UN' CHEVAL VOLÉ
au milieu de scs compaguon.s! on l’a détaché, emmené sans bruit sous le nez de Bétùni ; cela s’est fait à la manière arabe, vers le matin. — Bétùni, Abdallah, les Mùkres en vestes de sorciers, les Mùkres en étuis rouges, le chanteur de Babylone, tous, quittant cette fois leurs nargilehs, enfourchent chacun sa bête, et galopent sur tous les chemins, par toutes les montagnes: ni cheval, ni Bédouin! — car c’est un Bédouin, on n’en doute pas, qui a pratiqué le vol au bonjour. — Antonio se rend chez le Gouverneur, il y formule sa plainte : « — Trouvez le larron, répond le Gouverneur, et je lui fais administrer autant de coups de bâton qu’il vous plaira; trouvez la bête et je vous la fais rendre. » — Oh sagesse de Salomon!... Si on trouve le Bédouin, Antonio se charge de lui frotter les oreilles, et si on trouve la bête, nous la prendrons sans autre forme de procès.
INazareth est habitée par des chrétiens, des juifs et des musulmans; elle se dresse en échelle contre les bancs de ruchers qui forment la montagne; elle est blanche, entourée de haies de cactus qui bordent les terrasses. Les femmes portent tantôt le costume des champs : la robe blanche Qottante; tantôt le costume citadin : la robe de couleur vive fendue des deux côtés, les pantalons amples, la veste à taille longue ouverte sur la poitrine, les manches serrées du haut, larges et pendantes du bas. Cette
LE SEIGNEl'H ENFANT.
pupuli'Uion c.st belle cumme toutes les populations de la Palestine; les enfants ont de jolis visages ronds, bruns, avec des yeux brillants, des cheveux bouclés, des membres délicats : ils rappellent les saints Jean et les anges des grands peintres italiens: Raphaël et le Guide.
Le Seigneur était enfant parmi les enfants; il est venu, lui aussi, auprès de cette source qui coule devant la ville, qu’entourent les mères, les jeunes lilles et les jeunes garçons.
Il a été enfant... Quel mystère!... pour ma part je n’ai jamais essayé de le sonder, je no puis me représenter, et qui le pourrait? cette plénitude de la divinité qui se rapetisse à la mesure d’homme, d’ewfant; cette Parole qui a tout créé, consentant à s’enfermer dans les cachots de l’ânle humaine, consentant à passer par les développements successifs du premier, du second âge! — Je sens qu’il y a là un abîme d’amour, d’humilité, et je demande un cœur simple qui l’adore.
11 était donc là, enfant; là il croissait en stature, en sagesse, en grâce devant Dieu et devant les hommes; là il était soumis à Marie et à Joseph; là il vécut trente années inconnu au monde. — Quel mystère encore ! que se passait-il dans Pâme de mon Dieu Sauveur, lorsque, pauvre charpentier à Nazareth, gagnant son pain par son travail, il vivait de la vie de tous? Nous n’avons aucun détail sur les années de sa
Tii
l’annonciation.
jeunesse, les Évangiles ne nous rapportent pas un de ses discours, pas un de ses actes; mais qui voudrait, je ne dis pas qui oserait, retrancher ces trente années de la vie dq Seigneur? Ce silence même, cette existence cachée ne parlent-ils pas? ne ramènent-ils pas à l’ombre et à la paix, nos esprits altérés de grand jour et de bruyant travail?
Marie habitait Nazareth, lorsque l’ange vint lui annoncer qu'elle était bénie entre toutes les femmes: Marie fut fort troublée;
« — Ne crains point, car tu as trouvé grâce devant Dieu. » Et Marie: « — Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole'. »
Pourquoi n’avons-nous pas cette soumission simple, droite, qui laisse voir naïvement l’inquiétude, qui demande naïvement des explications : comment cela arrivera-t-il? et puis qui s’en remet confiante au bon plaisir de Dieu, tel un navire qui plie ses voiles en entrant dans le port.
Le Seigneur ne fit ici que peu de miracles : aucun prophète n'est bien reçu en son pays, et ceux qui l’avaient vu grandir, qui tous les jours rencontraient ses frères, ses soeurs et sa mère, ne pouvaient croire que cet homme de peu d’apparence fût le Messie, le Christ, Dieu fait homme.
« — Il y avait plusieurs veuves en Israël du temps
' Luc, I. . /
KAZAHAA.
d’Élie, lorsque le ciel fut fermé trois ans et six mois, de sorte qu’il y eut une grande famine par tout le pays. Et toutefois Élie ne fut envoyé vers aucune d’elles, mais seulement vers une femme veuve dans Sarepta de Sidon. 11 y avait aussi plusieurs lépreux du temps d’Élisée; toutefois, pas un d’eux ne fut guéri, mais seulement Naaman le Syrien. » — A l’ouïe de ce discours, les Nazaréens se lèvent en tumulte, ils entraînent Jésus hors de la ville, ils le mènent au bord de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, ils vont le précipiter, mais Jésus passe au milieu d’eux et se rend à Capernaüm*. — Une partie de Nazareth est bâtie sur les escarpements, c’est celle qui grimpe le long d’un plan rapide et dont les maisons se superposent les unes aux autres. Si la ville est peu à peu descendue dans la vallée, le rocher maintenant couvert d’habitations devait, au temps du Seigneur, se trouver en dehors des murs.
Aujourd’hui encore, on nous appelle en Orient Nazaréens — Nazaraa. —
Ce matin, nous regagnons la plaine en passant de vallée en vallée au travers des montagnes. Dans chaque vallon, un village, un réservoir avec ses troupeaux et ses bergers. Nous rencontrons quelques Bédouins à la longue lance ferrée, au mouchoir jaune et rouge flottant sur les épaules; souvent des
'Luc, IV.
LE TORHEM' UE kISi;0>'.
vieillards troUant sur quelque âne avec deux enfants, l’un en croupe, l’autre devant eux.
Au milieu de la plaine, vers l’extrcmitc occidentale, se soulève une longue colline herbeuse et boisée; là nous retrouvons les prés en fleurs, les chênes qui baignent leurs branches dans les herbes, le roucoulement des tourterelles sous tous les abris de feuillage, les scabieuses roses, les liserons blancs et jaunes, les mauves à la large coupe, les splendides girandoles de roses trémières, et puis les mouvements de terrain, les sentiers qui serpentent : ce qu’il y a de plus riant et ce qu’il y a de plus agreste.
La chaîne du Carmel, contre laquelle va mourir la plaine d’Esdraélon au midi, se termine par un mamelon plus basque les autres, il se dérobe derrière la dernière cime : c’est le Carmel proprement dit. Quelques villages s’appuient contre la base de la chaîne; chaque maison porte le pavillon de branchages sous lequel on passe la nuit : on dirait la fête des Tabernacles.
Nous traversons les sources du torrent de K'tscon; elles sortent au pied des montagnes.
Voilà donc ce torrent de Kiscon dont les eaux gonflées emportèrent l’armée de Sisera. En hiver, d’autres courants qui descendent des montagnes de Galilée viennent s’y joindre et convertissent fréquemment l’extrémité de la plaine en un lac profond. L’armée turque battue par Bonaparte entre
KAIFFA.
Fuieh el a Fuleh se noya dans le torrent de Kiscon qui envaliissaii alors la plaine.
Ce fut près de ces eaux tranquilles qu’Élie fit égorger les quatre centcinqnante prophètes deBahal.
La plaine s'unit à la mer entre les deux longs remparts que forme la chaîne du Carmel au midi, et la chaîne des montagnes de Galilée au nord. La baie de Saint-Jean-d’Acre s’ouvre là. Nous cheminons derrière les jardins d’orangers de Kiiiffa; les citronniers chargés de fruits se pressent entre les montagnes et le golfe , ((uelques beaux palmiers sortent au milieu , les grandes eaux viennent baiser cette rive odorante. Nous passons une haute porte en ogive, dans l’ombre de laquelle dorment et le Bédouin qui arrive de la montagne et le cheval qui l’a porté. Kaïlfa est au dedans vide et triste : espaces immenses, pauvres masures, murs d’enceinte énormes, et puis deux grosses maisons carrées, disproportionnées, espèces de casernes désertes qui servent de consulats et qui ont l’air de prisons.
Nous tournons ici la pointe de la chaîne du Carmel ; le mamelon qui porte le monastère se découvre tout à coup, il assied sa base sur la plage et se relève par une pente raide jusqu’au plateau que couronne le couvent*, c’est une vue unique; à mesure que nous montons, elle s’étend; nous planons sur la mer, Saint-Jean d’Acre brille comme une perle à la pointe du promontoire qui nous fait face : en bas,
LE CütVÜM.
les jardins, les murs, les minarets et les consulats de Kaïllii; un petit bâtiment de guerre se balance dans ses eaux , les plages sous-marines tachent la mer de bleu foncé et de vert vif. Au bout du sentier, le monastère, une cour, des bâtiments neufs, devant nous la Méditerranée sans bornes, la baie et les montagnes au nord.
Frère Charles, en robe de capucin, vient nous recevoir.
— Bonne arrivée !
Et bonne réception. Frère Charles nous conduit dans une vaste chambre. Nous faisons avec quelques messieurs anglais un dîner maigre mais excellent. Frère Charles nous tient compagnie, il nous serties haricots du Carmel, les petits pois du Carmel, dont les graines lui ont été données en France par la princesse une telle, par la marquise une autre. Frère Charles a visité la France, il l’aime, il y connaît tout le monde; Napolitain de naissance, il est Français de cœur. Nous parlons d’Europe, et puis nous allons nous coucher ; ce ne sera pas de trop, la chaleur nous a suffoqués aujourd’hui.
J’oubliais notre déjeuner; nous l’avons mangé au bout de la plaine d’Esdraélon, dans de hautes herbes où nos chevaux disparaissaient entièrement. Zosi en était réduit à brouter au-dessus de sa tête.
Ici, terreur panique d’Antonio.
Antonio est resté en arriére, il escorte les ba-
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gages; nous le voyons qui descend les collines, et nous laissons Bélùni, son âne et le bissac, avec ordre d’attendre Antonio pour lui remettre sa pitance.
Nous n’avons pas tourné bride que Bétùni ronfle dans le fourré, que l’àne pait à l’aventure. Antonio, qui ne nous aperçoit pas et qui a l’imagination noircie par le vol du cheval, voit l’âne abandonné. « — C’est bien l’âne de Bétùni I... Bétùni était avec Monsieur et Madame... »— Il pres.se le pas ; les grandes herbes sont froissées, foulées; il se hâte. — « Bétùni!... > Bétùni est étendu sans mouvement, la tête tordue, le visage au soleil, une ligne rouge autour du cou. — « Seigneur ! on a étranglé Bétùni, on l’a égorgé, on l’a assassiné!... El Monsieur! et Madame!... » — Antonio arrive à franc étrier. Bétùni se lève à demi, ouvre la bouche, ouvre les yeux, écarte son tarbousch qui lui est tombé sur le cou, rit en étalant sa langue et se tourne de l’autre côté.
A propos de Zosi, on nourrit nos chevaux avec cinp litres d’orge mêlés de paille bâchée, et donnés en deiHC fois : le matin avant le départ, le soir à l’arrivée.
A propos de plaine, celle d’Esdraëlon appartient au gouvernement ainsi que les plateaux qui descendent au lac de Tibériade; ce sont les Bédouins qui cultivent ces terres; ils payent au gouvernement un cinquième ou un tiers du revenu.
Il y a cinq ou six ans, le Sultan eut l’excellente
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idée de partager le sol entre les habitants de la contrée; les gouverneurs des villes s’y op|M)sèrent : — « Cela a toujours été ainsi , il faut que cela reste ainsi. » — Les bornes sont de tous les pays.
Frère Charles allirme, contrairement à Antonio, que le gouvernement possède non -seulement les plaines que je viens de nommer , mais le territoire entier de la Palestine , à l’exception de quelques jardins autour des villages. J’ai peine à le croire; si le Sultan était seul propriétaire, si les Syriens n’étaient partout que tenanciers, je doute que l’on vit les montagnes cultivées jusqu’à la cime, les parois les plus rocailleuses plantées de liguiers, des carrés de quelques pieds semés de froment, tandis que de grands lambeaux d’un sol bien plus fertile, restent sans culture dans les vallées.
Dimanche 7 mai 1848. Couvent du Mont Carmel. — 11 fait un Kamsin brûlant qui remplit l’air de brume, et qui ôte à la vue du Carmel quelque chose de sa splendeur. Elle reste pourtant idéale ^ le couvent domine la montagne : promontoire redressé dont le sommet s’aplatit et fuit derrière le monastère; quelques jardins en terrasse s’abaissent devant le principal bâtiment; en face, la mer sans bornes; à droite, le golfe, Kalflà tout près, Saint- Jean-d’ Acre au loin ; — la Ptolémaïs de Saladin et de Richard — à gauche, la pente raide, quelques den-
LES l>HUi>UElES DE BAIIAL.
leliires de la rive, et Césarée qu’on ne voit pas mais dont on peut fixer la position. La cime est aride, couverte à i)eine de quelques buissons bas. La prophétie qu’Amos avait proférée au temps du roi llosias, d’Hosias l’agriculteur qui avait des laboureurs et des vignerons en Carmel *, celte prophétie s’est accomplie : « Le sommet du Carmel séchera ‘. »
Je ne m’attendais pas à trouver ainsi bâtie et civilisée la montagne où Élie, seul fidèle au milieu d’un peuple idolâtre, dressa son autel en face de l’autel froid et morne des quatre cents cinquante prêtres de Bahal. J’aurais mieux aimé le sonunet dont parle le prophète: chauve, solitaire, son pied lavé par la mer; j’y aurais mieux conversé avec les souvenirs de celte grande scène.
Les faux prophètes ont crié, ils se sont fait des incisions : < — Il est Dieu , mais il pense à quelque chose, ou il est après quelque affaire, ou il est en voyage; peut-être qu’il dort, et il s’éveillera!...»
Le soleil baisse à l’occident, le temps de l’oblation du soir approche, nulle voix ne répond, nulle flamme ne descend sur l’autel ; alors Élie fait approcher le peuple, ce peuple apostat qui tremble devant Josabel; il répare l’autel démoli de l’Éternel, il creuse un canal tout autour, il met le veau en pièces, il verse l’eau sur l’holocauste, sur le bois.
'2 Chroniques XXVI. — >Amos I,
LA FOI u‘KLIF.
elle ruisselle partout; à ce moment : « O Éternel, Dieu d Abraham, d Isaac et d’Israël, qu’on connaisse aujourd'hui que tu es Dieu én Israël , et que je suis ton serviteur, et que j’ai fait toutes ces choses selon ta parole! Exauce-moi Éternel, exa»ice-moi, et que ce peuple connaisse que tu es l’Éternel Dieu, et que tu convertisses leur cœur! » Le feu de l’Éternel sillonne l’air, il embrase l’holocauste : C’est l’Éternel qui est Dieu, c’est l’Éternel qui est Dieu !. — Quelle scène !
Élie a la foi, il a la foi parce que son âme est droite; notre foi ne vacille que parce que notre cœur cloche des deux côtés ! Pourtant cet homme qui brave la nation, les prêtres, Achab, cet homme, le même jour s’enfuira dans l’amertume de son angoisse, parce qu’une femme méchante aura proféré des menaces contre lui. Il faisait front à des milliers, il se sauve devant une parole! Eh bien, ces défaites des hommes de Dieu me fortifient encore plus que leurs exploits; lorsque je vois saint Pierre renier le Sauveur, et pleurer, et rentrer en grâce; lorsque je vois Jonas refuser de porter le message à Ninive, et se repentir, et recevoir la bénédiction de Dieu; lorsque je vois David succomber aux tentations, et l’Éternel avoir pitié; alors je sens en moi bonne espérance. La sainteté de tes enfants m’écrase. Seigneur; leurs chutes et tes compassions, voilà ce qui me rend courage.
~ izr by Googlc