UN BAL
beau village d’Aïn Bal se dessine sur le ciel, tandis que le torrent se creuse en bas un lit de pierre.
Arrivons à l)eïr el Kammar. Voilà encore un aspect unique : une ville arabe, plus arabe que le Caire, jetée en amphithéâtre sur le flanc d’une haute montagne, entourée de hauts sommets qui tous ont un caractère sévère, qui entassent les unes derrière les autres jusqu’aux dernières, leurs têtes blanches de neige. Déir el Kammar tire à elle un tapis de mûriers, de figuiers et d’oliviers. Vis-à-vis, le palais de l’Émir Béchir, avec ses pavillons, ses dômes, ses arceaux et ses cyprès noirs; regarde Deïr el Kammar, écoute le son de ses cloches chrétiennes. Et nous aussi, pour la première fois en Orient, nous les avons entendues, ces cloches du soir; elles ont fait tressaillir notre cœur, là, dans la montagne, avec ces fleurs des sommités sous nos yeux, avec cette neige à l’horizon, dans cet air éthéré.
Nous sommes campés sur l’herbe, un peu à droite de la ville; nous avons .devant nous, séparée de nos tentes par une profonde vallée, la montagne et le palais de l’Émir.
La ville est bâtie de pierres de taille; les croisées, séparées par une fine colonnette, portent cltacune un balcon de pierre chargé de fleurs; le jasmin et le chèvrefeuille s’entortillent aux grillages des moucharabiehs; les toits sont plats, et l’on voit se promener dessus quelque Maronite enveloppée du voile.
DEIH EL EAHMAH.
quelque Druse dont la corne raide se profde sur l’horizon. Les enfants, vêtus d’une veste rayée, d’un large pantalon blanc, d’un petit bonnet rouge, ont tous de bonnes et belles figures de montagne. Ils accourent au campement, ils enfourchent, tout fiers de les mener boire, les mules, Zosi , l’âne de Bétùni : le sultan des ânes, comme l’appelle son maître.
L'n Maronite cause avec mon mari ; bon ! il vient de m’apercevoir au fond de la tente, il pose ses panloufies au bord du lapis, il entre, met un genou on terre, me baise la main, et pose à côté de moi uii bouquet de giroUées. Peu s’en est fallu que je ne me misse à genoux de l’aulre côlé, comme le chevalier du sire de Joinville, quand la reine Marguerite se prosternait devant les camelots qu’il apportait de Tripoli.
C’est par souvenir surtout que nous jouirons de cette poésie. Aujourd’hui nous voyons, mais nous voyons avec un cœur mort; il bat à de certains aspects, et puis il s’arrête sous les pensées de fer qui l’étreignent.
Vendredi, 12 mai 1848. — A'inub. - Encore dans le Liban, et pour la dernière fois sous la tente.
Il y avait un homme qui désirait ardemment voir cette bonne montagne , et qui ne l’a point vue. La yie de celui-là ne s’était pas écoulée au mi-< lieu de prés, vers les ruisseaux, au bord des lacs,
MOISK KT LK LIBAiN.
en face de montagnes boisées et neigeuses ; il en avait passé les quarante dernières années dans le désert, dans ces immensités où croît l’épine, où miroite le soleil sur la terre calcinée, où les montagnes sont rouges, jaunes, où elles ont des reflets de plomb fondu ; ces quarante années de désert, il ne les avait pas passées tranquillement assis à la porte de sa tente, jugeant son peuple, menant en paix les troupeaux de ouadi en ouadi; ces années n’avaient été pour lui que trouble et que train de guerre: séditions, pleurs, infidélités de son peuple, courroux de son Dieu, il lui avait tout fallu conjurer !
Enfin, il approche du pays de la promesse; enfin , ses yeux fatigués de l’infini, rencontreront des , vallées, et des montagnes, et des horizons bornés; enfin, il reverra de l’herbe, et le blé doré, et les eaux courantes; enfin, son peuple qu’il a conduit ]>ar la foi, va le bénir, à cette heure magnifique de la vue.
« — Seigneur Éternel ! tu as commencé de montrer à ton serviteur ta grandeur et ta main forte ; car qui est le Dieu fort au ciel et sur la terre qui puisse faire des œuvres comme les tiennes, et dont la force soit comme tes forces? Que je passe, je te prie, et que je voie le bon pays qui est au delà du Jourdain, cette bonne montagne, c’est ù savoir le LibanJ... Mais l’Éternel était fort irrité contre moi à cause de
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VOUS, et il ne m’exauça point; mais il médit : C’est assez, ne me parle plus de celte affaire. »
Et Moïse, le grand prophète de Dieu, meurt sans avoir réjoui son cœur de ses aspects ; et nous pécheurs, et moi misérable, comblés déjà des inuniiicences de l’Éternel, il nous est donné de vivre trois jours dans celte bonne montagne, d’en traverser les cols, d’en suivre les vallées, d'en côtoyer les torrents.
Ce matin les dernières cimes se détachaient nettes du ciel bleu, les coulées de neige se dessinaient sur le fond noir. Avant de prendre la direction de Beyrouth, nous traversons Deïr el Kammar et nous descendons le sommet sur lequel il se pose, pour remonter au palais de l'Émir.
Les toits des bazars sont couverts de feuillée, les places sont gaies, les femmes à la corne, passent leurs rideaux si bien tirés, qu’on ne leur voit plus qu’un œil. Et toujours cette charmante architecture arabe ! le moindre Han a ses colonneltes, ses grands arceaux, ses toits en terrasse sur lesquels vit la famille. Chacun de ces toits porte son rouleau de pierre qui sert à presser la terre après les pluies; sans cette précaution, l’eau (iltrerail dans la maison el l’inonderait.
Il n'y a de grandes magnaneries ni à Deïr el Kammar, ni dans le Liban; les montagnards qui possèdent le terrain élèvent les vers à soie dans leur demeure, et vivent, pendant ce temps, on sur
LK PALAIS lie L'kMIR.
le toit, ou dans quelque recoin de la maison. Les cocons, lorsqu’ils ne se vendent pas, se dévident et se (ilent grossièrement par les cultivateurs eux-mêmes. Nos toiles de coton , nos indiennes mesquines commencent à envahir le Liban; cependant les habits des hommes sont encore faits d’é|)aisses étoiles de soie, niées et tissées au pays.
La montagne du palais de l’Émir est toute entière plantée d’oliviers et de mûriers. Sur la cime, les arcades, les pavillons, les cyprès; sur un autre sommet vis-à-vis, le palais du pelit-lils de TÉmir, plus massif; et tout le long de la pente rapide, des eaux qui se précipitent en bouillonnant sous les lierres et sous les églantiers. Nous parvenons à la dernière terrasse; à côté de nous une cascade tombe du rocher, elle inonde do sa poussière les plantes grimpantes et les arbres qui étalent vers elle leurs larges feuilles. < O fontaines des jardins, ô puits d’eau vive! et ruisseaux coulants du Liban ’. »
En face, Deïr el Kammar; en bas, en haut, les blés, les mûriers; à 1 hori/.on, quatre ou cinq croupes de sauvages montagnes; derrière les montagnes, une plage et la haute mer.
Le palais de l’Émir sert maintenant de caserne; la vaste place qui précède la porte d’entrée, celte place où caracolaient les cavaliers arabes avec leurs
> CaiUii|iie d<-s Canlk|ui>s IV, 15.
LE PALAIS UE l'Émir.
chevaux couverU d’argent et d’or, avec leurs armes brillantes, avec leurs vêtements magnifiques; celte place où se pressaient et les arrivants, et les partants, et les scheiks Druses, et les scheiks Maronites, et tout le train du grand seigneur d’ Orient; cette place est déserte. Quelques soldats turcs , vêtus de la veste et du pantalon étriqué d’Europe, ont remplacé cette féerie. Le palais reste.
D’abord une cour immense, royale, garnie d’un côté par un bâtiment le long duquel court une ligne d’arceaux légers , — c’étaient les appariements destinés aux serviteurs, — de l’autre un mur bas avec la vue que je viens d’esquisser: les riantes vallées, Detr el Kammar, la cascade, le palais du petit-fils de l’Émir, les gigantesques contre-forts de montagnes, et la mer qui se relève el se perd dans le ciel.
Après cette première cour, la cour du palais: au fond, le palais lui-même, précédé d’un péristyle mauresque, que soutiennent des gerbes de colonnettes aussi minces que des fuseaux ; des arceaux délicats, des fenêtres en fer à cheval , des encadrements de portes travaillés comme de la dentelle, des clochetons, des pavillons, les ligues les plus pures de l’architecture la plus aérienne, les détails les plus délicats de la sculpture la plus riche, la fanlusia en un mot. Aux nobles lignes du marbre, il faut ajouter la mosaïque, ses couleurs tranchées; il faut placer au centre un grand bassin d’oi'i l’eau
LG PALAIS DK I.'GMIR.
jaillit en gerbe étincelante; il faut encadrer celte merveilleuse cour d’arcs légers, soutenus par des colonnes qu’on dirait être des fusées de pierre ; il faut étendre devant elle le même paysage grandiose que coupent de leurs silhouettes noires et précises, cinq grands cyprès. On rêve de telles constructions, de tels sites, on ne les rencontre jamais ici-bas.
L’intérieur du palais est gracieux, splendide, comme le dehors. Le divan , entouré de niches sculptées, incrusté de marbres précieux, surplombe sur la paroi verticale de rochers qui couronne la montagne; il n’y a pas une infraction au style mauresque, sinon quelques malheureuses peintures de plafond exécutées par une main prosaïque : ainsi , un cadi an avec scs aiguilles et ses heures.
La cour du harem s’ouvre en plein ciel, un jet d’eau s’élève au milieu du pavé de marbre; le divan avec ses croisées à colonneltes, donne sur les grandes vallées et sur la mer. Pas une cour, pas une chambre où l’on ne retrouve l’eau, le marbre, l’architecture arabe dans toute sa poésie.
Les appartements du harem sont occupés par l’hùpital militaire. En passant, nous voyons les malades couchés dans des lits de camp dont la garniture est d’une étonnante blancheur; il y a deux ou trois malades tout au plus par chambre.
Le palais a conservé son éclat. Sauftleux bateaux à vapeur charbonnés sur un mur, jjas une dégradation.
Diuitir ’hyGoogli^
LE PALAIS PE l’Émir.
Je dresse dans un coin de la cour ma table à dessiner, le régiment entier se groupe autour de nous.
— Bonjour Monsieur, bonjour Madame!... — Nous nous retournons à ces mots prononcés sans accent : c’est un employé de l’hôpital. Tandis que je crayonne et que les tourlourous turcs suhvent mes exploits avec de grands yeux, l’employé donne à mon mari quelques détails sur l’armée, sur le Liban et sur l’Émir.
— L’Émir Bécbir exilé, vit à Broiissa. Ses fils ont été comme lui bannis de la Montagne; son petit-fils seul est souffert à Deïr el Kammar; il y a bien encore des princes dans le Liban, mais ils sont insignifiants; d’ailleurs le Sultan les fera porter à Constantinople les uns après les autres.
— Et les Druses?
— Les Druses, Monsieur, sont des gens de rien, sans Dieu , sans religion ; j’ai eu de leurs livres entre les mains!
Il m’est impossible de comprendre la définition que nous donne l’employé de leur croyance ou de leur incrédulité : Dieu est dans tout, et Dieu n’est rien ! A ce comptc-là, ce serait du panthéisme.
— Ont-ils un culte?
— Non.
— Qui les marie ?
— Leurs Sebeiks! mais c’est fait tout do suite, ni. *28
t.R PALAIS DE l.'ÉMII'-
Enfin leur religion, c’est d’adorer et de servir leur Prince; leurs livres ne leur disent que cela. Ces gens-là, voyez vous, ils n’ont qu’une parole; de père en fils ils jurent fidélité au Prince, et le Prince ne fût-il qu’un petit enfant à la mamelle, ils se feront tuer pour lui; ils n’ont qu’une parole. Un signe du Prince, ils se lèvent par toute la montagne : c’est brute, ces gens-là! Savez-vous ce qu’ils disent : Pour le Turc, une balle de trente drachmes; pour le chrétien , une balle de douze drachmes; pour le Juif, une balle de quatre drachmes et demie. Ils ne croient ni à Mahomet, ni à Jésus- Christ : ce sont des idolâtres, voyez-vous; c’est sauvage cela, cela mange de la chair crue.
— De la chair crue?
— De la chair crue ! Us la mangent de deux manières : ils la pilent avec du blé vert — cela, tout le monde le fait; — et puis, quand on tue un mouton, ils coupent le foie, trempent leur pain dans le sang, et s’en régalent. Ce n’est pas un conte. Monsieur, c’est la vérité; et pas eux seulement le font, mais toute la Montagne, et pas la Montagne seulement, mais allez à Beyrouth, prenez quelque négociant que ce soit, olfrez-lui une tranche de viande crue sur du pain ; vous verrez s’il refuse! Tenez, la princesse, là, — en montrant l’autre palais — la princesse en mange tous les jours, et je ne suis pas parvenu à lui faire comprendre que cela me répugne!