‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828Chapitre 8 sur 22 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Traversée du Dhioliba. — Séjour à Jenné. — Description de la ville. — Mœurs et usages des habitans. — Commerce, marcbandises d’Angleterre et de France. — Constructions. • — Population. — Ecoles. — Religion. — Nounâture et babillement. — Renseignemens géographiques. — Cours du fleuve. — Le Massina. — Maison du cbérif de Jenné. — Un repas. — Usage du tbé, du sucre et de la porcelaine. — Préparatifs du départ pour Temboctou.

Le 11 mars au matin, on se disposa an départ. Nous traversâmes le fleuve dans de frêles pirogues de trente pieds de long environ, mais très-étroites; elles étaient faites d’un seul tronc d’arbre (bonibax), mais de la plus grande incommodité ; on courait risque à chaque instant de chavirer; cependant on fit embarquer les ânes dedans, car le fleuve était trop large pour qu’on pût les faire passer à la nage. J’estime qu’il a, en cet endroit, cinq cents pieds de large ou deux cent cinquante pas ordinaires ; il me parut étroit, relativement à sa largeur à Gouroussa (pays d’Ainana ) , qui se trouve bien plus près de sa source. Je présumai d’abord que ce n’était qu’un bras for-

iiianl rîlc de Jeiiné. Jl est très-prolond , car, élaiit au iiiilicu , on lut obligé de se servir de raines ou pagaies , les perches n’étant pas assez longues pour atteindre le fond. 11 était midi lorsque nous eCiines passé sur la rive gauche . on tira nombre de coups de fusil, en signe de réjouissance. Il faisait une chaleur très-forte ; je me promenai un jieu sur cette rive, où je vis beaucoup de mimosas, la même espèce qui croît dans f eau sur les bords du Sénégal et en grande quantité dans f intérieur ; toutefois , dans les terres inondées, il ne vient pas à plus de cinq pieds d’élévation. 11 est épineux , les branches en sont trèsminces et la gousse en est veloutée ; f attouchement fait contracter scs feuilles.

Nous quittâmes les bords du Dbioliba , et nous fîmes six milles à f O. N. O. Nous traversâmes un marais à sec, sans trouver un seul arbre pour nous mettre à f ombre. Lors de finondation, ce marais est cultivé en riz : le terrain en est composé de terre grise argileuse, et contient beaucoup de sable et de veines d’une argile rouge, comme celle que j’ai vue sur les bords du Dbioliba. J’examinai plusieurs esclaves occupés à y labourer; ils se servent de grandes pioches, comme dans le Ouassoulo.

Un peu avant d’arriver à fîle de Jeniié, le sol est composé de sable dur, (pii m’a paru ne pas être sujet à finondation; il y croît quelques arbustes.

A TEMBOCTOU.

Vers deux heures et demie, nous arrivâmes sur les bords d’un bras secondaire du Dliioliba, venant du N. dans cette partie, et qui forme l’île où se trouve la ville de Jenné. Nous le passâmes à qué, ayant de l’eau jusqu’à la ceinture; le courant y est très-rapide; le lit en est large et sablonneux. Il y avait à ce passage quantité de marchands qui sortaient de Jenné et retournaient avec des marchandises dans leur pays.

Après avoir traversé cette branche du lleuve, je me croyais sur l’île de Jenné ; mais avant d’entrer dans la ville , il fallut en passer une seconde aussi profonde que f autre. La première fois, nous nous trouvions sur f extrémité d’une grande île, séparée par ce marigot, et formée par un bras du fleuve qui en sort à Ségo, et le rejoint à Isaca, village situé à un jour et demi de Cougalia. C’est dans cette grande île que se trouve située celle de Jenné , enfermée par un bras secondaire du fleuve. Je vis dans le port beaucoup de grandes pirogues : les unes , à flot , attendaient un chargement, et les autres, à terre , étaient en réparation. Je fus étonné de la grandeur de ces embarcations; j’en parlerai plus loin.

Il y avait sur lé rivage plusieurs nègres : mon vieux guide s’adressa à fun d’eux pour lui demander un logement; c’était un Mandingue d’assez bonne mine. Il nous conduisit dans sa maison , qui paraissait jolie extérieurement, mais dont f intérieur n’ofliait plus le

iiiôiiie aspect. En ma (jiialité d’Arabe, on jugea eon- A^enable de me faire loger dans une cbamlire liante, oii je serais moins expose à f Inimidité : cette chambre était malpropre et très-mal conditionnée ; elle pouvait avoir douze pieds de long sur cinq de large , et autant de hauteur. Le plancher consistait en morceaux de bois bruts, rangés pourtant avec plus dégoût que chez les Bambaras que j’avais visités sur ma route, mais très-inégaux et recouverts en terre ; on avait laissé dans un coin un amas de gravats destinés à réparer le plancher. Le seul meuble qu’il y eût consistait en une natte tendue sur le sol. L’escalier pour y monter donnait dans la cour ; il était en terre, petit, trèsincommode, et si rapide, qu’en descendant il fallait prendre les plus grandes précautions pour ne pas tomber. Mon vieux guide et sa suite logèrent dans les magasins du rez-de-chaussée.

Lorsque nous fûmes installés , ivai-mou rassembla le chef de la maison avec deux ou trois vieillards qui se trouvaient dans le voisinage; il s’enq^ressa de les instruire des événemens qui occasionnaient mon passage à Jeune : ils prêtèrent beaucoup d’attention à son récit, et parurent prendre intérêt à moi. D’après le désir que je leur témoignai de connaître les Arabes établis dans le pays, pour me mettre sous leur protection , ils convinrent ensemble de me conduire dans* la soirée chez le chérif Sidy-oulad-Marmou, Maure

A TEMBOCTOU.

tleTa/jlel, et réputé très-riche parmi eux. Cet entretien terminé , mon vieux guide m’appela dans ma chambre , *011 il monta le premier, et s’assit sur la natte : il commença par me féliciter, puis me fit une harangue très-longue, en disant que je devais me trouver très-heureux d’être arrivé à Jenné sans avoir éprouvé de plus grands inconvéniens , et sans que les infidèles m’eussent maltraité ; qu’il était même étonnant qu’avec ma couleur blanche , si peu connue dans le pays, j’eusse traversé un aussi long espace, sans

être volé par les habitàns; que c’était à lui en partie que j’en étais redevable, et qu’il pensait bien que je reconnaîtrais cet important service. Il se tut , et me regardant fixement , il avait fair de me demander ce que je pensais de son discours. Je compris bien que, sans plus tarder , il voulait être payé de ses peines , et je m’empressai de lui donner une paire de ciseaux, deux aunes d’indienne de couleur, trois feuilles de papier, et un collier de trente grains de verroterie rouge pour ses femmes : j’estime ces petits objets à une valeur de cinq francs de France , mais qui, à Jenné , était bien au moins triple.

Le vieillard m’avait défrayé en route d’une partie de ma nourriture; je lui avais fait de temps en temps quelques petits cadeaux d’étoffe, qui le dédommagèrent un peu : je crois qu’il est difficile de voyager en Afrique à meilleur compte. Ce bon nèqre parut. néan-

moins très-content, me trouva même pins généreux qu’il ne s’y était attendu, prit un air riant, loua ma générosité, et me combla de bénédictions* Je témoignai le désir d’aller de suite. chez le chérif arabe; mais il exigea que je restasse à dîner avec lui, disant que le lendemain nous aurions tout le temps nécessaire pour aller chez les Maures , auxquels il me promit bien de parler en ma faveur. Il fit acheter par une de ses femmes de très -bon poisson frais et du riz , pour nous dédommager des mauvais repas que nous avions faits depuis plusieurs jours. Notre hôte, déjà prévenu en ma faveur, vint me prendre pour aller à la mosquée faire la prière de six heures : j’y remarquai plusieurs Maures, tous très-bien vêtus ; ils ne firent aucune attention à moi.

De retour à notre logement , mon guide me fit appeler ; et nous nous assîmes au milieu de la cour avec ses gens pour manger un souper que nous trouvâmes délicieux , car on avait eu soin d’y mettre du sel. Je passai une nuit très-agitée par finquiétude de savoir comment j’allais être accueilli de mes nouveaux compatriotes.

Le 1 2 mars , vers huit heures du matin , mon guide et moi nous allâmes avec notre hôte rendre visite aux Maures. 11 nous conduisit d’abord chez un de ses amis , dans la maison duquel il entra seul, et nous laissa à la porte , où nous attendîmes au moins une heure :

A TEMBOCTOL).

je lus d’abord inquiet de cette é'traïuje eoiiduile; mais j’ai su depuis qu’ils étaient plusieurs rassemblés dans cette maison, et qu’ils prenaient lèur déjeuner. Lorsque le repas fut fini , ils vinrent nous inviter à entrer , et nous donnèrent à chacun une moitié de colats; puis ils nous montrèrent une calebasse de couscous à Javiahde , que ces messieurs avaient eu la complaisance de mettre de côté pour nous ; f absence du lalo ( feuille de baobab pilée que fou met dans le couscous ) le rendait détestable ; ils avaient mis sur ce mets quelques os qu’ils avaient commencé à ronger. Nous allâmes ensuite tous ensemble chez le chérif. En traversant le marché, qui me parut très-bien tenu et approvisionné de toute espèce de marchandises , je fus accosté par un nègre bien vêtu : il reconnut à ma figure et à mon costume tombant en laiiibeaux que j’étais étranger ; il s’empressa de me demander d’où je venais et qui j’étais, puis m’apprit lui-même qu’il était d’Adrar ; comme mes compagnons prenaient le devant, je n’eus pas le temps de le questionner, et je ne le revis plus. Arrivé devant la maison du chérif, située assez près du marché, je vis quatre Maures assis dans la rue sur une natte et de petits coussins ronds faits en peau de mouton mal tannée, où fou voyait encore le poil. L’un d’eux, ho^nme de c[uarante ans, était beaucoup' plus blanc que moi.

Les Mandingues, sans difiérer, leur annoncèrent

qui'j’étais, d’où je venais, dirent que nies moyens étaient épuisés, et que je leur demandais l’hospitalité. 1^0111* étonnement lut au comble ; ils me regardaient avec curiosité, et se disaient entre eux : Aich koant liadé? ( Qu’est-ce que c’est que ça?) Je les saluai d’abord; ils me rendirent mon salut et me donnèrent la main : puis ils me demandèrent de nouveau tjui j’étais. Je leur dis aussi bien que je le pus ( car je parlais leur langue très-imparfaitement), que j’étais Arabe, natif d’Alexandrie; que mon père, zélé musulman, était négociant, très-riche, et avait des bâtimens comme ceux des chrétiens; que j’avais été fait prisonnier très-jeune par les Français, et que m’étant sauvé de chez eux, je m’étais déterminé à retourner dans mon pays, pour reprendre la religion de mes pères; que j’étais presque sans moyens , et venais réclamer leur protection pour me rendre à Temboctou, d’où je passerais à Alexandrie , ma patrie. Ils prêtèrent beaucoup d’attention à tout ce que je venais de leur débiter, mais ils ne parurent pas convaincus; ils me firent observer qu’ Alexandrie était à fE., et que je venais de fO., puis me demandèrent comment j’avais pu faire pour me sauver de chez les chrétiens. Fort heureusement j’étais préparé à leur répondre ; je fis un long récit, dans lequel je leur disais que le pays des chrétiens était dans le N., et que, m’ayant pris à Alexandrie , ils m’avaient conduit dans leur

A TEMBOCTOU. 189

patrie, où ils ip’avaiciit donne de l’éducation; ([u’à l’époque où je fus parvenu à un âqe raisonnable, le chrétien auquel j’appartenais m’avait emmené avec lui sur un bâtiment, et. qu’ après deux mois de naviqation, nous arrivâmes sur la côte du pays des nègres. Les blancs, continuai-je , ont dans ces contrées de petits villages en propriété , où ils placent des établissemens de commerce; je suis resté dans un fort longtemps ; j’y tenais le magasin de mon maître , qui m’avait donné toute sa confiance et me regardait comme son fils. Profitant des relations continuelles que j’avais avec les Foiilabs pour tâcher d’apprendre leur langue, j’avouai à plusieurs mon origine arabe, et je me déterminai , sur leurs propositions réitérées , à quitter les chrétiens pour me retirer chez eux : mais avant d’effectuer ce projet, je voulais avoir gagné quelque argent, pour m’aider à faire une aussi longue route. Enfin, ayant atteint le but que je m’étais proposé, je désertai la nuit avec quelques Foulahs , qui me conduisirent dans le Fouta-Dbialon , auprès du roi de ce pays.

Ici, je terminai mon récit par ùn éloge pompeux du souverain du Fouta ; je vantai sa générosité et son zèle pour la religion de Maliomet. Cette histoire leur parut assez plausible , et finit par les convaincre de ma véracité. Ils comprenaient bien qu’étant parti si jeune de mon pays, je ne pouvais jias en connaître

la langue; je leur dis aussi que le peu d’arabe que je savais , je l’avais appris en route. Ils nl’adressèrcnt de nombreuses questions suivies chrétiens , sur la manière dont j’étais traité chez eux; ils me demandèrent tous si j’avais été batta, frappé à coups de bâton , traité comme un esclave , si enfin on s’était opposé à ce que je fisse la prière , si j’avais mangé du cochon' et bu de l’eau-de-vic. .le répondis que les chrétiens étaient bons et humains , qu’ils traitaient leurs prisonniers avec douceur, mais qu’ils ne permettaient pas dans leur pays l’exercice du culte de Mahomet h qu’ils n’y croyaient pas plus que nous à la religion chrétienne; ce qui les fit tous crier: Allah akhar! (grand Dieu! ). Comment, tu ne faisais pas Ig prière chez les chrétiens, continuèrent-ils? — . Non : je suis parti si jeune de chez moi, que je n’avais pas appris à la faire, et les chrétiens ne me renseignèrent pas. — Mais quand tu fus dans le Soudan, en relation avec les Foulahs yiahométans, faisais-tu ta prière? — Oui; mais j’avais soin, pour cela, de n’être vu de personne. — Priais-tu quelquefois le prophète? — Je le faisais intérieurement.

J’avouai que, chez les chrétiens , j’avais mangé du

(i) On doit me pardonner ce mensonge; car, si j’avais parlé de la liberté des cnltes, il s’en fût trouvé, parmi les questionneurs, d’assez adroits pour me demander pourquoi j’entreprenais un voyage aussi pénible, puisque je pouvais exercer ma religion ebez un peuple dont suivant mon dire , je n’avais qu’à me louer.

A TEMBOCTOU.

cochon, bu de reaii-dc-vie et du vin. Ils s’écricreul. tous eu arabe ; « Ab , grand Dieu! et pourquoi eu bu-

« vais-tu? » Parce que j’y étais obligé par mou

« maître. » Je leur fis observer que, si j’avais eu envie de continuer une telle vie, je serais resté chez eux; que c’était pour éviter de commettre de si grands péchés, que j’avais entrepris à pied un voyage aussi long et aussi périlleux, a 11 a raison, c’est bien vrai! » répétèrent-ils à l’eiivi en se regardant les uns les autres Ils poussèrent leurs questions jusqu’à me demander s’il était vrai que les chrétiens mangeassent leurs esclaves. Les Maures, de Tafilet me paraissaient assez instruits, et ce ne fut pas d’eux que vint cette sotte question, mais de quelques Maures nomades, qui s’étaient arretés par curiosité , en passant de ce côté : ceux de Tafilet les regardèrent en souriant, avec un air de mépris et de supériorité, en leur disant que les blancs n’étaient pas anthropophages. Les questionneurs rirent aussi, car je pense bien qu’ils n’avaient .voulu que plaisanter. Je m’empressai de leur apprendre que les Européens ne faisaient plus d’esclaves; ils me demandèrent pourquoi: parce qu’ils disent, répliquai-je, que les hommes sont tous égaux devant Dieu, et qu’il ne doit pas y avoir d’esclaves. Ils convinrent que c’était bien vrai, et qu’il était très-beau pour des chrétiens de penser ainsi. Mais pourquoi, reprirent-ils, f a-t-on retenu esclave? Je leur fis observer qu’on ne m’avait

pas reteiui ; que si j’étais resté en Fj’anée jusqu’à la lin de la guerre, je serais , eomrne mes compatriotes, retourné dans mon pays, et qu’étant dans le Soudan avec le. chrétien mon maître, ce dernier, qui n’avait .pas d’enfant, lye rerpirdait comme son lils et ne voulait pas me laisser aller. Sa fortune, ajoutai-je, né pouvait me tenter; je la méprisais en pensant à un avenir plus heureux, le paradis de Mahomet. Ils me félicitèrent beaucoup d’avoir une telle pensée. Ils voulurent savoir comment les blancs se nourrissent, de quel côté ils tournent la tête des bœufs et des moutons

qu’ils tuent, s’ils ne font qu’assommer l’animal ou s’ils

lui coupent la gorge , et de quelle manière ils s’y prennent; si les chrétiens mettent leurs mains au plat, et

s’asseyent par terre; enfin, je n’en finirais pas si je

racontais toutes les questions cju’ils me firent.

Quand f interrogatoire fut terminé , le chérif dit au nègre, mon hôte, de me conduire chez le chef de la ville. Nous y allâmes, et mon guide m’accompagna toujours. Nous entrâmes dans le petit corridor d’une maison fort ordinaire ; on nous fit rester dans une première chambre, où il y avait beaucoup de monde qui attendait audience. On alla cherclier une peau de bœuf, sur laquelle ou noiis fit asseoir. Dans le fond du corridor il y avait une porte fermée, cpii donnait sur un escalier intérjeur, conduisant au premier étage. On alla m’annoncer au chef ; il descendit

A TEMBOCTOU.

aussitôt et s’assit au bas de l’escalier, la porte toujours fermée sur lui. Ce chef ne parlait pas arabe ; il me fit demander si je connaissais le mandingue. Mes compagnons le prévinrent de ce qvii m’amenait en sa présence. Celui qui gardait la porte, répétait à haute voix le rapport qu’on faisait, afin que le chef (qui sans doute avait fouie un peu dure ) pût entendre ; il me demanda si je parlais bambara. Un des Maures que j’avais vus chez le chérif, vint me joindre; on f annonça, et aussitôt la porte de f escalier s’ouvrit; tous les assistans eurent le plaisir de voir ce chef mystérieux. Il me parut âgé et très-gros; il y voyait à peine; ses vêtemens étaient très-simples. Le Maure alla avec empressement lui donner la main, en signe de salutation, et me dit d’en faiî'e autant: je me liatai de lui obéir; c’est une faveur à* laquelle je fus très-sensible , car elle^ n’est pas accordée à tout le monde. Le Maure instruisit de nouveau le chef sur ce que j’avais dessein de faire; il ajouta qu’étant très-pauvre, je réclamais f hospitalité. Le chef , qui avait écouté très-attentivement, dit qu’en attendant qu’il se présentât une occasion pour aller à Temhoctou, route de mon pays, il fallait que je restasse chez le chérif, qui, en qualité d’homme riche et parent du prophète, se ferait un devoir de me bien traiter. Mais ce chef nègre exigea qu’avant de le quitter, je lui répétasse moi-méme l’histoire que j’avais racontée le matin, ce que je fis

sommairement; le Maure qui était venu me joindre nous servait d’interprète. De tous les Maures que j’avais vus dans la matinée , le chérif fut celui qui me fit

le moins d’accueil. Letlief me donna un de ses gens pour me conduire chez ce nouvel hôte et l’instruire de sa volonté. Je retournai donc chez mes nouveaux compatriotes, dont la présence m’avait d'abord un peu intimidé; je croyais à chaque instant qu’ils allaient lire sur mon visage que je les trompais; heureusement il n’en fut rien. L’homme qui m’accompagnait instruisit le chérif des volontés du chef; il répondit qu’il y était très- disposé. Ils me firent asseoir par terre auprès d’eux; puis ils renouvelèrent les mêmes questions. Le chérif me paraissait être le plus distingué d’entre eux; il parlait peu ; il se retira cHez lui, et ne se montrait pas trop satisfait d’être chargé de moi ; aussi ne m’adressa-t-il pas la parole. Il faisait différentes questions aux Maures , qui s’empressaient de me les répéter.

Il s’était rassemblé autour de nous une foule nombreuse; elle se dissipa peu à peu, et je restai assis avec deux Maures, qui me parurent assez sociables : l’un d’eux se nommait al-Haggi-Mohammed ; il appela une de ses esclaves, lui donna des cauris, et f envoya acheter quatre petits pains ou galettes , du riz , du beurre et du miel ; elle délaya bien le miel et le beurre ensemble avant de l’apporter, et le servit dans un plat d’étain très-propre , de fabrique européenne.

A TEMBOCTOU.

Le Haggi- Mohammed ht porter le tout chez lui, dans un corridor au premier , et m’invita cà monter pour déjeûner. Je mangeai peu ; et lorsque je descendis pour le remercier de son attention, il m’engagea à •aller me reposer, en me disant que je devais être fatiqué de la longue route que je venais de faire. 11 me ht conduire dans une maison qui servait en même temps de logement à ses esclaves et de magasin pour ses marchandises ; il ht débarrasser un petit corridor, y ht mettre une natte par terre, et me dit que désormais ce serait anon logement. 11 avait pour lui une maison plus belle où il logeait avec ses enfans. Mon parapluie avait attiré l’attention ; il me demanda à le voir, l’ouvrit, le ferma plusieurs fois, en faisant- remarquer aux passans cette rareté : il appela aussi le chérif pour la lui montrer ; celui-ci , qui connaissait ce genre d’ustensiles , trouva le mien très à son goût. Beaucoup de nègres s’arrêtèrent pour. le regarder; ils ne pouvaient revenir de leur étonnement. .

Je dis au «Maure que j’avais apporté un sac et des effets ; il m’engagea à aller les chercher , et me donna quelqu’un pour me conduire. J’allai donc chez mon ancien guide prendre le bagage laissé dans ma chambre , à laquelle il n’y avait pas de porte : j^aurais bien pu me repentir d’une telle imprudence ; mais j’eus le bonheur de trouver le tout intact. Mon vieux guide me demanda .si j’étai.s .satisfait de mes hôtes,

car j’en avais deux ; je lui répondis afTirmaliveinenl , el l’engageai à venir me voir. De retour à mon logement, le Haggi-Mohammed me demanda ce gu’il y avait dans mon sac; il me conseilla, si j’avais des marchandises, de les vendre avant de partir, attendu* qu’à Temboctou je ne trouverais pas à m’en défaire aussi avantageusement, puisque toutes celles qui se trafiquent à Jcnné viennent de cette ville.

Je portai mon sac dans mon nouveau logement, et j’en fis l’ouverture, pour me disposer à la visite que je présumais devoir être faite par les Maures. Je rctiraff argent que j’avais dans ma ceinture; je mêlai mes notes au crayon avec quelque^ feuilles du Coran, afin’ que si mon porte - feuille était ouvert, on pût. prendre mon cahier pour un livre de prières ; et dans le cas où ces notes auraient été découvertes , j’étais déterminé à dire que c’étaient des renseignemens pris chez les chrétiens , ‘et le récit des événemens qui m’étaient arrivés pendant mon séjour parmi eux; que je desirais les emporter pour l^s communiquer à mes pareils. Malgré toutes ces précautions , je n’étais pas tranquille.

Je visitai la maison que je devais habiter pendant quelques jours. Le premier étage se composait de plusieurs galeries, semblables à celles où j’étais logé; de deux petits cabinets , oii était déposée l’eau dans des vases en terre ; d un cabinet d’aisance fort malpropre.

A TEMBOGTOlJ.

ly?

cl d’uiie petite cour de plein -pied avec cel étaye, cpii ne reçoit de jour que de ce côté ; le rez-dechaussée , .distribué de la même manière , servait de maqasins pour garder le riz et le mil , et d’écurie pour un cheval. Ces magasins étaient éclairés en partie par une seconde cour, située derrière la maison, et par une ouverture grillée pratiquée dans la cour du premier étage. La galerie que j’occupais était la plus commode et la plus propre ; on y montait pai' deux escaliers en terre, beaucoup mieux laits et plus solides que celui de la chambre que j’avais habitée en arrivant à Jenné; l’un de ces escaliers se trouvait à la poi’te d’entrée, et l’autre dans la cour du folid. Les magasins du Haggi - Mohammed étaient pleins de sacs de marchandises ; quelques - unes des portes rermaient à clef avec un cadenas de fabrique européenne.

îja cour du premier étage était en jjartic fermée aux quatre coins : des morceaux de bois posés sur les murs à petite distance les uns des autres , et recouverts avec de la terre , forment une espèce de teri'asse , ayant tout autour un parapet peu élevé, sur laquelle on monte par un petit escalier d’ujic dixaine de marches; les Maures et même les nègres ont l’habitude de se rassembler le soir sur cette terrasse , pour y souper.

Vers midi, une esclave m’apporta un grand ])iat

de très-bon riz, assaisonné avec de la viande et beaucoup de petits ognons, plante potagère qui vient très-bien dans tous les environs de Jenné. Le'Haggi- Mobammed vint s’informer de ma santé. Comme je n’avais mangé qu’une petite portion de ce qu’il m’avait envoyé, il me demanda si j’étais malade : il me dit qu’il ne fallait plus m’inquiéter; que maintenant que j’étais avec les Maures, je ne manquerais de rien , et qu’avec la grâce' de Dieu , j’irais dans mon pays. Ensuite s’asseyant auprès de moi, il me demanda comment je ferais lorsque j’y serais arrivé, puisque je ne reconnaîtrais pas mes parens. Je serai d’abord embarrassé, lui dis -je; mais si tu avais un fds chez les étrangers, l’oublierais -tm? Non, me dit-il. — Eh bien , mon père est de même : quand j’arriverai à Alexandrie, je me ferai connaître à lui ; et si mes grands parens étaient morts , je trouverai un frère qui me reconnaîtrait sûrement. Comme j’étais trèsenrhumé, il fit acheter du gomho sec, sur le désir que j’en témoignai; il le fit bouillir et ajouta beaucoup de miel : c’était un très-bon remède pour ce rhume, que j’avais depuis un mois, et qui m’était tombé sur la poitrine; j’avais une extinction de voix, ce qui me fatiguait beaucoup, étant obligé de répondre à une foule de questions. Enfin je finis par être sérieusement indisposé.

Je témoignai au Haggi-Mobammed le désir de rem-

bourser les cauris qu’il venait de dépenser pour moi ; il s’y refusa, et me défendit de rien acheter, disant que je n’avais qu’à demander ce dont j’aurais besoin , qu’il me le procm'erait. Il lit venir sur-lechanq) un barbier pour me raser la tête : cet homme savait assez bien son métier ; il ne me fit aucun mal , et j’avoue que je m’étais attendu à souffrir. Il avait un bon rasoir, dont la lame était fabriquée en Europe et le manche à la façon du pays : les barbiers ont un petit étui en cuir, dans lequel ils serrent leurs rasoirs; ils ne se servent pas de savon ; je leur. en sus bon gré, car celui que j’ai vu dans le pays a une très-mauvaise odeur ; ils lavent simplement la tête avec de f eau froide. Après avoir remis mon turban sur ma tête, j’allai me promener au marché pour l’examiner : je fus étonné de la grande quantité de monde que j’y trouvai ; il était très -bien fourni de tout ce qui est nécessaire à la vie; il y a un concours continuel d’étrangers , et d’babitans des villages environnans , qui viennent vendre Içurs denrées , acheter du sel et d’autres marchandises.

On y voit plusieurs rangées de marchands et de marchandes. Quelques-unes ont de petites palissades en paille pour se préserver de fardeur du soleil; elles mettent par-dessus une pagne qui forme une cahane. Leurs* marchandises sont étalées dans des corbeilles |)Osées sur de grands paniers ronds.

Autour du marché , on voit des boutiques assez bien (jarnies en marchandises d’Europe , qui se vendent très -cher; beaucoup de toiles de coton, indiennes, guinées, écarlate, quincaillerie, pierres à feu, etc. Presque toutes ces marchandises me parurent de fabrique anglaise. ’

J’ai vu quelcjxies fusils français , fusils qui sont trèsestimés ; on y vend aussi des verroteries , du faux ambre et du faux corail, du soufre en petits bâtons, et de la poudre à canon, qu’on m’a dit être fabriquée dans le pays. Je ne connais pas les matières qu’ils emploient pour la fabrication de celle-ci ; toutefois elles paraissent avoir été pilées toutes enseml)le dans un mortier, humectées avec de l’eau : ils mettent cette poudre en pains de la grosseur du poing, qu’ils font sécher au soleil; ceux qui f achètent la laissent en cet état jusqu’au moment de s’en servir ; alors ils fécrasent pour la mettre dans une poudrière ou corne de bœuf ; quand ils chargent leurs fusils , ils en mettent beaucoup plus que de la jiôtre que d’ailleurs ils estiment bien daA^aixtage. La poudre du ])ays ne lait pas une forte explosion ; on la Amit sortir du canon comme une fusée, quelquefois sans aucun bruit.

J’ai vu , dans un village en descendant le Dbioliba à Tircy , une grande calebasse pleine de salpêtre qui m a paru très-beau ; mais je ne sais de quelle luanière ils se le ])rocurent. Je questionnai un Maure qui me

A TEMBOCTOU.

répondit simplement, «C’est de la poudre; » et je n’en pus savoir davantage. Les marchands de colats se tiennent à une extrémité du marché , placés sur deux rangs , ayant devant eux chacun un petit panier de colats qu’ils vendent en détail , à huit ou dix cauris pièce : la modicité de ce prix provenait de la grande quantité de ces fruits qui se trouvaient dans le pays ; mais ils valent ordinairement de quinze à vinqt cauris.

Quelques bouchers sont établis dans le marché ; ils étalent leur viande comme en Europe : ils enfdent aussi dans des brochettes de petits morceaux de chair qu’ils font sécher à la fumée et qu’ils vendent en détail. Il y a dans ce marché beaucoup de poisson frais et sec ; des pots en terre , des calebasses , des nattes , et le sel que f on vend en détail , car celui que f on vend en gros reste dans les magasins.

On voit dans les rues une infinité de marchands portant leurs marchandises, et les criant comme on fait en Europe : ce sont des étoffes du pays , des effets confectionnés , noix de colats , miel , beurre végétal et animal, lait, bois à brûler. Ce dernier article est ici très-rare; les femmes f apportent de douze à quinze milles à la ronde. Le chaume de mil se vend aussi an marché; pendant mon séjour dans cette ville, je voyais tous les soirs des négresses venant d’acheter pour dix cauris de ce comhuslihle, pour faire cuire leur souper ; les fagots ordinaires coûtent cent vingt

cauris , valeur de douze sous ; heureusement que , dans ce pays , il ne fait pas froid.

Les Maures établis à Jenné n’étalent jamais de boutiques ; ce sont des néqocians , qui ont des personnes affidées, ou même des esclaves, qui vendent en détail pour leur compte. J’ai toujours vu ces messieurs assis sur une natte tendue devant leur porte, où ils mettent en évidence plusieurs planches dç sel , en attendant qu’on vienne leur acheter des marchandises ou qu’on leur en apporte à vendre : ils accaparent ainsi , sans se donner beaucoup de peine, de fivoire en quantité, de for, beaucoup de riz et de mil, du miel, de la cire brute, des étoffes du pays, des effets confectionnés , et beaucoup de petits oqnons ; ils mettent tout cela dans leurs magasins pour f expédier ensuite à Temboctou, où ils ont des correspondans qui leur envoient en échange du sel, du tabac et des marchandises d’Europe.

Les nègres de Jenné sont aussi négocians; mais leur commerce est moins considérable : ils trafiquent peu en objets d’une grande valeur, mais beaucoup en zambalas, tamarins , piment, poivre long, feuilles et fruits du baobab , gombos, feuilles et fruits de f oseille de Guinée ; pistaches , haricots , ef une foule de menus articles , qui sont apportés à Jenné par les peuples des environs : ils envoient aussi à Temboctou des calebasses et des pots en terre pour faii'c

A fEMBOCTOU.

la cuisine. La cire qui s’achète à Jenné*, est destinée à la fabrication de bougies qu’on travaille sans moules , et qui sont d’un usage très-répandu dans le pays ; on en expédie aussi pour Temboctou , où il s’en fait une grande consommation.

Les Maures négocians qui 'habitent Jenné, au nombre de trente 6u quarante , occupent les plus belles maisons ; elles ont f avantage d’être situées aux environs du marché. Ce sont eux qui font le principal commerce; ils s-’associent plusieurs ensemble, et ont de grandes embarcations, qu’ils expédient, pleines de denrées indigènes, à Temboctou.

Les anciens voyageurs nomniHienl Jenné le pays de l’or ; le fait est que les environs n’en produisent pas : mais les marchands de Bouré et les Mandingues du pays de Kong en apportent fréquemment; c’est une des branches de commer^^e de ces riches négocians. Ils s’occupent aussi de la traite des esclaves; ils envoient ceux-ci à Tafdet, et dans d’autres directions, telles que Môgador, Tunis, Tripoli :j’ai vu des hommes promener ces malheureux dans les rues; ils étaient tout nus, et on les criait à vingt-cinq, trente pu quarante mille cauris , suivant leur âge. Je souflï'ais de voir une pareille insulte faite à f humanité : ceux de ces pauvres misérables que j’ai vus -chez les Maures de Jenné ( et ils en ont tous -un grand nombre) ne sont pourtant pas les plus à plaindre ; ils sont très-

bien nourris ; bien habillés , et ne travaillent pas beaucoup; leur sort serait préférable à celui de quelquesuns de nos paysans d’Europe, si rien pouvait compenser la perte de la libellé : en général, ce sont des domestiques de confiance qui, en 1 absence des maîtres, gardent la maisbn, ou bien emballent les marchandises et les portent à bord des embarcations. Je m’aperçus que leurs maîtres leur donnaient assez souvent des cauris poui’ acheter ce qu’ils voulaient: j’approuvais cette conduite, qui est propre à .les rendre hdèles, et les empêche d’être voleurs.; aus§i on leur confie des sacs entiers de cauris pour les compter.

La ville de Jenné peut avoir deux milles et demi de tour; elle est entourée d’un mur en terre assez mal construit, ayant dix pieds d’élévation et quatorze pouces d’épaisseur; il y a plusieurs portes; mais elles sont toutes petites;* Iqs maisons sont construites en briques cuites au soleil. Le sahle de fîle de Jenné est mêlé d’un peu d’argile; ils remploient à faire des briques d’une forme ronde, mais assez solides. Les maisons sont aussi grandes que celles des villageois en Europe. La plupart ont un étage, comme celle du Jlaggi -Mohammed que j’ai décrite ; elles sont toutes à terrasse, n’ont'pas de fenêtres à f extérieur, et les chambres ne*rcçoivent d’air que par une cour intérieure. Leur unique entrée , d’une grandeur ordinaire , esl lerinée par une ))orte en planches assez épaisses,

A TEMBOCTOÜ.

([iii m’ont paru être sciées; cette porte forme eu détails avec une double chaîne de fer, et en dehors avec une serrure en bois fabriquée dans le pays (qucl- ([iies-uncs sont«en fer). Les chambres sont toutes longues et étroites ; les murs, sur-tout à l’extérieur, sont très-bien crépis en sable, car ils n’ont pas de chaux. Chaque maison a un escalier pour conduire sur la terrasse ; mais il n’y a pas de cheminées , et assez souvent les esclaves font leur cuisine en plein air. Les rues ne sont point alignées, mais assez larges pour un pays où l’on ne connaît pas l’usage des voitures; on peut y passer huit ou neuf personnes de front; elles sont très-propres et balayées presque tous les jours. Les environs de Jenné sont marécageux, et entièrement dénués d’arbres. On aperçoit cependant, à des dislances très -éloignées , sur de petites élévations, des bouquets de ronniers. Les plaines sont labourées un peu avant les pluies, et toutes ensemencées en riz, qui croît avec les eaux du fleuve ; les esclaves sont chargés de la culture ; sur les bords du fleuve , ils récoltent un peu de gombo, de tabac, et ‘des qiraumons ; on m’a dit que, dans la saison des pluies, ils recueillent aussi le chou, la carotte, le navet d’Europe; les graines de ces légumes leur viennent de Tafilet. Ils coupent dans les marais une espèce de fourrage qu’ils font sécher pour nourrii' leurs bestiaux.

Dans les endroits qui ne sont j)as exposés aux débordemens du fleuve , on ne cultive que du mil et du mais. La ville de Jenné est bruyante et animée; tous les jours il part et arrive des caravanes nombreuses de marchands, qui apportent toute sorte de productions utiles. Il y a à Jenné une grande mosquée en terre , dominée par deux tours massives et peu élevées ; elle est grossièrement construite , quoiqu’elle soit très-grande ; elle est abandonnée à des milliers d’iiîrondelles , qui y font constamment leurs nids, ce qui y produit une odeur infecte, et a fait prendre fhabitude de faire la prière dans une petite cour extérieure. Aux environs de la mosquée, où j’allais très-souvent, j’ai toujours vu beaucoup de mendians, soit vieillards , soit aveugles, et autres malheureux atteints de différentes infirmités.

La ville est ombragée de quelques baobabs , mimosas , dattiers et ronniers ; j’ai remarqué une autre espèce d’arbre dont je ne connais pas le nom.

Jenné contient beaucoup d’étrangers établis, Mandingues , Foulahs , Bambaras et Maures. On y parle les langues propres à ces quatre tribus, et de plus un dialecte particulier appelé kissoiir, qui est la langue adoptée jusqu’à Temboctou. La population peut s’évaluer à huit ou dix mille* liabitans. Cette ville était anciennement seule et indépendante; mais aujourd’hui elle fait partie d’un petit royaume dont Ségo-

• A TEMBOCTOÜ. 207

Ahmadoii est le elief. Celui-ci est Foulah de nation et musulman fanatique, mais grand conquérant; avec un très-petit nombre des siens, il a conquis plusieurs parties du S. du Bambara; il y a établi son culte, et s’y fait obéir. Ceux des babitans qui ne veulent pas se soumettre à la religion du prophète, lui paient de légers tributs. Jenné était sa capitale ; mais le zélé sectateur du prophète, trouvant que le grand commerce de cette ville troublait ses habitudes religieuses et détournait les vrais croyans de leur dévotion , en créa une nouvelle située à la droite du fleuve. Il lui a donné le nom de el- Lamdou- Lillahi ( à la louange de Dieu) ; première phrase d’une prière du Coran. Il y a établi des écoles publiques où tous les enfans vont étudier gratis. Les hommes ont aussi des écoles suivant les degrés de leurs connaissances. Ce. chef dévot est frère du roi de Massina, pays situé sur la rive gauche du Dhioliba.

Ségo-Abmadou ne perçoit aucune rétribution sur les marchands qui viennent faire le commerce à Jenné. Les marchands étrangers établis dans le pays, ainsi que les indigènes, ne paient pas de droits; mais ils lui font quelquefois des cadeaux, ainsi qu’au commandant particulier de Jenné , qui est parent du roi. J’ai souvent entendu vanter la générosité de ce prince ; mais les Maures me dirent qu’il n’est généreux qu’ envers ses propres sujets. Les babitans de Jenné sont

très-indiistriciix : ce ne sont plus ces nègres bruts et sauvages gue j’ai vus habitant dans le sud ; ce sont des hommes intelligens, qui font travailler leurs esclaves par spécula lion , tandis que, parmi les hommes libres , les riches s’adonnent au commerce, et les plus pauvres à divers métiers. On y trouve des tailleurs, qui font des habits que Ton envoie à Temboctou , des forgerons , des maçons , des cordonniers , des portefaix, des emballeurs et des pêcheurs ; ici tout le monde se rend utile. On s’y sert, pour emballer les marchandises , ‘de nattes faites en feuilles de ronnier ; ce sont les hahitans des villages voisins qui les fabriquent et les apportent au marché : on recouvre ce jU’emier emballage d’un second en cuir de bœuf, si toutefois les marchandises en valent la peine. Les forgerons ne sont pas mieux montés en outils que ceux que- j’ai vus sur la route ; ils font les mêmes ouvrages avec la même simplicité de moyens. Les emballeurs sont aussi chargés d’ensacher les- grains ; et pour qu’il en entre davantage dans le sac, ils se servent d’un grand piquet en bois pour les foiüer ; quand il est plein , ils mettent une poignée de paille par-dessus le mil , et la cousent avec le sac; c’est bien plus solide que s’il était simplement enq:)aqueté.

Tous les habitans de Jenné sont mahométans ; les Foulahs sont les plus fanatiques; ils ne permettent pas l’entrée de leur ville aux infidèles; et quand les Bam-

A TEMBOCTOU.

haras idolâtres viennent à Jenné, ils sont ohlicjés de faire la piicre , sans quoi ils seraient impitoyablement maltraités par les Foulahs, qui forment la majeure partie de la population. Je trouvai les habitans trèsalfables et très-doux envers les étrangers, du moins ceux de leur religion ; ils facilitent même aux marchands le débit de leurs marchandises.

Ils ont plusieurs femmes , qu’ils ne maltraitent pas comme les nègres situés plus au S. : elles sortent sans être voilées; cependant elles ne mangent jamais avec leurs maris , ni même avec leurs enfans mâles. Parvenues à f âge de raison , les filles secondent leurs mères dans les soins du ménage , préparent avec elles f ordinaire et lavent le linge de la famille. A leurs momens de loisir; elles filent du coton qu elles achètent au marché , car dans les environs marécageux de cètte ville, on n’en cultive pas : cependant, vers la partie de f O. , j’ai vu un très-petit champ de coton entouré d’une haie d’épines ; ce coton m’a paru d’une qualité inférieure; il ne vient pas bien.

Les Jennéens ne connaissent d’autre écriture que celle des Arabes ; presque tous peuvent la lire , mais peu en connaissent la signification : il y a pour les jeunes gens des écoles qui sont tenues comme cellés que j’ai déjà décrites. Lorsque les enfans n’ont plus rien à apprendre dans -ces écoles, on les envoie à cl- Lamdou-Lillahi : lorsqu’ils savent le Coran par cœur.

ils passent pour des bonimes savans ; alors ils retournent dans leur pays et s’adonnent au commerce.

Les habitans de Jeune se nourrissent très-bien. Ils mancjent du riz , qu’ils font cuire avec de la viande fraîche, car il y en a tous les jours au marché : ils font, avec le petit mil, du couscous, qu’ils mêlent avec du poisson frais ou sec, qui est très- abondant. Ils assaisonnent assez bien leurs mets, les pimentent beaucoup , et le sel est assez commun dans la ville pour que tout le monde puisse en employer dans «sa cuisine. Ils dépensent à-peu-près vingt-cinq à trente cauris par jour pour une personne ; la viande n’y est pas chère; un morceau de la valeur de quarante cauris ( vingt centimes ) suffit pour le repas de quatre personnes; ils en font ordinairement deux par jour, se mettent autour d’un même plat, et mangent en y puisant avec la main, comme tous les peuples de f intérieur.

•Leurs maisolis ne sont pas meublées ; .ils ont des sacs en cuir pour mettre leurs effets , que (fuelquéfois ils suspendent à une corde tendue dans l’appartement. Ils couchent tous par terre, sur des nattes ou des peaux de bœuf tendues ; aussi sont-ils sujets aux douleurs rhumatismales , ce qui provient de la grande humidité du sol, car ils ue peuvent pas -faire de feu la nuit, le bois étant trop rare. Les enfans comme les grandes personnes sont habillés très-proprement ; ils portent

A TEMBOCTOU.

un coussabe but d’étoffe du Soudan, le |ïlu!ÎI)rdinaireinent blanc, qui est la couleur préférée; un pantalon qui leur descend jusqu’à la cheville, dont le fond n’est pas aussi ample que celui des culottes que les Mandingues portent dans le S. ; la ceinture en est à coulisse ; on y passe une corde faite en coton, qui s’attache au-dessus de la hanche. Les Mandingues marchands achètent de ces pantalons et les portent chez eux; j’en ai vu à Sambatikila, àTimé et à Tangrera. Les habitans de Jenné portent une chaussure ; ils ne vont jamais pieds nus , pas même les enfans ni les esclaves : leurs souliers , faits avec assez de gorit , ressemblent aux pantoufles d’Europe ; ils sont tous de différentes couleurs Les cordonniers ne se servent pas de formes ; ils tirent leur cuir de Temhoctou, où il est apporté par les Maures de Maroc : je n’ai pas vu de tanneurs à Jenné.

La coiffure du pays la plus élégante est un bonnet rouge recouvert d’un grand morceau de mousseline qu’ils s’arrangent autour de la tête en forme de turban. Les hommes d’une classe inférieure mettent, comme les saracolets , des bonnets fabriqués dans le pays. Les femmes portent aussi un coussabe ; mais elles mettent une pagne par-dessous : j’én ai vu plusieurs avec des sandales. Elles tressent leurs cheveux, ont des colliers de verroterie, d’ambre et de corail, des boucles d’oreille en or; elles portent aussi au cou des

plaques ^ #c métal faJjriquées dans le pays : j ai vu quelques femmes avec un anneau au nez ; elles ont toutes le nez percé , celles qui ne sont pas assez riches pour y passer un anneau, le remplacent par un morceau de soie rose. Elles portent des bracelets en argent, de forme ronde ; à^la cheville, elles mettent un cercle large de quatre doigts qui la cache tout-à-fait ; ce cercle est très-plat et de fer argenté.

Le prix d’un coussahe ordinaire, en toile du pays, est de deux mille cauris; un pantalon , mille;' et une paire de souliers, trois cents : il y a ‘des objets plus ou moins chers , suivant la façon ou la couleur de fétoffe. Les Maures ont des magasins bien fournis en marchandises d’Europe , telles que toile de coton , guinée blanche, peu de bleue; des indiennes, de l’écarlate, papier ,. fusils , poudre, quincaillerie, aiguilles, soieries, soufre, etc.; ils vendent toutes ces marchandises en gros : ils ont aussi du sucre blanc et du thé; mais il n’y a que les personnes très-riches qui s’en permettent l’usage. Je vis avec plaisir que, dans ce pays, on pouvait porter un mouchoir de poche sans être ridicule; les habitans s’en servent, au lieu que, sur toute la route que je venais de parcourir il eût été dangereux de s’en servir. Une planche de sel, dans les dimensions que j’ai désignées plus haut, coûte de dix à quinze mille cauris et va même jusqu’à vingt , suivant la quantité qui s’eri trouVe dans la ville; il y

A TEMBOCTOU.

en a aussi de plus petites , cpii eoûteiil de sept à huit mille cauris. * •

Les Maures négociaiis font, sur cette marchandise, un très-grand bénéfice : ils ont sur les nègres beaucoup d’inlluence ; ils passent dans, le pays pour être beaucoup plus riches qu’ils ne le sont en elfet. Les malheureux marchands mandingues, après avoir fait deux mois de marche avec une charge de colats sur la tête, sont obligés de les promener dans les rues pour les vendre; ils ont beaucoup de peine à s’en défaire , par ce n’est qu’une marchandise de luxe : à la vérité-, on en consomme beaucoup dans les environs de Jenné, sur les bords du fleuve jusqu’à Temboctou; mais'la quantité que les marchands en apportent du S. est immense; aussi sont-ils obligés de les donner à huit ou dix cauris pièce. Certes , à ce prix , ils n’y gagnent pas : comme je fai dit, les dépenses qu’ils sont obligés de faire en route , le temps qu’ils restent à Jenné, le passage des rivières, les droits de passe dans tous les villages, et les ca*deaux exigés, absorbent tous leurs bénéfices. Les cauris provenant de la vente des colats, sont destinés à fâchât du sel; car, avec cette sorte de marchandise, ils ne pourraient pas en acheter.

Comme il n’y a pas d’auberges dans ce pays, les étrangers prennent un logement chez les particuliers; ils paient le loyer en marchandises : ils achètent du

bois au marché pour faire leur cuisine ; et comme les vivres sont très-chers clans la ville, ils envoient leurs esclaves clans les villages voisins, acheter du grain, qu’ils ont à un peu meilleur marché. Les pêcheurs prennent beaucoup de petites carpes dans les endroits marécageux; ils les posent sur de la paille sèche, et y mettent le feu; c’est le moyen qu’ils emploient pour les faire sécher. Ce sont les pauvres c|ui achètent ce poisson. ,

Ségo-Ahmadou , chef du pays de Jeûné, continue toujours une guerre très-vive aux Barnharas de Ségo^ cju’il voudrait rallier à l’étendard du prophète; mais ces Barnharas sont hellicjueux et lui résistent. Cette guerre fait beaucoup de tort au commerce de Jenné , parce quelle intercepte toute espèce de communica tion avec Yamina , Sansanding , Bamako et Bouré , d’où l’on tire l’or qui circule clans tout l’intérieur. Aujourd’hui , la ville de Jenné ne doit plus être considérée comme le point central du commerce ; c’est Yamina, Sansanding et Bamako qui en sont les véritables entrepôts : les Maures de toutes les parties du désert, et les nègres du Soudan, depuis le pays de Kong jusqu’à ceux de Galam, deBondou et du Fouta- Dhialon , viennent y faire le commerce. Les marchés de Jenné ne peuvent profiter du même avantage, à cause de son éloignement de Bouré. Avant la guerre , ses petites emharcalions remontaient jusqu’à cette

A TEMBÜCTOU.

dernière ville , et revenaient avec de l’or. Les marchands et nègocians de Jenné soulTrent beaucouj) de cette guerre; mais ils craindraient de se plaindre ouvertement; je crois, d’ailleurs, qu’ils n’y gagneraient rien. Plusieurs nègres me dii’ent que, depuis quelle avait éclaté , les Maures désertaient cette place de commerce pour aller à Sansanding.

Je montais souvent sur la terrasse de la maison où je logeais; je ne voyais, même dans le plus grand éloignement, qu’une campagne tout -à -fait découverte : ce sont des marais immenses à perte de vue; on aperçoit très-loin quelques.hosquets de ronniers ; sur les bords les plus élevés du fleuve, il y a aussi quelques tamariniers. De là, je découvrais aussi très-distincte-

ment à f ouest un bras du Dbioliba, qui me parut assez large : on me dit que ce bras partait des environs de Ségo , et que cette ville se trouvait à cinq jours vers f ouest ^ de Jenné; cette branche, comme je l’ai dit, rejoint le fleuve à Isaca. L’île oèi se trouve la ville de Jenné, est forméa par un bras de cette branche, lequel vient de fO. N. O. : elle peut avoir douze à quinze milles de circonférence ; je n’en ai cependant pas fait^le tour, mais elle m’a paru telle , du haut de f endroit où j’étais. Ce marigot , ou bras secondaire, est large , mais peu profond : au N. de la

(i) C’est plutôt le S. S. O.

ville , 011 est obligé de le traverser dans des embarcations ; en d’autres endroits, on le passe à gué. Lors de la saison des basses eaux, il ne peut porter que de petites pirogues , car son lit est plein de bancs de sable ; ce qui est d’autant plus fâcheux pour les habitans, qu’ils sont obligés de faire pousser leurs grandes embarcations vides jusqu’auprès du fleuve, où le mariqot devient navigable dans toutes les saisons. Les petites pirogues y transportent les marchandises; procédé qui est toujours très-long et pénible; heureusement qu’ils ne sont pas obligés de prendre pour cela des hommes de journée, car ils ont tous des esclavc,s pour y suppléer. Au moment de finondation , les grosses embarcations y naviguent facilement. J’ai vu, autour de la vüle, une grande quantité de pirogues en réparation.

Jenné est situé dans la partie E. de file. Il est ^ui' une élévation de sept à huit pieds, qui la préserve contre les débordemens périodiques du fleuve. Son sol est composé de terre rouge , très-argileuse , mêlée avec beaucoup de sable gris ; je n’y ai pas vu une seule pierre.

Le vieux Kai-mou, mon guide, vint me faire une visite; il avait fait f emplette d’une belle couverture de laine, fabriquée dans le pays; elle était à petites laizes, cousue comme les pagnes. Ces couvertures sont très -estimées des nègres, qui sont extrêmement

A TEMBOCTOU.

fi-ileux : les Maures n’en portent j3as; ils en ont de plus belles qui viennent de Maroc. Mon guide me dit qu’il n’avait pas encore trouvé d’acquéreurs pour ses colats. Je l’engageai â venir avec moi à Temboctou, où il pourrait s’en défaire plus avantageusement; il se mit à rkc, et me dit qu’il mangerait tout ce qu’il possédait avant, d’y arriver. Je lui donnai quelques grains de verre; il me quitta satisfait.

J-e conversais tous les jours avec les* Maures ; je m’aperçus qu’ils regardaient les nègres comme des êtres qui leur étaient très-inférieurs ; ils me disaient souvent ; « Les nègres sont des brutes qui ne connais- « sent rien ; quand ils aperçoivent un Maure , ils s’i- « maginent qu’il est tout couvert d’or, quoique sou- « vent il soit très - pauvre. » Ils me disaient aussi : « Ils croient que nous avons ‘de for entre la peau et « la chair. »

A trois jours vers le N. O. de Jenné, est situé le royaume de Massina, pays habité par des Foulahs mahomé.tans* : ils portent presque tous leurs cheveux en tresses très-fines : ils viennent fréquemment à Jenné pour y faire le commerce ; ils vendent de beaux bœufs et des moutons pour la consommation journalière : les moutons sont les plus beaux que j’aie vus dans l’intérieur; ils sont gros et ont de la laine comme ceux d’Europe ; on f emploie à faire des couvertures qui sont très-estimées dans le commerce. Ces Foulahs

vendent à Jenné beaucoup de lait et de beurre animal. Le pays de Massina est très-fertile en riz, mil, pistaches, melons d’eau, giraumons et ognbns; ses babitans ont beaucoup de volailles , et élèvent de beaux chevaux; tous les Maures qui habitent file possèdent chacun le leur. Le pays de Massina est gouverné par un roi , frère et allié de Ségo-Ahmadou : le costume y est le môme que celui des babitans de .lenné, à l’exception du morceau de mousseline en forme de turban. Les hommes de cette contrée que j’ai vus étaient tous coiffés d’un chapeau de paille rond, à larges bords; tous étaient armés d’arcs, de flèches et de trois ou quatre javelots qu ils tiennent toujours à la main. Ils marchent souvent sans arcs; mais ils ne sortent jamais sans emporter des lances ; ils ont peu de fusils.

Etant un jour assis sur la porte avec quelques Maures, plusieurs Foulabs s’arrêtèrent pour me voir; ils me parurent tous très-doux; ils avaient fair de s’intéresser à moi. L’un d’eux aperçut de loin un de ses amis; il l’appela à plusieurs reprises, en lui disant qu’il voulait lui donner dix cauris ; j’étais fort étonné de voir qu’un homme se permît d’appeler son camarade dans la rue, pour lui ollHr un si modique présent ; rbomme à qui il s’adressait paraissait ne pas en avoir besoin, et cependant il les reçut avec reconnaissance. On sait que dix cauris sont la valeur d’un sou.

A TEMBOCÏOU.

Comme j’étais prévenu que Je j)artirais par la première occasion pour aller à Temhoctou, je tirai de mon sac une partie de mes marchandises, pour m’en défaire sur les lieux; n’en coiïtiaissant pas le prix, je les remis entre les mains du chérif et du Hagçji- Mohammed , pour les vendre à mon profit. Ils comptèrent avec soin les grains de verre et mesurèrent fétolTe en ma présence; le chérif écrivait à mesure sur un petit morceau de papier. Ils s’acquittèrent très-hien de cette commission; elle fut principalement toute à leur avantage , car ce furent eux qui en achetèrent la plus grande partie. Cependant ils avaient soin de me demander, avant de conclure, si le prix qu’ils olfraient me convenait: je voyais bien c[u’il était trop modique; mais j’étais dans une situation oli j’avais besoin d’eux, et je donnais mon consentement à tout ce qu’ils me proposaient. Ils abusèrent un peu de ma facilité; mais c’étaient des marchands qui n’achetaient que par spéculation. Haggi- Mohammed , s’imaginant bien que je possédais encore autre chose, vint dans ma chambre , et témoigna le désir de visiter mon sac , pour voir si je n’avais plus rien à vendre. Il me demanda avec empressement si j’avais de for ou de f jirgent, ajoutant qu’il en serait bien aise, parce que ce serait une ressource pour me rendre chez moi: je fa SS lirai qu’il ne m’en restait pas. Je vidai devant lui mon sac, dont j’avais, par précaution, retiré mes

noies et mon argent; car je m’étais bien attendu à cette perquisition. Il vit beaucoup de verroteries fines, de l’ambre et du corail, que j’avais réservés en cas de besoin; mais il m’assura de nouveau que toutes ces marchandises venant de Temboctou, il fallait m’en défaire avant de partir. Je résistai quelque temps; mais je finis par me rendre à ses pressantes instances. L’ambre sur-tout lui parut très-beau; ü retint tout pour lui, à deux cents cauris le grain (vingt sous de France ) ; c’était le quart de sa valeur à Sierra-Leone , OLijefavais acheté. Le corail, dont il acheta une partie, fut encore plus mal payé ; les étoffes et les verroteries , quoique à un bas prix , le furent plus avantageusement. Je lui présentai soixante grains de corail n.° l\ ; il m’en offrit deux cents cauris: je lui dis que je voulais les garder; aussitôt il les reprend de ma main et les met dans la poche de son coussabe, en me disant : « Je te donnerai mille cauris ( une gourde ). » C’est ainsi qu’il arrachait mon consentement; cependant je suis certain que, si j’avais insisté, il me les aurait rendus de suite. Ils reçoivent de Temboctou du faux ambre et du faux corail qu’ils vendent à très-bon compte.* Haggi-Mohammed, content du bon marché qu’il venait de faire, me donna une demi-douzaine de dattes, et, peu après, me fit cadeau d’un joli coussabe blanc, en étoile du pays : ce if était pas sans besoin, car le mien tombait en lambeaux. Il me donna aussi environ

A TEMBOGTOU.

deux brasses d’étofl'e du pays, pour inellre sur ma tête, en forme de turban.

Pendant tout mon séjour à Jenné , les Maures me comblèrent de soins; ils me traitèrent très -bien; je ne fis aucune dépense pour ma nourriture , et ce cpie je paraissais desirer, on s’empressait de me le donner. A la vente de mes marchandises près, je n’eus qu’cà me louer de leur conduite. J’étais souvent assis avec eux, sur une natte tendue h fombre, devant la porte: je les voyais faire leurs marchés ; je voyais aussi beaucoup de nègres qui , en passant devant le cbérif, venaient le saluer et lui baiser la main. Ce dernier leur donnait beaucoup de cauris ; il en avait auprès de lui un petit sac destiné à cet usage. Un jeune Maure nommé Hassan, qui me faisait un très-bon accueil, me conseilla , quand je serais arrivé à Temboctou, de prendre la route de Tafilet et de Fez, d’où je partirais pour Alger, et irais de là à Alexandrie. J’appris de lui qu’il était venu à Temboctou un chrétien qui avait été arrêté dans la route et accablé de coups; qu’il était resté long-temps dans cette ville pour se rétablir, mais qu’il y était mort; il ne put me dire comment. Je lui demandai ce qui avait pu amener ce chrétien à Temboctou; il me dit que c’était seulement pour écrire la terre [lektouh torah). Je supposai bien que cet Européen était le major Laing, que je savais être parti de Tripoli pour arriver à cette capitale du

Soudan par le cjrand désert. Je déplorai le destin malheureux de l’inlrépide voyageur, et je pensai tristement que , si l’on venait à connaître mon travestissement, je subirais le même sort.

Le 1 6 , vers quatre heures , on me fit appeler chez le chérir Oulad-Marmou ; la vente de mes marchandises l’avait un peu mieux disposé en ma faveur. Je n’avais pas encore visité sa maison : j’entrai dans une grande chambre basse assez propre, dont le plafond était très-élevé, et qui reçoit le jour par une ouverture de la voûte, au haut de laquelle était attachée une corde soutenant une lampe où l’on brûlait du beurre végétal. Un matelas tendu par terre sur une natte, un chandelier en cuivre fait en Europe, avec une bougie fabriquée dans le pays-, une petite armoire creusée dans le mur, ayant une serrure et une clef comme celles dont nous nous servons , composaient tout fameublement : il y avait en outre des sacs de grain placés dans un coin de la pièce. Je montai par un grand escalier sur la terrasse, où je vis plusieurs petits cabinets sans meubles, dans un desquels il y avait une corde tendue, et qui servait de- garde-robe au cbérif, car ses vêtemens y étaient suspendus. On me fit asseoir auprès d’une natte, sur un coussin rond en cuir; je me trouvai en compagnie avec sept Maures et un nègre, marchands de Jenné.

Le cbérif fit apporter une petite table ronde, très-

A TEMBOCTOU.

propre, qu’on posa au milieu de nous; elle avait des pieds de trois pouces d’élévation : je la pris d’abord pour une table de jeu, parce quelle était garnie de plaques en ivoire et en cuivre arrangées symétriquement; mais voyant apporter un grand plat en étain , dans lequel il y avait un énorme morceau d’un mouton tué le matin et cuit à l’étuvée avec beaucoup d’ognons, je compris alors que c’était pour nie faire partager ce dîner qu’on m’avait fait appeler. Le chérif avait auprès de lui un panier couvert, dans lequel il y avait beaucoup de petits pains ronds , d’environ une demi-livre, faits avec de la farine dé froment et du levain. Il en cassa plusieurs par morceaux, et en mit quelques-uns devant chacun de nous. Quoique ce repas eût quelque chose d’européen, nous ne nous servîmes ni de couteaux ni de fourchettes , et chacun mangea avec ses doigts. Je trouvai le pain délicieux; certes, je ne m’étais pas attendu à faire ce jour-là un repas de ce genre. Nous mîmes tous la main au plat, mais avec une sorte de politesse. La conversation fut assez gaie ; mais les pauvres chrétiens en firent tous les frais. Ils me demandèrent de nouveau si j’avais mangé du porc et bu de l’eau-de-vie; je leur fis la même réponse que précédemment, et ils se mirent à rire en tournant les Européens en ridicule.

Après le repas, on fit venir le thé : le chérif étala, à cette occasion , tout ce qu’il avait de plus beau ; il

ne manqua pas de laisser voir au nègre sa supériorité : nous étions servis par une jeune et jolie esclave. On apporta une boîte dans laquelle il y avait un petit service en porcelaine, qu’il mit sur un plateau en cuivre : les tasses étaient très -petites ; on nous les servit posées dans une autre tasse un peu plus grande et ayant un pied, de la forme d’un coquetier. Nous prîmes chacun quatre de ces tasses de thé , avec ’ du sucre blanc , et , après le dîner , dont le chérif fit trèsbien les honneurs, nous allâmes faire un tour de promenade au bord de la rivière. Nous nous assîmes sur le rivage un'instant pour voir passer les pirogues ; puis nous fîmes la prière tous ensemble, car il était trop tard pour aller à la mosquée. De retour à la maison, chacun se retira chez soi. Je trouvais une dilférence bien grande entre les Maures établis à Jenné et les Maures Braknas, chez lesquels j’ai séjourné huit mois.

Le i8 mars, on salua la nouvelle lune de plusieurs décharges de mousqueterie ; et le i 9 , on commença le jeûne du ramadan. Le Haggi- Mohammed vint me demander si je voulais jeûner pendant ce carême. J’avais trop d’intérêt à m’y soumettre pour refuser : mais ce jeûne me fut bien moins pénible que celui que j’avais supporté en 1824, car alors je n’avais d’autre abri qu’une tente, au lieu qu’ici j’étais dans une maison de la plus grande fraîcheur et où le soleil

A TExMBOCTOü. 995

ne pénétrait jamais : aussi n’éprouvais-je pas une soif très-pressante. Au éoucJier du soleil , on m’apporta un J)rciivagc de tamarin , puis im second fait avec du miel et du lait aigre égouttés (ît séchés au soleil , espèce de fromage très-dur ., que les Maures , qui l’aiment beaucoup, apportent dans le pays ; on le met en poudre pour le mêler dans la boisson. Les jours suivans, on y ajouta une bouillie de farine très-claire, mêlée avec un peu de tamarin , pour me faire attendre plus patiemment le souper.

Vers huit heures du soir, on m’apporta un énorme vase plein de riz, cuit avec de la viande de mouton. J’avais, dans le cOurs de la journée, témoigné le désir d’acheter du lait pour le mêler avec de feau et le boire la 'nuit; je n’en trouvai pas au marché : le Haggi-Mohammed eut la complaisance de m’en envoyer, vers dix heures du soir, une bonne quantité ; il avait eu soin aussi de me donner une bougie pour m’éclairer pendant mon repas. Vers une heure dn Jiiatin , on m’apporta un déjeuner aussi copieux que le souper de la veille.

Je trouvai qu’il y avait à gagner à cette interversion d’habitudes; car j’étais bien mieux traité la nuit que je ne f avais été jusqu’alors le jour: rien ne me paraissait plus supportable que ce genre d’austérité, qui se réduisait à veiller un pan pour bien manger, et à passer, si l’on voulait , dans les bras du sommeil,

les heures consacrées à ral)stiiiencc. Les oeclaves sont aussi oblicjés (l’ol)servcr le jeûne; mais eux aussi se clédominacjcnt largement la nuit des priv^ations qu’ils siipjDortent le jour.

Le 20 , je me décidai à faire cadeau de mon parapluie au chérir ; je crus devoir le faire, car il devait me ])rocurer une emharcalion ])our aller à Temboctou; il parut fort content de ceiuésent. Je trouvais que le I lagqi - Mohammed était assez dédommagé d’avoir acheté mon ambre et nion corail pour un ])rix bien au-dessous de leur valeur; cependant, afiji d’être toujours bien avec lui, je lui donjiai encore environ une aune de très-jolie indienne que je m’étais réservée.

.Au coucher du soleil, Oulad-Marmou me donna une poignée de dattes et un très -beau melon d’eau, que je trouvai délicieux, et il continua à m’en donner un tous les soirs jusqu’au moment de mon départ. Le cadeau que je lui avais fait m’avait gagné tout-à-fait ses bonnes grâces. Le produit de la vente de mes marchandises était évalué à trente mille cauris ; le chérif acheta pour moi de fétolfe du ])ays pour cette valeur ; il me dit quelle se vendait très-bien à Temboctou ; on lit emballer cette étolfe avec deux pagnes que je tenais de sa munificence : il me donna aussi quatre bougies en cire jaune , fabriqué'es dans le pays ; elles me servirent pour m’éclairer en roule dans l’embarcation.

Le 2 2 mars, ou me fil prévenir tpie je partirais le lendemain ])our Temboctou ; le ebérif m’envoya le soir, pour jnoii souper, un pain irais, avec un assez bon ragoût de mouton.

Le 2 3 au matin, il me fit appeler chez lui. Je pris avec moi mon sac , qu’il fit ]3orter à bord de la piroque, ainsi que mon ballot de marchandises. Il prépara devant moi une bonne quantité de farine de mil, dans laquelle il mit beaucoup de miel ; cette préparation était destinée à être prise dans l’ean que je devais boire; elle me fit beaucoup de plaisir dans le trajet, où je fus.si maltraité, comme on le verra par la suite. Le jeune Maure à qui j’avais fait cadeau d’une paire de ciseaux, me donna une bonne provision de pain de Froment séché au four ; il m’enseigna aussi la ma- .nière de le manger : ils le font tremper dans un peu d’eau , et y mêlent beaucoup de beurre et de miel. Le ebérif me prévint qu’il avait payé au propriétaire de la piroque trois cents cauris, pour le défrayer de ma nourriture pendant toute la route. Il vint, suivi du jeune homme et de tlaggi-Mobammed , ine conduire à bord de l’embarcation : sa capacité pouvait équivaloir à douze ou quinze tonneaux en volume. Cette pirogue n’allait pas jusqu’à Temboctou, et ne faisait que nous conduire daiiv^^ une autre bien plus grande , qui nous attendait sur le grand fleuve; car le marigot n’était pas navigable, dans cette saison.

pour les grandes embarcations. Elle était chargée de diverses marchandises sèches, et d’une vingtaine d’esclaves, hommes, femmes et enfans ; les plus grands étaient aux fers , aussi étaient-ils ])lns tristes que leurs camarades. 11 y avait sur le rivage une foule de monde pour nous voir partir.

A TEiMBOCTOlL

Page 1