Il ajouta que la contrée est arrosée par de petits ruisseaux, etcgi’il n’y a pas de rivières. On y cultive beaucoup de coton , avec lequel on fabrique de belles étoffes estimées dans le commerce. On ne trouve pas

A TEMBÜCTOU.

d’or dans le pays de Kong; mais on va en acheter dans le Baunan, situé à quinze jours plus au S.

Ce dernier pays produit de l’or en quantité et des noix de colats ; les marchands y portent en échange du sel et des étoffes. Le sol de Baunan , quoique fertile et montagneux , est sans culture ; les habitans , occupés à l’exploitation des mines, tirent leurs comestibles de chez leurs voisins. Il me dit y être allé plusieurs fois , et que , passé Kong , on ne trouvait plus de nègres hambaras ; que c’étaient bien aussi des hommes à cheveux crépus, mais parlant une autre langue. Ces peuples sont tous idolâtres , et ne voyagent pas ; il y a des marchés, établis chez eux. Les marchands mandingues y font le commerce , et viennent en caravane à Jenné ; ils apportent de l’or, des noix de colats, de petits pimens et du poivre long. Il me dit qu’il y avait dans ce moment à Jenné beaucoup de marchands de son pays, et que je pourrais peut-être les voir. Il part de Kong des caravanes de musulmans pour faire le pèlerinage de la Mecque. Le pays de Baunan, dont ce nègre me faisait mention , peut bien être le même que le Tauman de la bonne vieille de Timé.

Lé 1 1 février , comme nous séjournions à Douasso pour attendre une partie de nos compagnons restés en arrière , je me disposai à faire une observation approximative de la hauteur du soleil, en mesurant la longueur de l’ombre à midi. Je m’étabhs près

d’un (jros liaobalD , un peu éloigné du village, pour n’être aperçu de personne; malgré cette précaution, je faillis me trouver dans un sérieux embarras. Etant d’une couleur si remarquable pour les gens du lieu, ils s’aperçurent bientôt de mon absence ; on me chercha, et je fus rencontré sous farhre où j’étais depuis long-temps établi ; comme je me levais souvent pour visiter le hâton, j’aperçus un peu dans l’éloignement quelques femmes qui tournaient autour de moi pour m’ohserver. Me voyant écrire', elles s’enq3ressèrent d’en faire part aux hommes , qui se crurent tous perdus, se figurant que j’avais ensorcelé leur villaqe : ils se réunirent plusieurs et fircntheaticoup de hruit; ensuite ils prévinrent mon guide de me défendre d’écrire davantage. J’avoue que je n’étais pas trop rassuré sur les suites de cette affaire. On vint me déclarer d’un ton d’autorité qu’il fallait cesser mes opérations de magie; ils me poussèrent même par le dos, et me firent des menaces. J’avais prévu que , si j’étais aperçu, j’éleverais des soupçons, et j’avais eu soin, pour les apaiser, d’écrire sur le sol au pied du bâton, en gros caractères arabes , ces mots sacramentels : Bisin Allah erralmân crraliym (Au nom de hieii clémeni et niiséricordieux) : mais les ignorans Bambaras ne connaissent pas 1 écriture et ils ne purent lire. Heureusement que j’avais fini fopération lorsque cette scèi)^ fâcheuse arriva. On se rangea autour de moi pour m’interToqer

A TEMBÜCTOU.

sur ce que je venais de faire; je dis que c’était un amulette contre toute maladie, et mon guide appuya de bonne foi ce subterfuge. Enfin ils finirent par s’apaiser : plusieurs d’entre eux me prièrent de leur procurer de semblables grigris ; j’aurais employé tout le reste du jour à cet ouvrage, si j’avais voulu les croire. Je donnai à deux Bambaras un petit morceau de papier sur lequel j’avais écrit quelques caractères arabes , ils parurent très-contens de ce présent,, et le serrèrent précieusement dans un petit morceau de cliifPon bien sale. Rentré dans ma case, je n’étais pas encore remis de fémotion que j’avais éprouvée. Le vieux Kai-mou, mon guide, me demanda pourquoi j’étais resté si long-temps sous cet arbre: il m’avertit que je m’exposais, les Bambaras n’étant pas bons; qu’il fallait me méfier d’eux; que désormais, si je voulais écrire, je devais rester dans la cabane. Quant à lui , il était dans la persuasion que j’avais écrit des grigris. Dans la soirée, nos compagnons arrivèrent.

Le 1 2 février , à six lieures du matin , nous quittâmes les superstitieux habitans de Douasso , èt nous nous dirigeâmes au N. sur un sol très-uni parfois, et couvert dans quelques endroits de pierres ferrugineuses et de gravier. Nous fîmes quatre milles et demi dans la même direction. En avançant, je trouvai un sable bien cultivé. La campagne est généralement très-découverte; il y a cependant quelques cés, nédés,

rliamnüs lotus et naac le CL Nous fîmes reiicoutre d’une (jraiide caravane chargée de sel, venant de Jenné ; elle était composée d’environ deux cents hommes, soixante femmes et vingt-cinq ânes. Vers neuf heures du matin, nous fîmes h^^lte à Sanasso. Depuis Toumané jusqu’à Jenné , le hois est si rare , que la majeure partie des hahitans brûlent le chaume du mil. Ce village est ombragé de homhax et de baobabs; comme tous ceux des Bambaras dç cette région , il est construit en briques cuites au soleil ; les maisons n’ont (pic le rez de chaussée ; elles sont très -sales , et toutes entourées de murs.

Le i3 février,' nous dirigeâmes notre route , à six heures du matin , au N. N. E. : après avoir lait six milles , nous traversâmes un grand marais dcsséclié ; la campagne était encore plus découverte que la veille ; le sol très-uni, composé de sable gris très -dur. -Vers neuf heures du matin , nous nous arrêtâmes à Garo , grand village qui peut contenir huit à neuf cents babitans. Il est situé dans une belle jilaine bien cultivée en coton et mil ; autour des cases , on cultive un peu de tabac. Il s’y tient un grand marché.

Le 1 à février , nous nous mîmes en route à six heures du matin, et nous fîmes au N. quatre milles sur un même sol que la veille ; vers huit heures , nous fîmes balte à Béré , village dont les environs sont couvc'i’ls (le nédés cl de cés. Je remarquai sur la

A TEMROCTOU.

surface du sol beaucoup de pierres fcrriajinouscs ; il y existe plusieurs fourneaux pour la fonte du fer. Nous étions logés chez’ un forgeron, qui m’enseigna le procédé qu’on emploie à cet effet. On concasse avec un marteau 4es pierres contenant les particules ferrugineuses, et l’on fait, dessus et dessous, un grand feu. Ces fourneaux sont construits comme ceux que j’ai décrits en parlant du Fouta-Dhialon. Le fer étant fondu , on lui donne une forme convenable , et il est porté à Jenné pour être écbangé* contre du sel. Les forges étaient construites comme celles des forgerons du Sénégal; mais ceux d’ici n’avaient pas autant d’outils. Leurs soufflets sont faits de deux peaux de mouton ou de cabri; ils ont une toute petite enclume et deux marteaux pour frapper. Ils emploient du charbon de bois, quoique très-rare. L’emplacement des forges est un bâtiment étroit et long, fait sans aucun art : il y a sept portes ordinaires donnant toutes à l’O. Je me défis dans ce village de quelques verroteries : ces pauvres Bambaras étaient tout émerveillés de la beauté de celles que je leur montrais; j’avais soin de ne leur en faire voir que très-peu.

Le i5 février, à six heures du malin, nous nous mîmes en route au N. N. E. , et fîmes cinq milles sur le même sol que la veille. Vers neuf heures, nous fîmes balte à Nibakbasso, villaqe de six à sept cents liabilans, ayant un marclié bien fourni. Les liabilans

étaient en fête; ils dansaient et ehantaient; les vieillards étaient rassemblés autour de grandes calebasses de bière, buvant, cbantant, fumant et s’enivrant à la ronde. Ils avaient auprès d’eux quelques musiciens qui rendaient la scène plus joyeuse. Ils tuèrent ce jourlà un ebien bien gras, et le firent griller avec la peau ; quoupi’il lût à ])eine cuit , le maître mit beaucoup d’empressement à le vendre : cbacun en acb était un peu |:)Our cinq ou dix cauris , le mangeait avec avidité , et buvait par dessus un verre de bière. Cette viande était rougeâtre, mais avait bonne mine, et je crois quelle valait beaucoup mieux que celle du chameau, que depuis j’ai été obligé de manger dans le désert. Les Mandingues étalèrent leurs' boutiques de’colats, et en vendirent beaucoup aux joyeux Bambaras : je vendis aussi ceux que j’avais depuis Tangrera; ils les achetèrent de préférence. Il y a dans le pays des fabricans de bière, qui la vendent au détail : j’aurais bien désiré en goûter pour en connaître le goût; mais ma qualité de musulman .m’en empêchait. Ils s’établissent les jours de fête dans les lieux d’assemblée , et ils sont bientôt entourés par les amateurs de cette boisson , qu’ils distribuent dans de petites calebasses : je m’aperçus qu’ils avaient soin de se faire payer, et de refuser à ceux qui n’avaient pas de monnaie. Dans la soirée, étant presque tous ivres, ils lirent caracoler leurs chevaux, au nombre de douze ou quinze, au

A TEMBOCTOU.

son de plusieurs tambours. La jeunesse dansa toute la nuit. Le vieux Kai-mou, mon guide, fit un extraordinaire ; il acheta une grosse poule pour notre souper, et je donnai du sel pour assaisonner la sauce; nous fîmes un assez bon repas.

Le i6 février, à six heures du matin, nous nous mîmes en route, et fîmes quatre milles au N. N. E., sur un sol composé de sable et de gravier, où il croît beaucoup de nédés et de cés , quelques mimosas , figuiers sauvages, rhainiius lotus et bombax. Nous arrivâmes à onze heures du matin à Ouattouro. Nous roncontrâmes une caravane de marchands venant de Jenné : ils nous apprirent que la guerre entre Ségo et cette ville interceptait les communications , et que les Maures marchands •n’allaient pas à Sansanding ; qu’ils étaient retenus parla crainte de cette guerre; enfin que les noix de colats , à Jenné , n’avaient aucune valeur. Le marché de Ouattouro se tient à f ombre des ])ombax ; il est bien fourni en poisson sec , mil , un peu de riz , et viande de boucherie.

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