‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 134 sur 199 · SICHEM · texte numérisé non relu

SICHEM

struction des uiactiines de guerre, ont peut-être émoussé leurs haches contre ces troncs vermoulus, dont les découpures à jour indiquent la vétusté.

Au nord, on voit Naplouse, ses premiers minarets, avec un palmier, un seul, mince, élégant, qui penche son panache de feuilles gigantesques audessus du dôme des oliviers. Mais ceci, qui nous enchante, n’est rien encore; nous suivons la vallée; nous passons entre Naplouse et le mont Êbal; là s’ouvre un véritable Édcn.

Naplouse — Scliem — s’appuie toute parsemée de bouquets d’arbres, contre le mont Garizim. Ses mosquées et ses places brillent au soleil. Dans le vallon qui descend à l’orient, se répandent quatre ou cinq ruisseaux limpides; ils vont chantant et bondissant le long de ce jardin ; les orangers, les mûriers, les grenadiers, les amandiers, les abricotiers, les micocouliers y arrondissent leurs têtes parées de jeunes-feuilles. On sent la sève courir dans ces tiges gonflées; on la sent dans ces pousses de quelques jours qui viennent se détacher sur les pousses de quelques semaines. L’arome des orangers, les parfums du printemps, cette bonne odeur de verdure et de terre arrosée, pénètrent l’air; le sol se dérobe sous les arbres.

Le contraste de cette végétation si tendre, si fraîche, avec le Garizim et \’Ébat désolés, produit un effet qui pénètre l’àme de bonheur.

SICUEM.

Nous campons sur une éminence, nos yeux plongent dans ces intérieurs d’arbres, dans ces cultures; ils vont de la vallée à Naplouse, de Naplouse à la vallée, sans se rassasier jamais.

Naplouse est une bien plus grande ville que je ne le croyais : aussi gaie, aussi riche des dons de Dieu,que Jérusalem est triste et déshéritée.

Naplouse est à peu près la seule ville où l’on retrouve les Samaritains ; ils habitent le faubourg oriental que nous avons en vue ; ils adorent toujours sur le mont Garizim dont ils ne gravissent la cime que déchaussés.

Si le puits qu’on nous a montré est vraiment celui de Jacob, j’ai peine à croire que Naplouse occupe remplacement de Sichem. Les ruisseaux de Naplouse coulent de l’orient à l’occident, il faut vingt minutes pour se rendre de Naplouse au puits de Jacob; les habitants de Sichem auraient donc fait ce trajet plusieurs fois le jour, plutôt que de puiser l’eau dans leurs fontaines? — Sichem, il me semble, devait se trouver plus près de la plaine, derrière le bois d’oliviers, sur le versant oriental du vallon.

On place dans ce bois le tombeau de Joseph ; nous ne l’avons pas vu.

Jacob enterra les idoles de sa famille sous un chêne* à Sichem, et sous un chêne aussi, peut-être

‘Genèse, XXMII, XXXV.

SICIIEH.

le même, les chefs de Sichem établirent Abimélec pour leur roi', tandis que Jotbam son frère, seul échappé de l’épée d’ Abimélec, récitait du haut de Garizim, la parabole de l’épine.

Nous avons passé neuf heures à cheval , il se fait tard : je laisse là le journal.

Un mot seulement des montagnes d’Éphraïm que nous avons traversées aujourd’hui : « Il y a un jour auquel les gardes crieront sur la montagne d’Éphraïm : Levez-vous, et montons en Sion vers l’Éternel notre Dieu*.»

< Juges IX, 6. — • Jérémie XXXI, 6.

DJENNIN.

Mercredi, 3 mai 1848. — A peine avions-nous dîné hier au soir, qu’un courrier arrive au grand galop : c’est le janissaire de M. Gobât; il apporte des lettres. Notre excellent ami qui a vu l’angoisse où nous jetait le retard de notre courrier, nous envoie le paquet arrivé de Beyrouth deux heures après notre départ. Nous l’ouvrons. Notre famille est sous le poids d’une épreuve. Un affreux malheur la menace, plus nous lisons, plus notre cœur se serre.

Mon mari passe la nuit à effleurer les journaux qu’il doit renvoyer ce matin. L’anarchie est partout, les ruines particulières se multiplient, la ruine publique s’avance à pas de géant, voilà un terrible commentaire à ces paroles : Mettez votre trésor en haut. Ah! que je les plains, ces infortunés qui voient leur existence bouleversée, qui sentent le sol trembler sous eux, et qui ne connaissent pas cet ami qui verse dans les cœurs force et joie,

UÉSULljTlON.

Il faut nous décider; Je sens bien où est le devoir. Notre âme attristée n’a plus le courage de désirer un plaisir, mais elle n’a pas la force non plus de renoncer à un espoir. Avant de lire notre Bible, nous supplions Dieu de nous faire trouver une solution; nous lisons, et nous trouvons. Oui, quelques mots de l’Éternel donnent toute la netteté d’une résolution à ce qui n’était qu’un instinct. Nous sacrifions Damas, Balbec, le Liban. Pendant que notre famille est dans l’angoisse, nous n’irons pas chercher un surcroit de distraction; nos cœurs sont affligés, nous n’appliquerons pas à leur blessure le baume de l’oubli. Nous arriverons à Beyrouth pour le premier départ, celui du 16, si le paquebot nous apporte la nouvelle de la délivrance de notre famille, si la guerre ne semble pas iniminonte, sL.. bien des si; nous irons peut-être aux Cèdres. Mais cela devient de jour eu jour plus douteux.

Nous regardons avec un soupir vers Damas, vers le Liban. Ces scènes de paix, cette nature bénie, ces champs, ces troupeaux, ces souvenirs bibliques, cette vie toute poétique nous paraissent mille fois plus doux, maintenant qu’il n’y a plus devant nous qu’angoisses et que trouble. N’imporle; si nous avons quelques regrets, nous avons de la joie aussi, la joie de l’obéissance.

Un voile noir est tombé pour nous sur cette con-

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