‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 13 sur 199 · JÉHOVAH · texte numérisé non relu

JÉHOVAH

un Dieu terrible : Jéhovah! l’Éternel des armées!... et l’on tremble. Oui, l’on fait bien de trembler; mais lorsqu’au désert on rencontre à chaque pas les marques de la sollicitude de ce Dieu, père aussi bien que vengeur et que juge; lorsqu’on le voit envelopper de ses bras le peuple à cou raide; écouter ses murmures, faire jaillir les sources, rassasier de chair les enfants gâtés ennuyés de manne, on s’écrie du fond du cœur : abondant en gratuité!

Ce soir, comme nous arrivions, les bons yeux de la caravane ont vu bondir une gazelle dans le désert. En deux secondes elle a franchi la plaine et s’est perdue au milieu des montagnes, à l’Orient.

Dimanche, 17 mars 1848. — Nous venons de célébrer notre culte. Nous avons chanté le beau cantique : « Gloire soit au Saint-Esprit! » Nos cœurs sont pénétrés de confiance. Le calme règne autour de nous. A. part un gros scarabée noir qui travaille dans le sable, et les mouches, presque aussi fâcheuses au désert que sur le Nil, pas un être qui interrompe le silence. Nos seize chameaux broûtent les épines dans quelque ouadi lointaine; nos treize Bédouins dorment en rond derrière les bâts de leurs bêtes; nous nous abritons sous la tente contre le soleil et contre le vent, qui, malgré la toile, nous couvre de sable. — D’immenses horizons se déroulent devant nous; notre paix, notre bonheur sont immenses

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aussi, d’autant plus doux que nous sentons que des tribulations nous attendent.

La République! je n’en veux plus parler... mais, avant de me taire, il faut que j’en dise tout ce que j’ai sur le cœur.

J’ai peur de cette République; non du mot abstrait, non de la chose en elle-même, bien que le siècle dernier ait souillé mot et chose; mais j’ai peur du fait actuel. — Voici pourquoi. Ce fait n’est pas né d’un principe; il n’est pas né d’un besoin ; il est né d’une surpri.se; il ne me semble pas viable.

La République!... et moi aussi je suis républicaine! enfant d’une vieille République. — Celles-là sont les bonnes. — J’aime l’indépendance... hélas! je l’aime avec idolâtrie... et c’est justement pour cela que j’ai peur.

La France est républicaine! — Peut-être. Ce que je sais bien, c’est qu’elle ne l’était pas hier. Les gens qui le 24 février installaient la République, le 20 en auraient frissonné.

Où sont les racines? encore une fois, où est le principe? — Navire à voiles disproportionnées, encombré de matelots novices, lancé sur une mer furieuse, nous voilà.

Si le fait m’épouvante, il modo m’offende! Oui, la manière me révolte. — Autant que personne je vois, je reconnais les torts de l’ancien gouvernement. Il usait de corruption pas plus que n’avaient fait

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ses adversaires. Il reculait devant des mesures vraiment libérales... pas plus que ne reculaient ses adversaires devant la liberté du commerce et tant d’autres. Il maintenait la paix, il la maintenait avec honneur; ceux qui, comme nous, entendent parler de la France dans les pays étrangers le savent bien. Sous ses soins, la prospérité nationale s’était prodigieusement accrue. — A part, voler, tuer, et autres crimes que prévoit le Code pénal , on faisait à peu près tout ce qu’on voulait. Il était possible, il était facile de conquérir les vrais progrès par des moyens légaux ; il ne fallait pour cela que de la force de volonté. Avec notre organisation, ce que voulait la France, elle était certaine de l’obtenir. — C’est ce gouvernement -là, c’est ce roi courageux, éclairé, c’est cette charte libérale, intacte, que nous avons brisés tous trois du même coup.

Un tel renversement politique, au moment où la politique est morte dans les âmes, où les intérêts matériels ont tout envahi, un tel renversement n’cst-il pas une anomalie?

Oui, je suis bien moins effrayée de la République, que de l’absence des républicains; bien moins du fait, que de la discordance de ce fait avec l’état réel des esprits; bien moins de l'expression du mal, que du mal lui-même.

Donnez à notre France un roi constitutionnel, donnez-lui une tyrannie militaire, donnez-lui une

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désorganisation socialiste, elle ne s’en portera au fond, ni beaucoup mieux, ni beaucoup moins bien. C’est le fond qu’il faudrait changer : c’est le cœur et c’est l’àme. Dans l’un, mettre des sentiments au lieu de fièvre; dans l’autre, mettre des principes au lieu d’impressions.

Liberté, Égalité, Fratern'té! Belles choses!

Fraternité! Dieu nous garde de celle de Caïn et d’Abel... il y a des embrassements qui étouffent.

— Pourquoi ces défiances?

Pourquoi? — Parce que l’homme est de sa nature une méchante bétc; la plus méchante de toutes les bêtes. Je ne regarde jamais dans mon propre cœur, je n’ouvre jamais un livre d’histoire, sans que cela me saute aux yeux. — En temps de calme, cette méchanceté de l’homme reste latente; quelques individualités, sous ee rapport plus richement dotées que d’autres , l’exercent dans le royaume de la famille; elle n’en passe guère les bornes En temps de troubles, ce que l’Écriture appelle : les lies du cœur, monte à la surface , et verse par-dessus les bords. — Alors on a ces décrets insensés, ces épouvantables massacres dont la seule lecture dépasse les forces nerveuses.

■ Hélas ! valons-nous mieux que ne valaient les hommes de 89? — Avons-nous plus de foi, plus de désintéressement, sommes -nous plus à l’abri de l’ivresse du sang? Une pensée les gouvernait; de

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justes griefsavaientdéterminés leurs premiers actes: où est la pensée, je dis la pensée consistante, vivace, qui nous mène ? où sont les griefs qui puissent expliquer l'anéantissement de la charte de 1830?

Quoi qu’il arrive — et autant je suis persuadée que Dieu tirera le bien du mal, autant je cro's <tu’ll laissera le mal porter ses fruits ; autant je suis persuadée que le triomphe glorieux de l’Évangile est au bout de ces événements, autant je crois qu’entre le point ou nous voici et ce bout, il y a des ténèbres, de grandes douleurs : quoi qu’il arrive , puissionsnous marcher droit !

Je me défie de moi, de mon cœur idolâtre; mais j’ai foi en Dieu. Mon Dieu, décbire-le, ce cœur, avec sa tendresse, plutôt qu’il donne un conseil de faiblesse à celui que tu lui as permis d’aimer.

OUADI USSEIT.

Lundi, 10 mars 1848. — Ce matin, nous partons à pied comme à l’ordinaire. Il est cinq heures et demie. Nous marchons légèrement à la fraîcheur. Depuis que nous avons traversé la mer Rouge, le vent du nord soiilHe régulièrement; les nuits et les matinées sont froides.

Des coulées de pierres colorées, vernies par le feu, descendent toujours des montagnes du Tih. Nous voyons ici le calcaire à toutes les formations : chaux, porcelaine, albâtre, marbre et cristal.

La route immense des Israélites s’étend sous nos pas. Le grand mont Ilumam, à pic du côté de la mer, semble la fermer devant nous. Il est impossible d’imaginer un emplacement plus grandiose à une telle scène. Là, dans celte vallée bordée d’un côté par le Tih, de l’autre par la mer qui apparaît derrière les monticules de sable, avec les bleues montagnes d’Égypte dans le lointain; là s’avançaient

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