NOS CHAMEAUX
Debout , derrière ce bassin arrondi , sur ce large plateau qui domine l’étendue et la mer, Moïse voyait le peuple se précipiter vers les eaux, il faisait front à leurs murmures, il élevait pour eux ses bras à ri']ternel. — Pauvre peuple! après trois jours de marebe, de soif, être forcé de détourner ses lèvres!
L’Éternel enseigne à Moïse un bois qui adoucit les eaux. Il lui propose dans ces mêmes lieux des ordonnances et des statuts, et II l’éprouve! Il semble que les plaintes, que les souffrances, que les regrets de ce peuple étaient une assez grande épreuve; eh bien non. Dieu ne la juge pas suÜisante. Il éprouve plus particulièrement encore son prophète
Après une halte de demi-heure, nous remontons sur nos dromadaires. Ce qui m’en plaît, c’est l’allure toujours la même, c’est la sagesse parfaite. Ils vont de leur pas ballonné sans qu’on ait à s’occuper d’eux; ils iraient mille ans comme cela; point de bride à tirer, point de trot à exciter , point de galop à modérer, point d’idées saugrenues à j)révoir ; on est à soi, non à sa bête; on peut penser et lire, on n’a pas forcément les yeux sur les oreilles de sa monture. Nos Bédouins ne les frappent jamais , ils ne les flattent pas davantage; la voix, quelques paroles sulfisent. Si le Bédouin ne caresse pas le dromadaire, le dromadaire caresse le Bédouin, \orace.
* Exode, XV.
VOnACE.
le dromadaire de mon mari, égoïste, grognon pour tous, baise tendrement son maître. Il n’a que cela de bon... Je ne lui tiens pas compte des vertus communes à sa race : sobriété, intelligence, patience, égalité d’humeur — chez lui , c’est de mauvaise humeur qu'il Amdrait dire. — Son premier, son second, son troisième mouvement le portent à hurler contre quiconque s’approche 5 mais que son maître, après s’étre un instant écarte, passe à sa portée, Vorace allonge son grand cou, sa longue tête, et va doucement mordre le tarbousch ou la joue de Ilaniad. Vorace ferait un circuit de deux lieues, plutôt que de laisser échapper une touffe d’épines sans la tondre; il faut voir avec quelle béatitude il la mâche et la remâche, et puis une fois avalée, la reprend en sous-œuvre et s’en goberge à nouveaux frais.
Mon dromadaire est particulièrement sensible à la musique: quand je chante des airs fortement rhythmés, il dresse les oreilles; à certaines modulations il retourne la tête vers moi. — La marche de Félicien David retentit du matin au soir dans notre caravane. — Haniad chante aussi; ce ne sont plus les airs du Nil, ce sont des jets de voix, des notes éclatantes bien faites pour se répandre de solitudes en solitudes : avec ce cadre, avec celle masse d’air, avec cette désolation , c’est beau ; cela ne serait qu’étrange ailleurs. Ilamad termine ses phrases nuisi-
BEBI.
cales par une espèce de gémissement que j’ai entendu pousser au fellah qui nous conduisait au travers des trèfles et des fèves d’Abydos.
^ous rencontrons une caravane de Bédouins. — € Salam alcikùm ! » — « Aleikùm Salam ! » — On se prend la main, on se dit le nom de son Scheik, et l’on passe.
Quelques autres se joignent à nous, ils ont, avec plus de noblesse et de fierté, ce fond de caractère enfantin, qui est frappant chez les Berbères. — « Belii temball » me dit un de nos Bédouins; Behi, ou plutôt Biwliit — chanceux — est un brave homme quelque peu quêteur, très babillard, qui fait le bonheur d’flainad. On tombe à tout propos sur Behi, on rit de Behi, on cite les balourdises de Behi, et Behi en est bien aise.
— Ilehi tembal! — Paresseux.
— Lah! Behi layb! — Non, Behi, bon.
— Lah! interrompt l’un des nouveaux venus, Behi, tembal! Ilarnad, tembal! — Non, Behi paresseux, Hamad paresseux.
— Enti, tembal! — Toi, paresseux.
Et, à ce trait admirable, les quatre Bédouins de rire, de se le redire et de rire encore; ils en ont eu pour une heure.
Ce matin, nous avions décidé que nous camperions dans Ouadi Gitrùndel, YÉlim de l’Écriture. Il s’ouvre devant nous, large, profond, abondamment
ÉLIli.
planté de tamarisques. — Où sont les palmes, les soixante et dix palmes ? Comme nous en distinguons deux bouquets là-bas, nos Bédouins prennent à gauche et se disposent à passer dans une autre vallée. Les bagages sont en avant, Antonio est en avant.
— Ouadi Gürmdell crions-nous à Behi, à Hamad; Behi et Hamad nous font entendre que la caravane, qui nous a dépassés depuis longtemps, nous attend à une lieue d’ici. — Pour le coup, c’est trop fort. Nous envoyons à la caravane ordre de rebrousser chemin; Antonio arrive, nous donne des raisons tant bonnes que mauvaises. Allons, nous camperons à Ouadi Usseit, mais nous verrons Élim; et, de suite, à pied, nous nous acheminons vers les palmes. Les eaux en ont déraciné plusieurs, les hommes en ont coupé d’autres, cependant il en reste bien plus de soixante et dix. • '
« Puis ils vinrent à Élim, où il y avait douze fontaines d’eau et soixante et dix palmes, et ils campé*' rent là auprès des eaux » ■'
Cette vallée est la seule boisée que nous ayons vue jusqu’ici, la seule qui contienne des palmiers en nombre. — Nous avons les dattiers, reste à trouver les eaux.
— Moyè, moyè? — Crions -nous à Hamad qui est
>Exod#, XV.
KMM.
rpslé de l’aulro coté de la Ouadi. 11 accourt, il nous guide au travers des tamarisques, nous suivons durant trois quarts d’heure le fond tle la Ouadi, et nous arrivons à la source. Un ruisseau s’en échappe, le terrain est humide, des arbres renversés indiquent la puissance des eaux en temps de pluie, quelques têtes de palmiers nains apparaissent au milieu des tamarisques; évidemment, c’est VÉlim de l’Écriture. Cette position fixe les autres : « Ils campèrent près des eaux. » Probablement dans cette plaine, profondément crevassée de lits de torrents, qui s’étend sur les bords de Ouadi Gürùndel.
Quelques Bédouins qui font brouter à leurs chameaux les tamarisques de la Ouadi, nous olfrent du lait de chamelle. On le trait dans un chaudron de fer, l’écume monte par-dessus les bords; il est délicieux, chacun s’en régale, et Behi, pour n’en rien perdre, y plonge ses deux mains et le mange à poignée.
N ’us coupons, pour gagner Ouadi Usseit, les lits des torrents, les plateaux bizarrement encadrés de contre-forts; nous suivons la trace des gazelles, nous nous lançons au trot, et nous voici vers nos tentes, plantées près de trois palmiers. Les chameaux de bagage ont déjà pris leur place au foyer, les plantes épineuses pétillent, la lune se lève. Saisissante journée ! — Douze heures de marche à pied ou à dromadaire.
OUADI MURKAH.
Mardi, 21 mars 1848. — Rien n’égale la douceur de notre promenade du matin. Nous cheminons pendant deux heures à côté l'un de l’autre. L’aube blanchit l’horizon, le soleil se lève, la caravane est loin derrière nous , la fraîcheur règne encore — à cinq heures, nous n’avions que 6 degrés. — Ouadi Usseit que nous suivons est tout en fleurs : arbustes blancs, jaune doré, petites plantes délicates qui s’épanouissent dans le sable. Sur la branche la plus haute et la plus sèche d’un mimosa dont les feuilles n’ont pas encore poussé, chante un oiseau, il se tourne vers le soleil, il laisse tomber de son bec une pluie de diamants. Ce vert, bien qu’il ne soit pas très vert, ces fleurs, ce gazouillement, semblent un paradis au milieu du désert. Et que le désert lui-même est beau ! l’âme s’y dilate. Comme sur les grandes montagnes, elle se met en contact immédiat avec son Dieu ; les diUicultés de la vie n’exis-
LES HEimES DU MATIN.
lent plus, il semble que le voile est relevé, que l’éternité est là.
Des montagnes crayeuses, éclatantes de blancheur, d’autres redressées en pain de sucre et comme noircies par l’action du feu, encadrent la plaine. Au sortir de la Ouadi, nous entendons la chanson d’un autre oiseau : celui-là se tient solitaire, perché sur un rocher; son chant ressemble au sifllement printanier du merle.
Nous prenons Ouadi-Tayebi qui conduit au passage du Mokaiteb par lequel nous entrerons dans le massif du Sinaï. Il y a là quelques palmiers sous lesquels nous faisons halle ; ils sont en fleur. Le régime rassemblé on un faisceau de tiges blanches comme la cire, garni de perles, — les boutons des fleurs, — wjrt d’un' épais étui vert; quelques-uns se répandent en panaches ; c’est au cœur du palmier, au milieu des robustes feuilles recourbées que s’élève ce cierge parfumé. Nous trouvons plus loin un orcliis monstre, de l’épaisseur du bras, chargé de fleurs violettes. — Un peu d’eau croupit dans quelques creux . € Battal, » disent nos Arabes « elle ne vaut rien ; » je le crois sans peine, le sol est couvert d’une eflloresccnce de salpêtre et de sel.
Quelques vallées, ou plutôt quelques crevasses désolées nous amènent en présence de la mer. Elle se présente tout à coup, d’un bleu vif, encadrée par deux grandes roches blanches.
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Ul CJIMPGMSNT DE LA HER RODOB. 39
Àu sortir le peuple campa sur cette plage*. « Étant partis d'ÉUm, ils campèrent près de la mer Rouge. » Or, à partir d'ÊHm, il n’y a que ce débouché sur la mer Rouge; il n’y a que cette large Ouadi , où aient pu s’étendre les milliers d’Israël. — La journée était longue, pour une caravane de deux millions d’individus; mais elle était faisable. Ils se répandaient là , sur ce rivage fermé au nord par le mont Umàm , que nous venons de dépasser. Ils avaient à l’orient ces golfes limpides , ces roches calcaires hardiment projetées dans les eaux, cette chaîne de montagnes blanches, et celte autre violette, qui arrêtent les flots. Derrière, ils voyaient le gigantesque Serbal, passer sa tête bleue par-dessus les épaulements de granit. Cette mer, solitaire comme le désert, venait baigner leurs tentes avancées; tandis que de l’autre côté, les monts de l’Égypte, d’un bleu plus pâle que la mer, leur rappelaient ces potées de chair qu’ils vont pleurer devant l’Éternel. ‘ ‘
Nous faisons agenouiller nos dromadaires, nous regardons l’étendue, ces eatix, ces cienx. Une bande de dauphins vient fendre les vagues le lohg du rivage ; ils s élancent et montrent leur tête plate et ronde; ils s’enfoncent et leur queu’e tracc un sillon d’écume. Nous ramassons des coquilles, couchés
iNombru, XXXUI.
io LE CAMPEMENT VE LA MER ROUGE.
sur le sable, nous avançant à mesure que recule la marée, heureux de la trouvaille d'une porcelaine, d’un oursin, d’une branche de corail. Chacun de nous en a plein ses vêtements ; nous y passons deux heures, nous y passerions trois jours !
Hamad nous apporte un rocher de madrépores. Bchi, excité par cet exemple, cueille une fleur à ses pieds et me l’offre pour montrer son activité jointe à sa politesse. Behi ! le dernier de la caravane, sale, laid, traînant l’unique semelle qui chausse l’un de ses pieds, sc couchant à plat ventre dans toutes les taches d’ombre , et n’ayant guère qu’un beau cèté : son amour pour sa chamelle. Sa chamelle, montée par Jeannette, est bien la plus mignonne bôte du monde : petite, élégante, légère comme une gazelle, le poil fauve, le cou entouré d’une tresse noire; aussi la passion de Behi l’eraporle-t-elle jusqu’à lui faire faire trois pas à l’orient et trois pas à l’occident , pour arracher et rapporter une touffe d'épines à sa chamelle.
Nous arrivons à quatre heures et demie au campement. Les chameaux déchargés broutent déjà les plantes savoureuses de la Ouadi. Le soir est paisible, pas un être vivant, excepté nous et nos bêtes.
Nous sommes arrivés ici le long d’une montagne de calcaire ; elle plonge à pic dans la mer. C’était l’heure du reflux. Les dromadaires ont passé dans