‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 12 sur 199 · LES SOURCES DE MOÏSE · texte numérisé non relu

LES SOURCES DE MOÏSE

plus étrange. — Oh ! richesse de la création de Dieu ! La mer n’est pas seulement profonde par ses abîmes, elle l’est surtout par ces œuvres, par ces milliers de créatures et de plantes qui ne sont ni créatures ni plantes, qui sont peut-être tous les deux. Toute l’intelligence de l’homme le plus intelligent, toute la science de l’homme le plus savant, viennent échouer devant ce petit morceau gélatineux, qui frémit et se contracte au contact du doigt.

Mais il faut s’arracher au bord de la mer, pour traverser une plage zébrée de lits de coquilles. Nous montons un plateau de sable, calciné par le soleil de midi. Trois bosquets se groupent à l’horizon; nous allons nous étendre sous le plus proche. — Ce sont les sources de Moïse. De Moïse! je ne sais pourquoi; il n’y est pas fait une seule allusion dans l’Exode ou dans les Nombres.

La source jaillit au fond d’une mare; elle est blanche, terreuse, couverte de débris de cent es- |)èces... on ne se dégoûte pas pour si peu au désert; nous la buvons avec délices, couchés sous les tamarisques, dans ce jardin primitif que cultivent deux Arabes. Ils vont nous arracher des oignons , des radis; nous croquons tout et la feuille par-dessus. Les oiseaux chantent, les insectes bourdonnent; je me suis assise au pied d’une haie de paille de douhra, vis-à-vis d’un carré de poireaux; j’ai à ma gauche une plante en Heur; devant moi, à la portée de la

LKS SOUBCES DE MOÏSE.

main, sautille un petit oiseau en gilet jaune. Mon mari lit étendu sur le bord de la mare; un agneau noir mange dans sa main : il n’a pas lini sa bouchée qu’il donne un coup de corne. Nos chameaux, qui ont fait le tour du golfe, arrivent en longue (ile. On dresse les tentes entre deux bouquets de palmiers, au milieu de notre paradis. Bonsoir ; mieux vaut jouir que décrire *.

‘ Ces Jardins sont des propriétés particulières.

OUADI OUARDAN.

Samedi, 18 mars 1848. — Arrivés les premiers, nous faisons agenouiller nos dromadaires non loin de la mer, au milieu de quelques monticules de sable où poussent des plantes épineuses et une espèce de jonc que dédaignent les chameaux. Bientôt notre bagage rejoint; on décharge. Les chameaux courent dans le désert à la recherche d’une maigre pâture; Antonio, Louis et nos Arabes enfoncent les piquets des tentes. Habib, toujoürs élégant, avec ses bas bien tirés, ses souliers fins, ses larges pantalons bleus attachés au-dessous du genou, sa veste brune et son mouchoir de damas à glands flottants prépare à la bâte son foyer, qu’il garantit contre le vent au moyen d’un entassement de pierres. 11 s’agit de bâtir solidement, nous passons ici le dimanche.

Nous ne sommes pas fatigués : neuf heures et demie de marche avec une halte de demi-heure au fond de Ouadi Südr; et nous aurions sans regret

LE MIHAGE.

poussé plus loin. — Le vent du nord souffle. Dans le désert, le vent est une question de vie ou de mort. Vîent-il du sud, il tue; vient- il du nord, il vivifie.

Dès aujourd’hui , plus de stations, plus de route ; à peine deux ou trois sentiers parallèles, tracés par le pied des chameaux qui marchent à la file. — A l’orient, nous avons le massif des montagnes de la Péninsule, que domine la pyramide du mont Hassey. Quelques ouadis en descendent et vont, dans le temps des pluies, porter leurs eaux à la mer Rouge. Ce§ ouadis, torrents en hiver, n’offrent plus maintenant que de légères dépressions de terrain, où croit de loin en loin un buisson sablonneux. — A l’occident se dessine une bande de deux bleus différents; l’un métallique, l’autre indigo : c’est la mer Rouge. La grande chaîne des monts Ataka lui sert de rempart et borne notre horizon. — Devant nous, au sud, se succèdent les monticules et les ouadis. C’est sur ce plan méridional que se produisent ce matin d’étonnants effets de mirage. — Nous voyons s’étendre une ligne d’arbres régulièrement plantés, à tronc droit, à tête arrondie; un coup de vent les efface, un instant de calme les fait repousser; ils fuient à notre approche; nous ne trouvons sur l’emplacement de cette avenue de château que quelques plantes rabougries. — Autre scène. Une jetée prodigieuse, détruite par places, plonge ses pieds dans la mer et traverse le golfe

H LES ISaAKLITKS AU UÉMEHT.

tout entier. C’est magique ! Nous supposons que ce quai géant doit son existence à la réllexion dans l’air, d’une des iniiruilles de sable qui bordent les oundis.

Le sol est quelquefois sablonneux, beaucoup plus souvent solide et môlé de cailloux. Dans le désert de Suez nous trouvions des agates; ici nous traversons- des zônes de pierres polies. Le côté par lequel elles posent sur la terre a perdu son éclat, mais le reste conserve des couleurs brillantes et semble verni. Il y a des morceaux qu’on dyait de gueuse , il y en a qu’on dirait de marbre noir, d’autres de rouge antique, d’autres d’albàtre : ce sont les Heurs du désert.

Nous causons tout le jour; nous lisons aussi; la Bible d’abord, avec faim et soif, comme on la lit quand on entend l’orage gronder; et puis de la Borde, et Robinson, — voyageur américain, — et bien d’autres encore.

Les Israélites suivaient ce chemin. Ils firent trois balles entre le passage de la mer Bouge et les fontaines d'Êlim; ils ne pouvaient guère tenir d’autre route que la nôtre. C’est donc ici <|u’ils inarcliaient ! La colonne de feu s’est certainemenl posée sur des contre-forts de sable pareils à ceux que je vois de ma place.

On s’est, je ne sais pourquoi, habitué à ne considérer le Dieu de l’Ancien Testament que comme

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