I.F. PALAIS DE l'Émir
gués (le la pharmacie; aux riches, on remet seulement une ordonnance.
— A quoi employez-vous vos soldats?
— Aux exercices; et puis nous les instruisons. Le Sultan a donné ordre de faire quatre heures de classe par jour; il n’y a pas un de ces gens-là, voyez-vous, derrière Madame, qui ne sache lire !
En effet, ces figures sont étonnamment intelligentes : je n’en veux pour preuve que leurs regards. A mesure que j’avance, ils vont du trait de crayon au détail qu’il est censé reproduire et le reconnais- ■sent pour cela, il ne faut pas être hête.
— Combien dure le service militaire ?
— Cinq ans. H y a deux ans, il était sans limite ; il fallait employer la force pour amener le soldat sous les drapeaux ; maintenant il y vient de luimême; au bout de cinq ans on le renvoie chez lui. Si de son plein gré il veut rester, on lui donne un grade. Autrefois, les Séraskiers nommaient de leur autorité le premier venu ; tout se faisait par intrigue. Maintenant les nominations, même celles des sergents, arrivent de Constantinople : cela se fait sur le vu des états de services; on n’avance plus personne s’il ne sait au moins lire!
Voilà des progrès. Je crois que bientôt, du train dont on y va en Turquie... et en Europe, la lumière nous reviendra de l’Orient.
Mon esquisse est finie : Mashalla ! disent les soldats.
LE PALAIS DE l'ÉMIE-
L’employé nous propose de nous conduire chez la princesse.
— Mais j’ai des souliers percés.
— Les princesses du Liban en portent souvent de pareils, je vous assure, Madame.
— Impossible ! ce serait déshonorer la France.
L’envoyé nous offre un bouquet, mon mari le prie d’accepter un Nouveau Testament, nous nous faisons mille civilités et nous rejoignons notre caravane.
La route de Beyrouth cailloux, et roches comme toutes celles du Liban, tourne la montagne de Dcir el Kammar pour se diriger droit au nord en franchissant croupes après croupes.
Nous traversons la rivière d’el Eddamour sur le pont du Kadi; elle coule profonde, silencieuse, au milieu du canal qu’elle s’est creusée dans le roc. Les ruisseaux lui arrivent de toutes parts. Un peu plus loin, une cascade se jette d'un nuir perpendiculaire, des touffes de lauriers- rose s’accrochent à la paroi; par-dessous la nappe limpide, attachés au rocher, s’épanouissent de grands cyclamens d’un lilas pâle.
Les pentes du Liban ont aujourd’hui quelque chose de plus austère; les bois de pins couvrent ses flancs , les oliviers et les mûriers entourent encore les villages, on voit la feuille vernie des uns, le feuillage glauque des autres reparaître à toutes les hauteurs; mais ces hauteurs sont dépouillées : le blé.
LA FEMME URIISE.
pauvre blé aux tiges rares, les couvre d'une teinte verdâtre. Au temps de la moisson, le Liban doit ressembler à une montagne d’or.
Les villages conservent la même élégance d'architecture, Les cornes s’y promènent, longues de deux pieds; les femmes mariées seules portent cet ornement; il est d’argent, quclquefuis d’or. On ne le découvre jamais, pas même dans la maison ; le voile alors, au lieu d’être ramené sur la ligure, flotte des deux côtés du visage.
Nous rencontrons sur le sentier solitaire une femme Druse et sa lille, la mère ne laissant deviner qu’un œil, la lille, jolie enfant de seize ans, son voile rejeté en arrière.
— Madame voudrait-elle voir de près une de ces . cornes?
— Sans doute.
— Eh bien! que Madame descende avec mademoiselle Jeannette; nous autres hommes, nous lilerons en avant; que Madame marche avec cette femme; Madame saura bien faire!
Nous sautons à terre, la caravane passe devant, et nous cheminons à ( ôté de la femme Druse. A peine les hommes sont-ils hors de portée, que la femme Drus(i laisse tomber les coins de son voile. Nous voyons une douce ligure, des yeux dont chaque regard est une earosse, un sourire tendre mais un peu triste. La jeune lille marche derrière; son visage
LA FKMHË DHUSË.
frais et rond est tout entouré de boucles soyeuses, son regard s’arrête sur nous avec candeur, sa bouche laisse voir une rangée de petites dents égales comme les perles d’un collier. La femme Druse prend ma main, elle la baise, elle nous adresse la parole avec ces intonations musicales qu’on retrouve si souvent en Orient et qui ressemblent au roucoulement de la tourterelle. Elle me fait signe de détacher le mouchoir de mousseline qui cache mon visage, et puis elle examine mes gants : je les ôte, elle haise encore mes mains, met les siennes un peu brunes à côté, et soupire en me montrant qu’elle travaille. Je prends à mon tour ses mains et je les caresse en lui disant : — Tayb, tmjb! Belles, belles! — De ül en aiguille, nous en venons à la corne; notre amie soulève son voile; la corne est une espèce de tuyau fermé, enrichi de ciselures; elle fait tellement corps avec la chevelure qui s’entortille aux agrafes, tellement corps avec la tête, qu’on arracherait plus facilement la corne d’une chèvre. J’ai bien envie de savoir comment elle la quitte, comment elle l’ajuste; Antonio revient sur un signe ; notre gentille Druse ramène un peu son voile et puis le laisse échapper de nouveau.
— Antonio , demandez-lui si elle dort avec cette corne'?
— Oui Madame, elle dort; et toutes font de même.
LA FEMME DBESE.
— Vous pouvez vous tourner?
— Oui, comme cela et comme cela! — Elle met une joue et puis l’autre sur sa main. Jamais une Druse n’ôte sa corne. Ceci restera toujours un problème pour moi... enfin, passons.
Elle me montre ses tresses, belles tresses noires qui pendent mêlées à des cordons ; de grosses grenades en argent ciselé d’où sortent des houppes de soie rouge terminent les tresses; tout cela se cache dans le pan de la robe, relevée autour de la ceinture.
— Avez -vous des enfants?
— Non.
— Et moi, que cette lillel...
Ici un petit cadeau, et nous nous séparons. — Cotte douce voix, ce regard, ces inflexions louchantes m’ont fait du bien; que les femmes sont des êtres charmants quand elles s’abandonnent aux tendances élevées de leur nature !
A peine passons-nous la crête de la montagne qu’un horizon à perte de vue se déroule à nos pieds ; trois étages de cimes; derrière, la plaine verte, la plage immense couverte de sable jaune, ceinture d’or au golfe de Beyrouth , et puis la mer qui va s’éloignant et montant toujours; les nuages qui courent dans le ciel la lâchent de leur ombre, on dirait un Archipel qui sort des Ilots.
Nous campons vis-à vis de ce tableau.
LA FEMME OBUSE.
4il
Tout à l’heure, la jeune femme Druse est revenue; elle.est revenue un vase d’airain plein de lait dans les mains, quatre ou cinq œufs frais dans un pan de sa robe, son mouchoir rempli de pois verts qu’elle a cueilli dans son jardin; elle s’est arrêtée sur le seuil de la tente, elle a déposé son olfraude sur la table , elle a baisé nus mains en nous parlant de sa voix touchante, en nous regardant de ses beaux yeux. Ce don était fait avec tant de grâce, avec un si naïf plaisir! Il a fallu la contraindre pour lui faire accepter quelque monnaie en retour; oh que j’aurais voulu pouvoir lui parler cœur à cœur!
— 11 y a déjà dix ans que je suis mariée, a-t-elle dit avec un de ses gros soupirs.
— Vous êtes heureuse, n’est-ce pas?
Elle a encore soupiré. — Ici, quand une pauvre femme n’a pas d'enfants : welhad — garçons — les hommes sont fâchés!
— Que Dieu vous bénisse , que Dieu vous console; Il vous aime. Il est bon , très bon !
Et nous nous sommes séparés. Malheureusement ni elle, ni sa bile ne savent lire.
— Si j’avais pensé que vous deviez planter ici vos tentes, je vous aurais forcés à venir chez moi.
Beyrouth, samedi 13 mai 1848. — Nous avons fait ce matin une lieue au midi, pour gagner le village d’Abeih où se trouvent les écoles des mis-
ABEIH.
sionnaires américains. Âbeih, situé en face de la mer, domine comme Aïnab les premiers pians du Liban. Le regard , qui passe à une grande hauteur par-dessus ces croupes, va errer sur les immenses horizons maritimes, s’il ne s’arrête en chemin le long de la plage, dans la verte campagne (jui entoure Beyrouth. De ce côté, du côté du midi, les sables gagnent la plaine; on les voit s’avancer, large zone de couleur ocre, contre les plantations qui se défendent.
Abeih s’accroche au flanc de la montagne, il sourit à la mer au milieu de ses liguiers, de ses noyers, de ses prairies et de ses blés que trempent les ruisseaux.
Nous montons à la maison d’un des missionnaires, elle est meublée avec simplicité ; quatre murs blancs, les poutres du toit pour plafond, des nattes de paille pour tapis, un divan recouvert d’indienne, une table et des chaises de sapin, quelques cartes de géographie et une bibliothèque; c’est ce qu’il faut, mais il ne faut rien de plus. Que l’intérieur de la maison missionnaire soit un modèle de propreté, qu’on y voie les conséquences pratiques du christianisme, qu’on y trouve celte élégance que la présence d’une femme crée partout, fùl-ce dans la plus pauvre chaumière; mais que ce comfort soit le résultat du savoir-faire et non du luxe, qu’il vienne plus de l’industrie féminine que
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du fait d’une grande aisance. H me semble que la maison missionnaire ne doit se distinguer des lutres, que par ce que le bon arrangement y apporte de bien-être : mêmes malcriaux, même qualité de meubles que chez les classes moyennes de la localité, mais tout cela mis en usage par une intelligence plus développée. — Le monde a l’œil sur les missions, il tire vite parti, ne fùl-ce que des apparences. Les prosélytes aussi, comparent incessamment l’Évangile avec l’application qu’en font les missionnaires. Entre les deux prédications, celle de la vie et celle des lèvres, l’une est toujours mieux écoutée que l’autre; c’est celle-là qui importe. Si par vos habitudes, si par votre état de maison vous vous placez au-dessus des petits que vous, enseignez; ou prenant l’Évangile par un côté ti^rrestre et faux, ils s’imagineront en devenant chrétiens, s’élever dans l’échelle sociale ; ou ils concevront l’idée également fausse et mauvaise, qu’entre votre profession de bouche et votre profession de fait, il y a quelque différence.
La maison missionnaire de ce matin , qui n’a rien demandé au luxe, sauf peut-être son plan trop vaste et son architecture trop ornée, a beaucoup reçu de la nature, beaucoup des soins;dela première, une vue idéale; des seconds, deux petits jardins qui ne sont qu’un bouciuet. Il n’a pas fallu grand’ chose pour cela : un berceau de lattes, et planter. Planter
LA MISSION AMÉRICAINE
des rosiers , apporter de la montagne quelques grands iris bleus, de la plaine quelques-uns de ces arbres à fleurs lilas qui embaument l'air et qu’on appelle ici la gloire des Indes. Les rosiers ont grimpé le long du berceau, ils ont formé un toit émaillé sur la terrasse, chaque fleur y répand son parfum : ces parfums d’Orient, éthérés, délicats, qui ne ressemblent pas à nos parfums d’Europe; l’ombre et la fraîcheur sont venues reposer autour de l’habitation, et voilà un paradis terrestre.
Nous passons quelques moments avec M. *** et sa femme. La même simplicité règne dans les écoles et dans le séminaire. La mission, trop pauvre pour acheter, n’a pu que louer; elle s’en tient au strict nécessaire, et c’est tant mieux.
L’école normale qui reçoit à demeure dix ou douze élèves dont elle fera des instituteurs évangélistes, occupe une maison du village ; la classe se tient dans la salle de culte; au-dessus, s’ouvrent les chambres des élèves, dotées du luxe de la belle vue et du bon air. Le matelas se roule ou se déroule sur un divan ; la Bible , les livres sont posés sur une table de sapin, il y a une chaise devant, voilà tout.
Les élèves restent quatre ans, plus s’il le faut dans le séminaire. Outre l’éducation chrétienne, ils reçoivent une instruction très forte. L’histoire; l'histoire arabe en particulier; la géographie, —
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ils font des cartes eux-mêmes, — l’algèbre, la géométrie, la trigonométrie, la chimie, la physique, la littérature arabe, leur sont enseignées dans l’école normale; ils y entrent au sortir de l’école primaire.
— Ne risquez-vous pas de charger ces intelligences un peu neuves?
— Non Monsieur, nous ne devons pas seulement nourrir l’âme de l’homme, mais encore développer l’instrument autant qu’il est en lui. Nous désirons élever progressivement le niveau de l’enseignement, de manière à ce que ce peuple entre réellement en possession de toutes les facultés que Dieu lui adonnées.
11 y a là un profond respect pour la dignité humaine, un profond amour de l’œuvre de Dieu, une foi immense dans la vérité ; certainement celui qui apporte cette gerbe de lumière dans l’âme, ne craint rien pour le dogme qu’il annonce.
Le travail de nos frères Américains porte, en outre, le cachet d’un complet désintéressement; je parle de désintéressement quant aux questions de Nationalité, quant aux questions d’Église; l’autre est partout. Les leçons se donnent en arabe, on pousse très loin l’étude de cette langue, très loin celle de l’bistoire du pays: on fait des Arabes chrétiens, et non des chrétiens Américains ou Anglais.
S’agit-il de 1 Église, on la laisse s’organiser ellemême dès que la congrégation est assez nombreuse
LA MISSION AMÉRICAINE
pour le permettre. L’Église de Beyrouth vient de naître ainsi ; elle ne relève que d’elle et se tient debout, sans étais. Elle crée, elle nomme ses pasteurs, les missionnaires ne sont que ses ministres provisoires; ils construisent le vaisseau, ils le lancent, ils le montent pour voir s’il tient la mer, mais cela fait et le navire une fois éprouvé, ils le remettent à l’équipage qui choisit son pilote.
La florissante Église Arménienne de Constantinople, fruit delà mission américaine, marche seule, libre, et marche bien.
M. *** nous montre l’école primaire, pauvre chambre où trcnie à quarante enfants sont assis par terre, leur livre dans les mains. M. *** aidé d’nn sous-maître formé dans l’établissemenl, donne lui-même les leçons dans l'école normale. L’école primaire est tenue par un éléve. Il faudrait un pinceau pour rendre ce tableau de genre : le maître presque enfant lui-même, avec son visage épanoui, sa veste brodée, scs larges pantalons blancs, sa tenue grave; les écoliers, tous le tarbouseb écarlate à la floche bleue, tous de belles petites vestes de soie rayée, assis jambes croisées, et venant tour à tour réciter leur leçon , avec ce cbant monotone qui retentit et retentira jnsqn’<à la lin dos siècles, dans les écoles de l’univers entier.
L’école des petites lilles que dirige une des dames missionnaires, ne conlient ce malin que pmi d’é-
Diailized b . ; ‘nglc
LA MISSION AMÉRICAINE
lèves : c’est samedi, jour de lessive. Les piÿites filles fidèles à l’école lisaient, leur jolie tête couverte du voile de mousseline blanc, penchées sur leur Évangile. On leur enseigne l’écriture, l’arithmétique et la couture.
Les missionnaires trouvent un accès plus facile chez les Druses que chez les Maronites, ils n’ont pas à combattre chez les premiers l’influence d’un clergé hostile.
L’œuvre évangélique est bien vue de ce côté du Liban ; de l’autre, à Hasbeitja, \\ n’en va pas de môme. Les chrétiens protestants y sont persécutés par la population grecque, qui les injurie, qui les maltraite, et refuse de leur fournir des aliments. Sans les Druses qui , malgré la défense de l'Émir soudoyé par le clergé grec, leur vendent les objets de première nécessité, ils auraient été forcés de quitter le pays. Ce sont eux que le pacha de Damas avait emprisonnés, sur le vu du firman protecteur de la Porte.
M. *** connaît à fond la religion des Druses ; il a leurs livres et les comprend mieux, je crois, que notre pharmacien de Deïr el Kammar.
Les Druses croient en un Dieu ; ils croient à sept incarnations de ce Dieu. La dernière est le sultan el Hakim, dont nous avons vu le tombeau au Caire.
Un des vizirs d’e/ Hakim est l’objet de la vénération, presque de l’adoration des Druses. M. *** ne nous le nomme pas; cette conversation a lieu dans