U. GOBAT, ÉVÊQUE PROTESTANT DE JÉRUSALEM
jour. Je ne parle pas de ses rencontres avec les bêtes féroces, d’une nuit passée entre une liyéne et un léopard; cela n’est rien, dit M. Gobât; de loin cela épouvante, de près cela s’efface devant d’autres inconvénients de misère et de saleté, bien plus redoutables : « Les grosses bêtes ne me font pas peur, ce sont les petites. »
A commencer par ces petites, M. Gobât, lorsqu’il dut quitter l’Abyssinie , avait passé deux ans sans recevoir ni une lettre ni un sou d’Europe ; il ne possédait que trente écus, don d’un chef Abyssin. Avec cela, il fallait arriver à Gedda ; M. Gobât ne pouvant, vu sa pauvreté, louer une cabine sur l’iine des grandes barques qui traversent la mer Rouge, y retint comme le font les Arabes, un espace de six pieds de long sur trois de large; il resta là pendant vingt-deux jours, exposé au soleil d’Arabie, sans abri, couvert des plaies que lui faisait la vermine, presque immobile dans se& six pieds sur trois. Il me semble que cela peut aller de pair avec les supplices de l’Inquisition.
Pendant sa première mission, M. Gobât ne vivait guère que de ce qu’on lui donnait; cependant il ne demandait jamais rien à personne. Tout le monde connaît le récit touchant du voyage qu’il fit dans l’intérieur du pays avec treize Abyssins, voyage durant lequel il reçut chaque jour son pain des mains de Dieu.
Les Abyssins sont paresseux et mendiants, M. Go-
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bat les mettait en garde contre ces défauts : « — Il parle bien, » disaient ses disciples, « mais s’il était pauvre, il ferait comme nous! » On lui croyait les poches pleines d’or. Lorsqu’il entreprit son excursion avec les treize Abyssins, le peu qu’il avait apporté d’Europe était dépensé. Il part avec de la farine pour dix jours; la farine achevée, on continue; M. Gobât n’a pas une fois tendu la main, et tous les soirs, le Seigneur a touché quelque cœur en sa faveur; tous les soirs, les indigènes lui apportent de la nourriture. Cette lidélité de Dieu convertit un de ses compagnons de voyage.
Durant cette première mission, M. Gobât ne possédait qu’une robe — le vêtement du pays — qu’il allait laver derrière les rochers lorsqu’elle était sale. Pendant quatre mois il n’a mangé que de l’orge grillée. Il a jeûné une fuis cinquante deux heures en marchant : voici le fait. Le roi du Tigré en guerre contre ses voisins, avait dû fuir: son peuple se sauvait et M. Gobât avec le peuple. Dans sa préeipitation, il n’avait emmené pour lui et les quelques personnes, qui l’accompagnaient, qu’un mouton vivant. Le soir on arrive dans un vallon ; on est trop las pour tuer le mouton; on s’étend sur la terre et l’on dort. Le matin, point de mouton, les hyènes l’ont dévoré; il faut encore marcher tout le jour. « — Mais, dit M. Gobât, nous buvions à chaque ruisseau; cela nous ôtait la faim. » — Voilà des jeûnes, voilà des
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macérations, mais simples, mais naturelles, mais envoyées une à une par Jésus; je les aime mieux, je les crois plus salutaires à l’àme que les haires, que les cilices et que les abstinences de Rome.
Gobât a nommé son fils aîné Bénoni — fils d’amertume — c’est le nom que donna Kachel mourante à son enfant. Je lui demandais hier le motif de ce choix singulier.
« — Je vais vous le dire : Je venais à ] eine de me marier, que je suivis mon mari en Abyssinie : là, pendant ma grossesse, M. Gobât fut toujours à la mort. Il était venu pour évangéliser, et il ne pouvait prononcer une parole; il demeurait couché, sans mouvement; chaque jour je croyais le perdre; son inaction le tourmentait, il n’y avait dans le pays ni riz, ni légumes, ni fruits que je pusse faire cuire et lui donner pour apaiser la fièvre qui le dévorait; nous n’avions pour nourriture que de la viande : quelque chèvre ou quelque mouton qu’on tuait; mais il ne la supportait pas. Je possédais une seule paire de draps, je la lui réservais, m’entortillant de mon mieux dans une couverture. Je pris deux fois le choléra durant ce temps. L’abandon forcé de l’œuvre, un voyage de trois mois sur la mer Rouge, termina ces épreuves. Je n’ai mis au monde mon enfant qu’après notre arrivée. »
L’Évêque de Jérusalem marche avec prudence, mais il marche avec fermeté; ses pas ont de la sù-
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reté parce qu’il les mesure d’avance. M. Gobât va commencer l’évangélisation des chrétiens par le village de Ramtah. Plusieurs habitants de cette localité sont venus le solliciter d’établir une école chez eux. M. Gobât a voulu sonder leurs motifs.
— Vous désirez une école; c’est bien... Voyons un peu ce qu’on y enseignera. La lecture,... l’écriture, .. le calcul,... quelques éléments de géographie?... — Ils écoutaient sans donner un signe de satisfaction.
— La Bible ?
— Oui, la Bible! c’est cela que nous voulons, c’est cela que nous venons demander; quant au reste, nous ne nous en inquiétons pas.
La mission de Jérusalem peut devenir une admirable mission; elle a tout ce qu’il faut pour cela: un chef qui aime Christ, et un champ sans limites. Mais il lui faut des secours: c’est à nous, chrétiens d’Europe, de nous souvenir des chrétiens de Palestine et des Arabes du Jourdain'.
* La mission a élabii deux réunions du soir, dans lesquelles on lit la Parole de Dieu; chacun fait scs réflexions, on cause fraternellement; les Juifs convertis y prennent part et se fortifient ainsi dans la foi, en méiue temps qu'ils se lient d’une manière plus Intime avec leurs pasteurs.
BEEROTH.
Le soir. — Notre excellent ami, M. Gobât, nous accompagne pendant deux heures; il nous montre, assez près de la route, le lieu que l’on assigne au village de Nob, que Saül lit passer au fil de l’épée. « Les hommes et les femmes, les grands et ceux qui tètent, même il fit passer les bœufs, les ânes et le menu bétail au fil de l’épée. » Il en avait fait égorger auparavant les sacrificateurs, au nombre de quatre-vingt cinq, pour avoir donné les pains de proposition à David et à sa troupe affamée '.
Nous montons sur une hauteur d’où nous voyons Jérusalem pour la dernière fois; elle ne s’étend pas fiére comme du haut du mont des Oliviers, elle se serre craintive, humiliée, entre les murailles et la vallée de Josaphat. Les montagnes descendent à l’orient jusqu’à la mer Morte; la plaine blanche du
■ 1 Samuel , XXI.