TYR
Mardi 9 mai 1848. Au-dessus de la rivière de Nar el Kamieh. — Toujours le ciel brumeux. La mer se heurte contre les rochers de la côte; les montagnes de la Galilée viennent fermer de ce côté la plaine d’Acre. Nous avons campé sur le premier mamelon, campé parmi les grosses araignées — c’est notre ordinaire,— au milieu des lucioles — ce quej’aime mieux.
Maintenant nous suivons le rivage à mi-côte, nous gravissons le cap Ras el Âbiad, — cap blanc — les flots arrivent larges, volent en poussière contre les rochers, couvrent d’écume de petites vasques qui restent remplies lorsqu’ils se retirent, d’une eau verte et claire. Après les caps hardiment redressés, les moissons; elles touchent à la mer; cette zone est bien plus chaude que celle des montagnes.
Nous rencontrons des troupes de paysans arabes, la faucille recourbée dans une main, le narguileh dans l’autre. Ce narguileh portatif qui ne quitte
LE NABGUILEH.
jamais le Syrien, csl iin triangle renversé; au sommet du triangle, qui forme le bas du narguileh, se trouve une pomme creuse, en cuivre, ou en noix de coco: c’est le réservoir de l’eau, c’est là qu’elle chante et que sa chanson endort le fumeur; chacune des branches du triangle forme un tuyau; l’un se place dans la bouche, l’autre que termine un godet reçoit le tabac et le feu. A cheval, à pied, accroupi, étendu, on tire, on souille, on fait roucouler son narguileh, et cette opération jointe à cette musique, paralyse cent fois plus les facultés que ne le fait la pipe.
Des derviches en haillons, le vase en noix de coco sur le dos, quelque médaille au cou, passent à côté de nous; ils ont des ligures sombres et fières; ils ne demandent pas l’aumône, mais ils la prennent. De longues fdes de chameaux suivent les côtes ou gravissent les caps; dans l’aire, le moissonneur foule le blé, debout sur une planche que traînent des chevaux ou des bœufs: — Qu'y a-t-il encore? des tours antiques le long du rivage sur les rochers; tours aux trois quarts écroulées, dont la base sert de muraille à quelque masure; des entassements de pierres taillées dans les champs et sur le rivage, mêlés avec des colonnes enterrées ou brisées.
Que ces débris sur les côtes de Phénicie sont éloquents ! Là siégeait, assise sur les mers, la reine du commerce. Les navires partaient, arrivaient; les marchands accouraient de l’intérieur des terres à