LES MOINES DU CARMEL
Tout à l’heure, je dessinais sur la terrasse du bâtiment destiné à la réception des Arabes; une odeur de pluie montait de la mer; la brume s’obscurcissait à l’horizon; je me rappelais ces paroles d’Élie : « — Monte, mange et bois, car on entend le bruit d’une grande pluie! » — Voici! une nuée comme la paume de la main sort de la mer : » Attelle ton chariot, de peur que la pluie ne te surprenne ! • Et le prophète court devant Achab jusqu’à l’entrée de Jizréhel *.
Frère Charles montre le couvent à mon mafi; les femmes n’y sont pas admises. On y voit la caverne d’Élie, pour lequel les musulmans ont autant de vénération que les chrétiens. Il n’est pas question de caverne dans l’Écriture; qu’importe à la tradition?
Les frères sont quinze : le Carmel, la gloire du Carmel, l’embellissement du Carmel, voilà leur dada. Frère Charles reçoit les voyageurs, les autres disent les oflices, travaillent au jardin, surveillent quelques cultures. L’un d’eux, architecte, fort âgé, dirige la construction d’une aile nouvelle, ils ont l’air heureux, suivent leur règle, — la règle des carmes déchaussés, — sortent dans la montagne quand ils veulent, demandent permission pour descendre à la ville, font maigre toute l’année en mangeant du poisson, gardent le silence... plus ou
» I Roi», XVIIl.
FRÈRF. CIIARI.FS ET rONSTANTINI.
moins, et vivent iin jour comme l'autre, ce qui est plus facile et plus doux qu’on ne pense.
Quant à la spiritualité, ce n’est pas dans la vie monastique qu’il faut la chercher; les règles matérialisent la piété : on exécute ponctuellement son programme de chaque jour, et l’àme s’échappe par dessous ou s’endort.
Les frères ont l’air d’excellentes gens ; en les voyant Je renouvelle mon éternelle question : « Que font-ils là? à quoi bon? et-ce là le service de Dieu? » Qu’il faut avoir alambiqué la foi, pour en être venu à substituer ces pratiques, cette abstention des devoirs naturels, à la vie chrétienne telle que nous la voyons dans la primitive Église.
Tout cela ne m’empêche pas d’aimer les moines... et c’est justement parce que j’aime les moines, que je n’aime pas l’état monastique.
Frère Charles est plein de naïveté fine, de bonhomie spirituelle. Lorsque nous dînons, il se lève à chaque instant pour nous servir ; il le fait non par ostentation d’humilité, mais parce que Conslantini, pauvre Polonais tout noir de barbe, qui n’entend ni le français, ni l’anglais, ni l’arabe, ni l’italien, se trouble et perd la tête à la vue de tant de visages nouveaux. Frère Charles et Constanlini, l’un riant, servant, racontant; l’autre éperdu, courant autour de la table en ouvrant de grands yeux de carpe frite, forment deux pendants à peindre.
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PRKRB nilARI.F.$ A PARIS.
— Gonstantini !
— Cummandi !
— I piatti ! — et Gonstantini se sauve dans la cuisine.
— Gonstantini !
— Gommandi !
— Pane, pane iigliuolo ! — et Gonstantini cherche le pain partout où il n’est pas, particulièrement dans la burette d'huile et dans la pile d’assiettes sales, jusqu'à ce que frère Gharles y coure et l’apporte.
Frère Gharles nous dit ses voyages en France, son séjour à Paris. Il s’agissait d’avoir de l’argent : frère Gharles s’adresse aux notabilités de toute espèce, artistes, hommes politiques, légitimistes^ constitutionnels, femmes du monde; chacun le fête; frère Gharles était un lion, il ne s’en doute pas encore. On lui organise une loterie , un concert. Les artistes promettent des merveilles : tableaux inédits, vers inédits, musique inédite; seulement ils oublient un peu de tenir. « — Sans les dames, s'’écrie frère Gharles, jamais nous ne marchions ! » On Ibrme un comité pour relancer les gens à courte mémoire, les billets sc placent, les lots arrivent.
— Groyez-moi, dit un auteur célèbre, vendez tous les tableaux de prix... lirez le reste!
La bonne foi de frère Gharles s’effarouche.
— Mais figlio mio, les gens qui nous ont pris des billets, ne les ont pris que dans l’e.spoir d’avoir
J'BBHE CHARLES A l/oDÉON.
une toile d’Horace Vernet, un autographe d’Hugo !
— Bah, bah 1 on n’en fait pas d’autres !
Frère Charles qui n’est pas encore faiseur, résiste, et pour la première fois peut-être, les détenteurs de billets résolvent le problème si souvent posé : de la bonne affaire unie à la bonne action.
Après la loterie, le concert; promesses, comme toujours, et cent bonnes raisons pour ne pas tenir. Enfin, enfin, à force de visites, de lettres et de comités, le grand jour arrive. C’est à l’Odéon. Frère Charles se tenait tranquillement au Luxembourg chez la duchesse Decazes, lorsqu’arrive un des commissaires.
— 11 faut venir avec moi sur l’heure.
— Où?
— A l’Odéon.
Comment à l’Odéon? au théâtre ! moi, frère du Carmel, moine !
— Eh bien justement.
— Mais moi je ne vais pas au concert, mon affaire est finie, je reste ici.
— Le comité vous demande.
— Le comité ! bon ! encoi-e quelque difficulté ; dans ce cas, c’est différent: allons.
On arrive à l’Odéon , on monte un petit escalier sombre; frère Charles passe le seuil d’une porte, il salue son comité, tous gens qu’il coniiait, avec lesquels il s’est réuni trois fois la semaine pendant les